La lune est blanche – Emmanuel et François Lepage

La lune est blanche est un gros album mêlant bande dessinée et photo, documentaire et autobiographique relatant le reportage des frères Lepage, l’un dessinateur, l’autre photographe, entre la Terre Adélie et la base de Concordia, située au dôme C, en Antarctique. 

La progression dramatique de l’album (puisqu’il y en a une) est construite sur la manière dont les deux frères vivent ensemble leur rêve de voyage, dont ils font face aux reports, retards, délais, à la manière dont le court été austral bouscule tout. Même s’il est plus facile de rejoindre le continent blanc maintenant qu’au début du XXème siècle, le traversée n’est quand même pas une mince affaire et les renoncements sont nombreux. L’aspect chronique personnelle et intime des frustrations ne me convainc pas beaucoup (comme il ne me convainc pas en général dans ce genre de livre mêlant reportage et chronique, comme le Photographe de Guibert ou les albums de Guy Delisle, par exemple).

Ceci dit, le livre est magnifique.

Mêlant peintures et photos, remarquablement entrelacées, éléments historiques et récit contemporain, interviews, peintures de trognes et considérations techniques sur les véhicules du raid ou la station Concordia, il s’agit là d’un magnifique reportage sur ce que c’est que l’Antarctique maintenant, avec les rêves qui y sont associés (Shackleton, Charcot, Paul Emile Victor…). Le dessin et la peinture permettent de lier ces dimensions

, imaginaires et réelles, comme elles se lient en chacun de nous. On part en voyage avec les deux frères, on capte du coin de l’œil les nuances de la glace, on s’endort, épuisé, au volant des tracteurs avançant sur la neige molle de l’inlandsis et on embrasse des inconnus en arrivant là-bas, tout en bas du monde, à Concordia.

L’île au trésor – Stevenson

La carte de l’île au trésor,

dessinée par R.L. Stevenson .

Une auberge en Angleterre au bord d’une crique isolée. La lande, le vent, les embruns. Un vieux flibustier débarque, qui règle ses consommations en pièces d’or venues de loin. Bientôt il s’installe à demeure, ne paie plus et terrifie tous et toutes. Le jeune Jim Hawkins, fils de l’infortuné aubergiste,  se demande ce que le terrible vieux marin transporte dans son coffre toujours fermé…

Il ne sait pas encore (mais le lecteur et les lectrices, eux, le savent), que tout cela le conduira au delà des mers, à bord l’Hispaniola, jusqu’à une île déserte. Alors on verra bien si les armateurs ont bien fait d’embarquer, comme cuisinier pour le navire, le fameux marin à une jambe, Long John Silver, dit Barbecue…

Je viens de finir de lire ce livre à Rosa et à Marguerite. Elles ont été terrifiées, elles ont vu voler les coutelas, tirer les mousquets. Elles ont été passionnées, ont soupesé chaque choix de Jim, et les actions des protagonistes, le capitaine Smolett, le docteur Livesey, Silver lui-même, réfléchissant à ce qu’elles auraient fait, à leur place. Elles ont vu l’île, ses marais, ses brumes, ses collines, son fortin. Elles ont été perdues en mer et sur la terre. Et sursauté quand dans le fortin endormi, le perroquet se met à hurler « Pièces de huit ! Pièces de huit ! »

C’est au moins la quatrième fois que je le lis, et c’est encore mieux à chaque fois. Une fabuleuse histoire de pirates, un fabuleux livre pour les enfants, un art de la narration incroyable. L’aventure, les amis, l’aventure !

Pièces de huit !

L’Hispaniola, par Geoff Hunt

Complications – Nina Allan

L’Angleterre, de nos jours, entre Londres et les stations balnéaires de la côte sud, Hastings, Brighton…
Dans la première nouvelle de ce recueil, un écrivain imagine un personnage nommé Martin Newland. Dans la seconde, Martin vit une relation étrange avec sa soeur Dora, disparue. Dans la troisième, le personnage disparu est le frère du narrateur, qui le hante comme un fantôme, et les récits s’enchaînent et se déploient, situés dans des univers, des espaces à quelques pas l’un de l’autre, comme des scintillements à la surface d’un liquide. Et dans chaque histoire (ou presque) le narrateur se voir remettre une machine trans-temporelle: une montre, le plus souvent.
Complications est un recueil composé de six nouvelles, qui toutes peuvent être lues indépendamment mais qui forment un tout par les images qui les unissent : une certaine atmosphère, des personnages disparus, la présence d’un certain homme sur la plage qui semble ne jamais vieillir… Il est question de voyage dans le temps – peut-être, mais surtout de mémoire, de souvenirs qui hantent et infusent l’existence. Une belle et subtile orfèvrerie littéraire.

