La main gauche de la nuit — Ursula Le Guin

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Il y a quatre ans, j’ai relu les Dépossédés
(c’était vachement bien). Cette année, j’ai récolté plein de vieux
livres de SF chez un copain qui vidait sa bibliothèque et parmi ceux-là,
la main gauche de la nuit, que j’ai donc relu dans la même
édition pocket moche que quand je l’avais découvert. Oui, cette couv est
vraiment… heu… sans rien à voir avec le contenu ?

 Et le livre, alors ?

J’en avais le souvenir d’un bouquin un peu obscur dans lequel il m’avait fallu du temps pour plonger. On dira que j’ai grandi, et c’est maintenant exactement la SF qu’il me faut. Primo, le roman n’est pas très long. Puis il croit entièrement à son univers, et moi j’y crois aussi. Le récit est totalement, humainement et sociologiquement crédible.

Je rappelle très très vite le pitch : Genly Aï, un Terrien, est envoyé de la société galactique sur la planète Gethen (dite Nivôse par ceux qui l’ont découverte), un monde très très froid peuplé par des humains hermaphrodites. Il va se retrouver coincé dans des intrigues politiques compliquées, devoir voyager à des endroits où il n’avait pas envie d’aller et il va se faire un ami.

Relire mamie Ursula de nos jours, c’est à la mode (et bien tant mieux : elle fait de bons livres). Relire celui-là, en post metoo et féminisme plus visible (ou bien = l’auteur de ces lignes un peu plus informé), c’est intéressant. Comme m’a dit une amie, c’est un roman assez misogyne : la vision que le narrateur a des femmes et de ce qui est « féminin » est carrément dépréciatrice.

Autre surprise, alors que dans la langue des natifs le pronom pour décrire les gens est asexué (comme eux, qui le sont 90% du temps), le texte anglais et français utilise il tout le temps. On se demande ce qu’aurait donné un texte où les getheniens auraient été décrits dans une grammaire prenant en compte leur manière particulière d’être genrée. Pourquoi est-ce que Ursula n’a pas fait ce genre de choix ? Peut-être que ça ne se faisait pas, ou par manque de savoir le faire (les autaires sont parfois très limité.e.s dans leurs capacités, j’en sais quelque chose), ou d’autres raisons qui ne sont qu’à elle. Le livre est comme ça, tant pis, tant mieux, ça nous permet d’en parler.

Sinon, j’ai adoré. J’ai voyagé très loin, j’ai aimé les personnages, j’ai vécu dans des sociétés étranges et humaines, incompréhensibles et toutes proches. La toute fin du roman m’a bouleversé et m’a fait ressentir quelque chose que je ne trouve que dans les meilleurs textes de SF, une nouvelle perception de qui je suis et de ce que nous sommes, nous, êtres humains. 

 

Melmoth furieux — Sabrina Calvo

Sabrina est une amie. C’est difficile de faire ici une chronique de ce livre très intime, qui mêle SF années 80, commune de Paris, expériences politiques contemporaines, couture, transsexualités (et bien plus) et autobiographie.

Melmoth est un livre profondément sincère qui évoque Belleville, Eurodisney, les luttes politiques dans une langue qui est celle de l’ici et maintenant. 

Le livre est une pure création de son autrice, à la fois cohérente dans son arc principal (la marche sur Eurodisney est-elle un rêve ou une réalité ?) et pleine de digressions sur la matière, les vêtements, les looks, nos apparences. L’enfance y est une matière plastique, magique, infinie, incompréhensible. Le salut jaillit des toutes petites choses.

Avec le temps qui passe, Sabrina ne s’affadit pas, elle ne renonce à rien, elle brûle toujours plus, avec la même foi, la même sincérité. Sa présence dans le monde m’inspire.

Ha oui, et dans ce livre, il y a un canard à trois pattes, aussi.

Maus – Art Spiegelmann

 

Je l’avais déjà lu, il y a… ouh là, longtemps, ça devait être avant le bug de l’an 2000. Je me rappelais des images et de l’anecdote du sachet de thé.

Je l’ai ressorti à cause de mon intérêt pour les années 40, et de l’affaire de l’interdiction débile dans une école américaine. Et pour voir finalement ce que ça me disait encore.

Je ne vais pas raconter le livre ici. J’avais oublié l’articulation très présente du double récit, « contemporain » de la rédaction et historique à travers le témoignage. Le livre est un exemple remarquable de témoignage de seconde main (l’auteur n’a pas vécu les camps de la mort), posant très clairement le lieu de l’énonciation : qui parle, avec quel point de vue, de quel endroit. Ce qui rend le récit à la fois totalement subjectif (voire doublement subjectif) et vrai et crédible.

