Elena, de Andrei Zviaguintsev

Le pendu et Cecci ont fait mentir les statistiques et sont retournés au cinéma.

Il y a quelques années, on avait vu le retour. Film très dur, très russe, d’une incroyable beauté plastique. Le réalisateur a récidivé avec Elena.

Elena, c’est un ange, une figure de la vierge Marie. Une babouchka avec un foulard autour de la tête, travailleuse et courageuse.

Elle a épousé sur le tard un type dur plein de pognon. Avec sa petite retraite d’infirmière, elle vient en aide à son fils, un prolo branleur qui vit dans une de ces cités affreuses de la lointaine lointaine banlieue de Moscou, près de la centrale nucléaire. Le fils a une femme un peu sérieuse, et deux enfants dont le grand doit entrer à l’université, sous peine de partir à l’armée. Mais pour l’université, il faut un gros paquet de fric que le type dur que Elena a épousé sur le tard refuse de donner, parce que ce crétin n’est pas son fils.

Là, ce sont les rails posés au début du film. Puis l’histoire va en sortir… Sans éclats, sans grands effets, sans sang versé (à peine). Tout ira bien, pour la plupart des personnages mais pas pour le spectateur qui assistera à la rupture horrible et douloureuse d’un beau paquet de barrières morales. J’en suis ressorti glacé.

Twixt – F.F. Coppola

 Le pendu et Cecci, libres, sans entraves et sans enfants, sont allés au cinéma, ooooh. Ca arrive une fois l’an.

Ce film faisait la une du Temps, quotidien francophone des bobos avec investissements bancaires. J’en suis encore tout surpris.

Disons-le clairement, Twixt n’est pas un film pour vous. Il y a un Stephen King au rabais (joué par Val Kilmer, qui a bien grossi depuis The doors) qui écrit des livres sur les sorcières. Une petite ville bizarre. Un vieux shérif débile. Le souvenir d’un meurtre, et celui d’un accident. Le fantôme d’Edgar Poe. Des vampires. L’éclairage du film est bizarre, les lumières sont bizarres, les enchaînements pas vraiment cohérents. Ca fait collage, bricolage, truc pas très bien ajusté par des doigts d’enfants. C’est mal foutu, c’est un peu du foutage de g*, vous allez vraiment payé 10 euros pour voir ça ? L’histoire tient debout, mais uniquement par moments (le reste du temps, elle se tord sur le sol comme un cadavre mal refroidi)

Donc non, ce n’est pas un film pour vous. C’est un film pour moi. Un récit libre, flottant, suivant la logique du rêve, glissant hors des rails vers un ailleurs doux-amer. J’ai adoré.

Remember, Hall ! 

No fog on the lake !

Akseli Gallen-Kallela à Orsay

Akseli Gallen fait partie de ces peintres nationaux comme la fin du XIXème siècle en a produit dans des pays qui se cherchaient une identité. Je trouve étonnant de voir combien son style graphique et ses traitements le rapprochent de ses contemporains russes qu’on avait pu admirer dans cette magnifique exposition. Scènes de genre, vie paysanne, portraits, on a d’abord à faire avec un peintre professionnel assez classique de son temps. Il commence à devenir frappant dans ses paysages, parfois aux limites de l’abstrait (et oui, ça faisait écho à des expériences personnelles).

L’exposition devient magnifique quand elle aborde le versant symbolique et mythologique de l’oeuvre de Gallen : mise en images du Kalevala, épopée finlandaise, tendant parfois même vers une forme très belle de ligne claire, aussi élégante et moins lourde que celle de Mucha.

Une excellente exposition et un beau choc graphique !

