Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski

Don Benvenuto Gesufal est un sale type, pas de doute. Gouailleur, menteur, égoïste, meurtrier. Mais comme pour beaucoup d’hommes de main ayant trempé dans les grandes affaires de leur temps, ses mémoires valent la lecture. Il était là, sur la galère du Podestat, lors de la victoire du cap Scybilos qui a vu la marine de Ciudalia triompher des galères du sultan de Ressine. Il était là aussi lors des douloureuses négociations secrètes qui ont suivi, et par lesquelles son patron, tout en assurant la victoire, entendait aussi faire sa propre fortune. Il a fréquenté de près (de très près ? De trop près ?) la fille de son patron, Clarissima Ducatore, la seule des héritières du Podestat à avoir autant de sens politique que lui… 

Jaworski s’y entend pour évoquer la grande cité portuaire de Ciudalia, sa Venise imaginaire. Et les galères, et les ruelles, et les prisons, et les blessures, la faim et la soif. Et l’atelier du grand peintre, et les intrigues de cour, et les voyages, et les coups tordus, les plans machiavéliques, les plans à l’intérieur des plans, les foirages, les assassinats, les surprises. A raconter tout ça, don Benvenuto révèle en plus que d’être un salopard il a aussi des opinions, des sentiments, une étrange fidélité de chien tueur qui jamais ne mord la main qui le nourrit.

Gagner la guerre est un excellent roman de fantasy, ce que j’ai lu de mieux dans le genre depuis longtemps. C’est malin, c’est bien écrit, ça se permet même un certain lyrisme bien vu, ça joue avec le genre comme un duelliste de qualité avec sa lame. La rouerie littéraire de l’auteur rejoint celle du narrateur, tout ça colle fort bien.

Jaworski a une impressionnante culture historique, les lecteurs de Te Deum pour un massacre le savent bien. Avec ce roman, il dépoussière les clichés, essaie de rendre vivant ce qui souvent n’est que convenu dans l’imaginaire renaissance de ses contemporains. On est sur les galères, on a peur avant les combats, et on se dit que les négociations entre sénateurs (pauses pipi comprises), devaient bien ressembler à ça que ce soit à Rome où à Venise : éloquence, sens de l’Etat, mots sincères, non dits et coups fourrés. Bref, de l’excellent travail et une lecture passionnante, le beau travail de l’auteur sur la langue permettant de porter ce thriller politique bien au-delà de la simple distraction.

J’aimerais maintenant regarder le roman sous un certain angle, et en souligner des qualités et quelques limitations.

Mes lecteurs savent sans doute que je suis amateur de jeux de rôle, catégorie « sur table » et que la relation entre cette activité et l’écriture m’intéresse. La pratique des jeux de rôle donne envie de raconter des histoires, de créer des univers, de jouer avec les clichés. Parfois pour le meilleur (les deux auteurs de Yama Loka terminus sont de vrais joueurs) et parfois pour le pire (ce billet a suscité des conversations intéressantes).

Le cas de Gagner la guerre est intéressant. C’est un roman de rôliste, et ça se voit. Jaworski veut faire voir, et faire sentir, et faire vivre son univers imaginaire, et j’ai senti dans sa manière tout une expérience de maître de jeu. L’univers de Gagner la guerre est son monde, son bac à sable qu’il a su transcender pour en faire un beau cadre littéraire.

J’aimerais toutefois signaler des limitations liées, je pense, à cette origine : mis à part le très amusant narrateur, les personnages semblent être les marionnettes d’une pièce de théâtre cynique et grinçante. Jamais ils ne changent, ni n’évoluent. Certains sont des PNJs préférés, je pense à main d’Argent, ou bien au capitaine Melanchter. D’autres sont des stormtroopers destinés à crever pour faire progresser l’affaire (Welf ?, tu m’entends ?). Quant à Leonide Ducatore, c’est une sorte de pendant machiavélien de la Mary-Sue : rusé, super-rusé, super-duper-rusé, trop fort pour toi, et pour moi.

Je regrette enfin la toute fin du roman, assez conventionnelle à sa manière: scène d’action finale, grosse baston, effets pyrotechniques et twist « mais en fait c’était toi ». J’espérais que le journal de Benvenuto serait mieux tenu et lui permettrait une sortie littérairement plus élégante. Mais rien de tout cela n’est venu gâcher le plaisir de lecture.

