L’âiné des Ferchaux — Simenon

Ce blog devient de plus en plus le blog où je chronique des trucs que je relis. Signe des temps ? Dégénerescence du cerveau ? Tentative désespérée d’atteindre 1000 articles cette année ? Choose your team.

Ma prof de français de classe de seconde, une petite dame très bourgeoise qui nous avait fait acheter toutes sortes de livres en début d’année (dont, Un balcon en forêt, la première fois de ma vie que je voyais un livre dont il fallait découper les pages au coupe-papier), nous avait mis dans le lot L’aîné des Ferchaux, livre dont j’avais retiré une impression plutôt déplaisante liée notamment à la crudité de certaines descriptions. Je n’avais pas l’âge pour Simenon (ni pour Gracq, d’ailleurs), mais j’avais quand même aimé découvrir certains des textes que cette professeure dont j’ai oublié le nom nous avait fait lire.

Le lecteur de ce blog aura noté que j’ai un kink pour les Maigret. En passant à la bibliothèque, j’ai aperçu le Ferchaux et je me suis dit : pourquoi pas ? Est-ce que c’était bien ? Si une prof voulait nous le faire lire, elle avait sans doute une idée en tête.

Tout comme Kipling, Simenon est un roi pour raconter des histoires. Tu commences à lire et presque jusqu’au bout, tu te demandes où ça va et comment ça y va et ce qui va arriver à ce type…

Le roman commence par un préambule racontant une affaire coloniale/politique/financière des années 30 en France. Les frères Ferchaux : Dieudonné, l’aventurier. Emile, l’homme d’affaires. Les deux font fortune en exploitant le caoutchouc dans le bassin du Congo. Exploitation coloniale, corruption, flux d’argent, millions, leur puissance s’accroît, puis se brise, prise dans un scandale. Tout est sur le point d’exploser. Dieudonné revient en France pour se défendre à coup d’avocats et de rumeurs qu’on laisse fuiter dans une feuille à scandales. Fin de la séquence pré-générique.

Le film commence. On voit Michel Maudet, un jeune type ambitieux, rêveur, menteur. Sa femme Lina, originaire de Valenciennes comme lui, fille de bourgeois pas comme lui. Michel veut percer dans le journalisme, l’écriture, mais il ne perce nulle part, lui et Lina ont des dettes, le manteau de Lina est au clou, c’est à peine s’ils ont une valise. Par ouïe-dire, par un pote, Michel, aux abois, apprend qu’un certain « monsieur Dieudonné », vivant en Normandie, a besoin d’un nouveau secrétaire. Sans aucune confirmation, allant au bluff, il embarque Lina dans son plan pourri, ils sautent dans le train vers Caen, voyagent en douce en première et font l’amour dans le compartiment, débarquent à Caen sous la pluie, monsieur Dieudonné n’est pas à Caen, il faut aller le chercher plus loin, dans une maison perdue au bord de la mer. Et là, surprise, Michel, aux abois, affamé, est embauché pour un salaire misérable par un vieil unijambiste autoritaire qui n’est autre que le Ferchaux, mais oui, celui de l’affaire Ferchaux.

Je ne vous raconte pas la suite. Si ce genre d’histoire ne vous botte pas, le livre n’est pas fait pour vous. Moi, j’ai marché à fond.

Le roman développe la relation entre le vieux acculé et le jeune ambitieux. C’est un récit de formation, mais de formation vers quoi ? Formation d’un aventurier, formation d’un profiteur, formation d’un criminel ? Les personnages sont pour la plupart antipathiques et corrompus et c’est tout l’art du romancier de nous intéresser à eux, à leurs déviances, à leurs faiblesses. D’une certaine manière, on s’y attache et, toujours, on les suit avec intérêt.

Comme toujours chez Simenon, les décors et les ambiances sont incroyables. Des bars, des jours de pluie, des trains de la nuit, des hôtels misérables… Comme toujours chez lui, les femmes sont victimes, soutiens sacrificiels ou objets de convoitise. Je suis gêné par cet aspect de ses livres, tout en trouvant qu’il dessine des personnages toujours intéressants.

L’âiné des Ferchaux est un roman puissant, surtout dans les deux premiers tiers. La fin comprend des éléments fascinants (notamment le mystérieux personnage du « Hollandais ») mais j’ai assez vite vu où Jojo voulait en venir. Ce n’est pas trop grave, car c’est très bien écrit et ça se lit très bien.

