#Charlie – Rediffusion – Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins

Ce blog a récemment fêté ces dix ans, j’avais pensé rediffuser quelques vieux articles, puis renoncé, par flemme et à-quoi-bonisme.

Puis il y a eu l’attentat à Charlie Hebdo. Le terrible geste de haine et de bêtise. Il faut y opposer la compréhension, la clarté, l’intelligence. Je ne crois pas que le livre de Jeanne Favret-Saada ait fait beaucoup parler de lui à sa sortie. Il étudie une affaire qui fut une des matrices de cette horreur, les fameuses « caricatures ». Je crois que sa lecture reste d’actualité.

Face à la bêtise : lire, travailler, comprendre.

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Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, par Jeanne Favret-Saada.

Personnellement, j’avais mal compris cette affaire des « dessins de Mahomet ». Bien sûr, il y a eu les fureurs de la foule des pays musulmans, les drapeaux brûlés, les gens assassinés, la fièvre des débats, les opinions tranchées d’un côté ou de l’autre, mais je retiens surtout de tout ça l’impression d’une grande confusion, de quelque chose que j’avais mal compris. Comment avait-on pu en arriver là? Pourquoi cette affaire est-elle partie du Danemark, petit pays paisible dont au fond on ne sait pas grand chose?

Le livre de Jeanne Favret-Saada est une reprise de toute cette affaire. L’auteur est une ethnographe connue, qui a très rarement publié, mais des livres très marquants dans leur domaine (notamment les mots, la mort, les sorts). Pour ce dernier, elle a mené un travail d’investigation sérieux, engagé, et rendu compte de ses recherches dans ce livre court, au style limpide, donnant à comprendre les tenants et les aboutissants de cette étrange affaire. On y découvrira l’étonnante politique d’immigration danoise, une des plus libérales du monde. On apprendra dans quel cadre les fameux « 12 dessins » (dont seulement quatre sont des caricatures…) ont été publié dans le premier quotidien du pays. On verra le jeu trouble exercé par un petit groupe d’imams fondamentalistes, les manipulations grossières de certains états musulmans, la diplomatie lénifiante de l’ONU et de l’Union Européenne… Un éclairage fascinant sur l’ordre du monde actuel, sur les enjeux des relations entre état et religion, sur la difficile défense de la liberté d’expression et des valeurs démocratiques…

On y apprendra surtout comment parler de cette affaire passionnelle, mêlant religion, civilisations et libertés, sans dire trop de bêtises. Ce n’est pas rien, par les temps qui courent.

Notre île sombre – Christopher Priest

Ce roman de Christopher Priest est une réédition d’un roman apocalytique publié dans les années 70. Suite à une catastrophe dont, au fond, on ne sait pas grand-chose, des millions d’émigrants quittent l’Afrique dévastée et débarquent en Angleterre, provoquant le cauchemar sur lequel surfent les Le Pen & co depuis des dizaines d’années.

Le pays accueille d’abord ses réfugiés puis se retrouve débordé, la récession économique s’installe, le tissu de la société se déchire et on bascule peu à peu dans la guerre civile…

La grande réussite de ce roman repose sur sa mécanique de narration. On suit les souvenirs et les errances de Whitman, un type de la classe moyenne franchement moyen, gentiment de gauche, mal marié et papa d’une fille qu’il aime. Le récit éclaté, limité au point de vue de Whitman, naviguant sans repères précis entre sa vie personnelle et le déroulé de la crise, est vraiment très réussi.

Pour le reste, Notre île sombre m’a laissé une sorte de malaise, un sale arrière-goût. Non pas à cause du racisme potentiel du sujet, avec lequel le livre se dépatouille bien, mais à cause de la psychologie très déplaisante et égoïste du personnage principal. J’ai eu l’impression de regarder à l’intérieur de quelqu’un dont j’aurais préféré qu’il garde ses pensées (notamment sexuelles) pour lui.

Les furies de Boras – Anders Fager

La Suède, de nos jours. Les monstres, de tout temps. Les êtres qui rodent au-delà de l’espace et du temps et qui, quand ils croisent notre réalité, une fois tous les battements de coeur (leur coeur ?), une fois tous les siècles, ont faim… et nous détruisent sans même comprendre qui nous sommes, nous, les grands singes au sang chaud.

