Une vie (Winston Smith 1903-1984) – Christian Périssin, Guillaume Martinez

Cette série de cinq livres évoque la vie d’un fameux écrivain et journaliste britannique qui a traversé le XXème siècle et ses souffrances. Si les périodes évoquées vous intéressent et si les constructions littéraires alambiquées vous stimulent, ces bandes dessinées sont pour vous. Après les images ci-dessous, je vais spoiler à mort. Vous êtes prévenus !

Avec son dessin faussement sage et son sujet historique, je m’attendais à de la BD histo un peu académique comme il s’en publie plein et que je comptais lire pour profiter des recherches des auteurs et me plonger dans les périodes durant lesquelles j’aime jouer et faire jouer des histoires.

Mais le projet est tout autre. Cette bio est imaginaire et en même temps tissée de vrai. Elle est un joli tour de magie visant à nous faire croire à son auteur, nourrie d’autres vies réelles, les éclairant et nous les faisant voir différemment, notamment celle d’Eric Blair / Georges Orwell, avec des apparitions d’autres personnages fameux. Le construction du récit, qu’on découvre à travers un autre personnage qui le lit, permet à la fois d’en augmenter la crédibilité et de multiplier les fausses pistes et les mensonges… Les personnages (le gérant de l’hôtel, par exemple) ne disent pas tout, certains dessins et échos de cases laissent deviner d’autres choses gardées secrètes.

Tout n’est pas réussi. Le rythme lent des premiers tomes sur l’enfance et l’adolescence contraste avec la relative frénésie narrative du dernier. Ca m’amuse que les auteurs aient fait sauter le tome 5 (« parce que la lecture de la biographie de Smith m’a plutôt ennuyée… », j’aime bien cet aveu). 

Le dessin, à la fois précis et doux, très triste quand il décrit l’Angleterre de l’enfance, m’a bien plu.

Une oeuvre très intéressante et une belle construction littéraire, qu’on se serait plus attendue à trouver dans un roman « classique ». Le résultat m’a enchanté.

Les androïdes rêvent ils… — Philip K. Dick

Le film est un de mes films préférés de tout les temps. On a eu le bonheur de le faire découvrir à Marguerite, 12 ans, récemment, qui l’a montré à sa best friend le lendemain. J’avais lu le roman durant mes études, dans le cadre d’un cours d’anglais, et en gardais un bon souvenir, des images et des sentiments curieux. Le malaise conjugal de Deckard, le fusion mercerienne, les appartements vides, la poussière…

Relu cet été, dans notre monde pré-apo. C’est un livre formidable, rapide à lire, bourré d’idées et d’images fortes. Dick multiplie les intuitions, les idées justes. Ce que notre rapport aux animaux dit de notre humanité. La tropie comme accumulation d’objets qui vieillissent. L’incertitude, à chaque pas que nous faisons, tout le temps. La nécessité pour l’humanité de plus d’empathie. Le rêve de quitter la Terre et coloniser Mars. J’avais oublié (spoilers) le fait que Rachel et Pris sont des doubles. Que le commissariat est double. Que le chasseur de primes est double, que Mercer est double…

La postface d’Etienne Barillier est très bien, je rejoins son envie d’imaginer Rick Deckard heureux.

Albums Conan chez Glénat

Ce ne sera une surprise pour personne, mais j’adore les histoires de Conan le Cimmérien. J’ai mis un peu de temps à tomber sur les récentes adaptations en BD parues chez Glénat, suite au passage des droits du personnage dans le domaine public. L’idée de base est très cool : confier à des dessinateurs et scénaristes variés la représentation des histoires de Conan. Et ainsi, voir le personnage sous des traits nouveaux, qui s’éloignent de l’image classique des couvertures de Fraztta, des comics de Roy Thomas ou la représentation filmique avec Arnold.

Chaque livre est accompagné d’un petit blabla de Patrice Louinet mettant le récit dans son contexte, souvent intéressant. L’identité visuelle de la collection est très réussie.

Bien sûr, au vu de la variété des dessinateurs et des scénaristes, on se permettra de trouver certains livres plus réussis que d’autres. Voici mon classement super subjectif, en trois catégories : beaucoup aimé, oui mais…, pas aimé.

