Janvier 2012 – Dream On

couverture de Julien Delval

 pour l’édition Nestiveqnen

Pour moi, 2012 a une signification particulière. C’est l’année durant laquelle se déroulent les aventures de Monsieur K., enquêteur privé au service d’une multinationale, du recueil Réminiscences 2012 aux éditions Nestiveqnen, publié en 2001 par Chrystelle Camus et Nicolas Cluzeau. Dans ces histoires, écrites entre 94 et 97, en hommage à Nestor Burma et au Temps du twist, de Joël Houssin, Internet balbutie, la terre est ravagée par un virus bizarre et notre héros travaille dans une tour de verre dans le quartier d’affaires d’une Ville où on reconnaîtra vaguement Paris, et plus sûrement le paysage psychique de l’auteur.

Le recueil comprend 12 histoires, de janvier 2012 à décembre 2012, avec leur lot d’enquêtes bizarres, de scènes d’action violentes et d’histoires d’amour pudiques.

Pour fêter dignement ce 2012 qui ne sera jamais, je vous propose de retrouver ces nouvelles en version numérique, une par mois de l’année, en commençant bien sûr par janvier.

Une nouvelle sur deux sera gratuite, l’autre payante (1 euro), ce qui permettra d’acheter l’ensemble du recueil pour six euros environ, sans DRM, en PDF ou en epub. Les textes seront disponibles sur lulu.com et amazon.fr et il y aura des bonus !

Enfin, les possesseurs de l’édition d’origine qui se feront connaître à l’adresse suivante (monsieurk [at] kloetzer.fr), et qui sauront me donner la deuxième phrase de la page 353 recevront par retour de mail l’édition pdf ou epub des nouvelles.

K. & Alex, vus par Mademoiselle

Voici donc, mesdames et messieurs, les frimas de Janvier 2012. Une histoire triste, avec des virus, des enfants malades, une carte de tarot (la reine d’épées), Monsieur K. qui n’est pas un détective et Alex, qui n’est pas son assistant. Enjoy !


[Edit, avril 2016 : les liens présents ici sont supprimés, ces éditions n’étant plus disponibles]

Par ailleurs, ces éditions numériques ont été faites à la main, par un artisan qui débute. Toute remarque constructive à leur sujet donnera lieu à des corrections rapides et à des remerciements sincères. Elles n’auraient pu être fabriquées sans l’aide précieuse du tutoriel établi par Jean-Claude Dunyach et partagé à cette adresse. Je remercie également les éditions Nestiveqnen pour leur soutien à cette initiative ! Bonne lecture à tous !

[Final edit : une édition numérique officielle de Réminiscences 2012 existe maintenant à cette adresse, aux éditions Multivers.]

[Publicité] Petites morts

Comme cela se produit parfois, je contribue ce mois-ci à l’introduction d’un nouvel objet dans le grand marché capitaliste du livre. Celui-ci s’appelle Petites morts, il est publié aux éditions Mnémos, mon tout premier éditeur.

Dans ce livre on trouvera cinq récits mettant en scène Jaël de Kherdan, épéiste, séducteur et paumé remarquable. Cinq histoires de rêves, de pièges, de femmes fatales et de situations inextricables. Une très jeune fille amoureuse, une fête galante mortelle, un port isolé par la tempête, une comtesse libre penseuse et audacieuse, et tout au bout du chemin la mort aux yeux pâles…

Pour les curieux, ce livre est lié par des passerelles à quelques autres livres : il est plus ou moins la suite de Mémoire vagabonde, parce qu’il en reprend le héros et les ambiances, telles que je les ressens maintenant. Il se passe pour l’essentiel dans le même cadre que Mémoire vagabonde et la voie du cygne (monde imaginaire post-renaissance, fêtes galantes et réalités incertaines). On y croise Alex que les lecteurs de Réminiscences 2012 connaissent déjà. Deux des récits, sur cinq, ont déjà été publiés, même s’ils ont été profondément retravaillés pour l’occasion : Mademoiselle Belle, dans l’anthologie Légendaire, en 1999. Et l’Orage, dans Rois & Capitaines


Enfin, l’expression Publié sous la direction de Charlotte Volper, située en en-tête de l’ouvrage est totalement justifiée. Le livre ne serait pas ce qu’il est sans son travail minutieux et précis.

Siegfried — Alex Alice

Pour ce billet, j’éviterai difficilement le copinage. Alex Alice est un ami et j’aime son Siegfried.

