De cape et de crocs T11 et T12 — Ayroles et Masbou

Ça y est, c’est fini, définitivement fini. Le tome 12, si ce n’est toi, clôt la préquelle racontant comment le lapin Eusèbe s’est retrouve sur cette galère.  

On se reportera à ce billet pour une présentation générale de la série. 

On découvre donc dans ce diptyque les aventures du lapin Eusèbe, évoquées par allusion tout au long de la série : son entrée dans les gardes du Cardinal (si, si !), son jumeau maléfique, ses différents embastillements… 

Alors que le récit de la série principale est une fantaisie regardant beaucoup le théâtre baroque et les œuvres de Cyrano de Bergerac, le cycle d’Eusèbe (comme le nomment les docteurs de la Sorbonne) lorgne vers le Candide de Voltaire meets les Trois Mousquetaires. L’intrigue est complexe, politique, touffue, mêlant cardinal mourant, tentatives de coup d’État, tueur à gages triste et cours des miracles. C’est très dense et c’est génial. Grâce aux gags (j’ai hurlé de rire à la référence croisée Bossuet-Chantal Goya), à la subtilité narrative avec laquelle ce sous-cycle répond au cycle principal (la présence-absence de Lope et Armand, par exemple), à la morale profonde de l’histoire, qui voit le bien et la bonté triompher, malgré la cruauté du monde. 

De cape et de crocs est une grande œuvre de littérature française et un immense bonheur de lecteur. 

Ses derniers mots m’ont fait pleurer. 

« Peut être arrivons-nous enfin à bon port ? »

L’inclinaison – Christopher Priest

Sandro Suskind est compositeur. Il a grandi dans une ville bombardée par l’ennemi et grandi dans un pays pressuré par une dictature militaire. Sur l’horizon, visible de ses fenêtres, des îles qui, selon la dictature, n’existent pas: les îles de l’Archipel du Rêve, sur lesquelles il finira par faire une étrange tournée, au détriment de…

L’inclinaison (The gradual, en V.O.) est le troisième livre d’affilée que Christopher Priest consacre à l’Archipel. Il forme un élément d’une collection interne à l’œuvre de l’auteur, après le recueil de nouvelles éponyme et de l’excellente Fontaine Pétrifiante. Loin de l’expérimentation formelle des Insulaires (le récit en est simple et direct, à sa façon toute priestienne) et de l’angoisse étouffante de l’Adjacent, l’inclinaison développe cette émotion particulière de l’errance sur les navires et des découvertes de l’Archipel, qui faisait le charme tout étrange de la Fontaine pétrifiante. A travers les allers et retours du temps, la dérive douce du personnage principal a quelque chose de langoureux, comme une drogue un peu amère mais dont on ne saurait se passer. Les angoisses physiques et sexuelles des autres livres de Priest sont moins présentes, l’auteur nous fait partager une dérive agréable, placée sous le signe du temps et de la création.

L’inclinaison est un livre d’évasion, évasion de l’auteur, évasion du lecteur. Je n’ai pas encore trouvé le chemin pour accéder aux îles sans nombre de l’Archipel du Rêve, espace réaliste où se mêlent le subjectif et l’objectif, le temps personnel et le temps perdu. Je ne sais pas où on achète des billets pour la traversée, mais je ne désespère pas de trouver.

La petite maison dans la prairie T3 – Laura Ingalls Wilder

Je ne m’étendrai pas sur ce tome 3 de la petite maison dans la prairie, les souvenirs romancés de Laura Ingalls Wilder, car les qualités de ce volume sont les mêmes que celles des deux précédents : très bonne narration, sentiments finement décrits, impressions puissantes de la nature… On pourra se référer à mes deux billets précédents. Ici et .

Dans cet épisode-ci, situé six ans après le précédent (quelques évènements tragiques se sont produits pendant l’ellipse), on retrouve les Ingalls, toujours solidaires, endettés et fauchés, qui abandonnent leur maison du Minnesota pour s’installer le long du chantier de la voie ferrée, dans l’espoir de s’installer sur des terres nouvelles ouvertes par le gouvernement aux colons. L’ambiance est carrément western, avec ville champignon, types douteux, voleurs de chevaux, copine délurée pour Laura et une ambiance du tonnerre. Je retiens des scènes marquantes : celle du jour de la paye, effrayante, celle de la ruée vers l’ouest, celle des filles sur les poneys noirs, et la très belle scène de l’adieu des loups au Lac d’Argent. Laura est une jeune fille farouche, très attachante, qui ne veut pas grandir trop vite. Les parents font des choix, bons ou mauvais, sont toujours aussi solidaires. On croise l’alcool, les hommes qui parlent mal, les bandits… Mais on fête aussi, comme dans chaque volume, un merveilleux Noël en famille.