L.A. confidential – James Ellroy

Je continue donc ma plongée dans les années 40/50 brûlées par la drogue, le crime et la corruption de James Ellroy. Dans ce roman, trois flics (comme dans le Grand nulle part) : Bud White, la brute obsédée par la protection des femmes battues, Edmund Exley, le brillant inspecteur qui veut tant plaire à son père, héros de guerre usurpé et fabuleux enquêteur, et Jack Vincennes, le grand V, le flic des stars, le roi de la chasse aux camés, acoquiné avec un journaliste à scandales…

Ces trois là sont jetés au milieu d’affaire (imaginaires) défrayant la chronique : le massacre du Hibou de nuit, un trafic d’héroïne, un autre de photos pornographiques, le tout impliquant des stars, des industriels, des anciens enfants-vedettes, des prostituées au visage modifié pour devenir des sosies de stars… Comme toujours chez Ellroy, nos personnages vont être chauffés à blanc par l’intrigue, se prendre des coups et encore des coups, voir brûler tout ce en quoi ils ont cru, se perdre dans leurs obsessions. Les scènes d’anthologie sont nombreuses, le récit est tortueux, l’intrigue terrible et les personnages particulièrement réussis, depuis les personnages réels, comme Mickey Cohen et Johnny Stompanato, en passant par Raymond Dieterling (clone Ellroyien de Walt Disney), jusqu’aux personnages de fictions, dominés par la figure terrible de Dudley Smith, puissance mauvaise qui traverse le Grand nulle part comme ce dernier roman.

Ce roman a toutefois selon moi quelques limites, liées à sa volonté de dépasser la chronique policière pour devenir un véritable roman policier : l’intrigue est d’une complexité énorme et m’a souvent perdu, d’autant que Ellroy se sent obligé de la résoudre. Ensuite, elle met en scène un tueur fou, comme dans le précédent roman du L.A. Quartet, et tout cet aspect de l’histoire (une bonne dose de folie et de gore) me paraît excessif. Le roman reste une lecture puissante et intense, mais j’en ai trouvé la construction un peu moins tenue que celle du Grand nulle part.

Un élément que je continue à trouver passionnant dans les romans d’Ellroy est que ses héros, tous foireux à un niveau où à un autre, restent des hommes tentant de faire le bien. Ils sont motivés par la fidélité (White), la justice (Exley et White), l’amour (Vincennes), et ils se retrouvent confronté à des destructions terrifiantes, qu’ils ont parfois

causées eux-mêmes.

Un mot sur l’adaptation en film par Curtis Hanson, que j’ai revue il y a peu. Le travail de transformation du scénario effectué pour le film a été absolument remarquable. Tout en gardant nombre de scènes fortes et de dialogues affûtés, les scénaristes ont remarquablement réécrit et simplifié l’intrigue, replaçant tous les bons éléments du roman dans leur scénario. Alors, certes, les héros sont un peu lissés et Dudley Smith n’est plus Dudley Smith, mais le film reste une remarquable adaptation, très fidèle dans l’esprit.

En tous cas, c’est certain, je lirai White jazz.

La théorie de la tartine

J’ai lu ce roman par curiosité, convaincu par ce long billet de Catherine Dufour. Pour un résumé extensif de l’intrigue, ses situations et ses personnages vous pouvez vous y reporter. Tout ce que dit le billet référencé est juste, la pavane pour une idée d’Internet défunte, les formules qui font mouche, le sens de l’air du temps, la façon de capter des personnages à la fois branques et vrais. C’est la forme parisienne-XXIème siècle du roman réaliste, ça tape là où il faut, comme la déclinaison littéraire d’un blog (plus que d’une chronique de magazine, so old school…), l’intrigue rigolote a du rythme et enchaîne les catastrophes. Ca ferait un bon film un peu déjanté, façon film français où des trentenaires commentent leur vie avec un cynisme amusé et parlent de sexe non pas dans la cuisine mais sur un channel irc.

Au fond, tout cela est très parisien, et ne m’intéresse pas beaucoup.

