Looper – Rian Johnson

Un peu par provocation de Fabrice Colin, j’ai passé la soirée d’hier à regarder Looper, film de SF pas trop cher réalisé par Rian Johnson. Il y est questions de tueurs de la mafia et de voyage dans le temps, l’histoire se déroule dans un futur assez proche, et je n’ai rien compris. Enfin, si, à peu près, mais c’est le genre de film qui évacue carrément le problème des paradoxes temporels parce qu’en fait, ça prend la tête. Pourquoi pas ? Le film se concentre alors sur l’ambiance, les impressions, les émotions et ça marche bien.

J’ai bien aimé le travail de design et de petits détails, la télékinésie, les flingues, les voitures customisées, avec des panneaux solaires scotchés sur le capot, les motos volantes, les tasers, le côté grande banlieue du futur, tout ça fonctionne très bien. J’ai aussi été frappé par le solipsisme de l’histoire, qui repose entièrement sur l’amusant postulat : si tu pouvais aller donner un coup de main à ton moi du passé, que ferais-tu ? Quels conseils te donnerais-tu ? T’écouterais-tu ? Le tout, couplé avec la notion intéressante du film, le bouclage de boucles, justement.

Si j’ai bien compris, le jeune Joe (j’aime bien Gordon Levitt, comme acteur), le vieux Joe (j’aime aussi bien Bruce Willis) et le gamin (qui joue bien également), tous sont en fait le même personnage, de même, me semble-t-il, que Abe et le tueur gaffeur sont le même opposant. L’ensemble repose sur un noeud familial et psychologique très bateau (maman aime-t-elle son petit garçon ?) mais ça reste très agréable et amusant à regarder.

Le révizor – Les Artpenteurs

XIXème siècle. Soit une petite ville russe de province, loin de la capitale. Le gouverneur, le juge, le chef des écoles, le directeur de l’hôpital et celui des postes sont dans l’inquiétude : ils ont appris qu’allait arriver un révizor, un fonctionnaire impérial, incognito, chargé de d’examiner que la petite ville tourne bien. Or, tous ces braves fonctionnaires d’état s’en mettent plein les poches et le peuple grogne…

Arrive en ville un jeune homme, Ivan Alexandrovitch Khlestakov, un de ces nobles dispendieux accompagnés d’un serviteur fidèle que la littérature russe aime bien. Khlestakov n’a plus un sou, il est désespéré et voilà que la chance lui sourit… les notables le prennent pour le revizor, et tentent de le corrompre ! Le gouverneur va même l’inviter chez lui, où sa femme et sa fille ne resteront pas insensibles au charme petersbourgeois du jeune homme…

Le revizor est une comédie très grinçante, très acide, sur la comédie des apparences, la corruption, la gémellité… Une pièce un peu folle, dont nous avions vu il y a longtemps une très bonne représentation à la Comédie Française.

XXIème siècle : les Artpenteurs sont une troupe de théâtre de Suisse romande, intègre et talentueuse, qui aime se lancer dans les défis les plus fous. (comme monter un western sous petit chapiteau, ou arranger un spectacle de lecture de textes de SF). Là, associée avec le Petit théâtre de Lausanne (dont on ne louera pas assez le bon goût de la programmation), ils ont eu l’idée dingue de monter cette comédie pour des enfants. En condensant l’intrigue sur 1h15, avec des danses et des chansons (en russe) ! Nous y avons emmenés Rosa et Marguerite, assises au premier rang avec d’autres enfants, et elles ont tout saisi et tout compris. Les magouilles, l’argent qu’on échange, les illusions et les espoirs déçus.

Pour réussir ce pari, les comédiens, accompagnés par la metteuse en scène Evelyne Castellino, on joué sur une condensation du texte, un jeu hyper physique, tout en énergie et en image, et des personnages identifiés par des masques, très réussis. Le spectacle est un tourbillon d’élans, d’idées, de situations qui se percutent. Il y a des gags tout le temps, du premier au dernier plan, et toute l’intrigue passe, à travers le mouvement et l’humour.

Une très très grande réussite, qui nous a laissés enthousiastes, et essoufflés. 

Une nouvelle date a été programmée à Lausanne le 16 novembre. Foncez, si vous pouvez !

 

Octobre 2004

Le titre de ce blog vient d’ici :

Et de là :

En octobre 2004, Jacques Chirac était encore président, on ne parlait ni des réseaux sociaux ni des smartphones, et il n’y avait à la maison que deux
machines disposant d’un processeur et d’une mémoire vive.