La chronique de Munin.

(que je rejoins en partie, même si j’ai beaucoup plus aimé le livre que lui)

et celle de Cédric Ferrand, qui a veillé à ne pas insulter l’avenir.

Extrait des archives du district – Kenneth Bernard

Que se passe-t-il ? Se passe-t-il seulement quelque chose ? 

Taupe ne se sent pas très bien. Derrière ce pseudonyme, un homme, qu’on devine assez âgé, sans être un vieillard. Il vit seul, il se dit trop préoccupé par ses organes, il dit qu’il sent son territoire se réduire, et vivre seul ne lui réussit pas, il faut qu’il fasse quelque chose pour refaire une nation de lui-même. Pourquoi ne pas prendre des notes, et écrire ?

Nous lisons donc ces notes, tentatives de Taupe pour reprendre pied dans le monde qu’il vit. On s’attache à de petites choses, à l’entrée de l’immeuble où une brute terrorise les locataires, aux caissières du supermarché, aux guichets de la poste, à tous ces petits trajets d’un homme établi dans sa routine. Que se passe-t-il ? Rien, sans doute, juste la vie, la vieillesse, un regard usé accroché aux toutes petites choses…

Oui, mais… A travers le regard au ras du sol du narrateur, à la fois attachant et agaçant, on distingue les bribes d’une organisation sociale. On sent la pression d’une société qui veut contrôler ses membres. Au début, j’imaginais que le récit avait lieu à New York, mais il pourrait aussi se dérouler derrière le rideau de fer, tous les personnages ont des noms aux consonances d’Europe de l’Est. Puis au fur et à mesure des circonvolutions des confidences de Taupe, des mystères et des douleurs apparaissent… Jiri, le fils parti, les saltimbanques disparus, et les clubs d’enterrement, auxquels on est forcé d’appartenir.

Que se passe-t-il ? Que sont les clubs d’enterrements, en réalité ? Le narrateur commence à se poser des questions, le lecteur avec lui, mais comprendra-t-il jamais quelque chose ? Est-ce que ça a de l’importance ? Pourquoi la pièce de théâtre sur les goélands a-t-elle été si critiquée ? Quelqu’un se rendra-t-il compte que Taupe a faussé ses rapports ?

Est-on dans un monde dystopique, orwellien ? Ou bien ce monde est-il le nôtre, vu à travers les yeux d’un vieil homme triste ? Le texte est écrit avec précision et douceur, on en vient à apprécier ce vieux Taupe, on le comprend. Il regarde encore les femmes, un peu, il aime les promenades tranquille, les vieux chiens, les amis. Un fin approche, il décide d’avoir moins peur, d’ouvrir les yeux. C’est peut-être trop tard, mais c’est déjà ça. Ouvrir les yeux sur le monde, se construire, comprendre, laisser une trace…

Que se passe-t-il ?

Longtemps après la lecture, j’ai repensé à ce livre. Au titre de ce livre. A son sens. Et j’ai eu peur pour Taupe.

Publié avec grand soin aux éditions Attila, sous une couverture très appropriée de Marc-Antoine Mathieu.

Le Dahlia noir – James Ellroy

Mon premier Ellroy, attrapé au hasard dans une bibliothèque qui me tendait les bras.

Juste après guerre, en 1947, le corps torturé, mutilé, coupé en deux mutilé d’Elizabeth Short, une jeune paumée aimant un peu trop les soldats en goguette, est retrouvé dans un terrain vague de la cité des anges. Bleichert et Blanchard sont deux flics du LAPD, ex-boxeurs, célébrités locales du LAPD qui se retrouvent mêlés à ce qui deviendra la grande affaire criminelle de l’époque. Ellroy décrit merveilleusement l’emballement médiatique et policier autour de l’enquête. Derrière le fait divers s’accumulent magouilles politiciennes, rivalités personnelles, fiertés blessées, et le goût du public de Los Angeles pour l’histoire pathético-sordide de celle que la presse surnomme vite le Dahlia noir.