A l’occasion, je lirai d’autres roman de Simenon « hors Maigret », même si j’avoue que son pessimisme profond me pèse – dans Maigret, au moins, le personnage du commissaire agit toujours avec humanité, soufflant un peu d’espoir.

A l’ouest rien de nouveau — E.M. Remarque

Ma maman m’avait donné ce livre à lire quand j’étais ado, je ne sais plus à quelle âge. Je m’en souvenais comme d’une claque, ma découverte de ce qu’avait pu être la guerre des tranchées, vue au niveau du soldat.

Comme je sais dans une période 14-18, pourquoi ne pas le relire ? D’autant que mon ami Yuriy m’a fait découvrir Arc de triomphe, du même, roman d’exil et de prélude à la WWII (en France), quand celui-ci m’avait donné à connaître la WWI.

Je ne vais pas faire long : à l’ouest… supporte très bien la relecture. C’est un livre à l’écriture sèche, simple, au présent, qui raconte différents épisodes de la vie du soldat de tranchée. La formation, l’attente, les baraquements, l’assaut, les bombardements, l’hôpital, les permissions, la faim, la soif, la survie. D’une manière assez clinique, le livre essaie de décrire l’effet de la guerre sur la psychologie de jeunes gens jetés dedans à l’âge de dix-sept ans.

Je me rappelais très bien certaines impressions du livre. J’avais oublié le portrait des camarades de combat du narrateur, mais aussi le passage très émouvant concernant le camp de prisonniers russe. J’avais également oublié (ou pas perçu, on est prude et pudique, parfois, quand on est ado) les passages très explicites concernant la sexualité des soldats. Les femmes qui se donnent à eux pour un peu de pain, la pratique de la masturbation ou bien le passage où l’épouse d’un soldat vient le voir à l’hopital et où ses camarades de chambrée jouent bruyamment aux cartes pour permettre à la femme de se glisser sous les draps du blessé.

C’est un livre sur la vie qui s’efforce de se continuer, malgré toutes les souffrances.

Je songe maintenant à lire d’autres romans sur l’expérience de cette guerre. J’hésite entre le voyage au bout de la nuit, et les croix de bois. Un avis ?

La vie est uniquement occupée à faire le guet sans trêve, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, toute en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup.

Notre mère la guerre — Maël & Kris

On aura compris, je suis en train de lire de la doc sur la guerre de 14. Voir, ici, mes autres billets autour de ce sujet (il n’y en a pas tant).

Ce livre, l’intégrale des quatre volumes de Notre mère la guerre, de Maël et Kris, m’a été conseillé par BrotherA, que je remercie.

La BD historique est un domaine entier de la production bébéphile francophone (je ne sais pas comment c’est dans d’autre pays). Un scénariste et un dessinateur (parfois la même personne) se documentent tout plein et écrivent une histoire pleine de précisions et de références sérieuses, genre l’histoire de France en bande dessinée, mais plus développé et on le publie avec une préface d’historien très heureux de voir des dessins posés sur son sujet de spécialité. Ca peut donner tout un tas de trucs très ennuyeux et scolaires, j’en ai lu un paquet, généralement pas jusqu’à la fin, ou alors en diagonale. Ca peut donner certains des pamphlets de Tardi (parfois brillant, parfois moins inspiré). Et ça peut donner Notre mère la guerre.

Ces livres allient une doc excellente (plein, plein de détails dans les planches, sans infodump pour le lecteur), des dessins magnifiques de Maël qui arrivent à exprimer à la fois une grande sensibilité pour les atmosphères et un grand souci du détail et surtout une très bonne histoire sur des hommes en guerre.

Le récit repose sur une enquête policière sur des meurtres mais tourne vite autour de portraits d’hommes en guerre. Je ne vais pas le spoiler, il y dans ce récit plein plein de personnages et d’idées, des rebondissements surprenants et des flash backs dans le monde hors de la guerre. C’est très bien écrit, palpitant et effrayant de bout en bout. C’est vraiment un travail magnifique.

Concernant la doc, j’aime bien cette citation du scénariste : « Notre-mère la guerre n’est pas un musée, mais un récit.« , le travail des deux auteurs la rend particulièrement vraie, c’est un excellent récit.

