J’étais un rat ! — Philip Pullman

édition anglaise, couverture par Peter Bailey

La bibliothèque publique que nous fréquentons a eu la très bonne idée de dissimuler la couverture de certains livres pour surprendre les lecteurs. Nous avons donc pris celui-ci en aveugle (l’image de couverture étant fort laide, nous l’aurions peut-être reposé) et nous avons bien fait.

J’étais un rat raconte l’histoire d’un couple de vieux sans enfants, Bob et Jeanne, qui voient débarquer chez eux un drôle de petit garçon habillé en page, tout perdu et incapable de dire son nom. A vrai dire, il est incapable de fournir autre chose comme information sur lui-même que: « j’étais un rat ».

Nos braves vieux vont s’attacher à Roger (ils vont le nommer ainsi), malgré la manie de ce dernier de ronger tout ce qu’il trouve, de manger en plongeant la bouche directement dans l’assiette et de déchiqueter la literie.

J’étais un rat est un petit roman très attachant et très réussi, situé dans un monde délicatement évoqué, presque réaliste mais pas trop. Basé sur cette curieuse prémisse (un petit garçon qui « était un rat », au lecteur de comprendre ce que ça peut bien signifier), il raconte les pérégrinations de Roger à travers la société, entre fonctionnaires, policiers margoulins, savants et philosophes, avec qui le petit garçon plein de bonne volonté va connaître aventures, avanies et catastrophes.

Le récit est rythmé par les Unes du journal le Père Fouettard, un tabloid populaire et bien racoleur, dont les articles accentuent le côté satirique et caustique du roman. 

Rosa et Marguerite ont beaucoup aimé : le roman les a émues, les a fait réfléchir, et surtout, il les a fait rire.

édition Folio Junior

PS : autant la couverture de l’édition Folio Junior est laide, autant les illustrations intérieures de Peter Bailey sont charmantes, voire indispensables à l’histoire.

Des kilomètres de linceuls (Nestor Burma) — Léo Malet

Se référer à mon billet précédent sur les rats de Montsouris pour lire des considérations générales, toujours valables ici, sur les enquêtes de m’sieur Nestor.

Une belle femme éplorée, ancien amour de notre héros, juive déportée (et gravement blessée) pendant la guerre, vient demander de l’aide d’une voix rauque à Nestor Burma. Commence alors une longue enquête éprouvante et affreuse dans le IIème arrondissement, entre la famille de drapiers juifs farcis de haines recuites, des prostituées, de dangereux bandits en cavale et des maîtres chanteurs. L’intrigue est un vrai jus de chique, Nestor Burma est ballotté entre intuitions fulgurantes et gros coups sur le sommet du crâne et les cadavres s’accumulent. Il fait de son mieux, encaisse, essaie d’aider ceux qui en ont besoin et tombe trop souvent sur un corps refroidi, quand ce n’est pas ce dernier qui lui tombe littéralement dessus.

Le roman est rythmé, dense, amer comme un café très serré pris un petit matin blême à un comptoir de la rue Saint Denis. Une très grande réussite de la série et un petit chef d’oeuvre du roman noir à la française.

La nuit de Saint Germain des prés (Nestor Burma) — Léo Malet

Oui, je sais c’est la couverture d’une édition italienne.Et alors ?

Se référer à mon billet précédent sur les rats de Montsouris pour lire des considérations générales, toujours valables ici, sur les enquêtes de m’sieur Nestor.

Ce roman-ci, situé dans le VIème arrondissement, commence par un long tunnel de bavardages entre le détective, un de ses copains barman et un écrivain à la fois fat et spirituel dans un « snack » de Saint Germain des Prés. Heureusement, les choses s’accélèrent une fois découvert le cadavre d’un jazzman noir dans une chambre d’hôtel. Suit alors une enquête réussie, entre poètes ratés, bandits à la recherche de bijoux et pervers amateur des Chasses du Comte Zaroff. Nestor Burma pose un regard dédaigneux et moqueur sur la manière de s’amuser des jeunes de St Germain, il est trop vieux pour ça, sans doute et n’est pas tellement fan de jazz. L’intrigue tourne autour de la cour rassemblée autour du fameux écrivain, Germain Saint Germain, vendeur de best-seller carbonisé par son succès. Le portrait de ces prétentieux et de ces paumés est réussi, sans méta texte ni moquerie particulière envers les auteurs du 6ème. Une bonne enquête, un bon cru, avec son lot de marioles… et de cadavres.