J’ai créé un blog parce que c’était à la mode et que je voulais un moyen de
garder trace des livres que je lisais, des films et spectacles que je voyais.
Pendant une bonne année, faute de rythme et d’idées, je n’en ai pas fait
grand-chose.

Ce type de support, complètement électronique et éphémère à sa façon, ne me
paraissait pas destiné à vieillir, et voilà qu’après dix ans il est encore là. Mais, c’est là le point amusant, de
truc à la mode on est passé à technologie un peu ringarde. Il faut être un peu vieux pour défendre le RSS…

Durant ces dix dernières années, ce blog a fidèlement rempli sa mission de carnet de route et de lectures et de
souvenirs de spectacles. Le tenir force aussi à une pratique régulière de l’écriture. Par contre le
système de commentaires n’est pas très propice à la discussion (à côté de ce qui se fait maintenant) mais il a marché
suffisamment pour permettre d’ouvrir des conversations intéressantes et de faire des rencontres.

En plus de 178 chroniques de livres, 62 de films et 57 de spectacles, on
aura aussi pu trouver en ces lieux :

  • A l’été 2009, le grand jeu de la fantasy française, une amusante occasion
    de discuter avec les visiteurs.
  • Au printemps 2010, quelques mois de podcast de lectures, qui m’ont
    convaincu de mon intérêt pour cette forme et de la nécessité d’y travailler
    beaucoup pour obtenir quelque chose d’intéressant.
  • En 2011 et 2013, des chroniques de campagnes de l’appel de Cthulhu et
    quelques considérations sur le jeu de rôle.

On n’y aura pas trouvé :

  • Un carnet d’écriture accompagné d’extraits de textes, j’y ai souvent songé et puis non finalement. 

Une petite note maintenant, à ton attention, toi, lecteur de 2024. A l’heure où j’écris ceci, Nicolas S a été président,  François H. aussi, Vladimir Poutine lui, l’est
toujours, le taux de certitudes de la cause anthropique du réchauffement climatique selon les experts
du GIEC a atteint un niveau vraiment intéressant (>90%). Nous avons à la maison au
moins sept machins pourvus de processeurs et produits par des transnationales
(mais je ne les compte plus). Mon téléphone est plus puissant que l’ordinateur
d’il y a dix ans sur lequel j’ai écrit le premier post de ce blog.

A dans dix ans !

Knie 2014

Quelques mots pour dire que nous sommes allés voir le spectacle 2014 du cirque Knie. (voir ici mon billet de l’année dernière). Cette fois-ci, aucun nom n’a été donné au spectacle, la mode de baptiser les créations annuelles passe peut-être ?

Avec Knie, pas de mauvaises surprises. C’est pro, riche, bien réglé. Le spectacle se déroule sur roulements à billes, avec de très belles lumières, un orchestre live, des numéros de grande qualité. Sans être aussi émouvant que celui de l’année passée, le spectacle de cette année est très réussi. Les comiques suisses ont été remplacés par un vrai clown, David Larible, un peu survendu peut-être, mais très doué dans un registre classique et poétique. Un gros bonhomme dans un pantalon trop large, jonglant avec sa casquette, faisant des gamineries et des jeux rigolos avec le public, notamment une très drôle de mise en scène d’extraits du Trouvère de Verdi, avec participation de trois membres du public.

On a aussi retrouvé les danseurs/acrobates/jongleurs ukrainiens de la troupe Bingo, qui assurent une très belle intro au spectacle, ainsi que de beaux intermèdes. Les numéros de chevaux étaient très bien, complètement magiques, et celui joué par la toute petite fille extrêmement touchant. Mettre en scène la famille est un classique des vieux cirques familiaux, mais qui marchait mieux ici par exemple que chez Grüss où ça sentait un peu la poussière.

Si on ajoute un numéro chinois de diabolos hallucinant de technique, un numéro d’équilibre sur échasses par une montagne de muscles, et un beau numéro de roue infernale-qui-fait-très-peur (avec un tapis au sol pour les moments les plus flippants, j’ai apprécié l’attention).

Bref, un spectacle très homogène, de qualité suisse (à prononcer avec un l’accent d’un alémanique s’essayant au français). Je pense que dans le registre de cirque classique, on est dans le très haut du panier. Et, ultime critère de qualité, les enfants ont adoré.

A bord du darjeeling limited – Wes Anderson

Bientôt on aura fait le
tour de la filmographie de M. Anderson, et ce sera bien triste. A bord… n’est
pas son film le plus réussi, mais comme tous les films de ce réalisateur, il a ses beautés propres.