L’histoire est d’une très grande simplicité. Un jeune fils des hommes est élevé dans la forêt, loin de tout, par une créature magique, le Niebelung Mime. Mime agit peut-être par compassion (il a recueilli l’enfant auprès de sa mère mourante), mais aussi par intérêt : il veut forger un tueur de Dragon, pour se débarrasser de Fafnir, et s’emparer de l’Or… Mais Odin lui-même, dieu des dieux, a ses propres idées sur l’enfant. Et Siegfried, ignorant des forces qui l’entourent, va grandir dans la sombre forêt et, lors du voyage vers les cavernes de glace, redécouvrir qui il est, enfant des hommes au milieu des Niebelung et des dieux…

Dans le Siegfried d’Alex Alice…

On ne trouvera pas :

  • De l’heroic fantasy. Le Siegfried d’Alice ne se rattache pas à ce genre, parce que comme toutes les grandes oeuvres d’imaginaire, il se ressource au mythe plutôt qu’aux codes du genre. On n’est pas dans un univers imaginaire mais dans le nôtre, sur son versant mythique.
  • Un récit qui donne envie d’envahir la Pologne (merci Woody Allen) : Alex Alice retrouve toute l’intelligence du travail de dramaturgie fait par Wagner sur le mythe et tire le récit vers l’universel.
  • Une oeuvre trop sérieuse. Le récit mêle habilement le solennel et le bouffon, l’humour et le grandiose. Certains le lui reprocheront, je trouve quant à moi que c’est une des grandes idées du traitement de l’histoire, qui lui donne à la fois légèreté et profondeur.
  • Un scénario formaté : Alex Alice est un très bon dessinateur. Il révèle pleinement ici qu’il est aussi un très bon scénariste. L’écriture de l’histoire, la narration, la construction sont remarquables.
  • Un travail formaté. Non. Grand public, oui, mais dans ce que ce terme a de meilleur.

Mais par contre, on trouvera :

  • Un héros, un cheval, une épée. La fin d’un monde. Un dieu qui fait se lever le soleil. Un dragon (mais alors THE dragon, tellement grand…), une enclume, une petite maison confortable dans la grande forêt noire où abondent les bons champignons. Un loup noir, un homme qui se tourne seul face à la grande poursuite divine, une lame qui se brise, une lance qui régit l’univers, une prophétesse caustique, un Niebelung pleurnichard, une autre enclume, un jeu de devinettes à l’enjeu assez lourd (ta tête, Niebelung !), une Walkyrie à la beauté d’acier, des créatures divines de pure abstraction, des géants qui dessinent des montagnes, une forêt primordiale, des allers-retours dans le temps, un enfant qui rêve, tout seul dans son lit.
  • Et un dessin, et un encrage de toute beauté. Et une mise en couleur symphonique.

J’invite aussi les lecteurs attentifs, de la série et des interviews qui l’expliquent, à lire l’oeuvre avec attention, à voir ce qu’elle dit des femmes et de l’enfance. On verra, à travers des lignes souterraines, combien ce livre/ces livres sont profondément personnels.

 Alex Alice m’a parlé de son projet pour la première fois il y a plus de dix ans. J’ai eu la chance de pouvoir faire les interviews qui accompagnent l’édition spéciale et tenter de retracer avec lui les éléments et les étapes de son travail, aussi bien sur le film que sur les albums. Et malgré ma familiarité avec le sujet, j’ai ressenti un émerveillement et une joie intacts en découvrant les livres. Ne passez pas à côté !

L’ogre – Jacques Chessex

Le lecteur l’apprendra peut-être, l’auteur de ces lignes vit en Suisse, « pays beau comme un gâteau d’anniversaire, avec son chocolat, ses montagnes à la crème, ses trains électriques et son armée de milice » (Plonk & Replonk, de mémoire). J’ai ainsi apprécié de découvrir avec Chessex un auteur parlant avec talent de cette contrée.

L’Ogre, prix Goncourt dans les années 70, raconte l’errance dans sa propre vie de Jean Calmet, prof de latin à Lausanne, fils de son père, l’ogre du titre. Le père Calmet est une présence écrasante, dévorante, castratrice, débordante de puissance et de vitalité. Un médecin, maître des chairs et des corps, craint et respecté de tous. Le père meurt, le fils devrait se sentir libéré mais la présence énorme ne cesse de l’habiter, de le dévorer de l’intérieur, de saper toute énergie et toute volonté.