Les rats de Montsouris (Nestor Burma) — Léo Malet

Je me suis lancé dans un cycle de relectures des histoires Nestor Burma. M’sieur Nestor, avec sa pipe à tête de taureau, ses vannes d’ancien anar revenu de tout et sa culture à géométrie variable a toujours été un de mes héros préférés, parce qu’il est à la fois cynique et romantique, sensible et dur à cuire, qu’il se prend des coups sur la tête et des mauvaises nouvelles mais qu’il continue à aller de l’avant.

Je relis ces romans tous les dix ans environ, il faut croire que le moment était revenu.

Relire, c’est redécouvrir. Le charme des histoires de Nestor Burma repose sur deux choses importantes: la France et surtout la ville de Paris des années 40 à 60, évoquées par quelqu’un qui y était et qui l’aimait. Et le style. Léo Malet, le chroniqueur du détective, écrit bien, mariant avec élégance imparfaites du subjonctif, jeux de mots tordus et morceaux d’argot. Les romans sont parfois écrits un peu vite, mais ont souvent des dialogues bien balancés et des morceaux de bravoure, scènes d’ambiance ou moments oniriques (où l’on se rappelle les vieilles accointances de Léo Malet avec les surréalistes)

En relisant, je me rends aussi compte de la vision sociale véhiculée par ces récits. Nestor Burma voit de tout: des paumés, des étudiants, des bourgeois, des bandits et des flics (et des cadavres, sa spécialité), la coupe sociale est transverse. M’sieur Nestor est aussi un gros macho, plus très objectif quand une jolie minette bien balancée se présente à son burlingue, même s’il est toujours courtois et correct avec les dames, qui sont fréquemment ses clientes, et qui le paient plus rarement.

Par ailleurs, dans mes lectures précédentes je n’avais jamais été attentif à la présence des Arabes ou des Juifs. Mais la guerre d’Algérie est bien présente, en sourdine dans les récits des années 50/60… Sur la fin de sa vie, l’auteur semble avoir viré vieux réac xénophobe. Burma l’est peut-être devenu en vieillissant, quand il a vu le monde qu’il avait connu lui échapper. Dans les années 50 des récits, les Arabes semblent surtout vus comme des étrangers, ni aimables, ni détestables, plus souvent accusés que coupables.

Voilà pour la partie générale. Je ne m’étendrai pas trop sur le roman les Rats de Montsouris, enquête dans le 14ème arrondissement, lu pour voir si nous retrouvions nos repères dans cet endroit où nous avons vécu. Le 14ème d’alors est bien plus popu et cradingue que maintenant, s’étalant entre les bourgeois de Montsouris et les rades pourris derrière Montparnasse. Le roman est une enquête autour du meurtre d’un truand et d’une série de cambriolages, et comprend quelques jolies scènes. Le premier chapitre, pur scène de film noir avec types crasseux jouant au billard sous une ampoule miteuse, est un très beau morceau. Suivi d’une errance cauchemardesque dans la nuit d’août étouffante. Les clins d’oeil surréalistes et le personnage de l’ancien avocat général marié à la fille trop jeune d’un homme qu’il a expédié à la guillotine sont aussi très réussis. Bref, une bonne enquête et un bon cru dans la série des Nouveaux mystères de Paris.

Et on appréciera toujours chez Leo Malet le soin mis à boucler de bonnes intrigues, solides et carrées, que l’amateur de mystères policiers aura plaisir à découvrir.

La lune est blanche – Emmanuel et François Lepage

La lune est blanche est un gros album mêlant bande dessinée et photo, documentaire et autobiographique relatant le reportage des frères Lepage, l’un dessinateur, l’autre photographe, entre la Terre Adélie et la base de Concordia, située au dôme C, en Antarctique. 

La progression dramatique de l’album (puisqu’il y en a une) est construite sur la manière dont les deux frères vivent ensemble leur rêve de voyage, dont ils font face aux reports, retards, délais, à la manière dont le court été austral bouscule tout. Même s’il est plus facile de rejoindre le continent blanc maintenant qu’au début du XXème siècle, le traversée n’est quand même pas une mince affaire et les renoncements sont nombreux. L’aspect chronique personnelle et intime des frustrations ne me convainc pas beaucoup (comme il ne me convainc pas en général dans ce genre de livre mêlant reportage et chronique, comme le Photographe de Guibert ou les albums de Guy Delisle, par exemple).

Ceci dit, le livre est magnifique.

Mêlant peintures et photos, remarquablement entrelacées, éléments historiques et récit contemporain, interviews, peintures de trognes et considérations techniques sur les véhicules du raid ou la station Concordia, il s’agit là d’un magnifique reportage sur ce que c’est que l’Antarctique maintenant, avec les rêves qui y sont associés (Shackleton, Charcot, Paul Emile Victor…). Le dessin et la peinture permettent de lier ces dimensions

, imaginaires et réelles, comme elles se lient en chacun de nous. On part en voyage avec les deux frères, on capte du coin de l’œil les nuances de la glace, on s’endort, épuisé, au volant des tracteurs avançant sur la neige molle de l’inlandsis et on embrasse des inconnus en arrivant là-bas, tout en bas du monde, à Concordia.

