Lord Peter et le Bellona club – Dorothy Sayers

Londres, 1928. Un club anglais, fréquenté par des anciens militaires. C’est le jour de l’armistice du 11 novembre, on bavarde dans les salons, la bibliothèque… On arbore une fleur à la boutonnière. Les anciens combattants sont tous là, mêlés aux habitués des lieux. Et soudain, dès la fin du premier chapitre, on découvre que le vieux général assis dans son fauteuil depuis ce matin, en train de lire son journal… est mort. Une question deviendra vite cruciale : quand est-il mort ?

J’ai beaucoup de plaisir à rendre compte de nos lectures de la série des enquêtes de Lord Peter, car chacun de ces romans a son propre intérêt littéraire. Dorothy Sayers ne déroule pas une recette, mais tente plutôt, à chaque aventure de son héros, d’explorer une facette de l’histoire de détective. Ici, on est dans le roman à énigmes « classique », qui joue explicitement avec les attentes et les déductions du lecteur. L’intrigue est très habile, joliment tournée, d’autant que Mrs Sayers nous propose ici un roman en deux parties distinctes, chacune ayant sa propre énigme, joli tour de force (les deux énigmes ayant chacune leur charme).

Une nouvelle fois, les personnages sont remarquablement campés. Et si Lord Peter est un héros gracieux et féérique, les autres se débattent dans une réalité socialement cruelle, qu’il s’agisse d’un médecin militaire ou d’anciens officiers vivotant de leurs pensions, d’un ancien combattant ravagé par le stress post traumatique (le portrait de ce couple où seule la femme travaille est très touchant, notamment par le portrait en creux de l’épouse), ou de jeunes femmes laides mais ne se voulant pas condamnées à la misère sexuelle.

Dorothy Sayers réussit remarquablement les dialogues (le roman en est presque uniquement constitué) et si le récit est amusant, le portrait social est comme toujours très bien vu.

Bref, on adore.

Note : Je mets ici la couverture anglais (même si nous l’avons lu en français) car le titre original, tout en understatement, est un délice.

Flic maison – Dashiell Hammett

Après le grand sommeil, nous restons dans les classiques du roman noir. Les nouvelles de Hammett sont plus anciennes que le roman de Chandler (années 20 plutôt que fin des années 30), Hammett encore plus que Chandler est le créateur de la hard boiled school.

Cette sélection de sept nouvelles présentées dans un petit livre bien fait nous fera voyager entre histoires d’adultère, de chantage et de meurtres. Pas vraiment de détective récurrent, même si le narrateur est souvent un homme de l’agence Pinkerton (que Hammett connaissait bien pour y avoir travaillé quelques années). Les intrigues policières sont denses, bien tournées et remarquables pour des textes aussi courts (format nouvelles pour pulps).

Hammett est un narrateur remarquable qui excelle dans ces formes resserrées. Un des récits (celui qui se passe en Asie du sud-est) m’a même fait penser à Kipling qui est, rappelons-le, le meilleur raconter d’histoires au monde ! Bref, ce petit livre m’a fait apporté ce plaisir particulier qu’offrent les histoires courtes bien racontées, et la promesse d’en lire d’autres en découvrant plus avant l’oeuvre de Hammett. De la bonne came.

 

Arrêt du coeur – Dorothy Sayers

Nous avions apprécié, sans être enthousiasmé, la deuxième enquête de Lord Peter. Le troisième roman de la série, Arrêt du cœur, est, quant à lui, tout à fait remarquable. Il commence toutefois très doucement, par une conversation dans un restaurant avec un jeune médecin qui a des doutes sur le décès d’une de ses patientes, atteinte du cancer, mais morte soudainement quelques mois avant la date attendue. Et Lord Peter de s’intéresser à cette non-affaire, à tenter de voir le crime là où il n’est sans doute pas, et de théoriser sur tous ces meurtres parfaits, parfaits parce que réussis et jamais remarqués par la police. Cet assassinat parfait est le défi littéraire de ce roman, dont l’intrigue, d’abord simple, autour d’une vieille femme dans une petite ville de province, ne cesse de se complexifier, de gagner en suspense et en mystère. 

En plus de l’intrigue, le roman est remarquable par sa peinture de mœurs : notaires, vieux ecclésiastiques, femmes célibataires qui gâchent leur intelligence, domestiques plus ou moins rusés… Miss Alexandra Climpson, assistante de Lord Peter pour cette aventure, lui donne beaucoup de sa saveur. Les bonnes scènes sont nombreuses, depuis la tentative malheureuse et dangereuse de séduction de Lord Peter, en passant par la visite du notaire à la patiente mourante dans la maison vide, où la scène de la découverte du cadavre sur la plage, la meilleure étant celle où, à partir d’un papier allusif contenant les notes préparées pour une confession, Ms Climpson parvient à… (chut).