[Laura] aimait sentir la grande prairie sauvage tout autour de la petite cabane. Son cœur battait fort et vite ; Laura pouvait encore entendre le grondement féroce de la foule et la voix glacée de Papa disant : « ne vous approchez pas trop près! ». Et elle se souvint des hommes et des chevaux en sueur avançant obstinément à travers un nuage de poussière pour construire la voie ferrée dans une sorte de symphonie. Laura ne voulait plus retourner sur le bords du ruisseau Plum.

Marguerite dit : « c’est vraiment dommage ce qui arrive à Jack ».

Il faudrait pour grandir oublier la frontière – Sébastien Juillard

Il faudrait pour grandir… est une novella de science-fiction publiée par les éditions Scylla. Novella veut dire un court roman, 111 111 signes exactement, une bonne lecture pour un court voyage en train, d’autant que dans ce cas vous aurez le voyage à l’intérieur du voyage. Le récit met en scène une poignée de personnages, Keren, soldat de l’armée israélienne, Jawad, ingénieur palestinien, Bassem, terroriste, et quelques autres, dans la bande de Gaza dans une trentaine d’années. 

Par le choix de son sujet, la densité du récit et de la caractérisation, Il faudrait pour grandir… est un petit bouquin très dense qui contient autant d’idées que certains gros romans. L’auteur a un vrai talent pour faire passer en quelques lignes des idées de SF étranges (comme la psycho-chirurgie) et des situations géopolitiques compliquées. C’est jouissif pour l’amateur de boissons fortes, ça pourra peut-être égarer ceux qui préfèrent plus d’explications. On est dans une SF à la Lucius Shepard (moins incarnée, peut-être), mêlant actualité géopolitique et sense of wonder.

Une semaine après la lecture, je retiens de belles atmosphères de peur et d’attente, et Keren, beau personnage de femme, autour de laquelle gravite ce drôle de petit récit. Et, plus littérairement, une certaine idée de la manière dont nos positions politiques sont construites à partir de récits de fiction auxquels nous avons envie de croire, très belle idée.

In fine, rappelons que comme tous les livres publiés par Scylla et Dystopia, ce petit bouquin est très beau – magnifique couverture, fabrication impeccable, un bonheur de bibliophile – et même pas cher (cliquez sur le lien, en haut de l’article). Et les amateurs de Yirminadingrad verront quelques ponts vers leur cité balnéaire préférée.

Sarah & Pandemonium – Bec & Raffaele

Sur conseil ardent d’un blogueur dont le nom seul ferait de lui un bon méchant dans un film de nazisploitation, j’ai lu quelques albums de Christophe Bec.

Les trois tomes de de la série Sarah

Ville isolée des USA au passé pesant, belle fille traumatisée par un tueur en série pédophile, élément fantastique et bruits bizarres dans la forêt. On est dans une série B d’angoisse, on sursaute dans le noir dans les maisons vides,  et les campeurs qui s’aventurent tous seuls dans la forêt finissent tous mal en dispersant leur tripaille. Le dessin est très réussi et plonge dans l’ambiance. Pour le reste, on est dans un monde de clichés allant volontiers dans le glauque. 

Les deux premiers tomes de Pandémonium

Un grand hôpital isolé aux US dans les années 50. Enfants et adultes atteints de la tuberculose. Un lourd passé, des squelettes enfouis, une petite fille qui voit des fantômes, et on sursaute en tournant les pages. Je pourrais faire les mêmes remarques que le précédent : c’est très réussi pour ce que c’est, une série B d’horreur angoissante, mais je crois que tout ça n’est pas ma came. 

Nos folies douces — fréville

Ce recueil de nouvelles de fréville nous emmène, dans chacun de ses six textes, sur des terrains bizarres et glissants, traités avec un humour pince- sans-rire.

Dans l’étrangleur amoureux, on écoutera la confession d’une femme dont l’amant bizarre m’a fait penser à l’amusante comédie So I married an Axe Murderer. Dans le paradis de Valentin, un petit garçon en route pour les vacances se demande si la voiture de ses parents est bien arrivée à l’endroit espéré. On visitera aussi un étrange monde de poupées, on fera un voyage spatial à bord d’un vaisseau un peu défectueux, on visitera un Far-West de banlieue…

Ces récits sont tous à la fois amusants et un peu dérangeants, jouant sur nos politesses, nos gênes sociales et nos secrets cachés. Chacun construit un univers à sa façon, décalé et glissant. Le ton et le style sont très agréables, la narration parfois un peu trop distendue. Il est toutefois réjouissant de lire que s’écrivent encore de nos jours de ces histoires bizarres et un peu cruelles, très françaises, dans la lignée des délicieuses frayeurs de Maurice Pons, ou des nouvelles fantastiques de Marcel Aymé.

Charlie et le Grand Ascenseur de verre – Roald Dahl

On l’aura compris : toute la famille chez nous adore les romans de Roald Dahl.

L’ascenseur de verre est la suite de Charlie et la chocolaterie. Et pour une suite, c’est une suite : tout se passe dans une seule journée, juste après que Charlie a récupéré les clefs de la merveilleuse chocolaterie. Il embarque donc sa famille (deux parents, trois grabataires et grand papa Joe) en compagnie de Mr Willy Wonka, tout le monde saute dans le Grand Ascenseur pour rejoindre la chocolaterie et… rien ne se passe comme prévu.