Résurrection
Ceci n’est pas une piéta
Le très beau triptyque de la légende d’Aino
La défense du Sampo (Kalevala)
Le peintre et son fils

Les nus de Degas au musée d’Orsay

Profitant d’une expédition à Paris, nos héros ont décidé de renouer avec les grandes-expo-de-peinture. Ce jour là, toutefois, malgré leur affection pour le musée d’Orsay et sa programmation, ils ont été un peu déçus. Ici, le prétexte est de montrer l’évolution du travail de Degas à travers son travail sur le nu féminin.

On y découvre quelques tableaux, des académies, puis les premiers dessins de Degas de corps féminins réalistes, avec notamment des monotypes (technique particulière de gravure / ci-dessus) réalisés à partir de scènes de bordel, un peu distantes et ridicules.

Manquant sans doute de culture graphique, je n’ai pas été frappé par l’importance du sujet. Degas m’y est apparu comme un bourgeois bien de son temps dont on invoquait les petites manies (les dessins exposés n’avaient pas vocation à être montrés) pour faire une expo au titre un peu racoleur. A part un tableau remarquable (intérieur, ci-dessous) aucune oeuvre ne m’a frappé. 

Par contre, si on prend la peine de monter quelques étages, on trouvera ailleurs dans le musée une autre exposition bien plus intéressante… (teasing du prochain billet)

Ainsi naissent les fantômes – Lisa Tuttle

La parution de ce petit livre a fait parler d’elle dans le petit milieu des auteurs/éditeurs/libraires/amateurs de littérature de genre : un auteur talentueux, rare et méconnu. Une traductrice connue et respectée dans le milieu, donnant son temps et son travail par passion, une micro-édition de grande qualité : couverture magnifique (et pas racoleuse) de Stéphane Perger, livre bien fabriqué, bien présenté, bien assemblé. Ce livre, loin des histoires commerciales, égoïstes ou médiatiques, est le produit d’un amour collectif pour le texte, pour les histoires, pour les livres.

Rien qu’à ce titre, il est déjà recommandable.

Je connaissais assez bien le travail de nouvelliste fantastique de la traductrice, Mélanie Fazi, mais rien du travail de Lisa Tuttle, que Mélanie présente comme une de ses grandes inspiratrices. Les six nouvelles présentes dans Ainsi naissent les fantômes ont été écrites ces vingt dernières années mais présentent une vraie homogénéité de thème et de traitement : il s’agit d’histoires fantastiques à l’ancienne (sans que cette qualification ait pour moi quoi que ce soit de négatif), de confrontation à des cauchemars, des angoisses, des peurs enfouies. Enfermement, perte du langage, grossesses étranges, désirs sexuels inappropriés… Les textes sont tous bons, écrits avec finesse, justes dans leur progression et les sentiments qu’ils décrivent. Je citerai particulièrement l’Heure en plus, fantasme naturel de tout jeune parent écrivain, Ma pathologie pour sa mise en scène très incarnée de l’alchimie et surtout la Fiancée du dragon, qui, malgré quelques artifices, a créé en moi un véritable malaise et un véritable décalage, dû au travail symbolique et érotique profond que le texte exerce. Les réactions des personnages y sont parfaitement à côté de la plaque et donc totalement crédibles.

La limite de ces textes, pour moi, est qu’ils se situent tous dans une littérature de genre codifiée : un élément fantastique, onirique, dérangeant, est introduit dans une vie « normale »  et petite bourgeoise (maison, famille, travail, livres) d’Occidental(e) de la fin du 20ème siècle. Les récits nous effraient, nous dérangent, mais ce référent normalisé offre un confort mental, une sorte de refuge (sa propre vie) auquel le lecteur peut retourner. Ainsi, les récits restent des évasions, avec tout ce que connote ce terme, sans jamais réellement être dangereux (sauf peut-être la fiancée qui est le moins réussi dans sa forme – par rapport aux autres, mais le plus puissant pour moi.).

Que ces réserves ne vous empêchent pas d’apprécier un très bon recueil de genre, réalisé avec amour par des personnes toutes talentueuses.

