Allah n’y est pour rien – entretien avec Emmanuel Todd

Voilà un livre très court, publié par @rret sur images. J’ai eu déjà l’occasion de dire la qualité du travail accompli par l’équipe de Daniel Schneiderman, dans le domaine du suivi médiatique et de l’analyse des phénomènes qui parcourent notre infosphère (pub gratuite : abonnez-vous chez eux ! Ce n’est pas très cher et l’information y est de qualité).

Il y a quelques semaines, @rret sur images avait invité le démographe Emmanuel Todd pour parler structures démographiques et révolutions arabes. Todd soutient en gros la thèse suivante : dans le cadre des bouleversements du monde arabe, l’islamisme joue un rôle très faible comparé à des tendances de fond : évolution du taux d’alphabétisation, baisse de la fécondité et du taux de mariages endogames. Pour lui, et il défend sa thèse brillamment, ces déterminants démographiques et anthropologiques pèsent plus sur l’évolution des sociétés que par exemple l’appartenance religieuse. Les développements qu’il en tire concernant les révolutions françaises et russes sont tout à fait intéressants.

Todd a été vu comme une sorte de prophète car il annonçait en 2007 les bouleversements auxquels nous avons assisté en 2011 (le rendez-vous des civilisations, avec Youssef Courbage). L’émission présentait un scientifique amusant, brillant, aimant prendre les gens à contre-pied, n’hésitant pas à provoquer un peu. Bref, un type plutôt sympathique.

Ce petit livre (reçu par participation à l’opération masse critique de Babelio) ne fait que reprendre l’entretien de l’émission, avec quelques questions en plus, afin de pouvoir diffuser ce contenu auprès des personnes n’étant pas follement excitées à l’idée de regarder 1h de WebTV. La modestie du projet est à la fois sa qualité et son défaut. Je trouve le livre un peu cher (même si je ne l’ai pas payé) pour 45 minutes de lecture chrono ne faisant que reprendre, sans grand approfondissement, les propos d’une (bonne) émission. Si vous êtes curieux, toutefois, vous aurez un accès facile et amusant à des théories tout à fait intéressantes sur la marche de nos sociétés et de l’humanité. C’est déjà ça !

Mes parents – Hervé Guibert

Ce livre a beaucoup de choses pour me déplaire. Etude de la relation de l’auteur avec ses parents. Souvenirs d’une enfance française moyenne, ni très heureuse, ni très malheureuse dans les années 60. Découverte de l’homosexualité.

Et pourtant c’est très bien. Parce que Guibert ne tient aucun discours général, parce qu’il ne défend aucune thèse. Parce que son livre est dense, épuré, constitué d’une collection d’impressions entrelacées, constituant un tableau plus vaste. Parce qu’il a le sens des mots, de leur poids, de leur puissance. Parce que son livré, malgré la médiocrité qu’il relate, n’est pas dépressif, mais plutôt drôle, acide, aimant, cruel. Parce qu’il parle de la possession, des corps, de la jouissance et de l’abrutissement. Par l’écriture, il touche à la vérité.

Le dragon Griaule – Lucius Shepard

J’ai découvert Lucius Shepard avec Aztechs, collection de récits publié voici quelques années par le Bélial. L’auteur m’avait enthousiasmé par sa capacité à présenter une vision fantastique du monde. Shepard ne fait pas partie de ses auteurs d’imaginaires ayant passé leur vie dans leur chambre (ou dans leur bureau). Ses récits parviennent à créer une vision brûlante, amère et dangereuse de la vie que nous connaissons.

Le dragon Griaule est une série de novellas tournant autour d’une région imaginaire d’Amérique du Sud et d’un antique dragon, de deux kilomètres de long, dont la masse paralysée surplombe une vallée. Le dragon est vivant, il rêve, il rumine, et sa volonté s’exerce de manière maligne sur son entourage… A partir de ce postulat énorme, Shepard tire des récits très différents, depuis une forme de conte allégorique jusqu’à l’histoire de procès hard-boiled. Certains thèmes reviennent, insatisfaction amoureuse, libre-arbitre vicié, fantasmes douloureux… mais les récits sont aussi variés dans leur style que dans leur traitement. On sent que la figure de Griaule s’est imposée à l’auteur et est revenue le visiter, malgré plusieurs tentatives pour se débarrasser de lui. La qualité des histoires est variable, allant de très bonnes à excellentes.

