Vendredi – Robert Heinlein

Robert Heinlein fait partie de ces auteurs de l’âge d’or de la science-fiction que je n’ai pas lus pendant mon adolescence. Je n’ai donc pas de relation émotionnelle particulière avec lui. Je sais qu’il tient un rôle particulier dans l’histoire du genre, mais je n’ai pas réussi à accrocher à ceux de ses livres que j’ai lus : le premier était un juvenile intitulé sixième colonne, publié par Terre de brumes, que j’avais trouvé rigolo mais  horriblement daté, le second, étoiles garde à vous, m’intéressait parce qu’il a inspiré un film que j’adore, Starship troopers.  La lecture du roman m’avait réellement troublé, car là où le film est férocement ironique, le roman ne l’est pas, dans sa présentation d’une démocratie militaire.

Venons en à Vendredi. Vendredi est le nom de l’héroïne, qui nous parle à la première personne durant tout le livre, ce dernier constituant des sortes de mémoires. Vendredi vit dans un futur assez proche, avec colonisation spatiale, Etats-Unis balkanisés, affrontement d’Etats et de Transnationales… Elle est un courrier, sorte de super agent d’élite, forte, rapide, habile, intelligente et belle. Elle travaille pour une ONG mystérieuse, dont elle ne sait pas grand chose (ce qui est pratique quand elle se fait capturer), qui la paye bien et l’emploie au maximum de ses capacités. Ah oui, Vendredi est aussi un Etre Artificiel, un humain né en éprouvettes, amélioré génétiquement avec un gros paquet de bonus.

Ce qui fait les qualités de ce roman: l’héroïne est énergique, sympathique, joyeuse, et elle est propulsée à travers des intrigues géopolitiques tellement tordues que personne n’y comprend rien (elle non plus), se faisant des amis, des amants, tentant de survivre à toutes sortes d’avanies. J’ai eu l’impression qu’elle passait son temps à courir de ci, de là, fuyant les ennuis, les précédant parfois, l’ensemble est assez drôle.

Le livre est bourré d’idées de SF: Etats-Unis balkanisés, mariages polyamoureux, vols balistiques, terroristes de tous poils (vraiment bizarres), racisme envers les Etres Artificiels, technologies de rupture carrément youpi (shipstones pour stocker l’énergie, véhicules anti-grav, et tout un tas de gens qui se déplacent quand même à cheval, réseaux informatiques… ), considérations sur la société, la fin des civilisations, la liberté sexuelle. Heinlein a des idées dans tous les sens et il arrive à en faire passer la plupart dans l’action, nous offrant un futur auquel je n’étais plus habitué, quelque part entre le cyberpunk et la SF de l’âge d’or, c’est très rafraîchissant. Le roman est du genre picaresque, on va ici ou là sans vraiment de trame, ça fait partie du charme et des limites du texte. Les limites, venons-y : d’interminables dialogues, une apologie hyper datée de la liberté sexuelle, pleine de sentimentalisme et de nunucheries dignes d’un mauvais soap. Une fascination pour les questions de comptes en banques et de cartes de crédit, qui m’a bien saoulé et m’a fait lire en diagonale des dizaines de pages, un manque global de structure qui empêche d’accorder des enjeux à l’histoire.

Bref, c’est un très drôle de livre, plein de visions justes (sachant qu’il date de 1982 ! – propagandes, société de surveillance, multinationales militarisées), d’apologies de la liberté, valeur cardinale de l’héroïne, de respect de la personne humaine, de coucheries (racontées sagement) et d’aventures tadam ! Je me suis parfois ennuyé, j’ai été souvent intrigué et impressionné.


Cette notule très intéressante parue dans Bifrost situe le roman dans l’oeuvre d’Heinlein. J’en recommande chaudement la lecture !

Une très bonne chronique également, de Jo Walton.

Le grand sommeil – Raymond Chandler

Philip Marlowe est un grand gaillard costaud, cynique et mariolle, détective privé à Los Angeles à la fin des années 30. Le général Sternwood, mourant l’embauche pour qu’il mette fin au chantage qu’un drôle de librairie exerce sur une de ses filles. Le général a deux filles, Carmen est une marie-couche-toi-là assez désaxée, Vivian a un tempérament de feu, un caractère de chien et une propension à jouer excessivement à la roulette et à épouser des gangsters.

Bref, c’est du roman noir caricatural. Pour une bonne raison: Chandler fait partie de ceux qui ont inventé le genre, celui du récit ou un costaud à chapeau de feutre et au grand coeur mène une enquête tordue, prend des coups, collectionne les cadavres, fréquente des femmes fatales. 