Je ne vais pas en rajouter. C’est un très très très bon livre, autant sur l’extermination des Juifs en Pologne que sur les survivants, les relations père-fils… A la fois effrayant et facile à lire et très intelligent. 

Ralph Azham — Lewis Trondheim

Il faudrait un mot spécial pour décrire ces livres lus avant de dormir, quand tu squattes chez des amis et que tu piques quelque chose dans leur bibliothèque. Dans le genre, j’avais lu le Royaume, d’E. Carrère (si, si, mais j’ai sauté des pages), Fun home, d’Alison Bechdel et Ralph Azham (et là, je ne me rappelle plus chez qui c’était…). Je suis retombé dessus en bibli, j’ai relu et les souvenirs me sont revenus.

Donc c’est un héros doté de pouvoirs mystérieux qui grandit dans un village à la campagne et qui va partir à la découverte du vaste monde. Animaux anthropomorphes, façon Donjon, au moins une vanne qui claque par page et une histoire d’une surprenante cruauté, avec humiliations, avortements, lâchetés et des centaines de morts, dont un bébé… Tout ça dans le style « rigolo » de LT. J’ai lu les six premiers tomes, sur douze et je crois que j’aime bien. Le dessin est très efficace, l’histoire ne va jamais là où je pense, il y a des questions morales tout le temps, pour la plupart pas évidentes, un héros qui fait souvent des erreurs, un méchant vraiment très méchant. Moi qui aime la fantasy premier degré, non référentielle et sans trucs de rôlistes (objets magiques, chicaneries entre PJs – la relation entre Ralph et Yassou est vraiment drôle), je devrais détester mais en fait ça me plaît bien. Sans doute parce que c’est très fun et que ça parle de vraies relations entre les gens.

L’expédition des dix mille — heptalogie de fantasy

Pour changer un peu de mes lectures récentes, je me suis mis à une longue série de low-fantasy. Comme l’auteur n’est pas anglo-saxon, elle n’a pas vraiment percé sous nos contrées alors que la traduction d’Eugène Talbot n’est pas si mal.

En voici le pitch : le grand roi Dareios meurt. Le second fils, le plus brillant, Kyros, seigneur des domaines de l’ouest, décide de renverser l’héritier légitime, Arses avec l’aide d’une bande de dix mille mercenaires d’élite venus des péninsules de l’ouest, ceux du titre. Ce sont les héros de la série.

Dans le premier et le deuxième livre de la série, on suit essentiellement Klearkos, fils de Rhamphias, un chef autoritaire et manipulateur, passionné par la guerre. On découvre comment il engage ses hommes au service de Kyros sans leur dire qu’ils allaient affronter le grand roi, comment il mate des mutineries, assure le financement et la fidélité de ses troupes. Kyros est l’autre grand personnage majeur du premier tome, énergique, séducteur (le récit ne nous épargne pas une scène de séduction brutale de la reine Epyaxa), en fort contraste avec le terne et politique Arses… La bataille contre Arses est le point culminant de ce premier volume, le second volume s’attachant plus aux conséquences de celle-ci, centrées sur le point de vue des mercenaires.

Dans le tome III, on voit émerger un nouveau héros, plus jeune, plus charismatique, Xenophon, qui va se retrouver à la tête des mercenaires (j’essaie de ne pas spoiler, même si wikipedia malheureusement révèle tous les points clef de l’intrigue).

Je me suis arrêté à la fin de ce volume, mais l’auteur, pris par le succès est allé jusqu’à sept livres.

L’ambiance est low tech, low fantasy et résolument gritty. La magie se manifeste essentiellement à travers des rêves prémonitoires et des massacres d’animaux dont des devins « lisent » les entrailles. On craint les dieux mais on perçoit peu leur action, comme dans Conan. C’est de la vraie fantasy, avec carte, liste de noms imprononçables, de cités immenses et riches aux murs infranchissables, etc, etc. La scène de bataille du premier tome est vraiment incroyable, un modèle du genre.

Cette série, assez bateau et lourde et macho par certains aspects reste très marrante à lire. Les dialogues et les discours sont mortels et l’auteur, en introduisant un héros qui a le même nom que lui (!!!) nous met en position de mettre en doute le discours de ce narrateur non fiable…

En bref, même si Xenophon pompe beaucoup d’autres classiques, sa série de fantasy vaut le découverte. Et ça fait du bien de lire de l’imaginaire grec !

Le maître du haut-château – Philip K. Dick

 

J’ai probablement commencé à entendre parler de Philip K. Dick en lisant Casus Belli et les chroniques de Roland Wagner. J’ai l’impression d’avoir toujours connu le pitch de ce roman : les nazis ont gagné la guerre avec les Japonais et envahi les USA. J’ai essayé de découvrir cet auteur mythique, j’ai adoré découvrir l’oeil dans le ciel, j’ai été troublé et dérangé par Ubik, et le maître du haut château m’est tombé des mains. Cette histoire d’antiquaires, de vieux Japonais, d’espions et de Yi King était prodigieusement mal écrite et inintéressante.

