Charlie et le Grand Ascenseur de verre – Roald Dahl

On l’aura compris : toute la famille chez nous adore les romans de Roald Dahl.

L’ascenseur de verre est la suite de Charlie et la chocolaterie. Et pour une suite, c’est une suite : tout se passe dans une seule journée, juste après que Charlie a récupéré les clefs de la merveilleuse chocolaterie. Il embarque donc sa famille (deux parents, trois grabataires et grand papa Joe) en compagnie de Mr Willy Wonka, tout le monde saute dans le Grand Ascenseur pour rejoindre la chocolaterie et… rien ne se passe comme prévu.

OK, je l’admets, ce roman n’est pas le meilleur de Roald Dahl. L’histoire paraît avoir été écrite de manière complètement frénétique, à la va-comme-je-te-pousse. On y verra des extraterrestres, du Wonki-Forta et du Forti-Wonka, un président des Etats-Unis et son entourage complètement idiot, on montera très haut et on descendra très bas. Roald Dahl est en roue libre, ça part n’importe où n’importe comment et c’est très très très drôle. Et rien que pour ça, pour ses dialogues délirants et ses personnages idiots, le livre vaut le coup d’être lu. On a bien ri.

Lord Peter et l’inconnu – Dorothy Sayers

Au matin, juste avant de prendre son bain, M. Thipps, respectable architecte vivant près de Battersea Park, trouve dans sa baignoire le cadavre d’un homme, vêtu uniquement d’un lorgnon.

Suite à notre lecture du mort du dix-huit juin, nous nous sommes lancés avec délice dans un nouveau Lord Peter. Or donc, l’élégant aristocrate accompagné de son fidèle Bunter, assistant l’inspecteur Parker de Scotland Yard, va éclaircir une histoire à la fois compliquée et amusante. Plus axé polar à énigme et moins roman de moeurs que le précédent que nous avions lu, Lord Peter et l’inconnu est un divertissement brillant qui ménage d’étonnants moment de méta-littérature où l’auteure s’adresse à nous à travers son personnage, des moments émouvants et une très belle scène de suspense. Même si ce livre a été sans doute conçu comme un pur divertissement, il offre beaucoup plus. Nous le recommandons chaudement.

Les cinq conteurs de Bagdad – Vehlmann et Duchazeau

Dans la cité magnifique des conteurs, le Calife organise un concours qui rendra riche et célèbre celui qui racontera la meilleure histoire. Cinq conteurs (parmi les 1000 candidats) s’associent pour parcourir le monde à la recherche de cette dernière, et c’est leur histoire que nous allons lire. Les cinq conteurs est une histoire sur les histoires, un vertige narratif truffé de mises en abyme, un jeu parfois drôle, parfois tragique, où des questions sont données à certaines questions pour mieux masquer certains mystères.

Le dessin est superbe, les personnages très réussis et l’histoire très habile. Tout en étant impressionné par le tour de force, j’ai gardé une relation très intellectuelle avec ce livre : je suis resté admiratif, mais pas ému.

Mascarade – Florence Magnin

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai une relation particulière avec Florence Magnin. J’ai découvert son travail à travers les couvertures de la série Ambre de Roger Zelazny. Et pour moi, l’imaginaire d’Ambre a toujours été associé à son univers graphique, au point que les illustrations américaines autour de la série m’ont toujours beaucoup choqué. Puis j’ai aimé des illustrations pour Rêve de Dragon chez Multisim, lu ses BDs avec Rodolphe, que j’aime beaucoup, tout particulièrement Mary la noire. Son tarot d’ambre est, des quelques tarots que je possède, mon préféré. Et, ce n’est pas la moindre des choses, quand mon premier roman est paru, Stéphane Marsan m’a proposé spontanément de Florence Magnin en fasse la couverture. Sachant que plusieurs éléments de ce roman puisaient leur inspiration dans son travail, j’avais été enchanté.

Venons-en à Mascarade. Première chose, je l’ai trouvé dans les rayons jeunesse de la bibliothèque publique et selon moi il n’avait rien à faire là. Malgré la douceur du dessin, les tons doux typiques de l’oeuvre de la dessinatrice, le fait que l’histoire mette en scène des enfants et des contes. Le récit fait peur et s’adresse je pense plus aux adultes qui ont été des enfants qu’à ces derniers directement.

