Babel – R.F. Kuang


Babel
est une fantasy XIXᵉ où la révolution industrielle est propulsée par une forme de magie originale : des barres d’argent enchantées, gravées de paires de mots (match pairs, j’ai lu en VO) désignant le même objet dans des langues différentes. L’effet magique naît du sens qui se perd dans la traduction. C’est de la magie étymologique : vraiment malin, et les effets proposés sont accompagnés de considérations savantes sur le sens des mots et sur les aspects sociaux et locaux des significations.

L’histoire se déroule dans les années 1830 et suit Robin Swift, un jeune Chinois arraché à la ville de Canton par le professeur Lovell, afin d’être envoyé étudier la traduction à Oxford et d’entrer à Babel, comme on appelle l’Institut royal de traduction. Là, il pourra mettre à profit ses excellentes connaissances en anglais et en mandarin au service de la fabrication de superbes nouvelles match pairs.

(à partir de maintenant, je spoile un peu : fermez les yeux si vous ne voulez rien savoir – les spoilers s’arrêtent dans une dizaine de lignes)

Le jeune homme découvre les merveilles de l’Angleterre, les beautés d’Oxford, les joies de la connaissance, ainsi que de sympathiques camarades dans la même situation que lui : Ramy, un séduisant Indien musulman ; Letitia, une jeune femme de la bonne société anglaise (ooooh, une femme !) ; et Victoire, une jeune personne d’origine haïtienne (ooooh, une femme, et noire en plus !). Bien sûr, Babel est l’institut le plus prestigieux, mais ce n’est pas marrant d’être noir, femme ou « jaune » à Oxford à cette époque. D’autant que Robin reçoit en parallèle une éducation politique un peu brutale et découvre les joies et les bénéfices du colonialisme (pour l’Empire britannique), notamment autour du déclenchement de la première guerre de l’opium — une des petites horreurs coloniales européennes dont on ne parle pas trop parce que bon, c’est vraiment dégueu. Plus intéressant encore : le roman montre combien la recherche universitaire, même sur des sujets apparemment « nobles », peut devenir un instrument de domination.

(fin des spoilers — et début du moment où l’auteur de ces lignes donne son avis)

La partie initiatique du roman et la découverte du monde universitaire sont très réussies. Le livre est un cri d’amour (très critique) envers Oxford, city of dreaming spires. Les ambivalences de Robin, la manière dont il se ment à lui-même, sa relation avec Lovell : tout cela est très fin et vraiment intéressant.

Après que le personnage a traversé le voile, le roman aborde un à un un paquet de thèmes progressistes : décolonialisme, racisme, sexisme. Tous sont soigneusement traités, mais sans subtilité. Je pense que les horreurs coloniales méritent tout à fait d’être dénoncées et expliquées, mais ici le roman y va un peu à la truelle, ce qui a réduit mon intérêt pour le récit. (Chronique écrite par un vieux mec blanc — à percevoir selon votre point de vue personnel.)

Enfin, la structure imaginaire de l’histoire (la magie étymologique remplaçant la machine à vapeur) ne fonctionne pas totalement pour moi. Je n’arrive pas à dire pourquoi, mais ce monde ne me semble pas tenir debout de bout en bout.

Babel reste malgré tout une lecture très intéressante, ne serait-ce que pour sa manière de jouer avec les mots et pour la description sensible de son protagoniste et de sa relation avec son tuteur. Cette dark academia fantasy mérite tout à fait d’être lue.

(merci à Camille pour le cadeau !)

Les jours, les mois, les années – YAN Lianke

Je ne connaissais rien de cet auteur. Le livre m’a été recommandé par une aimable libraire de la librairie Ouvrir l’oeil, à Lyon.

Un village, dans un coin qu’on imagine dans les montagnes proches du désert de Gobi. Sécheresse terrible, plus rien pousse, les habitants fuient la chaleur et la mort, ne restent plus qu’un vieux (l’aïeul) et son chien aveugle (l’aveugle). Un seul épis de maïs pousse encore, il va crever si personne ne s’en occupe. Lui, il reste.

Ce court roman raconte la lutte misérable du vieux et du chien pour que pousse la plante. Il n’y a plus personne dans la région, plus personne d’humain s’entend… Après chaque jour, chaque souffrance, un nouveau jour, une nouvelle souffrance, et la vie s’accroche et lutte et c’est là toute la beauté et la force de ce court roman. La vie y paraît, au-delà de nous, de nos pauvres efforts.