Ce livre a plusieurs qualités. Une vraie écriture, épaisse et lourde, en écho au pays et au récit. Une capacité très particulière à évoquer ces régions de l’ouest de la Suisse, Lausanne, la Broye, le bord du lac, les maisons, les terres, leurs habitants. Chessex aime et châtie à la fois, montrant la sève particulière de ces régions et sociétés et leur pouvoir d’enfermement destructeur. Autres qualités, un vrai talent pour décrire le goût, l’énergie de la vie, contrebalancé par une ironie sauvage, donnant des moments à hurler de rire (le choix de l’urne, la scène d’amour avec « la fille au chat », les tentatives du directeur du gymnase pour reprendre la main sur les étudiants rebelles, le voyage à Berne…). Le héros est un personnage qu’on a à la fois envie de plaindre et de gifler, et cette distance est très bien posée par l’auteur.

Si j’ai été séduit par de nombreux passages, le livre lui-même m’a laissé dubitatif. Avec le titre qu’il portait, je ne cessais d’espérer un glissement fantastique dans la lignée du Roi des Aulnes. Mais pas de réalisme magique chez Chessex (malgré un cadre qui s’y prêterait), juste un récit lourdement réaliste, au propos transparent, drôle, cruel, mais pas vraiment intéressant. Dommage. Du même auteur, j’avais bien préféré Un juif pour l’exemple, où le style terrien appuyait vraiment le récit historique et où la puissance du fait divers suffisait seule à porter le récit, sans psychologisme de bazar.

Le fleuve des dieux – Ian Mc Donald

L’inde, 2047, une partition plus loin. Varanaci, la cité des dieux, au bord du Gange, capitale du Bharat. Voilà trois ans que la mousson n’est pas venue.

M. Nanda est un agent du ministère, chargé de l’excommunication des IA rebelles, celles qui voudraient approcher le niveau 3, l’intelligence divine.

Parvati est sa femme, campagnarde bien élevée installée dans un beau lotissement du gouvernement.

Shiv est un petit bandit des bas-fonds.

Tal est un neutre, ni homme, ni femme, ni les deux, ni aucun des deux, qui travaille pour Town and Country, le Soap opéra dont les acteurs eux-mêmes sont des intelligences artificielles (inconscientes de leurs état, bien sûr).

Vishram Ray est l’héritier d’un empire économique, mais aussi un humoriste de second rang…

Voilà quelques uns des protagonistes de ce roman épais, touffu, compliqué, plein de noeuds et de détours. Visiter à la fois l’Inde et le futur, ça dépayse. Les castes, les nationalismes, les dieux, les IA, Town and Country, le cricket, les combats d’animaux génétiquement modifiés, les neutres… Le lecteur en a pour les yeux, pour l’imagination, ça fuse dans tous les sens tout en restant compréhensible, c’est là tout le talent de l’auteur.

J’ai aimé un certain nombre de scènes fortes, l’attaque du train, l’iceberg dérivant sur l’océan indien, les aventures malheureuses de Shiv, la rencontre avec le mystérieux N.K. Jivanji…

Je n’ai pas tout compris à l’intrigue, trop touffue pour moi, mais ça n’avait au fond pas d’importance, parce qu’il y a dans ce gros roman un lot impressionnant d’idées et de concepts excitants. Une lecture de voyage, tout à fait recommandée !

PS : et bravo au traducteur. Le travail accompli est impressionnant.

Rainbow Mist – Léo Henry et Fred Boot

Par la magie d’un curieux calendrier et d’un disque de jazz, Vincent Vermont se retrouve propulsé barman dans le New York des années 60, au Rainbow Mist. Il ne tarde pas à apprendre les codes de Harlem, gangsters, arrangements et cocktails, dont le mythique Rosy Gimlet. Bien sûr, il a des ennuis, bien sûr il tombe amoureux de Bess (« pas ce qui se fait de plus original, cette saison »), la dernière diva du swing. Il y aura des piques, le Klan, le racisme et les douces soirées la grosse pomme, la ville aux avenues en zig-zag.

Une histoire mélancolique, des a-plats énergiques de Fred Boot, un texte qui swingue… J’ai aimé me laisser porter, même si je n’ai pas tout compris.

Cette BD est lisible gratuitement ici.

Et commandable pas trop cher là.

Untitled Post

Je finis de lire Itinéraires nocturnes, de Tim Powers, et je recherche une manière juste d’en parler quand je tombe soudain sur ce billet.

Voici exactement ce que j’aurais pu dire (merci Philippe !).

[Tim Powers écrit] un fantastique proposant un léger décalage de la réalité, comme celui provoqué par des lunettes mal ajustées. Les fantômes ne sont pas des draps blancs agitant des chaînes ou des zombies suceurs de cerveaux, mais des souvenirs évanescents, un téléphone débranché qui sonne dans une pièce vide… La nostalgie, le regret, les remords, sont leurs motivations : nostalgie du jardin en friche où l’on jouait enfant, regrets des choses jamais dites, remords des fautes et des crimes. C’est d’ailleurs dans la contrition et le pardon que l’on retrouve les racines chrétiennes de l’auteur, très explicitement mises en scène.

