Blackwater — Michael McDowell

Pour être honnête, je me suis fait avoir. J’aime les beaux livres comme certains personnages de la série Blackwater aiment les bijoux, et l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture fabrique de beaux livres. Les couvertures, à mi-chemin entre le tatouage et la carte à jouer ((c) Munin, merci), la tenue en main, la mise en page, le plan de la ville au début…

Les copains en parlaient sur Internet, j’ai pris le premier sur une pile dans une librairie, « juste pour voir », et je les ai ensuite dévorés un par un, jusqu’au sixième, n’achetant le tome suivant qu’une fois fini le précédent. Pourtant, je ne suis pas client du feuilleton et je crache volontiers sur ce type d’écriture.

Pour mes lecteurs et lectrices paresseux et ne voulant pas chercher des infos ailleurs, Blackwater est une série de 6 romans, une saga familiale fortement teintée de fantastique qui se déroule dans une ville semi-imaginaire du sud de l’Alabama. La série ressort du genre du Southen Gothic: vieilles maisons coloniales, thé glacé que l’on boit sous les porches, marécages gluants, étés trop chauds, relations familiales un peu bizarres, vieilles dames excentriques, serviteurs noirs… Si vous n’aimez pas ces ingrédients, passez votre chemin.

Tout commence lors de l’inondation de la ville en 1919, quand le jeune fils de la plus riche famille explore les étages supérieurs des bâtiments engloutis et découvre, au premier étage de l’hôtel, une belle jeune femme qui attendait d’être sauvée. Comment Elinor, cette jeune femme, va être accueillie par la famille d’Oscar, le jeune homme, comment ils vont s’aimer et comment tout cela va bouleverser la communauté, voilà le sujet du récit, qui nous emmènera, au fil des volumes, des naissances, des morts, des crimes, etc., jusque vers la fin du 20ème siècle.

J’ai marché à fond. C’est très bien fait, très habile, par un auteur au sommet de son art. C’est de la pure littérature divertissante, pas idiote du tout, souvent drôle, caustique, effrayante… jouant sur plein de registres. Avec des personnages de femmes bien écrits et très forts.

Après la fin du tome III, ça devient moins bon, le niveau de méchanceté baisse, mais j’ai quand même tout lu, tout dévoré, parce que je voulais savoir ce que devenaient mes nouveaux amis Caskey (dont aucun, en vérité, sauf peut-être Oscar, n’était vraiment sympathique, salauds de riches !)

Le nom du monde est forêt — Ursula Le Guin

Je viens de lire le dit d’Aka, j’en parle ici, et il est édité au livre de poche dans le même volume que le nom du monde est forêt, un des premiers livres d’Ursula Le Guin que j’ai découvert adolescent. Celui-ci, dont le pitch et la structure du récit ont inspiré Avatar (dont je pense du mal avec une grande vigueur) est peut-être le plus simple des romans d’Ursula du cycle de l’Ekumen. C’est une fable anticolonialiste assez simple et dont le récit se termine comme les anticolonialistes voudraient qu’ils se terminent (c’est-à-dire pas comme sur Terre). Un des personnages est un méchant militaire colon méchant (j’ai dit qu’il était méchant ?), sans doute le personnage le moins fin jamais écrit par notre grande dame de la SF. La description de la culture autochtone est par contre tout à fait étonnante, de même que son principal protagoniste, rêveur éveillé capable de ramener dans le monde de l’éveil des idées et des concepts venus du rêve, et devenant par là un dieu.

Je fais un peu la fine bouche, mais ça reste un roman remarquable, très bien écrit, souvent palpitant et une très bonne intro à l’univers de l’Ekumen (dont je pense qu’il n’est pas entièrement cohérent d’un roman à l’autre et que, vous savez quoi ?, on s’en fiche).