Trois frères, des
Américains, embarquent à bord d’un train de luxe, en Inde, pour une expédition
vers les montagnes et vers un but encore inconnu. La peinture de cette fratrie,
pleine de reproches, d’affection, de non-dits, d’histoires pas réglées et d’amour (quand même), est l’élément le plus réussi du film. Les trois acteurs sont
extraordinaires, tous justes et on a un grand bonheur et suivre ce triple et
improbable héros. Le film vaut aussi pour ses décors, ses couleurs, sa musique,
comme un trip ethno-new-age un peu bizarre où les personnages sont sans cesse à
côté de leurs pompes, comme s’ils avaient toujours un temps de retard sur les événements.

Bizarre, planant, et au
final très chouette.

Récits d’Ellis Island – Georges Perec & Robert Bober – 1ère partie (traces)

Dans cet intéressant billet, Alain Korkos mentionnait ce film que nous avons donc acheté sur le site
de l’INA.

Il s’agit d’un
documentaire TV réalisé vers 1980 par Robert Bober et écrit par George Perec, un voyage
et une enquête sur Ellis Island, l’île des larmes, à l’entrée de New York.
Beaucoup a maintenant été dit et écrit sur cet endroit et je ne reviendrai pas
dessus. A l’époque l’île venait de devenir un lieu touristique et les zones en
ruine étaient encore nombreuses, rien de comparable avec ce que le site bien aménagé qu’on peut visiter maintenant.

Le documentaire est fait
avec les moyens et le style de l’époque : une seule caméra, quelques
images d’archive, beaucoup d’images d’espaces vides, de trucs cassés… et la voix et le
discours, passionnants de Perec, qui demande : que cherchons-nous
ici ? Comment montrer ce que c’était ? Comment le voir ? Comment
attraper les drames, les vies qui ont filé, qui ont disparu ? Comment
saisir cet endroit où des hommes et des femmes laissaient une ancienne vie
derrière eux pour en commencer une nouvelle ? Le documentaire apporte de petites bribes de réponses, partielles et partiales. La quête de la mémoire n’est jamais facile.

La fille du capitaine – Alexandre Sergueivitch Pouchkine

1773, sous le règne de
Catherine la Grande, dans l’Empire de Russie. Piotr Andréitch Griniov est fils
de bonne famille, destiné à devenir officier de la Garde. Son père, pour l’endurcir,
l’envoie faire ses armes et former sa jeunesse au fort de Belogorsk, loin,
là-bas, vers le pays des Kirghiz… un endroit reculé mais paisible, paraît-il. Et le fort, au final,
recèle un trésor : Maria Ivanovna Mironova, la fille du commandant de la
place. Mais d’ici à ce que Griniov conquière le cœur de sa bien-aimée, il y
aura un duel, une invasion de brigands menée par l’usurpateur Pougatchov, un
siège, un enlèvement, des meurtres.

La fille du capitaine des un roman historique d’aventures. De l’action,
des sentiments, de la romance, de la guerre, un héros falot au cœur plein
d’honneur, une vierge pure et déterminée, un serviteur au cœur d’or, un
traître, des bandits, des cosaques, des officiers, la neige, les traîneaux, les
chevauchées, le suspense, les retournements de situation… Le tout en 160 pages,
livre de poche. Là où d’autres auraient étalé 3 tomes, Pouchkine mène son récit
d’une main de maître, sans un mot de trop, et sans sécheresse jamais. On y
est : à Belogorsk, au siège d’Orenbourg, avec les Cosaques rebelles, dans
les troïkas filant sur la neige. On rit, on tremble (parce que des personnages
meurent, parfois de façon atroce), on galope, on s’amuse, on voudrait que ça
dure toujours.

Pouchkine a la grâce du
poète. Tout, chez lui, est élégant, drôle et vrai. Il touche juste, on
s’attache à tous les personnages, même aux méchants, surtout aux
méchants : Pougatchov est magnifiquement campé (Pouchkine lui a consacré
un essai historique), bandit illettré généreux et fou, lancé dans une cavalcade
insensée vers la mort.

Une chose qui pourrait
vous faire ne pas aimer ce livre : c’est un livre russe. Avec des isbas,
des icônes, des ivrognes, des pères sévères-mais-justes, une tsarine toute
puissante, des personnages avec des noms patronymiques en –itch, des samovars, et
la plaine immense. Si tout ça vous rend allergique, laissez tomber. Sinon, vous
pouvez foncer, c’est génial.