Il y est question d’une jeune fille de onze ans, en vacances avec sa mère dans une maison de location. De sa découverte d’une légende locale sur le pouvoir des masques qu’on portrait traditionnellement lors des fêtes. De ses plongées dans le monde des rêves et des contes, déployant toute leur cruauté. L’histoire brasse large : contes de fée, fin de l’enfance, présence des monstres dans nos rêves, dans nos vies. On lorgne parfois vers Lovecraft, tendance contrées du rêve, parfois vers le Tournier du roi des aulnes. On est surtout, tout le temps, dans l’univers de Florence Magnin. Mascarade réussit le tour de force de rassembler dans un même récit et d’une manière cohérente et personnelle tout ce qui fait l’univers de l’artiste. Dieux étranges dans les bois, châteaux enchantés, pantins et poupées, reflets de lune, paysages enneigés, fantômes doux, pirates stylés, robes étranges, labyrinthes… Tout y est, en toute cohérence, comme si l’oeuvre de plusieurs décennies se révélait. J’ai été ébloui.

Merci à Benoît Felten de m’avoir donné envie de découvrir ce livre.

Fantômette a la main verte – Georges Chaulet

Oui, ça tourne un peu à l’obsession. Mais ce Fantômette-ci, assez raté, est aussi très intéressant. On y voit Fantômette, avec téléphone portable, Ficelle qui blogue et un discours sur les OGM. Ca vaut le coup d’insister un peu, non ?

Le professeur Potasse (le savant fou de service des histoires de F.) a inventé un engrais qui permet de fabriquer de gros légumes – et aussi un chien de garde robot, au passage. Le Masque d’argent veut détruire tout ça par jalousie et méchanceté et Fantômette essaie de l’en empêcher.

Une pure intrigue vélo des moins bons Fantômette : l’histoire part dans tous les sens, n’a aucune cohérence, lance des promesses ici ou là qu’elle ne tient jamais. Georges Chaulet, après avoir pondu une cinquantaine de romans entre 1962 et 1986, est revenu pour un dernier round sur son personnage fétiche avec trois récits écrits entre 2006 et 2009. La main verte est le deuxième de cette nouvelle série. D’où les portables, ordinateurs, etc. On voit tout de même de manière frappante que m’sieur Chaulet n’était plus tout à fait à la page : autant les anciens récits dynamitent gentiment la France pompidolienne, autant l’univers de ce retour ne tient pas du tout la route. On y injecte des gadgets modernes (portables, blog) mais on tourne surtout sur un univers auto-référentiel mettant en scène les mêmes personnages que d’habitude, sans aucun souci de cohérence psychologique. Et même l’usage de la modernité est foireux. Fantômette « tape le numéro » d’Oeil de Lynx sur son portable (ah bon, il n’est pas dans son répertoire ?), l’équipe de tournage télé n’a rien de crédible, la compréhension d’Internet très floue, etc. Dommage, parce que les enfants de nos jours, eux, comprennent. Dommage aussi parce que les rares éléments nouveaux lancés par l’auteur sont prometteurs : Oeil de Lynx en journaliste TV, Ficelle dont la fantaisie débile sonne un peu plus vrai dans un monde moderne, la justification sous-jacente des OGM (si, si) et bien sûr la romance amorcée entre F. et… (vous n’aurez qu’à lire).

Je suis frappé, en fait, du manque de travail éditorial. Il y avait quelque chose à faire avec une Fantômette plus moderne. Le style de l’auteur avait gardé cet élan joyeux qui fait la marque des autres histoires de la série. Mais de nos jours les héros vieillissent, réfléchissent sur leur destin, on ne peut plus passer à côté de ça. On a l’impression d’une occasion manquée.

Journal – Fabrice Neaud

Le journal  est une des premières tentatives de récit autobiographique en bande dessinées et, en tant que telle, une oeuvre tout à fait originale. Les quatre volumes parus couvrent une période s’étendant de 1993 à 1995 et racontent certains éléments marquants de la vie de Fabrice Neaud, jeune dessinateur sorti des beaux-arts, vivotant dans une petite ville jamais nommée. On y suit ses amitiés, des épisodes tragi-comiques d’une vie d’artiste précaire et ses amours homosexuelles (ou ses rêves d’amour), le tout accompagné d’abondantes digressions théoriques ou politiques. Le dessin est un noir et blanc magnifique, très fin, souvent très parlant, usant fréquemment de la métaphore visuelle.