Le dit d’Aka – Ursula Le Guin

Suite de mon exploration, ou de ma ré-exploration des romans d’UKLG, celui-ci lu sur le conseil de luvan. Le dit d’Aka appartient au cycle de Hain et voit Sutty, une terrienne envoyée de l’Eukumen tenter de comprendre pourquoi sur la planète Aka les modes de vie et les philosophies anciennes ont disparu brutalement après le contact d’Aka avec les vaisseaux de l’Eukumen. Après avoir fini le roman, je ne suis pas sûr de pouvoir répondre à cette question, mais j’ai adoré suivre cette linguiste ethnologue dans sa recherche et son exploration d’un monde autre, et, comme toujours chez Le Guin, fascinant. J’ai aimé ce roman par ce qu’il laisse percevoir du mystère des autres cultures, des autres êtres humains, parce qu’il dit de nos relations avec ces ailleurs, comment nous aimons nous y laisser entraîner et parfois piéger.

Le livre écorné de ma vie — Lucius Shepard


Ce qui est bien dans ce livre : l’écriture, souvent inspirée, capable de transmettre des sensations complexes. La couverture. Le concept bien fumé du récit (que je ne spoilerai pas). Le reste, je n’ai pas aimé (le narcissisme littéraire, vrai ou simulé, le Cambodge vu par les yeux d’un occidental,  le sexe/drogue/violence, la re-descente du fleuve en bateau…). J’ai de la sympathie pour Lucius Shepard et j’ai vraiment beaucoup aimé certains de ses récits, mais pas celui-ci. 

L’anomalie — Hervé Le Tellier

 

J’ai lu un Goncourt !

Celui-ci est arrivé précédé d’une réputation flatteuse. Original, romanesque, science-fiction… On nous présente une galerie de personnages, puis, vers le premier tiers, un évènement très étrange qui va bouleverser leur vie à tous, le genre d’évènement qui se produirait dans le premier épisode d’une série un peu weird.

Les personnages sont très bien écrits, avec grand talent. Ils sont presque tous des héros de film, film américain pour certains, film français rive gauche pour d’autre, il manque le film social. L’auteur les plante en un chapitre chacun, très bien arrangé, qui nous en dit beaucoup et nous dit juste ce qu’il faut, un peu à la façon de Léo Henry au début du Casse du continuum. J’admire.

Après cette mise en jambe remarquable, il y a l’évènement, l’anomalie du titre. L’auteur a des lectures, des références, alors il relie le truc à un paquet d’idées SF puis, après ça, nous dit clairement qu’il n’en a rien à faire de l’explication, et c’est à peu près à ce moment que je n’en ai eu plus rien à faire du roman (je ne sais pas si c’est lié : il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension, je vous laisse admirer). Après, c’est bla, bla, bla, conséquences pour personnage 1, pour personnage 2, personnage N, et fin du roman, qui est trop court pour que j’aie le temps de m’ennuyer.

C’est fait avec beaucoup de métier, c’est distrayant et au final, aucune patte de canard n’a été brisée durant la lecture.

La main gauche de la nuit — Ursula Le Guin

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Il y a quatre ans, j’ai relu les Dépossédés
(c’était vachement bien). Cette année, j’ai récolté plein de vieux
livres de SF chez un copain qui vidait sa bibliothèque et parmi ceux-là,
la main gauche de la nuit, que j’ai donc relu dans la même
édition pocket moche que quand je l’avais découvert. Oui, cette couv est
vraiment… heu… sans rien à voir avec le contenu ?

 Et le livre, alors ?

J’en avais le souvenir d’un bouquin un peu obscur dans lequel il m’avait fallu du temps pour plonger. On dira que j’ai grandi, et c’est maintenant exactement la SF qu’il me faut. Primo, le roman n’est pas très long. Puis il croit entièrement à son univers, et moi j’y crois aussi. Le récit est totalement, humainement et sociologiquement crédible.

Je rappelle très très vite le pitch : Genly Aï, un Terrien, est envoyé de la société galactique sur la planète Gethen (dite Nivôse par ceux qui l’ont découverte), un monde très très froid peuplé par des humains hermaphrodites. Il va se retrouver coincé dans des intrigues politiques compliquées, devoir voyager à des endroits où il n’avait pas envie d’aller et il va se faire un ami.