Je ne les résumerai pas individuellement. Si vous êtes un tant soit peu curieux, allez-y, vous ne regretterez pas le voyage. Shepard n’est pas un auteur difficile, il est facile d’entrer dans ses textes et difficile de les lâcher. Et ce qui ne gâche rien, le livre est beau, bien écrit, bien traduit. Il en existe même une version numérique à un tarif raisonnable.

Les grands écrivains nous révèlent le monde, non pas comme nous le voyons mais comme il est réellement, utilisant pour cela à toutes les armes légales ou pas, fantasmes, récits réalistes, mythiques, fantastiques, bouffons… Shepard en fait partie.

Janvier 2012 – Dream On

couverture de Julien Delval

 pour l’édition Nestiveqnen

Pour moi, 2012 a une signification particulière. C’est l’année durant laquelle se déroulent les aventures de Monsieur K., enquêteur privé au service d’une multinationale, du recueil Réminiscences 2012 aux éditions Nestiveqnen, publié en 2001 par Chrystelle Camus et Nicolas Cluzeau. Dans ces histoires, écrites entre 94 et 97, en hommage à Nestor Burma et au Temps du twist, de Joël Houssin, Internet balbutie, la terre est ravagée par un virus bizarre et notre héros travaille dans une tour de verre dans le quartier d’affaires d’une Ville où on reconnaîtra vaguement Paris, et plus sûrement le paysage psychique de l’auteur.

Le recueil comprend 12 histoires, de janvier 2012 à décembre 2012, avec leur lot d’enquêtes bizarres, de scènes d’action violentes et d’histoires d’amour pudiques.

Pour fêter dignement ce 2012 qui ne sera jamais, je vous propose de retrouver ces nouvelles en version numérique, une par mois de l’année, en commençant bien sûr par janvier.

Une nouvelle sur deux sera gratuite, l’autre payante (1 euro), ce qui permettra d’acheter l’ensemble du recueil pour six euros environ, sans DRM, en PDF ou en epub. Les textes seront disponibles sur lulu.com et amazon.fr et il y aura des bonus !

Enfin, les possesseurs de l’édition d’origine qui se feront connaître à l’adresse suivante (monsieurk [at] kloetzer.fr), et qui sauront me donner la deuxième phrase de la page 353 recevront par retour de mail l’édition pdf ou epub des nouvelles.

K. & Alex, vus par Mademoiselle

Voici donc, mesdames et messieurs, les frimas de Janvier 2012. Une histoire triste, avec des virus, des enfants malades, une carte de tarot (la reine d’épées), Monsieur K. qui n’est pas un détective et Alex, qui n’est pas son assistant. Enjoy !


[Edit, avril 2016 : les liens présents ici sont supprimés, ces éditions n’étant plus disponibles]

Par ailleurs, ces éditions numériques ont été faites à la main, par un artisan qui débute. Toute remarque constructive à leur sujet donnera lieu à des corrections rapides et à des remerciements sincères. Elles n’auraient pu être fabriquées sans l’aide précieuse du tutoriel établi par Jean-Claude Dunyach et partagé à cette adresse. Je remercie également les éditions Nestiveqnen pour leur soutien à cette initiative ! Bonne lecture à tous !

[Final edit : une édition numérique officielle de Réminiscences 2012 existe maintenant à cette adresse, aux éditions Multivers.]

[Publicité] Petites morts

Comme cela se produit parfois, je contribue ce mois-ci à l’introduction d’un nouvel objet dans le grand marché capitaliste du livre. Celui-ci s’appelle Petites morts, il est publié aux éditions Mnémos, mon tout premier éditeur.

Dans ce livre on trouvera cinq récits mettant en scène Jaël de Kherdan, épéiste, séducteur et paumé remarquable. Cinq histoires de rêves, de pièges, de femmes fatales et de situations inextricables. Une très jeune fille amoureuse, une fête galante mortelle, un port isolé par la tempête, une comtesse libre penseuse et audacieuse, et tout au bout du chemin la mort aux yeux pâles…

Pour les curieux, ce livre est lié par des passerelles à quelques autres livres : il est plus ou moins la suite de Mémoire vagabonde, parce qu’il en reprend le héros et les ambiances, telles que je les ressens maintenant. Il se passe pour l’essentiel dans le même cadre que Mémoire vagabonde et la voie du cygne (monde imaginaire post-renaissance, fêtes galantes et réalités incertaines). On y croise Alex que les lecteurs de Réminiscences 2012 connaissent déjà. Deux des récits, sur cinq, ont déjà été publiés, même s’ils ont été profondément retravaillés pour l’occasion : Mademoiselle Belle, dans l’anthologie Légendaire, en 1999. Et l’Orage, dans Rois & Capitaines


Enfin, l’expression Publié sous la direction de Charlotte Volper, située en en-tête de l’ouvrage est totalement justifiée. Le livre ne serait pas ce qu’il est sans son travail minutieux et précis.