Les furies de Boras est un recueil de nouvelles d’horreur lovecraftiennes contemporaines, et c’est très réussi.  Les récits sont tous bien, certains sont très bien. Il y a une lycéenne qui règne sur une société de filles héritières d’une longue lignées de danseuses sauvages, un petit garçon qui se demande ce qu’il y a au fond du trou, une vendeuse de poissons exotiques avec de graves problèmes de peau…

Les récits sont habiles, bien menés, à plusieurs niveaux de lecture, bref, une distraction très excitante pour tout amateur de lovecrafteries. Bien mieux que tous les pâles imitateurs, parce que l’auteur a un ton bien à lui, avec une forme de critique sociale acide qui s’ajoute à des rencontres si proches de notre quotidien… Une lecture fortement conseillée, merci au dealer qui me l’a refilé dans une discrète chambre d’hôtel pas loin de l’Atlantique.

Je ne connaissais les éditions Mirobole, mais ces gens ont l’air de savoir ce qu’ils font.

Dans le genre, on peut rapprocher les furies… de l’excellent Neonomicon d’Alan Moore, qui m’a encore plus retourné la tête dans ses réinterprétations contemporaines du Mythe.

La fille du capitaine – Alexandre Sergueivitch Pouchkine

1773, sous le règne de
Catherine la Grande, dans l’Empire de Russie. Piotr Andréitch Griniov est fils
de bonne famille, destiné à devenir officier de la Garde. Son père, pour l’endurcir,
l’envoie faire ses armes et former sa jeunesse au fort de Belogorsk, loin,
là-bas, vers le pays des Kirghiz… un endroit reculé mais paisible, paraît-il. Et le fort, au final,
recèle un trésor : Maria Ivanovna Mironova, la fille du commandant de la
place. Mais d’ici à ce que Griniov conquière le cœur de sa bien-aimée, il y
aura un duel, une invasion de brigands menée par l’usurpateur Pougatchov, un
siège, un enlèvement, des meurtres.

La fille du capitaine des un roman historique d’aventures. De l’action,
des sentiments, de la romance, de la guerre, un héros falot au cœur plein
d’honneur, une vierge pure et déterminée, un serviteur au cœur d’or, un
traître, des bandits, des cosaques, des officiers, la neige, les traîneaux, les
chevauchées, le suspense, les retournements de situation… Le tout en 160 pages,
livre de poche. Là où d’autres auraient étalé 3 tomes, Pouchkine mène son récit
d’une main de maître, sans un mot de trop, et sans sécheresse jamais. On y
est : à Belogorsk, au siège d’Orenbourg, avec les Cosaques rebelles, dans
les troïkas filant sur la neige. On rit, on tremble (parce que des personnages
meurent, parfois de façon atroce), on galope, on s’amuse, on voudrait que ça
dure toujours.

Pouchkine a la grâce du
poète. Tout, chez lui, est élégant, drôle et vrai. Il touche juste, on
s’attache à tous les personnages, même aux méchants, surtout aux
méchants : Pougatchov est magnifiquement campé (Pouchkine lui a consacré
un essai historique), bandit illettré généreux et fou, lancé dans une cavalcade
insensée vers la mort.

Une chose qui pourrait
vous faire ne pas aimer ce livre : c’est un livre russe. Avec des isbas,
des icônes, des ivrognes, des pères sévères-mais-justes, une tsarine toute
puissante, des personnages avec des noms patronymiques en –itch, des samovars, et
la plaine immense. Si tout ça vous rend allergique, laissez tomber. Sinon, vous
pouvez foncer, c’est génial.

« Votre Noblesse, accorde-moi une faveur ! Fais-moi servir un verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson à nous, Cosaques  ! »

PS : je l’ai lu dans
la traduction française de Vladimir Volkoff. Je ne sais pas si elle est fidèle,
mais le texte français est excellent.

Et un jour, peut-être, je
parlerai ici d’Eugène Onéguine, un
des meilleurs livres du monde.

Le château des étoiles – Alex Alice

Sous une couverture rappelant en bleu celles des éditions Hetzel, nous découvrons une belle histoire…

1869. L’enfant s’appelle Séraphin. Sa mère est morte durant une ascension en ballon, en tentant de découvrir le secret de l’éther, cette substance mystérieuse qui s’étend entre les astres. Son père, Archibald, est un ingénieur, un homme sérieux, sévère mais audacieux.

Un an après l’accident jour leur parvient un courrier venu de Bavière (alors indépendante) : quelqu’un aurait retrouvé le carnet de la mère… et voudrait le leur transmettre.