Enfin, j’ai été touché par la peinture très discrète et émouvante des deux couples de femmes qui structurent l’intrigue. 

Le charme que je trouve aux aventures de Lord Peter tient, je crois, au passage dans un cadre réaliste, souvent cruel, d’un prince charmant de conte de fées, léger, joyeux et drôle. Ça donne envie d’en lire d’autres.

Un secret à la fenêtre – Norma Huidobro

Ce quatrième roman policier que nous lisons de cette excellente auteure argentine est aussi bien que les autres. On y trouve un timbre de valeur, un chanteur de tango, une pizzeria, un jeune héros éduqué par sa grande sœur et bien sûr, un meurtre mystérieux. L’histoire est énergique, réaliste, pleine de questions, de flan au caramel et d’échappatoires vers le rêve, ici avec l’histoire de la dame d’Elche.

J’ai du mal à comprendre ce qui fait que j’aime autant les histoires de Norma Huidobro. Elles reposent toutes sur un équilibre subtil, un mélange entre réalisme social (le contexte est toujours très précis), intrigues policières bien ficelées, une réelle attention portée aux personnages (notamment aux enfants qui en sont les protagonistes), un style concis, à la fois simple et évocateur et une once de mélancolie. Il faut un réel talent pour tenir ensemble tous ces ingrédients, Norma Huidobro y arrive dans chacun des romans policiers que nous avons lu avec les enfants. Je leur dois cette heureuse découverte. 

 

 

 

 

 

Vendredi – Robert Heinlein

Robert Heinlein fait partie de ces auteurs de l’âge d’or de la science-fiction que je n’ai pas lus pendant mon adolescence. Je n’ai donc pas de relation émotionnelle particulière avec lui. Je sais qu’il tient un rôle particulier dans l’histoire du genre, mais je n’ai pas réussi à accrocher à ceux de ses livres que j’ai lus : le premier était un juvenile intitulé sixième colonne, publié par Terre de brumes, que j’avais trouvé rigolo mais  horriblement daté, le second, étoiles garde à vous, m’intéressait parce qu’il a inspiré un film que j’adore, Starship troopers.  La lecture du roman m’avait réellement troublé, car là où le film est férocement ironique, le roman ne l’est pas, dans sa présentation d’une démocratie militaire.

Venons en à Vendredi. Vendredi est le nom de l’héroïne, qui nous parle à la première personne durant tout le livre, ce dernier constituant des sortes de mémoires. Vendredi vit dans un futur assez proche, avec colonisation spatiale, Etats-Unis balkanisés, affrontement d’Etats et de Transnationales… Elle est un courrier, sorte de super agent d’élite, forte, rapide, habile, intelligente et belle. Elle travaille pour une ONG mystérieuse, dont elle ne sait pas grand chose (ce qui est pratique quand elle se fait capturer), qui la paye bien et l’emploie au maximum de ses capacités. Ah oui, Vendredi est aussi un Etre Artificiel, un humain né en éprouvettes, amélioré génétiquement avec un gros paquet de bonus.

Ce qui fait les qualités de ce roman: l’héroïne est énergique, sympathique, joyeuse, et elle est propulsée à travers des intrigues géopolitiques tellement tordues que personne n’y comprend rien (elle non plus), se faisant des amis, des amants, tentant de survivre à toutes sortes d’avanies. J’ai eu l’impression qu’elle passait son temps à courir de ci, de là, fuyant les ennuis, les précédant parfois, l’ensemble est assez drôle.

Le livre est bourré d’idées de SF: Etats-Unis balkanisés, mariages polyamoureux, vols balistiques, terroristes de tous poils (vraiment bizarres), racisme envers les Etres Artificiels, technologies de rupture carrément youpi (shipstones pour stocker l’énergie, véhicules anti-grav, et tout un tas de gens qui se déplacent quand même à cheval, réseaux informatiques… ), considérations sur la société, la fin des civilisations, la liberté sexuelle. Heinlein a des idées dans tous les sens et il arrive à en faire passer la plupart dans l’action, nous offrant un futur auquel je n’étais plus habitué, quelque part entre le cyberpunk et la SF de l’âge d’or, c’est très rafraîchissant. Le roman est du genre picaresque, on va ici ou là sans vraiment de trame, ça fait partie du charme et des limites du texte. Les limites, venons-y : d’interminables dialogues, une apologie hyper datée de la liberté sexuelle, pleine de sentimentalisme et de nunucheries dignes d’un mauvais soap. Une fascination pour les questions de comptes en banques et de cartes de crédit, qui m’a bien saoulé et m’a fait lire en diagonale des dizaines de pages, un manque global de structure qui empêche d’accorder des enjeux à l’histoire.