Voilà pour la présentation factuelle. Un simple billet de blog aurait bien du mal à rendre compte de ce travail : à la fois passionnant, surprenant, agaçant, impudique et forçant l’admiration par la quantité de travail nécessaire pour le mener à bien, la quantité de réflexion qui l’accompagne. Neaud ne trace pas de lui un portrait sympathique : nombriliste (évidemment), dépressif, ultra-sensible. Mais le simple fait d’avoir dessiné ce portrait, d’avoir osé creuser dans ses préoccupations intimes (on y trouvera des disputes mesquines, du porno gay et des engueulades de voisinage – mais aussi de superbes moments contemplatifs), d’avoir tenté de tourner son médium (la bande dessinée) vers quelque chose de tout à fait différent, provoque une interpellation qui secoue le lecteur dans sa relation au livre.

D’autant que le livre contient de nombreuses discussions sur sa nature même comme si l’auteur avait tenté en permanence de blinder son projet. Toute discussion à son sujet, toute remise en cause (usage de visages et de noms réels, intérêt ou importance de l’autobiographie) trouvera sa réponse dans le livre même, qui devient porteur de lui-même et de sa propre méta-discussion.

Je devrais détester ce livre – et, de fait, il m’a souvent agacé – mais par sa radicalité, par sa capacité à brûler ses vaisseaux, par la capacité de l’auteur a brûler sa propre vie pour son œuvre, il m’a convaincu, en quelque sorte, de sa nécessité.

L’odeur des garçons affamés – Loo Hui Phang & Frederik Peeters

Suite de mon exploration de la bibliographie de Frederik Peeters, merci la bibliothèque publique d’être aussi bien achalandée ! Peeters n’a fait que dessiner ce livre, scénarisé par Loo Hui Phang.

L’odeur… est un western : Stingley, géologue, accompagné de Forrest, photographe chic et de Milton, jeune garçon à tout faire, font routes à travers le territoire Comanche pour faire des relevés aux buts mystérieux.

Oscar Forrest, le photographe qui crée des fantômes, est le point de vue principal de ce récit dur et oppressant. Jeune homme, bien élevé, chassé dans l’Ouest pour cause de scandales multiples, il est aussi une sorte de reflet local du lecteur, forcé de remettre en cause son regard. Western, récit de traque, récit fantastique, l’aventure adopte de nombreuses figures et on la suit enchanté par ces ambiances étranges.

Le dessin, comme toujours, est excellent. Couleurs profondes, ambiances puissantes, personnages réussis.

Dans un billet précédent, je me faisais l’écho du thème de la masculinité dans l’oeuvre de Peeters. Même s’il n’a pas scénarisé cet album-ci, la thématique est partout présente, du trivial jusqu’au bizarre. Dans cette histoire sans femme (quoi que), il est beaucoup question de ce que c’est d’être un mâle. Jusqu’à l’écoeurement et jusqu’à la mort.

De cape et de crocs – Ayroles et Masbou

Je ne vais pas me livrer ici à un commentaire détaillé de cette série, qui est peut-être une des plus belles choses produites par la BD européenne ces dernières années. Je l’ai découverte à sa sortie, et j’ai ri comme un fou en lisant les deux premiers tomes, avec leur humour mêlant culture classique française, comique absurde et burlesque.

Pour ceux qui (chance pour eux !) ne connaissent pas encore : De cape et de crocs raconte les aventures de deux gentilshommes, Don Lope de Villalobos y Sangrin (espagnol !) et Armand Raynal de Maupertuis (français !), dans un XVIIème siècle de fantaisie. L’aventure commence à Venise, implique une pierre de lune, une carte aux trésors, un marchand cupide, un capitaine turc, de belles dames à secourir (quand elles ne se secourent pas toutes seules), un capitaine de l’ordre de Malte très méchant, des pirates, des valets, des mimes… et un lapin.

Ah, oui, j’oubliais : don Lope est un loup et Armand est un renard (et Eusèbe est un lapin). Car le monde de de cape et de crocs est voisin de celui du roman de Renart, où les animaux parlants se mêlent aux humains, sans que ça paraisse choquer quiconque.

Après les deux ou trois premiers volumes, j’avais lâché l’affaire, car les épisodes suivants étaient moins frénétiquement rigolos et plus concentrés sur une aventure que je trouvais un peu trop folle – j’avais l’impression qu’on glissait dans le n’importe quoi.