« Votre Noblesse, accorde-moi une faveur ! Fais-moi servir un verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson à nous, Cosaques  ! »

PS : je l’ai lu dans
la traduction française de Vladimir Volkoff. Je ne sais pas si elle est fidèle,
mais le texte français est excellent.

Et un jour, peut-être, je
parlerai ici d’Eugène Onéguine, un
des meilleurs livres du monde.

Fantastic Mr Fox – Wes Anderson

Suite de notre exploration de l’univers foutraque de Wes Anderson.
Fantastic Mr Fox est un film d’animation adapté d’un roman très marrant de Roal
Dahl dont il respecte grosso-modo la trame. Mais les personnages parlent comme
des personnages de Wes Anderson, comme des adultes avec des problèmes d’adultes
(tu es sûr que c’est le moment d’acheter ? Est-ce qu’on va avoir un
deuxième enfant ?), on y trouve un ado mal dans sa peau, des minorités en
mal d’intégration et un paquet de trucs bizarres.

Le film a beaucoup de charme mais dégage l’impression d’un truc bancal, pas
vraiment pour enfants (nos filles n’ont pas accroché, peut-être étaient-elles
trop petites ?), balançant entre la frénésie narrative et la comédie de
dialogues. Quelques scènes, toutefois, sont magnifiques (la rencontre avec
Canis lupus, notamment) et le personnage de Fox est très réussi.

Rushmore – Wes Anderson

Suite de notre exploration de la filmographie de Wes Anderson, sur les conseils avisés de David C.

Max Fischer est fils de coiffeur, mais il est entré par dérogation (parce qu’il avait écrit une pièce de théâtre) à Rushmore, une école chic et hyper-huppée. Là, il s’est parfaitement intégré, naviguant comme un poisson dans l’eau dans les coutumes, institutions et organisations extra-scolaires de l’école. Il est membre actif, fondateur ou vice-président de tous les clubs : escrime, théâtre, astronomie, chapelle vocale… Seul petit problème: il est nul en classe. Si mauvais que la direction va devoir le mettre dehors et l’envoyer… dans l’enseignement public. Cette menace sur la vie de Max, quinze ans, va provoquer en lui et autour de lui des bouleversements et des péripéties folles, de ses relations au très riche M. Blumen, le sponsor de l’école, ou avec Dirk, son « filleul » à la maman si belle, en passant par la jolie et paumée institutrice dont il va tomber amoureux.

Rushmore est un film fou. Partant d’un postulat assez spécial, son récit nous emmène dans toutes sortes de directions à un rythme de roller coaster. Le film n’est jamais là où on l’attend. Qu’on sache qu’on y trouvera un aquarium géant, la jungle du Vietnam, des rencontres dans la brume d’un cimetière. Des larmes, des mensonges, des folies, de l’amitié, et les amours très pures et dangereuses d’un très jeune homme, traitées avec la même finesse qu’on retrouvera dans Moonrise Kingdom. La relation (inexistante ?) entre Max et Mrs Cross au si curieux visage, sérieux et perdu, est la plus belle chose du film.

Plastiquement, le film est intéressant, même s’il n’est pas aussi abouti et parfait que Grand Budapest hotel ou Moonrise Kingdom. Mais Rushmore est déjà un grand moment de joie, de larmes et de douceur.

Le château des étoiles – Alex Alice

Sous une couverture rappelant en bleu celles des éditions Hetzel, nous découvrons une belle histoire…

1869. L’enfant s’appelle Séraphin. Sa mère est morte durant une ascension en ballon, en tentant de découvrir le secret de l’éther, cette substance mystérieuse qui s’étend entre les astres. Son père, Archibald, est un ingénieur, un homme sérieux, sévère mais audacieux.

Un an après l’accident jour leur parvient un courrier venu de Bavière (alors indépendante) : quelqu’un aurait retrouvé le carnet de la mère… et voudrait le leur transmettre.

Il y aura des voyages, des poursuites, d’étonnantes machines, et surtout une aventure noble et romantique, avec pour décor le rocher du cygne, le Neuschwanstein. Cet album d’Alex Alice a la grâce, la légèreté de ces ballons, de ces machines à éther, des châteaux de Louis II de Bavière.

Le croisement de la science et du rêve, sans  l’attirail des clichés steampunk. Des ombres prestigieuses planent au-dessus de ce château: Miyazaki, Jules Vernes, Leiji Matsumoto (Hans ne vous évoque personne ?), Wagner bien sûr… mais Alex Alice a su trouver un ton unique pour raconter son histoire.

Pour la première fois, il a travaillé en couleurs directes, sans encrage, et le résultat est une splendeur.

Tout comme mes filles, j’ai adoré.