Les somnambules — Christopher Clark

L’autre jour, j’ai regardé cette chouette vidéo d’histony sur les causes de la WWI. Je suis un peu dans mood première guerre mondiale en ce moment et suite à l’audition de la vidéo que vous trouverez en bas de cette page, j’ai lu des livres majeurs de la biblio, les somnambules, de Christopher Clark.

Ce livre d’historien s’efforce de raconter, en contexte, le basculement vers la guerre, en essayant de séparer les actions personnelles des individus, les jeux diplomatiques et les modes de gouvernement des différents pays impliqués.

Le livre ne cherche pas à pointer du doigt un ou des coupables (ce serait vain) mais plutôt à décrire un système politico diplomatique et la manière dont il peut se diriger, contre le gré de ses propres acteurs, vers une catastrophe. (Clark ne s’intéresse quasiment pas aux influences des milieux économiques)

Dans ce livre, vous en apprendrez beaucoup sur, tout d’abord, la situation serbe et ses affreux sacs de noeuds. La relation schizophrénique entre un gouvernement « raisonnable » et la main noire (true thing) une société secrète-pas-si-secrète, nationaliste et terroriste. La Serbie est un beau sac de noeuds et j’en sais maintenant beaucoup plus sur son histoire entre les années 1870 et 1914.

On aura aussi un aperçu des complexes politiques internes de l’empire austro-hongrois, pas si décadent qu’on le croit, mais lui aussi tiraillé de contradictions dans tous les sens, avec à la tête son vieil empereur un peu détaché du monde. Le jeu des nationalités à l’intérieur de l’empire, les rivalités, les compromis, les postures outragées… m’ont fait penser aux états « multi nationaux » (un peu comme la Suisse avec ses langues et religions multiples, ou la Belgique) mais aussi, bien sûr, à notre chère Union Européenne (oui, elle m’est chère, surtout en ce moment, et malgré tous ses défauts).

Le fonctionnement de l’empire allemand n’est pas triste non plus, avec son Kaiser vélléitaire et ses militaires incapables de faire dévier un plan. On verra aussi, bien sûr, les Russes (l’autocratie n’a pas que du bon…) et les Français avec la doctrine de « fermeté » de Poincaré et Viviani qui perd les pédales, pendant que l’ambassadeur Paléologue envoie à Paris des comptes rendus de ses entrevues avec le tsar rédigés avant même d’avoir rencontré le tsar. (Mais comme ça, le télégramme chiffré arrive à l’heure de l’apéro et fait son effet maximal)

J’oubliais enfin les Anglais, avec leur roué ministre des affaires étrangères, Edward Grey, qui se foutent à peu près tout du long de ce qui se passe en Europe parce, de deux choses: ils sont une puissance mondiale et le nord de l’Inde les intéresse plus. Et que les Irlandais sont en train de les faire basculer dans la guerre civile, alors tu comprends, cette affaire d’assassinat en Serbie…

La dernière partie du livre est un récit très détaillé de la « crise de Juillet », qu’on lit avec l’effroi qu’on a devant un spectacle de tragédie. Plusieurs fois, des hommes (dont le Kaiser et le Tsar) se rendent compte que tout ça part en sucette grave, ils tirent sur les freins, à fond, à fond, mais vous comprenez, votre majesté, c’est trop tard, on ne peut pas revenir sur ce plan de mobilisation…

Outre l’intérêt histoirique, j’ai retiré de ce livre le sentiment profond que des instances supranationales, mêmes foireuses, valaient mieux que pas d’instances du tout. Qu’on ne pouvait pas laisser des pays gérer leurs intérêts de manière multilatérale dans des relations de méfiance mutuelle. Ce genre d’affaire termine mal, en général.

Itinéraire d’un enfant gâté – Claude Lelouch

J’étais persuadé sans en avoir jamais vus que je n’aimais pas les films de Lelouch. Puis, cet hiver, on a regardé un homme et une femme, et on a eu la curiosité d’en regarder un autre.

Itinéraire a d’abord pour lui un pitch vraiment très improbable. « Alors, tu vois, le héros s’appelle Sam Lion, il a été abandonné dans un manège quand il avait trois ans, a grandi dans un cirque, est devenu balayeur puis patron multimilionaire d’une société qui vend des sanicrottes ». Déjà, WTF.