Mémoire vagabonde

Les éditions du Bélial proposent ces derniers jours une réédition en numérique de Mémoire vagabonde, mon premier roman. Les deux éditions précédentes ayant été pilonnées, il était depuis quelque temps indisponible, sauf à passer par l’occasion. Je suis content donc de le voir de nouveau dans le circuit.

Pour ceux à qui je n’en aurais encore jamais parlé, ce roman raconte les crises d’identités et les errances de Jaël de Kherdan, écrivain léger et amant infidèle. Il se perdra dans les rues de Dvern, cité basaltique aux coutumes bizarres. Il goûtera l’Amance, la drogue des rêves, tombera amoureux et deviendra le jouet de Jaran Daï Nelles, prince fou et tyran démiurge. Je vous promets des nuits d’été, des accès de fièvre, une bande son de Noir désir, quelques duels, des moments d’hypnose et des livres dans le livre.

La version publiée par le Bélial est basée sur le texte de l’édition Icares de 2001, à quelques corrections mineures près. On y trouve aussi des bonus, si, si ! où l’auteur bavarde, postface et murmure des secrets. Le livre vaut cinq euros, ne porte aucun DRM. Si vous prêtez le fichier à vos amis, je ne vous en voudrai pas.

Angle mort – numéro 3

Une brève recension de lecture du numéro 3 de l’intéressante revue Angle mort.

Le jardin des silences est un texte de Mélanie Fazi qui raconte une histoire de braquages, de souvenirs, de fantômes. J’aurais aimé que la boucle se boucle un peu plus, mais c’est un bon texte.

Comment les femmes se battent, de Sara Genge fait partie de ces nouvelles de SF basées sur une idée (une culture où il est possible de changer de corps, de sexe) qui me paraissent être une élaboration très artificielle sur leur sujet.

Oeuvre vécu d’Athanase Stedelijk, une monographie, de Léo Henry aurait eu sa place dans les chroniques de Yirminadingrad. Rêve, langue heurtée, galerie d’art plus ou moins imaginaire, on est dans un jeu intellectuel, littéraire et vécu. 

Mêlée, de Kij Johnson, est un truc court et puissante comme un impact au creux du bide. Dans la minuscule nacelle de sauvetage, l’extraterrestre et elle baisent sans arrêt, avec acharnement. C’est le point de départ. Après il y aura l’étrange, l’aliénation, et des fluides corporels. Une nouvelle dense et réussie.

J’ai aimé trois textes sur les quatre, un bon numéro, donc ! Achetez-le pour soutenir l’initiative ! (sinon, téléchargez les nouvelles en epub depuis les liens. Elles valent le coup !)

Les Gaulois — Matthieu Poux

Suite à la lecture de ce post de Sylvestre Huet, j’ai acheté le livre audio Les Gaulois, de Matthieu Poux, aux éditions de Vive voix.

Pour dix euros, vous aurez droit à un 1h15 de cours austère comme un podcast du collège de France, plus dense qu’une émission de France Culture, une synthèse claire et concise des dernières connaissances sur nos fameux ancêtres.

Je n’ai pas regretté.

Se basant sur les recherches archéologiques récentes, le livre démonte un paquet de clichés. La gaule unie (faux), les celtes arrivant vers -500 d’une grande migration depuis l’est (re-faux), le pays couvert de forêts où on chasse le sanglier (faux), la religion sauvage pratiquée dans les forêts (re-re-faux), les barbares en tribus sauvages (faux encore). On y découvre un peuple installé dans l’Ouest européen depuis des siècles (depuis quand, on l’ignore…), sans unité ethnique particulière. Une culture paysanne très implantée, des grandes villes très similaires aux villes grecques et romaines, avec temples et marchés. Une culture n’aimant pas tellement l’écrit, mais le pratiquant quand même, sur des supports disparus. Des institutions urbaines ressemblant à celles des Romains. Et les crânes des ennemis fichés sur de grands mannequins de bois ou d’osier, quand même…

Bref, de quoi rêver pas mal avec une belle leçon d’histoire.