Siegfried — Alex Alice

Pour ce billet, j’éviterai difficilement le copinage. Alex Alice est un ami et j’aime son Siegfried.

L’histoire est d’une très grande simplicité. Un jeune fils des hommes est élevé dans la forêt, loin de tout, par une créature magique, le Niebelung Mime. Mime agit peut-être par compassion (il a recueilli l’enfant auprès de sa mère mourante), mais aussi par intérêt : il veut forger un tueur de Dragon, pour se débarrasser de Fafnir, et s’emparer de l’Or… Mais Odin lui-même, dieu des dieux, a ses propres idées sur l’enfant. Et Siegfried, ignorant des forces qui l’entourent, va grandir dans la sombre forêt et, lors du voyage vers les cavernes de glace, redécouvrir qui il est, enfant des hommes au milieu des Niebelung et des dieux…

Dans le Siegfried d’Alex Alice…

On ne trouvera pas :

  • De l’heroic fantasy. Le Siegfried d’Alice ne se rattache pas à ce genre, parce que comme toutes les grandes oeuvres d’imaginaire, il se ressource au mythe plutôt qu’aux codes du genre. On n’est pas dans un univers imaginaire mais dans le nôtre, sur son versant mythique.
  • Un récit qui donne envie d’envahir la Pologne (merci Woody Allen) : Alex Alice retrouve toute l’intelligence du travail de dramaturgie fait par Wagner sur le mythe et tire le récit vers l’universel.
  • Une oeuvre trop sérieuse. Le récit mêle habilement le solennel et le bouffon, l’humour et le grandiose. Certains le lui reprocheront, je trouve quant à moi que c’est une des grandes idées du traitement de l’histoire, qui lui donne à la fois légèreté et profondeur.
  • Un scénario formaté : Alex Alice est un très bon dessinateur. Il révèle pleinement ici qu’il est aussi un très bon scénariste. L’écriture de l’histoire, la narration, la construction sont remarquables.
  • Un travail formaté. Non. Grand public, oui, mais dans ce que ce terme a de meilleur.

Mais par contre, on trouvera :

  • Un héros, un cheval, une épée. La fin d’un monde. Un dieu qui fait se lever le soleil. Un dragon (mais alors THE dragon, tellement grand…), une enclume, une petite maison confortable dans la grande forêt noire où abondent les bons champignons. Un loup noir, un homme qui se tourne seul face à la grande poursuite divine, une lame qui se brise, une lance qui régit l’univers, une prophétesse caustique, un Niebelung pleurnichard, une autre enclume, un jeu de devinettes à l’enjeu assez lourd (ta tête, Niebelung !), une Walkyrie à la beauté d’acier, des créatures divines de pure abstraction, des géants qui dessinent des montagnes, une forêt primordiale, des allers-retours dans le temps, un enfant qui rêve, tout seul dans son lit.
  • Et un dessin, et un encrage de toute beauté. Et une mise en couleur symphonique.

J’invite aussi les lecteurs attentifs, de la série et des interviews qui l’expliquent, à lire l’oeuvre avec attention, à voir ce qu’elle dit des femmes et de l’enfance. On verra, à travers des lignes souterraines, combien ce livre/ces livres sont profondément personnels.

 Alex Alice m’a parlé de son projet pour la première fois il y a plus de dix ans. J’ai eu la chance de pouvoir faire les interviews qui accompagnent l’édition spéciale et tenter de retracer avec lui les éléments et les étapes de son travail, aussi bien sur le film que sur les albums. Et malgré ma familiarité avec le sujet, j’ai ressenti un émerveillement et une joie intacts en découvrant les livres. Ne passez pas à côté !

L’ogre – Jacques Chessex

Le lecteur l’apprendra peut-être, l’auteur de ces lignes vit en Suisse, « pays beau comme un gâteau d’anniversaire, avec son chocolat, ses montagnes à la crème, ses trains électriques et son armée de milice » (Plonk & Replonk, de mémoire). J’ai ainsi apprécié de découvrir avec Chessex un auteur parlant avec talent de cette contrée.

L’Ogre, prix Goncourt dans les années 70, raconte l’errance dans sa propre vie de Jean Calmet, prof de latin à Lausanne, fils de son père, l’ogre du titre. Le père Calmet est une présence écrasante, dévorante, castratrice, débordante de puissance et de vitalité. Un médecin, maître des chairs et des corps, craint et respecté de tous. Le père meurt, le fils devrait se sentir libéré mais la présence énorme ne cesse de l’habiter, de le dévorer de l’intérieur, de saper toute énergie et toute volonté.