Il y aura des voyages, des poursuites, d’étonnantes machines, et surtout une aventure noble et romantique, avec pour décor le rocher du cygne, le Neuschwanstein. Cet album d’Alex Alice a la grâce, la légèreté de ces ballons, de ces machines à éther, des châteaux de Louis II de Bavière.

Le croisement de la science et du rêve, sans  l’attirail des clichés steampunk. Des ombres prestigieuses planent au-dessus de ce château: Miyazaki, Jules Vernes, Leiji Matsumoto (Hans ne vous évoque personne ?), Wagner bien sûr… mais Alex Alice a su trouver un ton unique pour raconter son histoire.

Pour la première fois, il a travaillé en couleurs directes, sans encrage, et le résultat est une splendeur.

Tout comme mes filles, j’ai adoré.

Ms Peregrine et les enfants particuliers – Ransom Riggs

Jacob est un adolescent américain « normal » vivant en Floride, qui adore les histoires bizarres que son grand-père, réfugié juif, lui racontait au sujet de sa propre enfance dans le pays de Galles. Grandpa avait des amis fantastiques (des enfants magiques, capables qui de voler, qui de cracher des abeilles), il vivait avec eux sous la direction d’une certaine Ms Peregrine dans une maison merveilleuse, toujours ensoleillée, mais il affrontait également des monstres étranges et terrifiants… En grandissant viennent les déceptions : Grandpa était surtout un fameux baratineur. Et voilà, alors que Jacob a 16 ans, que Grandpa meurt, brutalement. Jacob a vu/croit avoir vu quelque chose terrifiant… Bouffé de cauchemars, suivi par un psy, Jacob fini par se rendre en compagnie de son père sur l’île galloise où son grand-père prétendait avoir passé son enfance. Le voyage sera bien sûr très décevant… jusqu’à ce que…

Voilà un joli livre ! Le travail éditorial est soigné, l’objet est beau, parsemé de vieilles photos et cartes postales bizarres dénichées par l’auteur, qui accompagnent le récit. On aime le tenir, le parcourir, le lire. Le début est très prometteur, les deux premiers chapitres accrochent bien, l’ambiance bizarre de la vie de Jake en Floride est bien rendue. Puis, plus le livre avance vers son sujet (Ms Peregrine et les enfants particuliers, c.f. le titre), plus il est raté.

Les bonnes idées sont pourtant nombreuses : le décor gallois, les freaks, le cadavre dans la tourbe, la boucle, la confiance qu’on accorde aux récits de famille, etc. Et presque chacune est gâchée par un manque de suivi des thèmes et une technique narrative vraiment faiblarde (et je ne suis pas un défenseur à tout crin des romans hyper-construits, loin de là !).

La principale faiblesse de ce roman est d’être une allégorie. Enfants particuliers=juifs, estres=nazis, etc. Puisque c’est une allégorie, tout l’aspect imaginaire et merveilleux est bancal. L’auteur aurait dû soit assumer le côté féérique (et dans ce cas aller bien plus loin dans le bizarre et cesser de chercher des justifications pseudo cohérentes à tout bout de champ), ou assumer la construction d’une fantasy  40’s, mais dans ce cas construire un univers imaginaire autrement plus riche que le pauvre morceau qu’il nous livre (les méchants sont méchants et ils veulent dominer le monde, bon, certes). Par exemple : à aucun moment, le fait que les enfants aient 90 ans n’est vraiment assumé, alors qu’il aurait fallu soit l’ignorer, soit en tirer des développements narratifs.

Dommage, parce qu’on croit aux personnages… dans les premiers chapitres. Et que la question de la confiance et du doute dans la relation parents-enfants (ici, entre le grand-père, le père et le fils) est passionnante et, ici, traitée sans finesse.

Quant aux cartes postales… on comprend qu’elles aient interpellé l’auteur. Mais deux fois sur trois on sent le texte un peu tordu pour pouvoir insérer la carte. Et l’explication narrative que donne l’auteur sur les gens apparaissant sur les images me semble toujours plus faible que ce qu’a dû être la réalité derrière elles… Le procédé atteint donc vite ses limites.

On a là un roman honnête, bien travaillé et intéressant, qui vise assez haut et n’a malheureusement pas du tout les moyens de ses ambitions. On comprendra que les nombreuses critiques enthousiastes présentes sur le net me laissent perplexe.