Une écoute dense, et recommandée.

Elliot du néant – David Calvo

Bracken retourne à l’école où il enseignait le dessin. Il avait fui, mais on a besoin de lui. Elliot a disparu de sa petite chambre. Les indices sont épars, la tapisserie se décolle du mur, parfois les lignes qui dessinent les choses deviennent visibles… Et personne n’a organisé la kermesse, les enfants courent partout et jouent avec rien.

A travers ses livres, ses bandes dessinées, ses dessins, les jeux vidéos auxquels il participe, David Calvo poursuit toujours le même travail. Un voyage sans fin, au but mouvant, impossible à saisir mais invariant. Ne comptez pas sur moi pour vous en donner la clef, je ne la connais pas. Le chemin a ses paradoxes, il faut dessiner le jeu vidéo avec des traits de dessin d’enfant, rapprocher des tortues de cartoon du Ptyx de Stéphane Mallarmé, relier l’Islande, Nik Kershaw et la maison de Valvins. Je crois même qu’il faut souvent reculer pour avancer, se tourner vers la matrice des rêves, les impressions d’enfance, la source des mythes, quelque chose de l’enfance regardée depuis le monde adulte.

La quête n’a rien de régressif même si, on le voit avec Bracken, la régression en est un des dangers. Elle mènera aux plus grands étonnements par les voies les plus simples, à condition qu’on sache les voir, il est si facile de passer à côté.

Elliot participe de se chemin. On se perdra, on se cognera avec l’auteur contre les murs de l’indicible, de l’indéssinable. On jonglera, on se plantera parfois, mais les réussites justifieront tous les échecs. Et mon regard changera avec le sien.

Near a tree by a river

there’s a hole in the ground

where an old man of Aran

goes around and around

Angle mort – numéro 6

Pour des raisons qu’on comprendra aisément, j’ai de la sympathie pour la revue en ligne Angle mort.

http://www.angle-mort.fr/

Jolie présentation, choix de textes souvent pertinent, point de vue assumé sur le genre. C’est une lecture recommandée. Je regrette seulement l’absence d’une formule d’abonnement.

J’ai lu, dans la foulée du recueil de Laurent Queyssi, le numéro 6 de la revue.

Glamour über alles, d’Eric Holstein, a un mauvais titre mais c’est un très bon texte. Parlant de soap-operas et de réalités qui glissent. J’ai trouvé Eric H très à l’aise dans le lynchien bizarre et j’ai regretté la conclusion du récit. Son idée ouvre des potentialités narratives vraiment intéressantes. Est-ce une promesse de roman ?

Pacmandu de Lavie Tidhar est un de ces récits de SF qui tente de parler du jeu vidéo, tout comme la nouvelle comme un automate dément… de Laurent Q, susmentionné. Mais là où la nouvelle de Queyssi me paraissait tout à fait pertinente, celle de Lavie Tidhar, inutilement complexe, ne fait que recycler des clichés que même quelqu’un ne jouant pas aux jeux vidéos aurait pu produire. En fait, jusque maintenant je n’ai jamais rencontré qu’un seul auteur capable d’aborder ce sujet dans toute sa dimension. Lisez David Calvo !

Resolute bay, de Lucia Renart. Je n’ai pas tout compris, mais il y a une écriture et une ambiance.

Les mains de son mari, Adam-Troy Castro. Je n’avais pas du tout aimé la nouvelle du même paru dans un numéro précédent de la revue. Celle-ci, un récit particulier sur des mutilés de guerre, est basée sur une idée vraiment étrange et distille un vrai malaise. Une réussite.

Bref, à part Pacmandu, qu’on peut oublier, un numéro tout à fait recommandable ! 

(au bout des liens, les nouvelles en accès gratuit)