En vérité, le grand sommeil est un super bon roman. C’est dense comme un café noir, l’intrigue est tordue à souhait mais bien arrangée : c’est aussi un vrai polar, on a envie d’en savoir plus, tout le temps. Marlowe est un beau personnage entre cynisme et mélancolie. Et, pour ne rien gâcher, la version française est signée Boris Vian aka Vernon Sullivan, qui produira lui-même ses propres romans noirs, bien plus violents, quelques années plus tard.

Un autre point qui m’intéresse: les parentés de ton entre ce roman et les Nestor Burma de Léo Malet sont très nombreuses. Burma est vraiment la version française de Marlowe, écho plutôt que clone. Malet avait-il lu Chandler ? (le grand sommeil : 1939, mais la traduction est venue plus tard. 120 rue de la gare, première apparition de Nestor Burma: 1942. Qu’en dire ?) 

Ha, j’oubliais: cette lecture me vient aussi du blog vidéo de M. Depotte. Merci à lui !

Les faux monnayeurs – André Gide

Si vous ne connaissez pas déjà les intéressantes petites vidéos de lectures de l’ami J.P. Depotte, je vous invite à les découvrir : en une douzaine de minutes, il y résume, commente et analyse, avec un bonheur communicatif, des classiques de la littérature, qu’on soit dans le genre ou dans la littérature blanche la plus balisée.

C’est ainsi qu’après l’avoir écouté, sur un coup de tête, je me suis procuré ces faux monnayeurs, d’André Gide, auteur que je crois n’avoir jamais lu.

Soyons clairs : il s’agit de littérature française contemporaine. Ca se passe à Paris dans de beaux appartements haussmanniens, des lycées chics et une station alpestre suisse ; les personnages sont des jeunes bourgeois, des notables ou des écrivains qui aiment bien se prendre la tête; il y est pas mal question de sexe, et particulièrement d’homosexualité; tout ceci fait un paquet de raisons pour que le roman ne m’intéresse pas.

Mais en vérité, le sujet du roman n’a pas tant d’importance, parce que les faux monnayeurs est avant tout un roman sur le roman, sur la relation entre la vie et le roman, sur le naturalisme et sur le rêve, sur les histoires où on voit l’écrivain raconter l’histoire, se cacher derrière des masques et apparaître au coin d’une scène, où le je n’est pas toujours celui qu’on pense. C’est très français, très parisien et incroyablement intelligent. Pour peu qu’on accepte de se prêter au jeu littéraire, on ressentira à cette lecture d’étonnants vertiges.

Trop de témoins pour Lord Peter – Dorothy Sayers

Suite de notre découverte des enquêtes du plus upper-class des détectives britanniques. Alors qu’il est vacances en Corse pour se remettre de son enquête précédente, Lord Peter apprend que son propre frère, porteur du titre et chef de la lignée est: 1) accusé de meurtre, 2) refuse de se défendre des accusations portées contre lui, à part en disant qu’elles sont évidemment absurdes. Immédiatement, Peter et son excellent Bunter s’envolent pour l’Angleterre…

On aura dans la suite une maison/relais de chasse posée dans la lande, des brumes, une dernière soirée de la victime (une sorte d’aventurier, fiancé à la noble sœur du noble lord) reconstituée minute par minute… Mais on verra aussi l’auteure continuer à faire des portraits intéressants de types sociaux de son temps: lords, militaires, socialistes plus ou moins bolchevisants (dont l’auteure semble avoir une piètre opinion), fermiers et fermières…

Autant le dire tout de suite, trop de témoins pour Lord Peter ne m’a pas autant plu que Lord Peter et l’inconnu. Bien que bien fichue et logique, l’intrigue ne m’a pas tout à fait convaincu, notamment parce qu’elle rompt avec une des règles du roman policier classique. Ca reste toutefois tout à fait distrayant : les amateurs des aventures de Lord Peter retrouveront des portraits tracés avec vivacité, des situations incongrues, l’Angleterre des années 20 et surtout un sens du dialogue incroyable, notamment quand le héros prend la parole et bavarde, que ce soit pour faire rire, pour égarer ses interlocuteurs ou pour masquer ses peurs.

De cape et de crocs T11 et T12 — Ayroles et Masbou

Ça y est, c’est fini, définitivement fini. Le tome 12, si ce n’est toi, clôt la préquelle racontant comment le lapin Eusèbe s’est retrouve sur cette galère.  

On se reportera à ce billet pour une présentation générale de la série. 