L’île au trésor – Stevenson

La carte de l’île au trésor,

dessinée par R.L. Stevenson .

Une auberge en Angleterre au bord d’une crique isolée. La lande, le vent, les embruns. Un vieux flibustier débarque, qui règle ses consommations en pièces d’or venues de loin. Bientôt il s’installe à demeure, ne paie plus et terrifie tous et toutes. Le jeune Jim Hawkins, fils de l’infortuné aubergiste,  se demande ce que le terrible vieux marin transporte dans son coffre toujours fermé…

Il ne sait pas encore (mais le lecteur et les lectrices, eux, le savent), que tout cela le conduira au delà des mers, à bord l’Hispaniola, jusqu’à une île déserte. Alors on verra bien si les armateurs ont bien fait d’embarquer, comme cuisinier pour le navire, le fameux marin à une jambe, Long John Silver, dit Barbecue…

Je viens de finir de lire ce livre à Rosa et à Marguerite. Elles ont été terrifiées, elles ont vu voler les coutelas, tirer les mousquets. Elles ont été passionnées, ont soupesé chaque choix de Jim, et les actions des protagonistes, le capitaine Smolett, le docteur Livesey, Silver lui-même, réfléchissant à ce qu’elles auraient fait, à leur place. Elles ont vu l’île, ses marais, ses brumes, ses collines, son fortin. Elles ont été perdues en mer et sur la terre. Et sursauté quand dans le fortin endormi, le perroquet se met à hurler « Pièces de huit ! Pièces de huit ! »

C’est au moins la quatrième fois que je le lis, et c’est encore mieux à chaque fois. Une fabuleuse histoire de pirates, un fabuleux livre pour les enfants, un art de la narration incroyable. L’aventure, les amis, l’aventure !

Pièces de huit !

L’Hispaniola, par Geoff Hunt

Complications – Nina Allan

L’Angleterre, de nos jours, entre Londres et les stations balnéaires de la côte sud, Hastings, Brighton…
Dans la première nouvelle de ce recueil, un écrivain imagine un personnage nommé Martin Newland. Dans la seconde, Martin vit une relation étrange avec sa soeur Dora, disparue. Dans la troisième, le personnage disparu est le frère du narrateur, qui le hante comme un fantôme, et les récits s’enchaînent et se déploient, situés dans des univers, des espaces à quelques pas l’un de l’autre, comme des scintillements à la surface d’un liquide. Et dans chaque histoire (ou presque) le narrateur se voir remettre une machine trans-temporelle: une montre, le plus souvent.
Complications est un recueil composé de six nouvelles, qui toutes peuvent être lues indépendamment mais qui forment un tout par les images qui les unissent : une certaine atmosphère, des personnages disparus, la présence d’un certain homme sur la plage qui semble ne jamais vieillir… Il est question de voyage dans le temps – peut-être, mais surtout de mémoire, de souvenirs qui hantent et infusent l’existence. Une belle et subtile orfèvrerie littéraire.

L.A. confidential – James Ellroy

Je continue donc ma plongée dans les années 40/50 brûlées par la drogue, le crime et la corruption de James Ellroy. Dans ce roman, trois flics (comme dans le Grand nulle part) : Bud White, la brute obsédée par la protection des femmes battues, Edmund Exley, le brillant inspecteur qui veut tant plaire à son père, héros de guerre usurpé et fabuleux enquêteur, et Jack Vincennes, le grand V, le flic des stars, le roi de la chasse aux camés, acoquiné avec un journaliste à scandales…

Ces trois là sont jetés au milieu d’affaire (imaginaires) défrayant la chronique : le massacre du Hibou de nuit, un trafic d’héroïne, un autre de photos pornographiques, le tout impliquant des stars, des industriels, des anciens enfants-vedettes, des prostituées au visage modifié pour devenir des sosies de stars… Comme toujours chez Ellroy, nos personnages vont être chauffés à blanc par l’intrigue, se prendre des coups et encore des coups, voir brûler tout ce en quoi ils ont cru, se perdre dans leurs obsessions. Les scènes d’anthologie sont nombreuses, le récit est tortueux, l’intrigue terrible et les personnages particulièrement réussis, depuis les personnages réels, comme Mickey Cohen et Johnny Stompanato, en passant par Raymond Dieterling (clone Ellroyien de Walt Disney), jusqu’aux personnages de fictions, dominés par la figure terrible de Dudley Smith, puissance mauvaise qui traverse le Grand nulle part comme ce dernier roman.