Et déjà, cet aspect là est cool : on va voir un film qui raconte une histoire, entre le conte de fées, Starmania, un spectacle de cirque et la vibe de la crise et de l’entrepreneuriat des années 80. Et c’est une vraie histoire, avec un univers personnel, très graphique, très visuel et très cinématographique, plein de couleurs et d’idées et, disons le, pas trop trop réaliste, mais on s’en fout.

Ensuite, Lelouch aime le cinéma et il fait du cinéma. Cette histoire de ce vieux type qui a tout connu et tout vécu et qui tente d’échapper à sa propre vie ne peut être qu’une histoire de cinéma. Par les décors, le rythme, l’élan musical, la manière dont ça s’enchaîne et dont ça danse… Cecci et moi étions fatigués le soir où on a commencé à regarder, du genre allez, on regarde une heure, et la suite demain. Moralité, on s’est couchés à minuit, ce qui, dans notre cas, est un acte assez punk.

Alors, oui, c’est exaspérant de voir Belmondo jouer ce personnage autour duquel tout tourne, qui est le centre et le moteur du monde. Mais, en même temps, c’est un peu le propos du film (voir le générique, où les personnages n’apparaissent pas par leur nom, mais par leur relation à Sam) et c’est un propos intéressant, un portrait un peu distancié d’un mec qui se perçoit en centre du monde (=Lelouch ? =Belmondo ?) qui est l’animateur de l’histoire, celui qui dirige tous les personnages (ce ne serait pas un réalisateur ?) . Le film montre les images, le récit, mais ne force pas l’interprétation, et ça s’est bien aussi.

Et Anconina est très bien, en clone et grouillot.

Bon, à part ça, le test de Bechdel ne passe pas. Les personnages féminins ne sont que ça, « des femmes ». La fille de Sam n’est pas publiée grâce à son talent mais grâce à l’entregent de papa et elle ne rêve que de papa. Un cauchemar de relation de parentalité, selon moi, mais d’une certaine manière cette relation malaisante abonde aux discours du film.

Daniel Gélin est un super second rôle, « à la française »

Donc je ne sais pas si j’aime tout là-dedans, mais c’est un film intéressant et surtout, c’est du cinéma. (la veille on avait tenté de regarder une série netflix et le manque de densité narrative associée au manque d’intérêt de l’image nous ont fait décrocher très vite, de bleu, c’était de la soupe et de la soupe pas très dense).

En cherchant des trucs sur le film, je suis tombé sur cet article que je colle là-dessous parce qu’il contient des idées qui m’intéresse et que je suis, en gros, d’accord avec lui. (et ça me permet de tester cette fonction d’insertion de lien de wordpress)

Le pays du passé – Guéorgui Gospodinov

Je me rends compte que je n’ai pas parlé ici de cette lecture faite il y a quelques mois. Je vais faire une brève, pour m’en souvenir.

Nous avons écouté l’auteur parler lors d’une rencontre littéraire en Suisse. Gospodinov est charmant et roublard, un type intéressant, il parlait bien de son travail d’écriture alors nous avons acheté son pays du passé. L’idée de ce bouquin, un peu fable, un peu SF, est qu’un personnage mystérieux, Gaustine, à la fois ami, double de l’auteur et diable, met en route une idée à la fois évidente et profitable. Pour des personnes âgées riches, atteintes d’Alzheimer ou d’autres maladies de la mémoire, il crée des cliniques où, dans une pièce ou à un étage, on reconstitue par des objets, des papiers peints, des jouraux, l’ambiance de la période passée favorite des hôtes. L’idée est si évidente que je suis surpris qu’elle n’existe pas en vrai, tant la tentation d’une « utopie dans le passé » (pour citer luvan) me paraît évidente – regardez les conflits autour du récit historique présents en France, par exemple.

Et là où le bouquin devient SF, il imagine que ces abris de passé (la traduction anglaise « time shelters » est particulièrement parlante) se répandent, devienent un objet de discussion politique dans les pays européens, voire la tentation pour eux de faire retourner des pays entiers dans certaines décennies du 20ème siècle. Certes, mais lesquelles ?

Le pays du passé est un roman caustique, assez méta, qui se moque des tentations et des nostaligies de la Vieille Europe (qui le mérite bien). Cecci et moi avons beaucoup aimé.