D’après mes sources, l’affaire n’a jamais été élucidée. Je me demandais comment Ellroy parviendrait à tenir un roman « policier » sur un meurtre réel dont le coupable n’a jamais été retrouvé, et je suis un peu déçu du résultat. Tout ce qui relève du portrait de LA et d’une époque est brillant, le côté quête personnelle et les obsessions amoureuses et sexuelles des héros, si elles sont intéressantes et bien exposées, relèvent plus selon moi du fantasme et d’une exploration romanesque plus convenue. Malgré ces limitations, le roman reste captivant et m’a donné envie de replonger dans les années 40 sordides et corrompues.

Une pensée qui m’est venue plus tard : ce roman présente une vision très noire, dépravée et corrompue du monde, mais le héros et narrateur est un type auquel on s’attache et on s’accroche, et c’est grâce à ce cher Bucky Bleichert que l’on peut supporter tout cela.

[Publicité] Mémoire vagabonde

Le type qui a écrit ce roman ne savait pas trop ce que sa vie allait devenir. Le texte a été tapé pour l’essentiel sur un ordinateur (trans)portable avec un processeur Intel 286 et un écran monochrome beige, dans une chambre d’étudiant, au lieu d’aller en cours. Puis je suis entré un jour par hasard dans les locaux magiques des éditions Mnémos, passage du Clos Bruneau, à Paris, et Stéphane M. a dit que l’histoire avait l’air pas mal et qu’il rappellerait.

Jaël vit depuis cette époque. Casanova imaginaire, écrivain rêveur, duelliste quand il le faut – il se débrouille bien avec sa rapière mais il n’aime pas ça. S’il est doué pour une chose, c’est bien pour se perdre. Se perdre dans Dvern, la cité de basalte, se perdre dans les bras des femmes, dans les rêves de sa propre vie, dans les rêves des autres. Malgré tous ses défauts, sa belle gueule, son égoïsme, son indifférence, je l’aime bien.

Dans Mémoire Vagabonde on le verra donc, chassé par un vent de scandale, arriver dans la grande ville de Dvern, se faire embaucher pour des raisons obscures dans la maison d’une veuve séduisante, se lier d’amitié avec un dieu en exil, séduire – souvent, tomber amoureux – une fois, se faire poursuivre par ses propres démons, jouer sa vie, son âme et tout le reste aux tables de jeu de Jaran Daï Nelles, prince des chimères.

Le texte de roman a connu une toilette cosmétique et est accompagné d’une postface, que les lecteurs de l’édition numérique connaîtront déjà.

Je suis bien content de le savoir de nouveau disponible sous forme papier.

La page de Mémoire Vagabonde sur le site des éditions Mnémos.

On peut le commander chez un libraire en ligne bien connu.

La version numérique du roman est disponible ici.

Jaël est revenu (dans le corps d’un chat) dans le recueil Petites Morts (on doit aussi pouvoir le commander chez le même libraire).

Axiomatique – Greg Egan

Un cristal qui enregistre toutes nos impressions et toutes nos réactions, qui simule qui nous sommes, peut-il être celui que nous sommes ? Peut-il nous remplacer ?

Un nombre infini de tueurs marchant dans un nombre infini d’univers parallèles peut-il atteindre sa cible si certains d’entre eux font défection ? (1)

Et si on pouvait acheter ses croyances au supermarché ? Religions philosophies, systèmes de valeurs… Que vaudraient nos convictions ?

Et si un homme changeait de corps chaque matin, usurpant celui de ses voisins, que resterait-il se son identité ?

Et si nous recevions, grâce à un paradoxe quantique, le récit du futur ? A quoi serviraient les politiciens ? Vivrait-on des mariages heureux ?

Et si un virologue chrétien fondamentaliste parvenait à concevoir un virus forçant le respect de valeurs morales et ne se propageant que chez les sodomites et les adultères ?

Et si une bande de kidnappeurs réussissait à enfermer le double numérique de votre femme, un double doté des mêmes valeurs, des mêmes sentiments, des mêmes émotions… Payeriez-vous la rançon ?

Axiomatique est un recueil de dix-sept nouvelles de Greg Egan, paru aux éditions du Bélial. Dans un registre de textes plutôt brefs, Egan joue avec les identités, les corps, les croyances, les idées, remettant en question ce qui nous paraît évident ou acquis. On est là dans la science-fiction classique, héritière de l’âge d’or : les personnages ont peu d’importance, les concepts sont parfois amusants et souvent vertigineux, inspirés par la mécanique quantique ou les sciences cognitives. Egan n’écrit pas très bien, mais il est facile à lire, il joue avec nos solipsismes, avec les questions que nous pouvons nous poser sur nos propres identités. Qui sommes-nous ? De quoi sommes-nous faits ? Pouvons-nous changer ?