Bref, c’est un très drôle de livre, plein de visions justes (sachant qu’il date de 1982 ! – propagandes, société de surveillance, multinationales militarisées), d’apologies de la liberté, valeur cardinale de l’héroïne, de respect de la personne humaine, de coucheries (racontées sagement) et d’aventures tadam ! Je me suis parfois ennuyé, j’ai été souvent intrigué et impressionné.


Cette notule très intéressante parue dans Bifrost situe le roman dans l’oeuvre d’Heinlein. J’en recommande chaudement la lecture !

Une très bonne chronique également, de Jo Walton.

Le grand sommeil – Raymond Chandler

Philip Marlowe est un grand gaillard costaud, cynique et mariolle, détective privé à Los Angeles à la fin des années 30. Le général Sternwood, mourant l’embauche pour qu’il mette fin au chantage qu’un drôle de librairie exerce sur une de ses filles. Le général a deux filles, Carmen est une marie-couche-toi-là assez désaxée, Vivian a un tempérament de feu, un caractère de chien et une propension à jouer excessivement à la roulette et à épouser des gangsters.

Bref, c’est du roman noir caricatural. Pour une bonne raison: Chandler fait partie de ceux qui ont inventé le genre, celui du récit ou un costaud à chapeau de feutre et au grand coeur mène une enquête tordue, prend des coups, collectionne les cadavres, fréquente des femmes fatales. 

En vérité, le grand sommeil est un super bon roman. C’est dense comme un café noir, l’intrigue est tordue à souhait mais bien arrangée : c’est aussi un vrai polar, on a envie d’en savoir plus, tout le temps. Marlowe est un beau personnage entre cynisme et mélancolie. Et, pour ne rien gâcher, la version française est signée Boris Vian aka Vernon Sullivan, qui produira lui-même ses propres romans noirs, bien plus violents, quelques années plus tard.

Un autre point qui m’intéresse: les parentés de ton entre ce roman et les Nestor Burma de Léo Malet sont très nombreuses. Burma est vraiment la version française de Marlowe, écho plutôt que clone. Malet avait-il lu Chandler ? (le grand sommeil : 1939, mais la traduction est venue plus tard. 120 rue de la gare, première apparition de Nestor Burma: 1942. Qu’en dire ?) 

Ha, j’oubliais: cette lecture me vient aussi du blog vidéo de M. Depotte. Merci à lui !

Les faux monnayeurs – André Gide

Si vous ne connaissez pas déjà les intéressantes petites vidéos de lectures de l’ami J.P. Depotte, je vous invite à les découvrir : en une douzaine de minutes, il y résume, commente et analyse, avec un bonheur communicatif, des classiques de la littérature, qu’on soit dans le genre ou dans la littérature blanche la plus balisée.

C’est ainsi qu’après l’avoir écouté, sur un coup de tête, je me suis procuré ces faux monnayeurs, d’André Gide, auteur que je crois n’avoir jamais lu.

Soyons clairs : il s’agit de littérature française contemporaine. Ca se passe à Paris dans de beaux appartements haussmanniens, des lycées chics et une station alpestre suisse ; les personnages sont des jeunes bourgeois, des notables ou des écrivains qui aiment bien se prendre la tête; il y est pas mal question de sexe, et particulièrement d’homosexualité; tout ceci fait un paquet de raisons pour que le roman ne m’intéresse pas.

Mais en vérité, le sujet du roman n’a pas tant d’importance, parce que les faux monnayeurs est avant tout un roman sur le roman, sur la relation entre la vie et le roman, sur le naturalisme et sur le rêve, sur les histoires où on voit l’écrivain raconter l’histoire, se cacher derrière des masques et apparaître au coin d’une scène, où le je n’est pas toujours celui qu’on pense. C’est très français, très parisien et incroyablement intelligent. Pour peu qu’on accepte de se prêter au jeu littéraire, on ressentira à cette lecture d’étonnants vertiges.