Le Grand Nulle Part – James Ellroy

Mon troisième Ellroy (après celui-ci, et celui-ci). J’ai envie de dire, c’est pareil : crimes sordides comme dans le Dahlia noir, intrigues à tiroirs tordues comme dans American Tabloid, des hommes virils, paumés, jetés dans des affaires qui les dépassent plus ou moins et sur lesquels ils surfent comme ils peuvent.

Alors oui, c’est pareil, mais c’est très bon. L’intrigue ici mêle trois flics, un jeune fan de procédure légale à l’esprit brillant, un ambitieux revenu de la guerre et, le plus attachant des trois, Buzz Meeks, truand, fourgue, arrangeur de coups tordus, un type qu’on devrait détester et qui, finalement… Ces trois-là sont mêlés à une intrigue mêlant crimes sexuels avec mutilations et chasse aux rouges dans le monde des studios, les deux sujets séparés se rejoignant élégamment.

C’est un vrai roman policier, avec chasse au coupable et révélation finale, un vrai portrait d’époque (les scènes d’interrogatoires de gauchistes par des flics sans scrupules sont tout à fait horribles…), un vrai roman de personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires (je pense à Felix Gordeau, Reynolds Loftis, la Reine Rouge Claire De Haven, le terrifiant Dudley Smith…). C’est foisonnant, fascinant, fiévreux, frénétique, emporté, sombre, terrifiant, et j’adore. La manière de mêler véritables affaires (le meurtre de Sleepy Lagoon) et personnages de fiction, les thèmes abordés (la loyauté, l’engagement, le jazz, l’homosexualité…), les portraits de personnages…

Je crois que ce qui me fait accrocher aux livres d’Ellroy, c’est son talent à construire des personnages principaux qui commettent parfois des horreurs mais qui ont pour la plupart une forme d’éthique, de sens du bien. Dans ce monde compliqué et torturé, les héros d’Ellroy, à leur façon, sont les bons. Dans celui-ci, j’ai adoré suivre notamment les évolutions du personnage de Buzz Meeks, que je détestais dans la première moitié du roman avant de me surprendre à l’apprécier.

Rainbows End – Vernor Vinge

La Californie, dans une trentaine d’années. Nos smartphones n’existent plus, remplacés par des vetinfs (vêtement informatisés ?), toute une nébuleuse de capteurs et de processeurs que nous portons sur nous, jusqu’à nos lentilles de contact, qui nous plongent dans un monde ultra connecté, en réalité augmentée, géré par le système d’exploitation Epiphany. Ces couches informationnelles ajoutées au monde que nous connaissons entraînent des évolutions sociales intéressantes : fluctuations ultra-rapides des idées, affiliances, cercles de croyance (personnes regroupées par une vision commune de l’univers, qu’elle soit religieuse ou basée sur des oeuvres de fiction)…

Robert Gu était universitaire et poète à la fin du XXème siècle, un homme brillant et méchant, dévoré par la maladie d’Alzheimer. Mais les miracles de la médecine, et les traitements personnalisés, l’ont sorti de sa dégénérescence et ont rajeuni son corps. Il reprend conscience du monde qui l’entoure dans ce nouveau monde où il n’est qu’un newbie maladroit qui se voit enseigner les bases de l’interaction par sa petite fille Miri, treize ans. Bien malgré lui, il se verra entrainé dans une intrigue bizarre, avec un diable tentateur (le Mystérieux Etranger) et des enjeux liés aux bibliothèques universitaires et aux labos de bio-ingénierie de la région qui le dépassent…

Rainbows end (la fin des arcs-en-ciel, et non le pied de l’arc-en-ciel, même si on peut supposer que le double-sens est voulu) est le nom d’une maison de retraite, rappelant au lecteur et aux personnages que malgré les miracles des technologies les hommes restent des êtres finis. Malgré son univers déroutant, très pré-singularité, le roman est tout à fait accessible et facile à lire, en plus d’être une des anticipations les plus profondes et crédibles de ce que pourrait être un monde où les flux d’informations sont mille fois ce qu’ils sont maintenant. Les idées fusent dans tous les sens, le roman explore la vie intime, la vie scolaire, les relations de pouvoir, le hacking, les virus, la sécurité, les jeux, comme une plongée dans ce futur hyper-californien, assez optimiste malgré le terrorisme et les fous qui pullulent.