C’est un peu en-dessous du niveau de Ted Chiang, mais ça reste de la littérature de qualité, pleine de surprises et de vertiges.  

 (Et les amateurs noteront et se réjouiront de ce qu’Egan a écrit bien plus de nouvelles que Chiang)

Je lirai volontiers les deux autres recueils parus au Bélial. 

PS : l’ensemble est disponible en numérique dans une édition soignée. Les textes sont courts, ça se lit très bien dans le métro.

(1) ce texte-là, quasi borgésien dans ses implications, est mon préféré.

Le marchand de réalités – Simon Sanahujas

Le marchand de réalités est un petit recueil de nouvelles publié en numérique par ActuSF. De Simon Sanahujas, je connaissais le fan de Robert Howard et le voyageur sur la trace des personnages imaginaires

Dans ce bref recueil, j’ai aimé deux textes : l’ère humaine et les tambours de Dark Valley. L’auteur est un connaisseur de Robert Howard et ça se voit, dans sa reprise de tics stylistiques howardiens et de références à la vie de l’homme de Cross Plains. En ce sens, Dark Valley est particulièrement plaisant à lire, même s’il m’a manqué la scène où le héros viril vidait son colt ou bien plantait son bowie-knife dans des choses visqueuses et souterraines…

Journal de nuit – Jack Womack

Lo-Ann Hart, une new-yorkaise de 12 ans reçoit un journal où écrire ses pensées pour son anniversaire, journal qu’elle baptise « Anne ». Elle y parle de son école (privée, pour filles), des soucis permanents d’argent de ses parents, de sa petite soeur Cheryl, dite Boob, et un peu de ce qu’elle perçoit de la situation politique. Et là, justement… l’année des douze ans de Lo-Ann sera celle de tous les changements. Les parents de Lo perdent leur emploi, le Président des Etats-Unis est assassiné…

Ce roman très fort, écrit au début des années 90, raconte l’explosion des Etats-Unis à travers le regard d’une enfant très intelligente forcée de grandir trop vite. L’exercice de style est réussi par la peinture impressionniste qu’il offre d’un monde en déliquescence : émeutes permanentes, fumée montant de Long Island et de Brooklyn, déchéance sociale d’un coupe de ceux qu’on appelait pas encore les bobos, perdant leur bel appartement de la 85ème rue pour être repoussés chez les Noirs, vers Harlem, violence des relations entre les sexes, repli d’une part de la société sur des valeurs hyper-conservatrices, camps de redressement chrétiens pour jeunes délinquants, changement du climat, et j’en passe. Les mois passés avec son journal seront pour Lo-Ann ceux de toutes les transformations et de toutes les terreurs. Le monde décrit est assez proche de celui de la BD Martha Washington goes to war : Amérique en éclatement, armée dans les rues, Présidents des Etats-Unis déconnectés de tout. Une partie des intuitions de l’auteur me semblent justes, notamment celle de l’hyper-sexualisation des relations garçons-filles. Le ton du livre, très fort, capture le lecteur dans son cauchemar au travers d’une collection de moments forts, notamment la déchéance scolaire de l’héroïne, ses relations avec ses copines – aussi frappées qu’elle par la bascule du monde, et son acculturation à la rue…

Le roman est une indéniable réussite, une science-fiction vue à travers l’intime, un des moyens les plus forts pour faire passer un monde et une situation. Une limite toutefois, pour chipoter : je trouve le livre prisonnier de son système. Le journal, unique point de vue, contient par force tous les éléments permettant de saisir l’évolution des sentiments et de la situation sociale de Lo et ses proches – je ne crois pas qu’aucun témoignage soit jamais aussi complet. Le roman aurait gagné à être un peu plus incohérent, a laissé plus de vides, de surprises, d’incongruités, où projeter l’imagination du lecteur. 

Ce livre m’a été conseillé par la librairie Charybde. L’édition Présence du futur dont je dispose est épuisée, mais aux dernières nouvelles Charybde disposait encore de quelques exemplaires en excellent état à un prix modique.

[edit] le livre n’est plus disponible en Charybde, mais on le trouve en Scylla, à l’heure où j’écris.