Ce livre a plusieurs qualités. Une vraie écriture, épaisse et lourde, en écho au pays et au récit. Une capacité très particulière à évoquer ces régions de l’ouest de la Suisse, Lausanne, la Broye, le bord du lac, les maisons, les terres, leurs habitants. Chessex aime et châtie à la fois, montrant la sève particulière de ces régions et sociétés et leur pouvoir d’enfermement destructeur. Autres qualités, un vrai talent pour décrire le goût, l’énergie de la vie, contrebalancé par une ironie sauvage, donnant des moments à hurler de rire (le choix de l’urne, la scène d’amour avec « la fille au chat », les tentatives du directeur du gymnase pour reprendre la main sur les étudiants rebelles, le voyage à Berne…). Le héros est un personnage qu’on a à la fois envie de plaindre et de gifler, et cette distance est très bien posée par l’auteur.

Si j’ai été séduit par de nombreux passages, le livre lui-même m’a laissé dubitatif. Avec le titre qu’il portait, je ne cessais d’espérer un glissement fantastique dans la lignée du Roi des Aulnes. Mais pas de réalisme magique chez Chessex (malgré un cadre qui s’y prêterait), juste un récit lourdement réaliste, au propos transparent, drôle, cruel, mais pas vraiment intéressant. Dommage. Du même auteur, j’avais bien préféré Un juif pour l’exemple, où le style terrien appuyait vraiment le récit historique et où la puissance du fait divers suffisait seule à porter le récit, sans psychologisme de bazar.

Le fleuve des dieux – Ian Mc Donald

L’inde, 2047, une partition plus loin. Varanaci, la cité des dieux, au bord du Gange, capitale du Bharat. Voilà trois ans que la mousson n’est pas venue.

M. Nanda est un agent du ministère, chargé de l’excommunication des IA rebelles, celles qui voudraient approcher le niveau 3, l’intelligence divine.

Parvati est sa femme, campagnarde bien élevée installée dans un beau lotissement du gouvernement.

Shiv est un petit bandit des bas-fonds.

Tal est un neutre, ni homme, ni femme, ni les deux, ni aucun des deux, qui travaille pour Town and Country, le Soap opéra dont les acteurs eux-mêmes sont des intelligences artificielles (inconscientes de leurs état, bien sûr).

Vishram Ray est l’héritier d’un empire économique, mais aussi un humoriste de second rang…

Voilà quelques uns des protagonistes de ce roman épais, touffu, compliqué, plein de noeuds et de détours. Visiter à la fois l’Inde et le futur, ça dépayse. Les castes, les nationalismes, les dieux, les IA, Town and Country, le cricket, les combats d’animaux génétiquement modifiés, les neutres… Le lecteur en a pour les yeux, pour l’imagination, ça fuse dans tous les sens tout en restant compréhensible, c’est là tout le talent de l’auteur.

J’ai aimé un certain nombre de scènes fortes, l’attaque du train, l’iceberg dérivant sur l’océan indien, les aventures malheureuses de Shiv, la rencontre avec le mystérieux N.K. Jivanji…

Je n’ai pas tout compris à l’intrigue, trop touffue pour moi, mais ça n’avait au fond pas d’importance, parce qu’il y a dans ce gros roman un lot impressionnant d’idées et de concepts excitants. Une lecture de voyage, tout à fait recommandée !

PS : et bravo au traducteur. Le travail accompli est impressionnant.

Rainbow Mist – Léo Henry et Fred Boot

Par la magie d’un curieux calendrier et d’un disque de jazz, Vincent Vermont se retrouve propulsé barman dans le New York des années 60, au Rainbow Mist. Il ne tarde pas à apprendre les codes de Harlem, gangsters, arrangements et cocktails, dont le mythique Rosy Gimlet. Bien sûr, il a des ennuis, bien sûr il tombe amoureux de Bess (« pas ce qui se fait de plus original, cette saison »), la dernière diva du swing. Il y aura des piques, le Klan, le racisme et les douces soirées la grosse pomme, la ville aux avenues en zig-zag.

Une histoire mélancolique, des a-plats énergiques de Fred Boot, un texte qui swingue… J’ai aimé me laisser porter, même si je n’ai pas tout compris.

Cette BD est lisible gratuitement ici.

Et commandable pas trop cher là.