Tout comme mes voisins, j’aime beaucoup l’oeuvre de Tim Powers. J’avais d’ailleurs beaucoup apprécié de renouer avec ses romans en lisant A deux pas du néant.

L’Affaire de l’esclave Furcy – Mohammed Aïssaoui

Je me suis fait offrir ce livre, lu avec une grande curiosité. Il y est question de Furcy, esclave d’origine Indienne à l’Ile Bourbon (la Réunion) au début du XIXème siècle. L’homme (qui n’a pas de nom de famille, comme tout bon esclave) découvre que son esclavage est indu : sa mère était libre, il est donc né libre. Il intente donc un procès à son propriétaire pour se voir reconnaître officiellement libre. 

Furcy

Mohammed Aïssaoui raconte ce procès, de 1817 à 1843, les pressions des esclavagistes, la volonté opiniâtre d’un homme qui ne veut pas renverser l’esclavage mais juste voir reconnaître ses droits.

Deux choses fascinantes dans ce récit : les extraits de textes d’époque, notamment les petites annonces de ventes d’esclaves ou les documents d’héritage. Liste de meubles, argenterie, esclaves. J’aurais dû le savoir, ça fait mal de le lire… L’autre chose, l’idée la plus importante : il n’y a pas presque d’archives sur Furcy. S’il n’avait pas intenté ce procès, si personne ne s’était penché sur son cas, personne n’aurait jamais rien su de son existence. Il n’y a pas de documents, juste le silence… Le livre contient un très beau passage sur l’importance des papiers pour les personnes illettrées. C’est grâce aux papiers conservés par sa mère que Furcy mènera son combat.

Pour le reste, l’auteur n’est pas historien mais romancier. Comme il l’explique par de fastidieuses digressions, il a voulu combler par la fiction les trous des archives… Mais autant les textes d’époques sont frappants, autant les passages de fiction sont faiblards, écrits sans grande inspiration et surtout sans audace. Comme si le romancier, pour dire la vérité des êtres et des choses, devait coller à ce que nous savons des faits…

En bref, un bon sujet, de bonnes intentions, mais pas un bon livre.

Rouge gueule de bois – Léo Henry

Je créditais Noir Désir d’un talent unique : savoir rencontrer dans leur musique les époques que je vivais. Un accord avec l’air du temps, avec la peur, l’ironie, la violence des jours.

Rouge gueule de bois (RGdB) m’a fait la même impression. Si notre époque part en vrille, si l’amitié veut dire quelque chose, s’il faut vivre aujourd’hui parce que tout part à la mort, alors ce livre est vrai. RGdB a raconté mes joies et mes inquiétudes, sur un rythme festif qui ne tient qu’à lui. Je n’ai de jouissance ni des voitures ni de la vitesse, mais j’ai foncé avec Brown dans la Ferrari de Roger Vadim sur les routes de l’Ouest américain, celles d’un monde précipité en hurlant vers le néant.

Couverture Rouge gueule de bois

OK, de quoi est-il question là-dedans ? Fredric Brown, écrivain fantaisiste et alcoolique, se retrouve à errer sur les routes américaines avec le dit Vadim, celui qui découvrit Big Initials B.B.. Je craignais le roman pour initiés du genre (SF), je ne prenais Vadim pour un cinéaste très mineur, surtout préoccupé de dénuder sagement des jolies filles en surfant sur le scandale. Je n’ai pas revu mes préjugés mais j’ai rencontré deux beaux personnages romanesques, qui doivent sans doute une partie de leur mojo à avoir été inspirés de personnes réelles, et qui portent leur propre impulsion littéraire. Le roman, genre road-movie, enchaîne les scènes de beuverie et de fusillades, dans un onirisme très sixties avec quelques références imbibées de LSD. Ça pourrait être n’importe quoi. Ça pourrait être inconséquent.

Et non.

Le livre tient la route, par la force de l’écriture, par le souci de vérité de cette dernière. Elle swingue, elle tranche, elle jouit et tient ensemble les deux-cent cinquante pages de ce petit roman (le reste du volume étant occupé par un index hilarant, dispensable et essentiel à l’amateur de cocktails – et par quelques notes floues de l’auteur).

Ai-je dit que c’était très bon ? Pas assez clairement ? Alors oui, voilà : rouge gueule de bois est un très bon livre. Léo Henry est très fort.

Regardez ça.

Et ça.

Je ne sais pas si je vous le laisse lire, finalement. C’est mon livre.