Deux films d’animation de Wes Anderson

On avait vu Fantastic Mr Fox il y a douze ans et Isle of Dogs à sa sortie. Marguerite ayant développé une passion pour le cinéma d’animation, elle et moi avons regardé les deux ces derniers mois. Plutôt que de réécrire un billet sur des trucs que j’ai déjà chroniqués plus tôt (oui, c’est ma vibe rétro, je revois et rechronique des trucs, ça doit être ça de vieillir), je vais parler des deux films côte à côte car ma perception des deux a évolué.
Celleusses interessé.e.s par la formation du goût cinéphilique (comment et pourquoi est-ce qu’on « aime » un film ?) se reporteront à l’excellent épisode de Une invention sans avenir consacré à ce sujet.

Dans les deux cas, donc, ce sont des films d’animation de Wes Anderson mettant en scène des animaux. Ca veut dire des films mis en scène avec des boîtes dans des boîtes, des personnages qui parlent face caméra en gros plan, une perception détachée et caustique de l’histoire, une attention maniaco maniaque à la construction du décor et de l’univers… (si vous n’aimez pas ce délire, passez votre chemin)

Marguerite a trouvé Isle of Dogs étrange parce qu’elle n’est jamais parvenue à entrer dans l’histoire, à y accrocher, à y croire, tant la mise en scène la mettait à distance avec ce regard détaché, un peu entomologiste épinglant des insectes, du créateur sur ses créature. Les personnages sont tellement méta qu’ils ne sont plus dedans. Et je suis d’accord, même si j’aime plein d’idées dans ce récit (la scène des sushis, la dent explosive, la quête post-apo…). Le film m’a donné le même feeling que le tout dernier film du même Wes, the Phoenician Scheme, que j’ai oublié de chroniquer ici : un truc malin, plein de belles idées graphiques, mais un peu trop malin et oubliant de se mouiller dans son récit.

Quant à Fantastic Mr Fox, Marguerite l’a trouvé génial, et le film lui a tiré des larmes, et je la rejoints alors que j’avais été plus mitigé la première fois. Par la beauté de ses images et de ses créations, les émotions dégagées (notamment par le personnage de Ash, dont on a découvert qu’il était queer et neuroA et que c’était OK), la manière dont les personnages traversent leurs épreuves, et bien sûr la magnifique scène de la rencontre avec canis lupus. « Il paraît que l’hiver sera rude… »

Je ne vais en tirer aucune analyse sur le travail de ce réalisateur (et des centaines de gens avec qui il a fabriqué ses films, je suis bien convaincu que tout coller derrière un seul nom revient à invisibiliser leur travail. Qu’ils et elles sachent qu’on n’oublie pas leur présence !). Les deux films sont des créations graphiques et thématiques riches et complexes. Je trouve simplement touchant de voir mon regard se modifier en fonction du moment, des circonstances et des gens assis à côté de moi pendant le visionnage.

Peut-être que la présence de Marguerite me ramène à des fondamentaux plus sincères quant à ma perception des histoires. Qu’est-ce que ça me raconte, quels sentiments premier degré est-ce que ça amène ?

Le pays des brumes — Conan Doyle

Bon, vous savez que ce médecin écossais a créé un des mythes de la littérature (Sherlock Holmes) mais que, en vérité, il voulait être connu pour ses romans historiques. Un autre truc marrant, c’est qu’il a aussi un héros de SF, le professeur Challenger, un petit type costaud, barbu, brutal, colérique (bref un personnage à la fois désagréabe et rigolo).

Challenger est connu pour avoir découvert des dinosaures au Brésil, dans Le monde perdu, dans les années 1912. Il a aussi vécu quelques aventures intéressantes, notamment quand la terre traverse une ceinture de gaz empoisonné…

Mais, dans les années 1926, Conan Doyle a raconté une autre aventure du scientifique irascible, celle dont je vais vous parler.

Malone, le jeune journaliste des aventures de Challenger, en pince pour Enid, la fille du dit. Les deux font du journalisme ensemble et s’intéresse aux nouvelles religions. Ils découvrent la religion spirite : cérémonies de « manifestations » dans des temples, cercles familiaux d’invocation des esprits, médiums provoquant des matéralisations, prêtres spirites pratiquant des exorcismes et scientifiques français de l’Institut Métapsychique (real thing, fondé au début de l’autre siècle).