Une intrigue d’espionnage assez intéressante sert de fil rouge à cette plongée, même si je la trouve un peu trop liée à la famille Gu et pas assez développée dans ses implications – j’aurais aimé en savoir plus sur ses tenants et aboutissants (et je ne demande même pas l’identité du lapin…).  Je suis également surpris par la totale absence dans le livre de toute dimension sexuelle. Les personnages s’intéressent à la science, à leurs études, à leurs problèmes familiaux, mais les corps – quand ils ne sont pas malades – paraissent tout à fait absents de leurs préoccupations. Est-ce un oubli volontaire de la part de l’auteur, ou bien un point aveugle ?

Si on pense qu’un des buts de la science-fiction est de provoquer des vertiges, Rainbows end est une grande réussite. Bourré d’idées, facile d’accès, avec des personnages plutôt bien écrits, ce roman de Vernor Vinge nous emmène loin.

C’est un peu une coïncidence qui m’a fait lire Rainbows end en même temps que Zendegi. Si leurs thèmes profonds diffèrent beaucoup (le Vinge comprend notamment toute une dimension méta-littéraire), les deux romans tentent d’offrir une prospective crédible à 20 ou 30 ans, accompagnée d’une description intéressante de certaines évolutions technologiques et de leurs conséquences sociales. Zendegi est un roman plus simple que celui de Vinge, plus direct et aux enjeux me paraissant plus crédible. Le Vinge a pour lui un foisonnement, une grande richesse de vocabulaire et de créations. Les deux livres ont en commun leur grande facilité d’accès, leur fausse simplicité, et le plaisir d’offrir une grande stimulation intellectuelle. La science-fiction est bien vivante !

La blbiothèque Geisel, un des lieux centraux du roman. Assisté de servomoteurs.

Zendegi – Greg Egan

J’avais beaucoup apprécié le recueil Axiomatique, des nouvelles vertigineuses et cérébrales, et la science-fiction de très grande qualité. Les romans de Egan avaient pour moi la réputation d’être touffus et incompréhensibles, j’ai quand même décidé d’essayer Zendegi. J’en trouvais le thème assez délicat: un roman de science-fiction traitant de la réalité et des personnalités virtuelles dans l’Iran de 2027, sachant que Egan est australien… J’avais un peu peur de l’exotisme documenté.

Et j’avais tort. Sans être un chef d’oeuvre, Zendegi est un très bon roman, très solide, passionnant de bout en bout. La vision de l’Iran, très intimiste (mais bien informée) garde un point de vue occidental crédible en tous temps. La description par Egan d’une sorte de « printemps persan » (par analogies aux printemps arabes) avec irruption de la technologie contre un pouvoir en partie dépassé est très bien vue (il a écrit le roman en 2008).

La narration est sobre, efficace, très humaine, bien plus chaleureuse que celle des nouvelles, bien plus facile d’accès (et moins touffue) que les créations de Ian Mc Donald (mais ce n’est pas le même type de roman). Les personnages sont très bien écrits, très justes et le sujet principal du roman est passionnant, mêlant un père, son petit garçon, un univers de contes de fée iraniens, le deuil d’une femme disparue et l’impact de technologies de copie de l’esprit humain par la machine.  Ce thème-là, eganien par excellence, est traité avec une finesse et une profondeur tout à fait crédibles. Le récit ouvre beaucoup de portes et laisse rêveur longtemps après qu’on l’a refermé.

Une science-fiction contemporaine de très haute qualité, qui offre de nombreuses pistes pour penser le monde.

Lu en numérique

J’aime lire – lectures pour enfants

Il n’aura pas échappé aux lecteurs attentifs de ce blog que son auteur a deux enfants, Rosa et Marguerite, petites filles de bientôt huit et bientôt sept ans respectivement. Lors des trajets en transports publics, la distraction principale pour elles est de se faire lire des livres, ce qui donne à l’auteur de ses lignes l’occasion de parcourir le continent immense de la littérature enfantine.

J’y consacrerai donc ce billet et peut-être un ou deux autres qui sait ?

La bibliothèque publique voisine nous a fourni un tombereau de petits fascicules rouges qui font le bonheur de nos jeunes lectrices: je veux parler du magazine j’aime lire, des éditions Bayard. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, ce magazine propose chaque mois un petit roman en cinq à sept courts chapitres, suivi de jeux et d’une ou deux petites BDs.

Les romans sont écrits par des auteurs spécialisés dans le genre, et sont toujours d’un niveau au moins moyen, très souvent bon et parfois excellent. On pourra féliciter les éditeurs pour leur exigence en matière de niveau de langue et de qualité d’écriture, ainsi que pour leur ouverture d’esprit quant aux thèmes abordés dans les récits.