Relire mamie Ursula de nos jours, c’est à la mode (et bien tant mieux : elle fait de bons livres). Relire celui-là, en post metoo et féminisme plus visible (ou bien = l’auteur de ces lignes un peu plus informé), c’est intéressant. Comme m’a dit une amie, c’est un roman assez misogyne : la vision que le narrateur a des femmes et de ce qui est « féminin » est carrément dépréciatrice.

Autre surprise, alors que dans la langue des natifs le pronom pour décrire les gens est asexué (comme eux, qui le sont 90% du temps), le texte anglais et français utilise il tout le temps. On se demande ce qu’aurait donné un texte où les getheniens auraient été décrits dans une grammaire prenant en compte leur manière particulière d’être genrée. Pourquoi est-ce que Ursula n’a pas fait ce genre de choix ? Peut-être que ça ne se faisait pas, ou par manque de savoir le faire (les autaires sont parfois très limité.e.s dans leurs capacités, j’en sais quelque chose), ou d’autres raisons qui ne sont qu’à elle. Le livre est comme ça, tant pis, tant mieux, ça nous permet d’en parler.

Sinon, j’ai adoré. J’ai voyagé très loin, j’ai aimé les personnages, j’ai vécu dans des sociétés étranges et humaines, incompréhensibles et toutes proches. La toute fin du roman m’a bouleversé et m’a fait ressentir quelque chose que je ne trouve que dans les meilleurs textes de SF, une nouvelle perception de qui je suis et de ce que nous sommes, nous, êtres humains. 

 

Melmoth furieux — Sabrina Calvo

Sabrina est une amie. C’est difficile de faire ici une chronique de ce livre très intime, qui mêle SF années 80, commune de Paris, expériences politiques contemporaines, couture, transsexualités (et bien plus) et autobiographie.

Melmoth est un livre profondément sincère qui évoque Belleville, Eurodisney, les luttes politiques dans une langue qui est celle de l’ici et maintenant. 

Le livre est une pure création de son autrice, à la fois cohérente dans son arc principal (la marche sur Eurodisney est-elle un rêve ou une réalité ?) et pleine de digressions sur la matière, les vêtements, les looks, nos apparences. L’enfance y est une matière plastique, magique, infinie, incompréhensible. Le salut jaillit des toutes petites choses.

Avec le temps qui passe, Sabrina ne s’affadit pas, elle ne renonce à rien, elle brûle toujours plus, avec la même foi, la même sincérité. Sa présence dans le monde m’inspire.

Ha oui, et dans ce livre, il y a un canard à trois pattes, aussi.

Maus – Art Spiegelmann

 

Je l’avais déjà lu, il y a… ouh là, longtemps, ça devait être avant le bug de l’an 2000. Je me rappelais des images et de l’anecdote du sachet de thé.

Je l’ai ressorti à cause de mon intérêt pour les années 40, et de l’affaire de l’interdiction débile dans une école américaine. Et pour voir finalement ce que ça me disait encore.

Je ne vais pas raconter le livre ici. J’avais oublié l’articulation très présente du double récit, « contemporain » de la rédaction et historique à travers le témoignage. Le livre est un exemple remarquable de témoignage de seconde main (l’auteur n’a pas vécu les camps de la mort), posant très clairement le lieu de l’énonciation : qui parle, avec quel point de vue, de quel endroit. Ce qui rend le récit à la fois totalement subjectif (voire doublement subjectif) et vrai et crédible.

Je ne vais pas en rajouter. C’est un très très très bon livre, autant sur l’extermination des Juifs en Pologne que sur les survivants, les relations père-fils… A la fois effrayant et facile à lire et très intelligent. 