Le roman est sans intérêt narratif. Malone et Enid découvrent le spiritisme et sont de plus en plus convaincus, Challenger rechigne, fait du bruit, et à la fin est convaincu. Mais le texte offre quand même une lecture très intéressante : Conan Doyle explore l’impact social du spiritisme (la répression des médiums par la police ne vertu d’un article de loi de 1824 sur le vagabondage des bohémiens), les aspects financiers (un médium peut-il se faire payer comme un médecin ?), les supercheries, vrais et faux médiums… en plus de la théologie spirite des sept cercles et de théories variées sur la nature des esprits.

Et là, je vais faire mon Tristan Lhomme, c’est du pain bénit pour mettre en scène la question du spiritisme dans vos scénarios années 20. Le roman répond sans doute à une nécessité et à un grand appel intérieur pour Sir Athur. Par la complétude de son exploration et la souplesse que donne la fiction, il donne à vivre de manière touchante cet univers spirite.

Acta palabra — au TKM

Voilà un spectacle intéressant, difficile à raconter, qui joue sur des tableaux bizarres. Je crois que j’ai aimé.

C’est donc un spectacle de clowns. Un clown vert, deux clowns verts, qui font des trucs de clown, absurdes, et qui échouent tout le temps et ne parlent jamais. On annonce au début du spectacle aux enfants de la salle qu’ils ont le droit de parler, d’encourager ou pas les personnages, de commenter, et ils ne s’en privent pas, et c’est plutôt marrant.

Ces deux clowns se retrouvent confrontés à des trucs, des machines, des disques qui tournent, des fruits inaccessibles, des vêtements trop chauds.

Ce spectacle de type néo clown (comme il y a du néo cirque) mêle une grande inventivité scénique et scénographique, et jeu énergique et très précis, à des situation parfois marrantes, parfois étranges et un peu (un peu) dérangeantes. Que veulent-ils ? Que cherchent-ils ? Pourquoi et comment attraper la pomme ? Pourquoi couper le câble, pourquoi courir sur la piste ?

Mystère, bizarre et boule de gomme. Moi ça ne me dérange pas de ne pas tout comprendre. Au fond, ces deux là veulent avoir un câlin, mais peut-être qu’on ne comprend que trop tard cet enjeu qui échappe sans doute au jeune public.

Rango — Gore Verbinski

Rango est un caméléon qui se vit acteur dans un terrarium posé à l’arrière d’une voiture qui file sur la route au milieu du désert. La voiture freine un coup de trop, le terrarium s’envole, s’écrase sur le bitume et la petite créature animée et élastique s’écrase à côté. Le petit parasol de son cocktail retombe du ciel, lentement, manque de rejoindre le contenu du verre, rebondit sur le rebord, touche le bitume, s’enflamme. Des voitures passent à toute allure.

Fin du court métrage d’ouverture, absurde, étrange, drôle et un peu flippant.

Ensuite Rango va quitter la ligne de la route, rencontrer un vieux plein de sagesse mystique du désert, puis finir par rejoindre une ville de cow boys peuplée d’animaux où il va déployer son goût de l’imposture (Rango est un caméléon qui passe sans cesse pour un autre mais ne change jamais de couleur)

Ce film essaie de jouer sur plusieurs tableaux en même temps. Animaux anthropomorphes, animations comiques, vannes au premier et deuxième degré, « pour les enfants et leur parents ». Mais derrière il y a aussi un film plus méta qui parle de la perte de soi, de l’identité, de quêtes mystiques bizarres, d’angoisses existentielles. Ce film dans le film est plutôt weird et intéressant. J’ai une hypothèse liée à la présence des humains dans le film : ils sont là sur la route, puis disparaissent après (à l’exception de Clint Eastwood) – mon hypothèse est bien sûr que Rango est mort sur la route et que tout se passe dans sa tête, dans les dernières secondes avant l’anéantissement.

Notre époque nous a offert pas mal de métafilms (Everything everywhereSpiderman into the spiderverse… Tiens, je n’ai parlé d’aucun de ces films ici !). On n’en est pas là avec Rango, mais on louche un peu vers ça et c’est pas mal.

Note encore : le film ne passe pas le test de Bechdel. Johnny Depp joue dedans. Je vous laisse relier, ou pas, ces deux faits.