On a retrouvé l’histoire de France – Jean-Paul Demoule

Voici une expression bien chargée : « l’histoire de France ». Qu’on m’autorise une petite digression personnelle : j’ai grandi avec « l’histoire de France ». Gamin, j’ai adoré lire l’histoire de France en bande dessinée – ah, l’épopée des croisades, Jeanne d’Arc, Clovis sur son bouclier… (sait-on que Milo Manara a collaboré à cette série ?), j’ai aimé les rois maudits, les fortune de France, et tout un tas de romans historiques que j’ai oubliés. Il y a en moi un petit patriote qui aime son pays, ses défaites, ses crimes, ses légendes. Puis j’ai appris, par la lecture des historiens, par celle, directe, des témoignages du passé, combien ce récit est justement un récit, un point de vue, une épopée qui vise à construire une identité, qu’on peut accepter, ou réfuter, ou raconter autrement. La recherche historique moderne passe son temps à écrire, tout autant que l’histoire des faits et des hommes, l’histoire du récit qu’on en fait. Fin de la digression, passons à notre livre.

On a retrouvé l’histoire de France, de Jean-Paul Demoule est un plaidoyer pour l’archéologie, notamment pour l’archéologie préventive, telle que celle menée par l’INRAP, en France, depuis une vingtaine d’années, INRAP dont l’auteur a été le directeur.

Le livre part d’une interrogation intéressante : comment se fait-il que notre plus grand musée d’archéologie, le Louvre, ne contienne aucune pièce archéologique trouvée sur le territoire français ? Quelle relation la France a-t-elle à sa propre archéologie ?

Dans une première partie, l’auteur propose sainement, à partir des trouvailles étonnantes de l’archéologie récente, de revisiter l’histoire de France telle qu’elle a été longtemps (et est peut-être encore) racontée. Qui étaient les « hommes préhistoriques » qui ont habité la France en premier ? Quelle particularité de peuplement pour ce bout de territoire en bout de péninsule ? Qui étaient les hommes des âges « du bronze » et « du fer »? Qui étaient les Gaulois ? Y avait-il tant de différences culturelles entre les Romains et les Gaulois ? (on pourra se rapporter à cette lecture) Peut-on dire de nouvelles choses du moyen-âge ? Et que nous apporte l’archéologie du XXème siècle ? Celle de nos productions industrielles, de nos champs de bataille ? Les archéologues, habiles à inventorier et dater de grandes quantités de résidus et d’objets peuvent-ils nous aider à comprendre nos propres productions ? (le récit de travaux archéologiques effectués sur des poubelles contemporaines par des archéologues américains est tout à fait intéressant). Je vous laisse deviner que les réponses de l’auteur sont loin de ce qu’on croit convenu et acquis…

La seconde partie s’intéresse à la nature et au rôle de l’archéologie. Après avoir expliqué que les constructions du second XXème siècle ont bousillé des milliers de sites archéologiques (en premier lieu parce qu’on ne savait pas les reconnaître – les constructions en pierre ayant été rare, il faut avoir l’oeil pour retrouver les traces de maisons de bois, par exemple) l’auteur montre combien le discours des politiciens et des décideurs méprise ces traces du passé et considère sans sympathie le « temps perdu » par les archéologues à fouiller la terre au lieu de laisser les pelleteuses installer l’autoroute ou la voie du TGV… J’avoue avoir été surpris par le ton de mépris et de mauvaise foi de certains discours de députés retranscris dans ce livre. Autant d’ignorance crasse… et ce, pour quoi ? Ce plaidoyer pro-domo est aussi un cri du coeur et l’appel à la défense d’un métier indispensable à la compréhension de qui et ce que nous sommes.

L’auteur propose alors une autre histoire, telle que proposée par la connaissance de nos traces et de nos objets. Histoire de ce que nous tenons pour évident : nos vêtements (pourquoi sont-ils ajustés et couvrants et non pas légers ou bien amples ?), nos maisons (de quand date la maison individuelle ?), notre paysage, nos repas, nos objets – jusqu’aux voitures et aux ordinateurs. Histoire aussi des relations de pouvoir, des inégalités sociales (qui n’ont pas toujours existé, se sont accrues et réduites de nombreuses fois dans l’histoire), du pouvoir masculin sur les femmes (qui, lui, semble avoir toujours existé), de notre relation à l’au-delà. 