Je vais ici mentionner trois « petits romans » qui m’ont particulièrement plu/intéressé.

Meutre dans l’aquarium (Olive Bellerose, J’aime lire n°422, mars 2012) : ce récit prend une trame assez classique des J’aime lire, l’enquête scolaire. Ce lundi matin, un poisson de l’aquarium de la classe est retrouvé mort… Et le mardi suivant, un second… Là, le lecteur adulte tique: c’est une histoire de serial killer ! Ce qui fait tout le charme de ce petit roman, c’est que le meilleur copain du narrateur enquêteur est doué d’un pouvoir fantastique, celui – quand il est stressé – d’entendre les pensées, mais sans savoir « qui » pense . Et le roman, réaliste en tous points par ailleurs, traite ce « détail » comme une évidence, une forme de réalisme magique qui n’est jamais interrogée, et fait tout le charme de cette petite enquête.

Aki a des soucis (Marie Vaudescal, J’aime lire n°381, octobre 2008) : Aki, une jeune japonaise, est obligée de vivre quelques mois à la campagne, parce que sa maman est enceinte et a besoin de beaucoup de repos. Sur une trame de base qui pourrait rappeler le voisin Totoro, on a là un récit curieux, vu du point de vue d’Aki qui est une petite personne tout à fait désagréable et odieuse,  rendue méchante envers son entourage par les sentiments qui la rongent. Ce roman ose raconter une forme de (petite) dépression enfantine, une vie vue entièrement en noir pour des raisons que le protagoniste ne parvient pas à s’expliquer, le tout étant traité avec humour et délicatesse, accompagné des belles couleurs automnales des illustrations. Un parti-pris audacieux et très réussi.

L’incroyable sauvetage (Roger Judenne, J’aime lire n°434, mars 2013) : ici, l’histoire scolaire relève de l’anecdote presque triviale. Une petite fille à la pause de midi veut montrer sa perruche à des camarades plus ou moins sympathiques. L’un d’eux fait peur à l’animal, qui va se percher sur une des machines du chantier voisin… et les gosses essaient tant bien que mal de la rattraper. Mais là où le récit devient très amusant, c’est dans sa façon: le point de vue change à chaque chapitre, ce qui donne une dimension très excitante au récit, le suspense narratif (le mystérieux garçon monté sur la grue va-t-il tomber ?) s’ajoutant au suspense littéraire (qui raconte le prochain chapitre ?)

J’avais de bons souvenirs d’enfants des J’aime lire. Je très suis heureusement surpris de la qualité constante de leurs publications. Reste à leur proposer une histoire discrètement lovecraftienne…

L’Arabe du futur – Riad Sattouf

Dans l’Arabe du futur, le dessinateur Riad Sattouf raconte sa toute petite enfance : fils d’une mère française et d’un père syrien, docteur en histoire, le petit Riad, petit enfant blond, grandit en Libye sous Kadhafi et en Syrie à Homs, dans des pays dont je ne savais rien.

Du même Sattouf, je connaissais en partie les BDs humoristiques la vie secrète des jeunes ou bien Pascal Brutal. Il a le trait et la plume acérés, acide. Des petits miquets qui visent juste.

Dans l’Arabe du futur le récit à hauteur d’enfant nous fait découvrir sans aucun recul la Libye égalitariste de Kadhafi où toutes les maisons sont gratuites (et dépourvues de verrou) et le ravitaillement aléatoire, les décisions politiques instables ou bien la Syrie d’Assad, avec ses véhicules défoncés et ses maisons jamais terminées.

Cette qualité de regard est la grande force du livre, car celui-ci est surtout le portrait tendre et cruel du père de l’enfant (la mère n’étant qu’une figure silencieuse à l’arrière-plan), Syrien éduqué, laïc, admirateur des dictateurs, dont la relation à l’islam, à la politique, aux juifs… est pour le moins ambigüe. Le personnage porte de nombreuses contradictions, souvent invisibles à ses propres yeux, ce qui le rend d’autant plus énervant et attachant.

Les autres personnages sont aussi saisis avec beaucoup de justesse, dans leurs lâchetés, leurs mensonges, leur tendresse. 

Cela donne des pages à la fois déprimantes, drôles et fascinantes. J’ignorais tout ce ce monde, de ces manières de penser. Riad Sattouf nous promène dans un univers mental et sensoriel loin du nôtre et décale les points de vue, c’est là tout le charme de cet album.