On découvre donc dans ce diptyque les aventures du lapin Eusèbe, évoquées par allusion tout au long de la série : son entrée dans les gardes du Cardinal (si, si !), son jumeau maléfique, ses différents embastillements… 

Alors que le récit de la série principale est une fantaisie regardant beaucoup le théâtre baroque et les œuvres de Cyrano de Bergerac, le cycle d’Eusèbe (comme le nomment les docteurs de la Sorbonne) lorgne vers le Candide de Voltaire meets les Trois Mousquetaires. L’intrigue est complexe, politique, touffue, mêlant cardinal mourant, tentatives de coup d’État, tueur à gages triste et cours des miracles. C’est très dense et c’est génial. Grâce aux gags (j’ai hurlé de rire à la référence croisée Bossuet-Chantal Goya), à la subtilité narrative avec laquelle ce sous-cycle répond au cycle principal (la présence-absence de Lope et Armand, par exemple), à la morale profonde de l’histoire, qui voit le bien et la bonté triompher, malgré la cruauté du monde. 

De cape et de crocs est une grande œuvre de littérature française et un immense bonheur de lecteur. 

Ses derniers mots m’ont fait pleurer. 

« Peut être arrivons-nous enfin à bon port ? »

L’inclinaison – Christopher Priest

Sandro Suskind est compositeur. Il a grandi dans une ville bombardée par l’ennemi et grandi dans un pays pressuré par une dictature militaire. Sur l’horizon, visible de ses fenêtres, des îles qui, selon la dictature, n’existent pas: les îles de l’Archipel du Rêve, sur lesquelles il finira par faire une étrange tournée, au détriment de…

L’inclinaison (The gradual, en V.O.) est le troisième livre d’affilée que Christopher Priest consacre à l’Archipel. Il forme un élément d’une collection interne à l’œuvre de l’auteur, après le recueil de nouvelles éponyme et de l’excellente Fontaine Pétrifiante. Loin de l’expérimentation formelle des Insulaires (le récit en est simple et direct, à sa façon toute priestienne) et de l’angoisse étouffante de l’Adjacent, l’inclinaison développe cette émotion particulière de l’errance sur les navires et des découvertes de l’Archipel, qui faisait le charme tout étrange de la Fontaine pétrifiante. A travers les allers et retours du temps, la dérive douce du personnage principal a quelque chose de langoureux, comme une drogue un peu amère mais dont on ne saurait se passer. Les angoisses physiques et sexuelles des autres livres de Priest sont moins présentes, l’auteur nous fait partager une dérive agréable, placée sous le signe du temps et de la création.

L’inclinaison est un livre d’évasion, évasion de l’auteur, évasion du lecteur. Je n’ai pas encore trouvé le chemin pour accéder aux îles sans nombre de l’Archipel du Rêve, espace réaliste où se mêlent le subjectif et l’objectif, le temps personnel et le temps perdu. Je ne sais pas où on achète des billets pour la traversée, mais je ne désespère pas de trouver.

La petite maison dans la prairie T3 – Laura Ingalls Wilder

Je ne m’étendrai pas sur ce tome 3 de la petite maison dans la prairie, les souvenirs romancés de Laura Ingalls Wilder, car les qualités de ce volume sont les mêmes que celles des deux précédents : très bonne narration, sentiments finement décrits, impressions puissantes de la nature… On pourra se référer à mes deux billets précédents. Ici et .

Dans cet épisode-ci, situé six ans après le précédent (quelques évènements tragiques se sont produits pendant l’ellipse), on retrouve les Ingalls, toujours solidaires, endettés et fauchés, qui abandonnent leur maison du Minnesota pour s’installer le long du chantier de la voie ferrée, dans l’espoir de s’installer sur des terres nouvelles ouvertes par le gouvernement aux colons. L’ambiance est carrément western, avec ville champignon, types douteux, voleurs de chevaux, copine délurée pour Laura et une ambiance du tonnerre. Je retiens des scènes marquantes : celle du jour de la paye, effrayante, celle de la ruée vers l’ouest, celle des filles sur les poneys noirs, et la très belle scène de l’adieu des loups au Lac d’Argent. Laura est une jeune fille farouche, très attachante, qui ne veut pas grandir trop vite. Les parents font des choix, bons ou mauvais, sont toujours aussi solidaires. On croise l’alcool, les hommes qui parlent mal, les bandits… Mais on fête aussi, comme dans chaque volume, un merveilleux Noël en famille.