Ce roman a toutefois selon moi quelques limites, liées à sa volonté de dépasser la chronique policière pour devenir un véritable roman policier : l’intrigue est d’une complexité énorme et m’a souvent perdu, d’autant que Ellroy se sent obligé de la résoudre. Ensuite, elle met en scène un tueur fou, comme dans le précédent roman du L.A. Quartet, et tout cet aspect de l’histoire (une bonne dose de folie et de gore) me paraît excessif. Le roman reste une lecture puissante et intense, mais j’en ai trouvé la construction un peu moins tenue que celle du Grand nulle part.

Un élément que je continue à trouver passionnant dans les romans d’Ellroy est que ses héros, tous foireux à un niveau où à un autre, restent des hommes tentant de faire le bien. Ils sont motivés par la fidélité (White), la justice (Exley et White), l’amour (Vincennes), et ils se retrouvent confronté à des destructions terrifiantes, qu’ils ont parfois

causées eux-mêmes.

Un mot sur l’adaptation en film par Curtis Hanson, que j’ai revue il y a peu. Le travail de transformation du scénario effectué pour le film a été absolument remarquable. Tout en gardant nombre de scènes fortes et de dialogues affûtés, les scénaristes ont remarquablement réécrit et simplifié l’intrigue, replaçant tous les bons éléments du roman dans leur scénario. Alors, certes, les héros sont un peu lissés et Dudley Smith n’est plus Dudley Smith, mais le film reste une remarquable adaptation, très fidèle dans l’esprit.

En tous cas, c’est certain, je lirai White jazz.

La théorie de la tartine

J’ai lu ce roman par curiosité, convaincu par ce long billet de Catherine Dufour. Pour un résumé extensif de l’intrigue, ses situations et ses personnages vous pouvez vous y reporter. Tout ce que dit le billet référencé est juste, la pavane pour une idée d’Internet défunte, les formules qui font mouche, le sens de l’air du temps, la façon de capter des personnages à la fois branques et vrais. C’est la forme parisienne-XXIème siècle du roman réaliste, ça tape là où il faut, comme la déclinaison littéraire d’un blog (plus que d’une chronique de magazine, so old school…), l’intrigue rigolote a du rythme et enchaîne les catastrophes. Ca ferait un bon film un peu déjanté, façon film français où des trentenaires commentent leur vie avec un cynisme amusé et parlent de sexe non pas dans la cuisine mais sur un channel irc.

Au fond, tout cela est très parisien, et ne m’intéresse pas beaucoup.

Le Grand Nulle Part – James Ellroy

Mon troisième Ellroy (après celui-ci, et celui-ci). J’ai envie de dire, c’est pareil : crimes sordides comme dans le Dahlia noir, intrigues à tiroirs tordues comme dans American Tabloid, des hommes virils, paumés, jetés dans des affaires qui les dépassent plus ou moins et sur lesquels ils surfent comme ils peuvent.

Alors oui, c’est pareil, mais c’est très bon. L’intrigue ici mêle trois flics, un jeune fan de procédure légale à l’esprit brillant, un ambitieux revenu de la guerre et, le plus attachant des trois, Buzz Meeks, truand, fourgue, arrangeur de coups tordus, un type qu’on devrait détester et qui, finalement… Ces trois-là sont mêlés à une intrigue mêlant crimes sexuels avec mutilations et chasse aux rouges dans le monde des studios, les deux sujets séparés se rejoignant élégamment.

C’est un vrai roman policier, avec chasse au coupable et révélation finale, un vrai portrait d’époque (les scènes d’interrogatoires de gauchistes par des flics sans scrupules sont tout à fait horribles…), un vrai roman de personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires (je pense à Felix Gordeau, Reynolds Loftis, la Reine Rouge Claire De Haven, le terrifiant Dudley Smith…). C’est foisonnant, fascinant, fiévreux, frénétique, emporté, sombre, terrifiant, et j’adore. La manière de mêler véritables affaires (le meurtre de Sleepy Lagoon) et personnages de fiction, les thèmes abordés (la loyauté, l’engagement, le jazz, l’homosexualité…), les portraits de personnages…

Je crois que ce qui me fait accrocher aux livres d’Ellroy, c’est son talent à construire des personnages principaux qui commettent parfois des horreurs mais qui ont pour la plupart une forme d’éthique, de sens du bien. Dans ce monde compliqué et torturé, les héros d’Ellroy, à leur façon, sont les bons. Dans celui-ci, j’ai adoré suivre notamment les évolutions du personnage de Buzz Meeks, que je détestais dans la première moitié du roman avant de me surprendre à l’apprécier.