J’arrête là ce déjà long billet. Ce livre est passionnant et pas sans défauts, il est un cri sincère, qui offre son flanc à la discussion à la critique. C’est un plaidoyer pour l’archéologie et les archéologues, qui donne envie de devenir archéologue (même si ça paraît être un métier difficile à exercer), qui explique combien cette activité est moderne et loin d’Indiana Jones. Comme souvent les discours de scientifiques, et voulant mettre en avant ses résultats, il oublie de montrer tout ce qu’on ne sait pas, tout ce qu’on ne comprend pas, tout ce qui n’est qu’hypothèse (en ce sens, le travail effectué par Stephen Baxter dans évolution donnait un bon aperçu de tout ce qu’on ignorait sur notre passé) – « tout ce qu’on ne voit pas et qui est immense ». Sa thèse sur le refoulé de l’histoire nationale est assez discutable, son discours est parfois un peu répétitif, ses interprétations sur la religion un peu lapidaires, loin de la finesse du discours d’un Paul Veyne. Mais ce livre est un cri du coeur, l’expression d’une passion et un regard clair et épuré sur notre histoire. En ces temps (le fait n’a rien de nouveau) de récupération et de simplification des récits historiques, il est d’une lecture très recommandable et recommandée. 

Le syndrome de l’éléphant – Thierry Di Rollo

Laumey et Jocelin sont cambrioleurs. Doués, prudents, précautionneux… Mais voilà qu’ils tombent sur un os, dans cette villa de campagne. Il y avait un gardien. Trois… (quatre ?) coups de feu plus tard et ils ont un cadavre sur les bras. Le corps marquera la fin de leur « amitié », de leur collaboration, et le point de départ pour Laumey d’une étrange dérive…

Le syndrome de l’éléphant est un roman plongé dans le brouillard. Il y a des truands, des cambriolages. Des numéros de portable à retenir par coeur, des cabines téléphoniques en panne, des rendez-vous dans d’anciennes usines et même une drôle d’affaire de vol de secrets industriels. Tout cela sonne un peu bizarrement, pas totalement crédible, pas totalement vrai. Des faits ne collent pas. Les voix des protagonistes elles-mêmes sont étranges, fausses, fantasmatiques. D’autant que des faits inexplicables troublent le récit, pouvoirs de sorcière, voix qui parlent à l’arrière de la tête… Peut-être alors convient-il de ne pas accorder crédit au narrateur et voir plutôt dans tout cela le récit d’une immense solitude, d’un amour manqué, d’une amitié qui s’échappe, qu’on aurait dû saisir quand elle se présentait. Une sorte de portrait psychique, qui se rapprocherait un peu, épure et sécheresse en plus, des histoires de David Lynch ou de Christopher Priest.

Que le désespoir dont il est infusé ne vous fasse pas craindre ce récit très court, resserré sur l’essentiel, chargé de scènes fortes. 

Le diable est au piano – Léo Henry

Léo Henry écrit.

Des histoires mettant en scène personnages historiques (Edgar Poe, Blaise Cendrars, Antoine et Saint-Exupéry) et personnages réels (Pessoa, Corto Maltese, le petit prince, Indiana Jones, James Bond). Des contes fantastiques, des chroniques contemporaines, une histoires d’âme vendue au diable du titre, un souvenir de navigation au Brésil, un tombeau pour un copain enfui, et trois/quatre pièces bizarro surréalistes recrachant les impressions de déglingue, de crasse, de guerre civile et d’exodes de Yirminadingrad.

Ne pas s’attendre à de la bibine facile. Les cocktails sont chargés et compliqués, vous aurez vos grands moments de joie et ceux de panique et de déroute où vous ne comprendrez rien du tout. Vous louperez des allusions, des références, ce n’est pas grave, parce que les alcools sont toujours de bonne qualité, parce que la prose de Léo Henry est dense et belle.

Ce recueil est un parcours, un portrait en impressions. Il contient de vieux textes (hum…) et d’autres écrits exprès pour (yes !). Mon goût et mon intérêt tous personnels pour le travail de l’auteur m’empêchent d’être vraiment objectif. Je le trouve doué dans l’exercice de style, mais je l’admire dans son travail sur les souvenirs personnels, les moments où la fiction folle et libre magnifie l’expérience du monde.