[Laura] aimait sentir la grande prairie sauvage tout autour de la petite cabane. Son cœur battait fort et vite ; Laura pouvait encore entendre le grondement féroce de la foule et la voix glacée de Papa disant : « ne vous approchez pas trop près! ». Et elle se souvint des hommes et des chevaux en sueur avançant obstinément à travers un nuage de poussière pour construire la voie ferrée dans une sorte de symphonie. Laura ne voulait plus retourner sur le bords du ruisseau Plum.

Marguerite dit : « c’est vraiment dommage ce qui arrive à Jack ».

Il faudrait pour grandir oublier la frontière – Sébastien Juillard

Il faudrait pour grandir… est une novella de science-fiction publiée par les éditions Scylla. Novella veut dire un court roman, 111 111 signes exactement, une bonne lecture pour un court voyage en train, d’autant que dans ce cas vous aurez le voyage à l’intérieur du voyage. Le récit met en scène une poignée de personnages, Keren, soldat de l’armée israélienne, Jawad, ingénieur palestinien, Bassem, terroriste, et quelques autres, dans la bande de Gaza dans une trentaine d’années. 

Par le choix de son sujet, la densité du récit et de la caractérisation, Il faudrait pour grandir… est un petit bouquin très dense qui contient autant d’idées que certains gros romans. L’auteur a un vrai talent pour faire passer en quelques lignes des idées de SF étranges (comme la psycho-chirurgie) et des situations géopolitiques compliquées. C’est jouissif pour l’amateur de boissons fortes, ça pourra peut-être égarer ceux qui préfèrent plus d’explications. On est dans une SF à la Lucius Shepard (moins incarnée, peut-être), mêlant actualité géopolitique et sense of wonder.

Une semaine après la lecture, je retiens de belles atmosphères de peur et d’attente, et Keren, beau personnage de femme, autour de laquelle gravite ce drôle de petit récit. Et, plus littérairement, une certaine idée de la manière dont nos positions politiques sont construites à partir de récits de fiction auxquels nous avons envie de croire, très belle idée.

In fine, rappelons que comme tous les livres publiés par Scylla et Dystopia, ce petit bouquin est très beau – magnifique couverture, fabrication impeccable, un bonheur de bibliophile – et même pas cher (cliquez sur le lien, en haut de l’article). Et les amateurs de Yirminadingrad verront quelques ponts vers leur cité balnéaire préférée.

Sarah & Pandemonium – Bec & Raffaele

Sur conseil ardent d’un blogueur dont le nom seul ferait de lui un bon méchant dans un film de nazisploitation, j’ai lu quelques albums de Christophe Bec.

Les trois tomes de de la série Sarah

Ville isolée des USA au passé pesant, belle fille traumatisée par un tueur en série pédophile, élément fantastique et bruits bizarres dans la forêt. On est dans une série B d’angoisse, on sursaute dans le noir dans les maisons vides,  et les campeurs qui s’aventurent tous seuls dans la forêt finissent tous mal en dispersant leur tripaille. Le dessin est très réussi et plonge dans l’ambiance. Pour le reste, on est dans un monde de clichés allant volontiers dans le glauque. 

Les deux premiers tomes de Pandémonium

Un grand hôpital isolé aux US dans les années 50. Enfants et adultes atteints de la tuberculose. Un lourd passé, des squelettes enfouis, une petite fille qui voit des fantômes, et on sursaute en tournant les pages. Je pourrais faire les mêmes remarques que le précédent : c’est très réussi pour ce que c’est, une série B d’horreur angoissante, mais je crois que tout ça n’est pas ma came. 

Nos folies douces — fréville

Ce recueil de nouvelles de fréville nous emmène, dans chacun de ses six textes, sur des terrains bizarres et glissants, traités avec un humour pince- sans-rire.

Dans l’étrangleur amoureux, on écoutera la confession d’une femme dont l’amant bizarre m’a fait penser à l’amusante comédie So I married an Axe Murderer. Dans le paradis de Valentin, un petit garçon en route pour les vacances se demande si la voiture de ses parents est bien arrivée à l’endroit espéré. On visitera aussi un étrange monde de poupées, on fera un voyage spatial à bord d’un vaisseau un peu défectueux, on visitera un Far-West de banlieue…

Ces récits sont tous à la fois amusants et un peu dérangeants, jouant sur nos politesses, nos gênes sociales et nos secrets cachés. Chacun construit un univers à sa façon, décalé et glissant. Le ton et le style sont très agréables, la narration parfois un peu trop distendue. Il est toutefois réjouissant de lire que s’écrivent encore de nos jours de ces histoires bizarres et un peu cruelles, très françaises, dans la lignée des délicieuses frayeurs de Maurice Pons, ou des nouvelles fantastiques de Marcel Aymé.