Beaucoup aimé

 

La reine de la côte noire / Morvan / Alary

D’abord, l’histoire d’origine est vraiment top, traversée par une sorte de fièvre romantique un peu folle. Le dessin très rond, entre manga et ligne claire (je ne sais pas trop le qualifier) est tout à fait inattendu pour une histoire de Conan, et donne au récit une grande clarté et une grande énergie. Le récit et les personnages sont traités avec amour et avec ce qu’il faut de distance pour que l’aspect pulp (Noirs sauvages et femme à poil) apparaisse pour ce qu’il est : un fantasme, le rêve d’un jeune Texan. Ce livre a une véritable qualité onirique, qui fait partie de l’essence des récits de Conan.

 

 

Au delà de la rivière noire / Gabella / Jean 

Chez Howard, j’adore les histoires de Pictes. Au-delà de la rivière noire est une histoire de Pictes + Conan, donc yummy yummy. Dans ce livre, Conan n’a plus ses cheveux longs (normal, quand on se bat dans la forêt) et porte un drôle de look, les Pictes sont très réussis, entre aborigènes/Indiens d’Amérique/peuples amazoniens, l’ambiance est lourde et oppressante et les Blancs perdent face aux Sauvages. Une grande réussite.

 

Oui mais…

 

 

La fille du géant du gel / Recht

Cette histoire très onirique fait partie de mes favorites chez Howard. Récit très court, obsessionnel, irréel.  L’album de Robin Recht est très beau, le dessin et les ambiances sont magnifiques, mais il m’a mis assez mal à l’aise en explicitant graphiquement le fantasme de viol sur lequel repose cette histoire.


Le dieu dans le sarophage / Headline / Civiello

J’aime beaucoup le jeune Conan à dreadlocks de ce récit, d’autant qu’on le voit très bien posé face aux civilisés. Doug Headline monte ce récit d’enquête horrifique bancal avec un bel artisanat de scénariste, essayant de construire un jeu d’alternance de point de vue et donnant un peu d’épaisseur aux personnages secondaires. Il y a plein de petits défauts, mais ça reste très agréable à lire.

 

 

Les clous rouges / Hautière / Vatine / Cassegrain

J’ai écrit un billet de blog il y a longtemps pour dire combien je n’aimais pas cette histoire psychanalytique de Conan. Mais, si on écarte le côté super théorique du récit (une civilisation en boîte, presque une expérience de pensée), j’ai trouvé la BD plutôt bien. Ambiance flottante, combats comme en rêve, érotisme permanent… Je me suis laissé porter avec plaisir.

La citadelle écarlate / Brunschwig / Le roux

Conan est roi, Conan est vieux, et ce livre le rend très bien, c’est sa principale qualité. Je trouve  sinon l’ambiance trop sage par rapport à mes souvenirs et mes impressions du récit d’origine.

Je n’aime pas

La maison aux trois bandits / Louinet / Martinello

J’aime quelques éléments de ce récit (une partie de l’ambiance urbaine, le trait du dessinateur, sa représentation des principaux protagonistes) mais le récit était beaucoup trop confus et même en ayant déjà lu le récit d’origine, je n’ai rien compris.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le peuple du cerle noir / Runberg / Park

Dans celui-ci, je n’ai aimé ni le dessin ni le récit auquel je n’ai pas du tout accroché.

La guerre allemande – Nicholas Stargardt

À jouer une longue campagne de jeu de rôle dans une période historique précise, on finit par lire des bouquins auxquels on ne se serait pas intéressé auparavant.

Les PJs viennent d’arriver en Allemagne, en 1943, engagés comme profs dans une structure d’enseignement spéciale (imaginaire) fondée par un psychiatre confronté au mythe durant sa jeunesse et un idéologue du Parti. Et je me suis rendu compte que je ne connaissais pas grand-chose de la vie en Allemagne durant la guerre, d’où cette lecture.

Le livre de Nicholas Stardgardt, historien britannique, publié en 2015, trace une histoire du peuple allemand entre 1939 et 1945. C’est un récit chronologique de la guerre, telle que perçue par les civils sur le sol allemand. Ses sources sont des dizaines de correspondances, de journaux intimes, des textes écrits sur le moment, corrélés avec les résultats des nombreuses enquêtes d’opinion des services de propagande et de renseignement du Parti.

Les 800 pages du bouquin se lisent très bien, grâce à un récit de l’histoire très vivant, alternant les considérations générales (ampleurs de destructions, gestion du rationnement, nombres de victimes…) et des détails sur la vie de personnes réelles : une photographe berlinoise, un prof conservateur d’Allemagne de l’Est, un vieil universitaire juif et sa femme – qui traverseront tout ça en restant en vie ! -, un jeune père de famille… Ça donne en quelque sorte le portrait physique et psychologique d’une population sur une période de six ans.