Mais bon, j’avais vingt ans. Vous savez quoi ? Maintenant je suis un peu plus vieux, et j’ai relu le livre, et en fait, c’est génial. C’est un livre qui parle du temps, des choses qui passent et qui restent, de ce qui nous rend heureux. Qui évoque ce qui connecte nos vies et ce qui fait notre place dans le monde.

Un livre aux points de vues multiples, tous liés, qui ne se rencontrent jamais. C’est bien écrit, c’est très émouvant et très doux. C’est à peine de la SF, et c’est un chef d’oeuvre.

Kabu kabu – Nnedi Okorafor

J’ai acheté ce recueil de nouvelles proposé en souscription par les éditions de l’instant comme une porte d’entrée dans l’oeuvre de Nnedi Okorafor. Les textes sont nombreux, les genres variés (SF, fantasy, science-fiction, autobiographie…), mais ils sont tous reliés par des thèmes récurrents : être d’origine africaine aux Etats-Unis, être une femme au Nigeria, la confrontation de la modernité technologique et sociale avec les cultures ancestrales…

Certains textes semblent faire partie d’un univers étendu, comme ceux tournant autour des coureurs de vents (des magiciens, vivant dans les villages loin des villes) ou la série évoquant le delta du fleuve parcouru de pipe-lines. Les mêmes schémas narratifs reviennent souvent et curieusement c’est plutôt agréable d’entendre ces musiques inhabituelles.

Nnedi Okorafor a une narration curieuse, souvent heurtée, un peu chaotique et ses nouvelles se terminent souvent d’une manière abrupte.

Je suis loin de les avoir toutes aimées, mais certaines m’ont marqué. Ma préférée, l’artiste araignée, raconte l’histoire d’une femme battue et d’un drone/robot chargé d’empêcher les pauvres du delta de crever le pipe-line pour en extraire de l’essence.

A travers ce livre j’ai découvert des bribes du Nigeria, de ses cultures (igbo, majoritairement), de ses traditions souvent violentes, et de l’expérience de vivre des deux côtés de l’océan. Une heureuse découverte.

 

Un mot pour l’éditeur français : il y a un peu trop de coquilles dans le livre. Les traductions m’ont parfois semblé maladroites et inégales (même si j’ai l’impression que le rythme singulier de la prose de l’autrice n’est pas toujours facile à rendre)

Les grandes oubliées — Titiou Lecoq

 

Titiou Lecoq est une femme de ma génération (un peu plus jeune, peut-être) passionnée par le féminisme, l’histoire des luttes des femmes. Elle est la bonne copine qui aime partager ses énervements, ses découvertes, ses émerveillements. En fait, je ne la connais pas, mais à force de la lire (sur Slate, par exemple), j’ai un peu l’impression d’avoir passé du temps avec elle à boire des coups pendant qu’elle racontait ses dernières lectures.

Ce livre est une synthèse de l’histoire scolaire (de France, à peu près) essayant de mettre en lumière toutes les femmes qu’on en a virées pour diverses raisons. Femmes du néolithiques, prêtresses antiques, amazones, chevaleresses, autrices de théâtre du grand siècle, écrivaines, poétesses, reines, résistantes, combattantes de l’ombre des luttes féministes… Quelles femmes, au delà de Georges Sand, de Louise Michel et de Simone Veil ?

Le propos est simple : les femmes étaient là, tout le temps, elles ont agi, et pas seulement dans la sphère domestique. Elles ont peint, se sont battues à l’arc ou à l’épée (et en sont mortes), ont écrit, ont intrigué, ont été des protagonistes de tout ce grand récit historique plein de bruit et de fureur, ce collectif d’explorations et d’expériences passées qu’on appelle l’Histoire. Et l’autrice nous les fait percevoir, avec talent et une belle énergie.

Ce livre est un essai engagé, pas un travail d’historienne. Mais il donne des liens et les envies de s’intéresser aux travaux qu’il met en valeur.

Cocher les cases

David Diop, la porte du voyage sans retour.

Ma bulle de filtre : dans les médias, je n’écoute que les humoristes et les universitaires, ça doit être un effet de la fatigue des temps. L’avantage des universitaires, c’est que, quand ils sont sur leur sujet, ils savent généralement de quoi ils parlent; De plus, ils s’expriment avec précision – ça me repose.

J’ai entendu David Diop parler de son roman dans une émission de Patrick Boucheron. J’ai aimé ce qu’il en disait, Cecci l’a acheté et nous l’avons lu.