Dernier parking avant la plage – Sophie Loubière

France, début des années 2000. Un village de vacances en Vendée, des gamins qui courent sur la plage, des jeux de société, des animateurs qui animent avec énergie, une maman divorcée et spleenatique, des cocktails trop sucrés, un gardien de parking mélancolique, des musiques de films… et des ados qui disparaissent.

Sophie Loubière a écrit un thriller de plage qui se passe à la plage, faisant une peinture mélancolique et ironique de la classe moyenne en vacances. Les personnages sont traités avec amour, ce que j’apprécie toujours, l’intrigue avance à petits pas, avec ses éléments de suspense, de romance harlequin et de mystère pas trop effrayant. J’aimais beaucoup le travail de l’auteure en animatrice de radio, j’ai retrouvé son univers dans ce petit roman sans prétention et joliment tourné, qui capture quelque chose de l’émotion des vacances.

American Tabloid – James Ellroy

Mon deuxième Ellroy, après le Dahlia noir, pioché comme ce dernier dans la bibliothèque de C*. American Tabloid est un projet fou : en suivant trois figures fortes, le tueur et maître-chanteur Pete Bondurant, l’élégant Kemper Boyd et l’agent du FBI Ward J. Littell, Ellroy réécrit la mythologie américaine de la fin des années 50 et de l’ascension des Kennedy : lutte contre le crime organisé, toute-puissance de J.E. Hoover, folie de Howard Hughes, relations chaotiques entre Ku-Klux-Klan, mafia, CIA…

Ce roman est rempli de malversations, de coups tordus, d’intrigues à tiroir, de complots réalistes (c’est à dire trop compliqués, qui foirent souvent sur une erreur bête), d’erreurs d’appréciations mortelles, de crimes commis dans des arrières cours, de gentils qui se comportent comme des affreux (mais pas vraiment d’affreux qui se comportent comme des gentils). Dans le décor : des maisons de gangsters, les hôtels de New-York où le sénateur K emmène ses conquêtes, les marais de Floride où l’on construit des lotissements arnaques pour retraités, le local des Tiger Kabs où s’affrontent pro et anti-castristes. Et en toile de fond du récit, les Kennedy, leur charme, leur argent, de Joe l’affairiste de père, à Jack « belle coupe », l’habile opportuniste qu’on ne peut s’empêcher d’aimer, et Bobby, le plus pur de tous…

Je ne suis pas d’habitude client de la noirceur pour la noirceur, pourtant j’ai dévoré ce livre, tant les personnages sont justes, bien campés, tant il éclaire aussi une époque que je connaissais mal. Dans ce récit, les pires ordures ont parfois leurs moments de grâce (je pense à la relation de Pete et de Barb) et j’ai gardé jusqu’au bout une vraie sympathie pour Boyd, le roi du cloisonnement, et Littell, égaré malgré lui du vraiment mauvais côté de la barrière.

Un regret, toutefois, une quasi absence de personnages féminins forts. Les femmes, ici, sont amantes, victimes, témoins, jamais plus.

Un livre d’une ambition littéraire folle, à l’exécution brillante. 

Gatsby le magnifique – Francis Scott Fitzgerald

Ce roman fait partie des classiques que l’on pensait avoir lus mais en fait, non. Merci à Jean-Philippe Depotte et a ses excellentes petite vidéos Alchimie d’un roman (allez voir ici) qui m’a donné envie de visiter ce roman.  Ici, sa présentation de Gatsby.

Les années 20, les années folles. On ne sait pas trop qui est Gatsby, mais il donne des fêtes fantastiques dans sa propriété de West Egg, et on a beau être en pleine prohibition le champagne coule à flots. Drôle d’époque, drôle de temps : le fric, la modernité, le matérialisme, les gens changent, les riches sont de plus en plus riches, les truands deviennent respectables, les pauvres jouent aux riches… Fitzgerald évoque tout cela avec une grande classe, une grande légèreté, un sens du raccourci et de l’image qui fait mouche. Malgré le style parfois précieux, les tableaux baroques, il ne cesse de peindre un monde, notre monde, et ses drôles d’habitants, nos frères, souvent absurdes et pathétiques. Le roman est court, l’intrigue simple et serrée, une histoire d’amour à contretemps, de celles qui me rendent le plus triste. 

Un classique ? A raison. 

Dans ses bleus jardins des hommes et jeunes femmes passèrent et repassèrent comme des phalènes parmi les chuchotements le champagne et les étoiles. 

Et pour les meneurs de jeux curieux d’une certaine ambiance de New York dans les années 20… une excellente lecture.