Le temps passe… Puis voilà que notre fille Marguerite, sept ans alors, tombe sur le premier volume, puis le second, puis nous réclame toute la suite, ce qui m’a donné l’occasion de tout relire puis de tout lire et de me rendre compte que j’avais eu tort de laisser tomber, car en vérité je n’avais pas vraiment compris l’ambition de l’œuvre.

De cape et de crocs, série close en dix volumes, suivis d’une préquelle sur laquelle je reviendrai un jour, n’est pas seulement une série humoristique dans la suite et l’esprit de  l’oeuvre de René Goscinny. C’est aussi un merveilleux récit d’aventure, plein de maestria, de bagarres, de rebondissements et de poésie. Tous les personnages, même les plus bouffons, se révèlent plus profonds que ce qu’on croit et on s’attache aux acteurs de cette incroyable pièce de théâtre se déroulant de la Terre à la Lune, avec ses duels, ses trahisons, ses déguisements, ses masques. On est sort en ayant envie de sautiller, de batailler, de danser et de parler en alexandrins.

Marguerite a relu chaque tome au moins dix fois, découvrant des plaisanteries ou des allusions ici ou là. Elle en savoure et en cite ses phrases préférées. Et, arrivée à la fin du tome 10, elle pleure à chaque fois.

Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ?

Je ne peux vous laisser sans ma citation préférée, lors de l’arrivée sur la Lune (acte VI) :

DON LOPE

Fichons-y un drapeau ! Érigeons une croix ! 

ARMAND

Armand : Mais au nom de quel roi ? De quel dieu ? De quel droit ?
Voyez notre équipage au tour hétéroclite…
Nous ne saurions trancher ! Aussi, je vous invite…
A laisser en orbite étendards et tambours
Pour aborder cet astre à patte de velours.
A la solennité préférons l’élégance.
Aux grands bonds conquérants… de petits pas de danse.

Lord Peter et le mort du 18 juin – Dorothy Sayers

Avez-vous envie d’un roman policier anglais, situé dans les années 30 dans une station balnéaire, avec un meurtre compliqué, de l’humour pince sans rire et des dialogues savoureux ? Le tout entre gens de bonne compagnie, qui n’hésitent toutefois pas à faire nombre de sous-entendus amusants ? Vous serez ravis.

Le mort du 18 juin est une enquête de Lord Peter Wimsey, aristocrate élégant, fortuné, cultivé, insupportable, en compagnie de Ms Harriet Vane, auteure de romans policiers dont le premier est désespérément amoureux. L’énigme est tordue, pleine de questions d’horaires, de trains, de marées, et de personnages pittoresques, barbier itinérant, gentleman-farmer butor, riche vieille dame cherchant à se recaser avec beau danseur mondain, etc.

Le tout est très amusant (même si le roman traîne un peu dans son dernier quart et son parcours méthodique des hypothèses, avant une fin réussie). Merci à Tristan Lhomme de nous avoir fait découvrir cette grande dame du crime novel (lisez son article pour profiter de considérations biographiques intéressantes sur l’auteure et ses ambitions). Tiens, zut, je viens d’en commander un autre…

(A part ça, l’édition française est hideuse)

Jean-Yves à qui rien n’arrive – Pierre Gripari

Après les ultra-classiques contes de la rue Broca, après le très surprenant Prince Pipo, nous continuons notre découverte de l’oeuvre de Pierre Gripari.

Jeannot est ami avec Jean-Yves, un jeune homme bizarre (enfant de l’assistance publique, ça le rend étrange aux yeux des bonnes gens) à qui il n’arrive jamais rien, mais qui raconte des histoires bizarres ou extravagantes, puisque s’il ne lui arrive jamais rien à lui, il peut écouter ce que les autres (renards, poissons ou diables) ont à raconter.

Jean-Yves à qui… est un très bon livre, étonnant dans sa forme : c’est un fix-up de contes, liés par un méta-récit, celui d’une fin d’enfance dans une ville de province des années 50. Outre le fait que les histoires, achevées, inachevées, qu’il contient sont souvent très bonnes, le livre a de nombreux niveaux de lecture, l’auteur transparaissant aussi bien dans la figure de l’enfant que dans celle du conteur, et plusieurs histoires (notamment celle de Saint-Satan) posant des questions sur le rôle du créateur.

L’écriture de Gripari est à la fois directe, sobre et très élégante, d’une intelligibilité immédiate pour les enfants, tout en déployant tous les trésors de l’expression. Un bonheur.