Ralph Azham — Lewis Trondheim

Il faudrait un mot spécial pour décrire ces livres lus avant de dormir, quand tu squattes chez des amis et que tu piques quelque chose dans leur bibliothèque. Dans le genre, j’avais lu le Royaume, d’E. Carrère (si, si, mais j’ai sauté des pages), Fun home, d’Alison Bechdel et Ralph Azham (et là, je ne me rappelle plus chez qui c’était…). Je suis retombé dessus en bibli, j’ai relu et les souvenirs me sont revenus.

Donc c’est un héros doté de pouvoirs mystérieux qui grandit dans un village à la campagne et qui va partir à la découverte du vaste monde. Animaux anthropomorphes, façon Donjon, au moins une vanne qui claque par page et une histoire d’une surprenante cruauté, avec humiliations, avortements, lâchetés et des centaines de morts, dont un bébé… Tout ça dans le style « rigolo » de LT. J’ai lu les six premiers tomes, sur douze et je crois que j’aime bien. Le dessin est très efficace, l’histoire ne va jamais là où je pense, il y a des questions morales tout le temps, pour la plupart pas évidentes, un héros qui fait souvent des erreurs, un méchant vraiment très méchant. Moi qui aime la fantasy premier degré, non référentielle et sans trucs de rôlistes (objets magiques, chicaneries entre PJs – la relation entre Ralph et Yassou est vraiment drôle), je devrais détester mais en fait ça me plaît bien. Sans doute parce que c’est très fun et que ça parle de vraies relations entre les gens.

L’expédition des dix mille — heptalogie de fantasy

Pour changer un peu de mes lectures récentes, je me suis mis à une longue série de low-fantasy. Comme l’auteur n’est pas anglo-saxon, elle n’a pas vraiment percé sous nos contrées alors que la traduction d’Eugène Talbot n’est pas si mal.

En voici le pitch : le grand roi Dareios meurt. Le second fils, le plus brillant, Kyros, seigneur des domaines de l’ouest, décide de renverser l’héritier légitime, Arses avec l’aide d’une bande de dix mille mercenaires d’élite venus des péninsules de l’ouest, ceux du titre. Ce sont les héros de la série.

Dans le premier et le deuxième livre de la série, on suit essentiellement Klearkos, fils de Rhamphias, un chef autoritaire et manipulateur, passionné par la guerre. On découvre comment il engage ses hommes au service de Kyros sans leur dire qu’ils allaient affronter le grand roi, comment il mate des mutineries, assure le financement et la fidélité de ses troupes. Kyros est l’autre grand personnage majeur du premier tome, énergique, séducteur (le récit ne nous épargne pas une scène de séduction brutale de la reine Epyaxa), en fort contraste avec le terne et politique Arses… La bataille contre Arses est le point culminant de ce premier volume, le second volume s’attachant plus aux conséquences de celle-ci, centrées sur le point de vue des mercenaires.

Dans le tome III, on voit émerger un nouveau héros, plus jeune, plus charismatique, Xenophon, qui va se retrouver à la tête des mercenaires (j’essaie de ne pas spoiler, même si wikipedia malheureusement révèle tous les points clef de l’intrigue).

Je me suis arrêté à la fin de ce volume, mais l’auteur, pris par le succès est allé jusqu’à sept livres.

L’ambiance est low tech, low fantasy et résolument gritty. La magie se manifeste essentiellement à travers des rêves prémonitoires et des massacres d’animaux dont des devins « lisent » les entrailles. On craint les dieux mais on perçoit peu leur action, comme dans Conan. C’est de la vraie fantasy, avec carte, liste de noms imprononçables, de cités immenses et riches aux murs infranchissables, etc, etc. La scène de bataille du premier tome est vraiment incroyable, un modèle du genre.

Cette série, assez bateau et lourde et macho par certains aspects reste très marrante à lire. Les dialogues et les discours sont mortels et l’auteur, en introduisant un héros qui a le même nom que lui (!!!) nous met en position de mettre en doute le discours de ce narrateur non fiable…

En bref, même si Xenophon pompe beaucoup d’autres classiques, sa série de fantasy vaut le découverte. Et ça fait du bien de lire de l’imaginaire grec !