Attention, il faut avoir le cœur bien accroché. Les récits d’atrocités nazies sont nombreux, les complicités horribles, une partie des acteurs du livre assistent ou participent à des scènes traumatisantes. À force de jouer à l’époque et de portraiturer les Allemands en France (où la vie n’était pas drôle) j’avais fini par en atténuer un peu dans mon imaginaire les impressions la guerre à l’Est et la mentalité des nazis qui étaient… comment dire… des propagateurs d’une idéologie destructrice et mortifère. (oui, j’enfonce une porte ouverte, mais ce livre m’a bien remis les points sur les i)

Difficile de résumer les nombreuses découvertes et aspects intéressants du bouquin. Dans la logique des travaux contemporains sur le nazisme (ceux de Johann Chapoutot, par exemple), ce livre resitue la pensée guerrière et nationaliste allemande dans la continuité de celle, européenne, du 19ème siècle et celle de la Première Guerre mondiale. En résumant grossièrement, le peuple allemand était persuadé de mener une guerre de défense (si, si, bravo Herr Goebbels). L’adhésion à la guerre était résignée, mais réelle, bien au-delà de l’adhésion au parti et au gouvernement. Les soldats étaient loyaux et suivaient les chefs et même en 44, des Allemands pas spécialement nazis continuaient à penser sur le Führer était la meilleure personne pour les sortir de la situation noire où ils se trouvaient.

Autre point important : la connaissance de « ce que nous faisons/avons fait aux Juifs » était très partagée (même si pas entièrement informée), beaucoup de gens ont profité de la situation sans montrer de solidarité avec leurs concitoyens. L’analyse de l’effet de l’excellente propagande de Goebbels sur ces sujets (oui, ce sale type était doué) est vraiment très effrayante.

Le livre contient aussi beaucoup de réflexions sur la notion de communauté nationale, rêvée par les gouvernants, en partie incarnée. Sur les solidarités ou absences de solidarités entre les différentes parties de l’Allemagne (le Nord bombardé contre le Sud relativement épargné, les catholiques et les Protestants…), sur le rôle globalement pas à la hauteur des Églises (qui étaient allemandes avant tout). On y parle ravitaillement, rations, politiques sociales des nazis (ben oui), déplacements de population, euthanasie des handicapés (là, l’Église catholique a été efficace. On aurait aimé l’entendre sur les Juifs), culture (30% du budget de la culture allait aux théâtres, qui jouaient presque ce qu’ils voulaient – dingue, non ?), poésie, univers imaginaires intérieurs, rêves de l’après-guerre…

Pourquoi lire ce livre ? Parce que vous avez envie de faire jouer à cette époque ou de vous documenter, bien sûr. Mais aussi, et surtout, pour comprendre combien ces gens nous ressemblent. Combien ils sont avant tout normaux. Victimes parfois, bourreaux aussi, aimant leurs familles, croyant ou pas à leur gouvernement. Comme beaucoup de bons livres d’historien, c’est aussi un livre pour réfléchir à qui nous sommes et à mieux nous connaître.

L’occultisme nazi — Stéphane François

Lu sur la recommandation de l’ami Tristan, parce que je fais jouer dans les années 40 des histoires cthuliennes sur fond de guerre mondiale. Tristan en parle très bien, lisez son article si vous voulez plus de détails.

Il y a beaucoup de n’importe quoi publié sur le thème magiciens+nazis, on touche là à une zone érogène de l’imaginaire. J’ai lu il y a longtemps le matin des magiciens, livre bien fumé que j’avais trouvé rigolo à l’époque (je ne sais pas ce que ça vaudrait à la relecture) et j’avais donc été gentiment imprégné par le délire : les nazis, ces occultistes magiciens qui cherchaient la terre creuse/le graal/l’ancienne Thulé. Un thème bien bien recyclé dans la pop culture (hello Indy !).

Ce bouquin sérieux et sourcé documente le vrai occultisme nazi (pas grand-chose), montre les racines idéologiques, plus ou moins sérieuses, des mouvements nazis et leur encrage dans les mouvements völklich (à traduire plus comme « ethno-nationalistes » que comme « populaires »). Ca permet de remettre les pendules à l’heure. (non, les principaux chez nazis, tout criminels qu’ils soient, n’était plutôt pas des initiés magiques).