La porte… raconte le voyage au Sénégal de Michel Adanson, botaniste, au 18ème siècle, entre collections de plantes et de bestioles, découverte de la langue wolof et des cultures associées,  et observations des pratiques esclavagistes. C’est très bien documenté, très bien fait. Certaines scènes sont vraiment très bien (le récit sous les étoiles, le jeune prince et son cheval, le mariage du roi, le meurtre fantastique via serpent géant…)

Le roman traite avec précaution et délicatesse de tous les sujets qu’il aborde : relations entre Blancs et Noirs, esclavagisme, situation des femmes (en Europe comme en Afrique) et même la situation de la recherche universitaire (au 18ème siècle).

L’idée de base est vraiment forte (la femme vendue comme esclave qui est revenue) mais le romancier n’ose pas aller trop loin. Le récit manque de contradictions internes, de narrateurs pas fiables, d’ambiguités… Par contre, il coche toutes les cases et évoque tous les sujets de notre époque : écologie, racisme structurel, sexisme… L’ensemble est très sage. Pas honteux, mais restant bien dans les clous, et tournant en vérité autour d’un fantasme amoureux et sexuel plutôt commun.

A l’exception du dernier chapitre, qui m’a vraiment surpris. L’auteur, en prenant soudain un point de vue surprenant et pas très cohérent avec le reste (mais on s’en fiche !), se moque de lui-même, de son travail et des prétentions des Européens. Et ça fait du bien.

Balade romantique sur le Rhin (en char Shermann)

L’auteur de ces lignes se serait-ils pris d’une passion pour les panzers ? Va-t-il se mettre à acheter des magazines portant en titre « le Tiger IV mis à nu ? » avec des photos géantes de tanks à croix gammées (#PanzerPorn). J’espère que nous n’en sommes pas là.

Mais voilà, faire jouer au jeu de rôle dans un cadre historique donne envie de s’informer sur la période et le cadre. Après avoir regardé le (très bon) un pont trop loin, que je prendrai peut-être le temps de chroniquer ici, je me suis intéressé à la campagne des Alliés en Europe de l’Ouest. Et il s’avère que Daniel Feldmann, dont j’avais beaucoup aimé les biographies synoptiques de généraux, a également co-écrit et publié en 2016 un livre sur l’exact sujet qui m’intéressait.

La campagne du Rhin traite de plusieurs problèmes intéressants. Que faire quand un camp (l’Allemagne) a perdu la guerre, mais refuse de l’admettre ? Et que pour des raisons complexes, mais explorées par exemple dans ce bouquin, la population et les soldats décident de se battre jusqu’au bout ? Que faire quand, comme les Alliés, on a un véritable avantage numérique et matériel, mais pas infini, et qu’on doit venir à bout de cet adversaire ? D’autant que les Anglo-Canadiens arrivent au bout de leurs réserves d’hommes, que les Américains ne veulent pas en envoyer plus, que les Français ont envoyé au repos leurs meilleures troupes (coloniales, à la peau un peu foncée) pour intégrer des FFIs motivés mais pas formés et éviter la formation d’un front communiste sur les arrières. Comment planifier la victoire sur l’Allemagne ? Comment s’y prendre ?

Outre un détail des forces et des opérations, ce livre passionnant nous parle aussi des relations entre Alliés et généraux (pas très bonnes, mais ayant au final un impact minime sur les opérations), explore les plans tels qu’ils ont été conçus et tels qu’ils ont été accomplis et s’intéresse aux raisons qui ont poussé Eisenhower à arrêter les troupes alliées sur l’Elbe alors qu’elles étaient aussi proches de Berlin que les Soviétiques…

La campagne du Rhin étudie tout cela au niveau stratégique et opérationnel et ne se plonge pas, c’est voulu, dans l’expérience du combattant ou les détails du terrain.

Ce qui ne gâche rien, le livre est bien écrit, vivant, appuyé sur des sources de première main. Les auteurs font preuve d’un remarquable esprit de synthèse et livrent une étude solide sur cette campagne peu connue, à l’exception des wargamers, bien sûr.

Je peux maintenant apprécier le rôle de chaque nation Alliée dans ce combat. De l’inexpérience des troupes américaines, au comportement honteux des Français en Bavière, en passant par les « batailles planifiées » des Anglais, l’erreur (admise par lui, ce n’est pas rien) du général Horrocks lançant la seconde vague blindée trop tôt lors des combats près de Clèves… 

Et le soir je peux lister pour m’endormir les opérations militaires sur ce front. Wacht am Rhein, Nordwind, Veritable, Grenade, Blockbuster, Plunder, Varsity… Bonne nuit les petits !

La campagne du Rhin – les Alliés entrent en Allemagne (janvier-mai 1945).

Daniel Feldmann, Cédric Mas, éditions économica.