OK, je l’admets, ce roman n’est pas le meilleur de Roald Dahl. L’histoire paraît avoir été écrite de manière complètement frénétique, à la va-comme-je-te-pousse. On y verra des extraterrestres, du Wonki-Forta et du Forti-Wonka, un président des Etats-Unis et son entourage complètement idiot, on montera très haut et on descendra très bas. Roald Dahl est en roue libre, ça part n’importe où n’importe comment et c’est très très très drôle. Et rien que pour ça, pour ses dialogues délirants et ses personnages idiots, le livre vaut le coup d’être lu. On a bien ri.

Lord Peter et l’inconnu – Dorothy Sayers

Au matin, juste avant de prendre son bain, M. Thipps, respectable architecte vivant près de Battersea Park, trouve dans sa baignoire le cadavre d’un homme, vêtu uniquement d’un lorgnon.

Suite à notre lecture du mort du dix-huit juin, nous nous sommes lancés avec délice dans un nouveau Lord Peter. Or donc, l’élégant aristocrate accompagné de son fidèle Bunter, assistant l’inspecteur Parker de Scotland Yard, va éclaircir une histoire à la fois compliquée et amusante. Plus axé polar à énigme et moins roman de moeurs que le précédent que nous avions lu, Lord Peter et l’inconnu est un divertissement brillant qui ménage d’étonnants moment de méta-littérature où l’auteure s’adresse à nous à travers son personnage, des moments émouvants et une très belle scène de suspense. Même si ce livre a été sans doute conçu comme un pur divertissement, il offre beaucoup plus. Nous le recommandons chaudement.

Les cinq conteurs de Bagdad – Vehlmann et Duchazeau

Dans la cité magnifique des conteurs, le Calife organise un concours qui rendra riche et célèbre celui qui racontera la meilleure histoire. Cinq conteurs (parmi les 1000 candidats) s’associent pour parcourir le monde à la recherche de cette dernière, et c’est leur histoire que nous allons lire. Les cinq conteurs est une histoire sur les histoires, un vertige narratif truffé de mises en abyme, un jeu parfois drôle, parfois tragique, où des questions sont données à certaines questions pour mieux masquer certains mystères.

Le dessin est superbe, les personnages très réussis et l’histoire très habile. Tout en étant impressionné par le tour de force, j’ai gardé une relation très intellectuelle avec ce livre : je suis resté admiratif, mais pas ému.

Mascarade – Florence Magnin

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai une relation particulière avec Florence Magnin. J’ai découvert son travail à travers les couvertures de la série Ambre de Roger Zelazny. Et pour moi, l’imaginaire d’Ambre a toujours été associé à son univers graphique, au point que les illustrations américaines autour de la série m’ont toujours beaucoup choqué. Puis j’ai aimé des illustrations pour Rêve de Dragon chez Multisim, lu ses BDs avec Rodolphe, que j’aime beaucoup, tout particulièrement Mary la noire. Son tarot d’ambre est, des quelques tarots que je possède, mon préféré. Et, ce n’est pas la moindre des choses, quand mon premier roman est paru, Stéphane Marsan m’a proposé spontanément de Florence Magnin en fasse la couverture. Sachant que plusieurs éléments de ce roman puisaient leur inspiration dans son travail, j’avais été enchanté.

Venons-en à Mascarade. Première chose, je l’ai trouvé dans les rayons jeunesse de la bibliothèque publique et selon moi il n’avait rien à faire là. Malgré la douceur du dessin, les tons doux typiques de l’oeuvre de la dessinatrice, le fait que l’histoire mette en scène des enfants et des contes. Le récit fait peur et s’adresse je pense plus aux adultes qui ont été des enfants qu’à ces derniers directement.

Il y est question d’une jeune fille de onze ans, en vacances avec sa mère dans une maison de location. De sa découverte d’une légende locale sur le pouvoir des masques qu’on portrait traditionnellement lors des fêtes. De ses plongées dans le monde des rêves et des contes, déployant toute leur cruauté. L’histoire brasse large : contes de fée, fin de l’enfance, présence des monstres dans nos rêves, dans nos vies. On lorgne parfois vers Lovecraft, tendance contrées du rêve, parfois vers le Tournier du roi des aulnes. On est surtout, tout le temps, dans l’univers de Florence Magnin. Mascarade réussit le tour de force de rassembler dans un même récit et d’une manière cohérente et personnelle tout ce qui fait l’univers de l’artiste. Dieux étranges dans les bois, châteaux enchantés, pantins et poupées, reflets de lune, paysages enneigés, fantômes doux, pirates stylés, robes étranges, labyrinthes… Tout y est, en toute cohérence, comme si l’oeuvre de plusieurs décennies se révélait. J’ai été ébloui.

Merci à Benoît Felten de m’avoir donné envie de découvrir ce livre.