La suite est plus flippante, montrant chez différents « passeurs » de la seconde moitié du 20ème siècle l’imprégnation de tout un discours, dont le versant Pauwels Bergier n’est que l’aspect le plus fréquentable, un mythe bricolé d’anciennes civilisations, yoga, vies antérieures, racialisme thuléen, etc, etc, montrant comment ces idées venues du 19ème siècle, longtemps disqualifiées après la défaite allemande de 45, refont surface ici et là, sous la forme de construction imaginaires/idéologiques plus ou moins fumées de la tête.

Et ça nous concerne, nous, les rôlistes.

Tenez, par exemple, est-ce que vous avez déjà visité une « cité perdue » ? Avez-vous déjà appartenu à une « race ancienne et aux trois quarts effacée » qui vous aurait légué quelques grands pouvoirs ? Ca ne fait pas de vous un SS, juste un utilisateur de tropes imaginaires passés par la moulinette de plein de fachos ésotéristes plus moins bizarres mais en fait bien plus ancrés dans notre culture (notamment pop) qu’on ne pourrait l’imaginer de prime abord.

(j’ai été très frappé en lisant les derniers chapitres du livre de voir combien la BD Thorgal, pour ne citer qu’elle, était imprégnée de ce genre de tropes imaginaires)

Bref, une bonne lecture, parfois épuisante à force de dingueries racialistes, qui m’a fait réfléchir et mis plus d’une fois mal à l’aise.

Nous allons tous très bien, merci — Daryl Gregory

Dans ce court roman, Daryl Gregory fait le récit d’une thérapie de groupe dont les participants ont tous survécu à un épisode traumatique et surnaturel. C’est bien écrit, effrayant, amusant en même temps, les personnages sont très bien, et, le roman étant court, c’est vite lu. Gregory est un malin qui, en plus de recycler des tropes des récits d’horreur se livre à une réflexion méta-littéraire explicite sur ce type de récit, proposant un métarécit alternatif à celui du héros aux 1000 visages. A vouloir être malin, on est parfois malin (ce livre l’est), mais ça ne m’a pas emmené très loin, sans doute parce que le jeu avec les genres, au fond, ne m’intéresse pas. Ne boudez toutefois pas votre plaisir, ça reste un petit bouquin très plaisant.

 

PS : la couverture d’Aurélien Police est excellente et correspond très bien au livre.

Nous étions l’avenir — Yaël Neeman

J’ai lu ce livre sur le conseil de luvan (merci !) et je l’ai lu avant Agrapha. On verra qu’il y a un petit rapport entre les deux livres.

Nous étions l’avenir est un livre de souvenirs, une mémoire reconstituée, au sens noble du terme, de la jeunesse dans les kibboutzim. La jeunesse de l’autrice, la jeunesse de ses pairs, la jeunesse de ceux qui ont précédé. Les kibboutzim étaient (sont encore un peu) une société socialiste profondément originale, développant, hors cadre religieux, une forme de vie et de travail en communauté. Expérience agraire, expérience sociale, éducation collective, enfants éduqués ensemble hors d’un cadre familial, expérience de formation, expérience de liberté et expérience de guerre. Fidèle au monde dont il est le fruit, Nous étions l’avenir n’est pas écrit au je, mais au nous (avec une grande élégance, je ne m’en suis presque pas rendu compte) et tente dans sa forme et dans sa langue de faire vivre au lecteur la singularité de ces vies, loin de la propagande et des rêves socialisto-sioniste, au niveau de la terre, du travail, de l’ennui, des chansons, des légendes, avec comme axe la volonté permanente des pionniers des kibboutzim de raconter leur histoire et l’impossibilité d’y parvenir.

Par le récit et la langue, donner vie à une communauté lointaine dans le temps ou l’espace, voilà le lien avec Agrapha. Cette volonté fait de Nous étions l’avenir bien plus qu’un livre de souvenirs et de chroniques, mais une belle oeuvre littéraire.

Agrapha – luvan

Je sors d’une expérience littéraire forte : la lecture d’Agrapha. Tenter d’en rendre compte proprement est une gageure. Je vais jeter ici quelques impressions, sentiments et élaborations qui seront sans doute assez pauvres en regard de l’impact du texte.

Huit femmes, au bord de l’Atlantique, quelque part après les raids viking. Elles se rassemblent autour de la plus âgée d’entre elles, Volusiana, une ermite. Leur communauté a duré quelques années, a laissé des récits de miracles reproduits par des chroniqueurs ultérieurs et surtout des textes de leurs mains, traduits et annotés par l’autrice, qui tente de rendre compte d’une vie communautaire de femmes, une vie sacrée, en contact avec le divin et la nature.