Même pas mort – Jean-Philippe Jaworski

Gagner la guerre m’a tellement plu et intéressé que j’ai enchaîné – en numérique – sur le roman suivant de Jean-Philippe Jaworski, Même pas mort.

On est là bien sûr dans un grand classique de l’heroic fantasy (à rapprocher d’un autre, que j’aime bien, par un petit francophone débutant). Bellovèse, fils de Sacrovèse, devenu roi de ses propres mains, évoque au crépuscule de sa vie sa carrière de héros massacreur d’ennemis. Ce sera une trilogie (ben oui), il y a plein de rois, des royaumes, de druides, de prophéties plus ou moins ratées, de guerres, de dieux, et surtout, le signe ultime de la fantasy : des noms impossibles à retenir, à la pelle. On constate donc que monsieur Jaworski se la joue facile.

Trêve de blagues, Même pas mort est un tour de force. Une plongée dans le monde des royaumes celtes de la Gaule pré-romaine, avec ses héros, ses bêtes et ses dieux. A la fois roman historique, par la précision archéologique des reconstitutions – tout comme dans Gagner la guerre, Jaworski sait nous faire voir et sentir les maisons, les paysages, les rochers, forêts et plongée dans l’imaginaire des temps. On voit le monde, avec sa magie et ses puissances tel que devaient le voir nos anciens, on saisit et on comprend le raffinement d’une civilisation basée sur le droit, l’honneur et la parole. Même pas mort est au roman historique ce que l’Histoire du début du 21ème siècle est à celle des temps précédents. Nourris par les incroyables progrès de l’archéologie, les historiens s’intéressent maintenant surtout aux structures des sociétés, aux éléments de la vie quotidienne, à la manière dont nos prédécesseurs voyaient leur monde…

Par dessus tout cela se greffe une belle oeuvre littéraire : un récit emmêlé comme des entrelacs celtiques, suivant les chemins du temps et de la mémoire, traversé par les dieux -qu’on peut percevoir dans le roman aussi bien comme des chimères de l’imagination que comme des puissances résidant dans une sorte d’espace psychique… L’autre grand point fort de Jaworski, c’est la langue. Lyrique ou familière selon les nécessités, riche et glaiseuse comme les lourdes terres imbibées du sang des batailles… fantastique et fantomatique quand les morts apparaissent et hantent les vivants. Certains passages où se mêlent enfance et âge adulte, passé présent et futur, où les blessures à venir taraudent le corps de l’homme en formation, m’ont fait faire « Waow ! ». Même la procession des noms, Bellovèse, Sacrovèse, Ocio, Suobnos, Sumarios, Uelorix, Dannissa, Ambigat… dégage sa propre musicalité, qui nous emmène dans ce monde radicalement étranger.

Malgré toute l’admiration que j’ai pour ce travail, je ne peux retenir certaines réserves. En premier lieu, une envie parfois un peu trop lourde, de « faire voir » – encore une trace du passé rôliste ? Dans quelques paragraphes, rares heureusement, j’ai senti le retour pas parfaitement digéré de l’immense documentation accumulée par l’auteur.

Ensuite, un sentiment de trop long. Que raconte réellement ce premier tome ? Fallait-il vraiment 300 pages aussi denses pour dérouler une intrigue dont l’essentiel est résumé sur le quatrième de couverture ? Restent bien sûr le cadre, extraordinaire, l’atmosphère, le détail de l’action (chez Jaworski, franchir une rivière glacée devient un grand moment épique)…

Enfin, à aucun moment je n’ai vraiment eu d’empathie pour les personnages, ces brutes hâbleuses et lointaines. Benvenuto Gesufal était une crapule, un fantasme, mais je l’aimais bien, il me faisait rire et il m’est arrivé de le prendre en pitié, si, si. Bellovèse m’intrigue, mais il est si riche d’orgueil qu’il n’a pas réussi à attirer ma sympathie.

Que ces réserves ne vous empêchent pas de plonger dans ce chaudron étonnant. Ce roman est une tentative audacieuse et folle, qui joue dans une cour littéraire de très haut niveau. Faire vivre, à travers la littérature, une époque engloutie, ses douleurs, ses ses joies, ses vivants et ses morts. Rien que ça.

PS : et je ne suis pas parvenu à placer dans ce billet déjà long l’aspect « récit d’enfance », très important – comment comprendre autrement le titre ? La très longue troisième partie nécessiterait des développements à elle seule…