Trop de témoins pour Lord Peter – Dorothy Sayers

Suite de notre découverte des enquêtes du plus upper-class des détectives britanniques. Alors qu’il est vacances en Corse pour se remettre de son enquête précédente, Lord Peter apprend que son propre frère, porteur du titre et chef de la lignée est: 1) accusé de meurtre, 2) refuse de se défendre des accusations portées contre lui, à part en disant qu’elles sont évidemment absurdes. Immédiatement, Peter et son excellent Bunter s’envolent pour l’Angleterre…

On aura dans la suite une maison/relais de chasse posée dans la lande, des brumes, une dernière soirée de la victime (une sorte d’aventurier, fiancé à la noble sœur du noble lord) reconstituée minute par minute… Mais on verra aussi l’auteure continuer à faire des portraits intéressants de types sociaux de son temps: lords, militaires, socialistes plus ou moins bolchevisants (dont l’auteure semble avoir une piètre opinion), fermiers et fermières…

Autant le dire tout de suite, trop de témoins pour Lord Peter ne m’a pas autant plu que Lord Peter et l’inconnu. Bien que bien fichue et logique, l’intrigue ne m’a pas tout à fait convaincu, notamment parce qu’elle rompt avec une des règles du roman policier classique. Ca reste toutefois tout à fait distrayant : les amateurs des aventures de Lord Peter retrouveront des portraits tracés avec vivacité, des situations incongrues, l’Angleterre des années 20 et surtout un sens du dialogue incroyable, notamment quand le héros prend la parole et bavarde, que ce soit pour faire rire, pour égarer ses interlocuteurs ou pour masquer ses peurs.

De cape et de crocs T11 et T12 — Ayroles et Masbou

Ça y est, c’est fini, définitivement fini. Le tome 12, si ce n’est toi, clôt la préquelle racontant comment le lapin Eusèbe s’est retrouve sur cette galère.  

On se reportera à ce billet pour une présentation générale de la série. 

On découvre donc dans ce diptyque les aventures du lapin Eusèbe, évoquées par allusion tout au long de la série : son entrée dans les gardes du Cardinal (si, si !), son jumeau maléfique, ses différents embastillements… 

Alors que le récit de la série principale est une fantaisie regardant beaucoup le théâtre baroque et les œuvres de Cyrano de Bergerac, le cycle d’Eusèbe (comme le nomment les docteurs de la Sorbonne) lorgne vers le Candide de Voltaire meets les Trois Mousquetaires. L’intrigue est complexe, politique, touffue, mêlant cardinal mourant, tentatives de coup d’État, tueur à gages triste et cours des miracles. C’est très dense et c’est génial. Grâce aux gags (j’ai hurlé de rire à la référence croisée Bossuet-Chantal Goya), à la subtilité narrative avec laquelle ce sous-cycle répond au cycle principal (la présence-absence de Lope et Armand, par exemple), à la morale profonde de l’histoire, qui voit le bien et la bonté triompher, malgré la cruauté du monde. 

De cape et de crocs est une grande œuvre de littérature française et un immense bonheur de lecteur. 

Ses derniers mots m’ont fait pleurer. 

« Peut être arrivons-nous enfin à bon port ? »

L’inclinaison – Christopher Priest

Sandro Suskind est compositeur. Il a grandi dans une ville bombardée par l’ennemi et grandi dans un pays pressuré par une dictature militaire. Sur l’horizon, visible de ses fenêtres, des îles qui, selon la dictature, n’existent pas: les îles de l’Archipel du Rêve, sur lesquelles il finira par faire une étrange tournée, au détriment de…

L’inclinaison (The gradual, en V.O.) est le troisième livre d’affilée que Christopher Priest consacre à l’Archipel. Il forme un élément d’une collection interne à l’œuvre de l’auteur, après le recueil de nouvelles éponyme et de l’excellente Fontaine Pétrifiante. Loin de l’expérimentation formelle des Insulaires (le récit en est simple et direct, à sa façon toute priestienne) et de l’angoisse étouffante de l’Adjacent, l’inclinaison développe cette émotion particulière de l’errance sur les navires et des découvertes de l’Archipel, qui faisait le charme tout étrange de la Fontaine pétrifiante. A travers les allers et retours du temps, la dérive douce du personnage principal a quelque chose de langoureux, comme une drogue un peu amère mais dont on ne saurait se passer. Les angoisses physiques et sexuelles des autres livres de Priest sont moins présentes, l’auteur nous fait partager une dérive agréable, placée sous le signe du temps et de la création.

L’inclinaison est un livre d’évasion, évasion de l’auteur, évasion du lecteur. Je n’ai pas encore trouvé le chemin pour accéder aux îles sans nombre de l’Archipel du Rêve, espace réaliste où se mêlent le subjectif et l’objectif, le temps personnel et le temps perdu. Je ne sais pas où on achète des billets pour la traversée, mais je ne désespère pas de trouver.