A la lecture de ces traductions, on comprend aussi très vite qu’un mystère, celui des agrapha (ce qu’on ne peut écrire), entoure le témoignage de ces femmes. Agraha est un livre qu’on lira en naviguant sans cesse du début au milieu puis à la fin, le parcourant comme un texte universitaire, un casse-tête, un jeu de pistes… On comprendra vite que le livre est composé de trois parties : les traductions, le cahier de l’autrice et le parchemin, et que chacune de ces parties nous emmènera sur son propre chemin.

J’ai tenté dans les lignes qui précèdent de rendre compte du contenu d’Agrapha, et je l’ai à peine effleuré, parce que mon texte est écrit dans la langue française de tous les jours et que le premier choc d’Agrapha, du moins de sa première partie, est sa langue. La traductrice du premier tiers tente, en jouant avec toutes sortes d’idées autour de notre langue, de rendre ce que pouvait être le parler, l’expression de femmes du moyen-âge au parler composite entre latin, français ancien, thudisque, langues celtes… Sachant que le parler de chacune des huit en différent. Elle joue sur les genres (certains mots passent du masculin au féminin, au neutre…), la ponctuation, l’injection de termes venus d’autres langues, je soupçonne même des créations de mots ex-nihilo. Ce jeu de langue est non seulement fascinant, crédible, mais aussi très heureux et joyeux, créant un texte certes un peu plus lent à lire, mais très beau, poétique et toujours compréhensible et surtout nous plongeant dans des esprits et des temps entièrement autres. (d’autant que la traductrice fournit annotations et glossaire – rassurant mais pas obligatoire) pour être sûr de ne rien manquer. Ce texte et ce para-texte font d’Agrapha une oeuvre totalement originale et un très beau livre de science-fiction (ben oui : tenter de rendre par un récit et par le langage un monde résolument autre, des modes de pensée et de socialisation différents, c’est de la SF, non ?)

Je n’entrerai pas dans les deux autres parties dans le cadre de ce billet, sinon pour dire qu’elles partent du socle posé dans la première partie pour explorer des chemins multiples. On lancera des vrilles vers le récit fantastique médiéval, l’auto-fiction, l’horreur cosmique, avec des éléments psychanalytiques… luvan a trop de respect pour lae lectaire pour imposer quelque interprétation que ce soit. J’ai pour ma part suivi quelques pistes, ait aimé des images, des impressions, alors que d’autres m’ont déplu et qu’il m’est arrivé de sortir du livre par endroits.

Ce n’est pas grave, le voyage valait le coup et, en sortant d’Apgraha, on a envie parler dans une langue plus forte, plus poétique, une langue qui ne serait pas celle de ce livre, mais la nôtre propre et que le monde entier comprendrait, par le miracle de la Pentecôte. 

le livre dit les vies des huit mulieres religiosae auprès de la source non loin des ruines du havan. on entend lae meer mais on s’en tient loin.

Quelques pensées en plus.

Agrapha est proche d’au moins deux autres livres proposés par la Volte. Evidemment : Hildegarde, de Léo Henry, dont j’ai beaucoup parlé sur ce blog. D’une manière très différente de Léo Henry, luvan essaie de faire vivre en nous quelque chose de la vie d’un autre temps. Elle est aussi similaire à Eliott du néant, un des romans les plus obscurs de Sabrina Calvo (le journal de la narratrice dans la deuxième partie m’y a souvent fait penser).

On peut enfin la rapprocher des mémoires d’Hadrien, par la tentative littéraire de se lier avec des êtres du passé. Et peut-être aussi de cette pièce qui n’existe pas mais dont j’ai cru un temps à l’existence, les huit sanctimoniales en quête d’autrice.

Le roi des aulnes – Michel Tournier

Littérature, magie, seconde guerre mondiale… Ma campagne Cthulhu années 40 m’a donné envie de relire (cet été, ça date un peu) le roi des aulnes.

Donc Abel Tiffauges est un ogre, graphomane et porteur d’enfants. Ce roman raconte son épopée, depuis le pensionnant Saint-Christophe jusqu’à un château prussien abritant de jeunes garçons aryens en passant par un garage, un pigeonnier, un marécage, un immense terrain de chasse… 

J’avais en le relisant les images du film de Schöndorff bien présentes en tête – ce qui prouve que l’adaptation était assez réussie.

Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu : le roi des aulnes est un très bon roman. Bien écrit, puissant, charriant des flots d’idées énormes et magnifiques, une très belle plongée dans la psyché d’un homme qui se prend pour une créature imaginaire. 

Il ne pourra toutefois pas servir d’inspiration à vos scénarios : une des limites de la méthode littéraire de Tournier est que son livre forme un système de symboles et d’idées tressé si fort qu’il est difficile à votre propre imagination d’y trouver sa place. 

Ils ont mené les alliés à la victoire – Daniel Feldmann

Qu’est-ce qui permet de dire qu’un général est un bon général ?

Ce livre d’histoire militaire s’intéresse au métier de général de corps d’armée ou d’armée du côté allié durant la Seconde Guerre mondiale. Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas très au fait des choses militaires, il s’agit d’officiers qui commandent de 50 000 à 300 000 hommes (quand même) sur des théâtres d’opérations grands d’une centaine de kilomètres. En livrant cinq biographies de généraux dans cette position (les Américains Patch, Hodges et Patton, le Canadien Crerar et le français de Lattre de Tassigny) le livre tente d’identifier ce qui fait et ce que fait un « bon » général : un général capable de mettre ses troupes en mouvement vers un objectif et de commander efficacement son armée, d’atteindre des objectifs à forte valeur militaire tout en épargnant l’outil que lui a confié son gouvernement (la vie de ses hommes, en fait, rien que ça).

Je ne suis ni un grand lecteur d’histoire ni d’histoire militaire et encore moins amateur de panzer porn, mais j’ai vraiment beaucoup aimé lire ce livre : une fois ouvert, je ne l’ai pas lâché.

Bien sûr, Daniel Feldmann est un bon ami et je n’avais pas eu l’occasion jusque récemment de lire ses productions dans le domaine de l’histoire militaire. Lire les livres d’un ami est une bonne manière de rester proche et de le connaître mieux. De plus je lis en ce moment toutes sortes de choses sur les années 40, pour des raisons rôlistiques (mais ma campagne n’a rien de mili).

Ça n’explique pas tout.

Le livre approche le métier de général sous un angle analytique de consultant ; les biographies sous lues et analysées avec deux axes principaux : comment le général établit-il son autorité ? est-il efficace ? Si cette analyse est sans doute pertinente pour les théoriciens de la chose militaire, et si elle forme le point d’entrée du livre, elle n’est pas ce qui m’a le plus intéressé.

J’ai avant tout aimé le drôle d’objet littéraire formé par les biographies de ces cinq hommes, faisant le même métier et se retrouvant tous à combattre sur le même théâtre d’opérations (en gros, France et Allemagne) fin 44 et début 45. Ces lignes narratives montrant cinq hommes aux caractères différents, parcourant la même période de l’histoire donnent une vision synoptique de l’époque et de la guerre, sous un angle original et passionnant. Le style précis du livre, toujours plaisant, permet de connaître ces personnages en quelques dizaines de pages chacun et parvient à les rendre présents et vivants. On se prend à apprécier la modestie efficace de Patch, à s’énerver contre de Lattre, à avoir envie de donner des baffes à quelques autres. Le récit laisse percevoir les drames, aussi bien personnels (presque tous ont perdu un fils dans la guerre, l’un d’entre eux s’est effondré sous la pression) qu’historiques : les combats inutiles, les offensives où se perdent des milliers d’hommes, les hivers misérables de la troupe…

La guerre est grand et puissant récit. Quoi qu’on pense de l’armée ou de la chose militaire (l’auteur de ces lignes n’est pas un grand admirateur de l’uniforme), ces centaines de milliers d’hommes se battant à l’aide de machines terrifiantes durant des mois et des années sont les héros d’un récit vertigineux, dans toute son absurdité meurtrière, et on peut penser qu’il y a peu de métiers plus fascinants (dans l’horreur ou dans la technicité) que de devoir diriger ces opérations. L’objet du livre y trouve toute sa justification.

Je ne sais pas dire ce que vaut Ils ont mené les alliés… en tant que livre d’histoire militaire ou en tant qu’analyse du leadership d’officiers alliés. Mais par son objet, par son écriture, par sa capacité à rendre vivants ses personnages, il forme une intéressante réussite littéraire. À quand le tome 2 décrivant de la même manière les généraux allemands, italiens ou japonais ?