Au bal des absents – Catherine Dufour

Claude est une chômeuse en fin de droits qui n’a pas grand-chose pour elle, excepté son petit studio. Qu’elle perd bicose, we said, « fin de droits », you know ? (c’est un peu comme le début de Vernon Subutex).

Alors quand elle reçoit une offre d’emploi chelou via LinkedIn qui l’invite à séjourner dans une improbable location AirBnB pendant quelques semaines contre rétribution, elle ne fait pas la difficile et voilà go, elle est partie dans un coin perdu de France, et la location est une grande maison vraiment confite dans le passé et bien… elle est hantée. Et même carrément TRES hantée.

Dans ce petit roman (sa densité et sa brièveté sont une de ses nombreuses qualité), Catherine Dufour explore le genre du « roman de maison hantée » dans la France des années 2020, avec réseaux sociaux, minimas sociaux et workings poors qui dorment dans leur voiture. Et c’est vraiment très bien. Il y a des idées tout le temps, du suspense, des retournements de situations, des personnages secondaires douteux et moins douteux, une héroïne tétue (qualité de pauvre) et ni très jolie ni très sympathique, à la destinée de laquelle on s’attache. On comtpe les euros, on vide le bénitier de l’église d’Iliouville, on observe le prix des vieux meubles et des petits objets sur e-bay… Le passé suinte, et colle, et mord, glacial. On se demande ce que sont devenus les domestiques et qui peut bien faire le ménage dans la maison aux fantômes. Bref, c’est rigolo, pertinent et malin. L’autrice se permet même de nous livrer, quelques trucs sur sa méthode de travail. Et tout ça ne serait rien sans le style à la fois tendre et caustique de Catherine (oui, disclaimer, je la connais et je l’aime bien – mais cette chronique est garantie sans copinage). 

D’une curieuse façon, ce livre court est un cousin de la trilogie-des-genres de Léo Henry (Le casse du continuum, la panse, Thécel). Ce n’est pas un « grand roman », ça ne veut pas l’être, c’est juste distrayant, intelligent et très bien écrit. Et assez souvent, ça fait peur.

Manhattan beach – Jennifer Egan

C’est l’été, je lis des trucs sur la plage, sortis d’une boîte à livre.

New York, 1942. Anna Kerrigan travaille au chantier naval où on fabrique de gros bateaux de guerre. Son papa  Eddie, un type cool, a disparu quelques années avant, elle vit seule avec sa mère et sa soeur handicapée… et elle va se retrouver en contact avec Dexter Styles, un homme au croisement entre le milieu des trafiquants et les grandes familles, qui pourrait être en rapport avec la disparition de son père.

Le premier truc qui me vient à l’esprit en parlant de ce roman est « c’est bien fait ».

Le récit est rythmé, intéressant. Parle de l’émancipation des femmes : depuis Agnès, la mère d’Anna, ancienne « girl » de cabaret, Anna qui devient indépendante et ouvrière et qui se lance dans des trucs réservés aux hommes grâce à la guerre, en passant par les personnages qui l’entourent, Nell, Rose, les « mariées »… 

Les décors sont intéressants : les demi bas-fonds de NYC (j’ai pris ce roman en me demandant si j’y trouverais matière pour un scénario Cthulhu Confidential – non), cabarets, bars de front de mer, chantier naval, marine marchande… L’autrice s’est top top documentée, tout paraît solide, réaliste (et ça se voit). L’histoire est bien menée, c’est une sorte de fausse romance. La narration tisse plusieurs époques et plusieurs fils, bien arrangés, « by the book ». Ajoutez la touche féministe, bien vue, et même un traitement sensible du handicap. Bref, rien à reprocher, une lecture de distraction, intelligente, juste super fabriquée. Ca ferait un bon film ou une bonne série TV.
 

PS: Hey, monsieur 10-18 !!!! La couv dans sa partie basse (mal découpée de la partie haute) représente un « pier », classique aménagement de bord de mer du monde anglo-saxon. L’image de ce pier vient de la première photo qui sort du googling « manhattan beach ». Ce pier existe donc vraiment (pas un pb), mais dans la ville de Manhattan Beach, en Californie. C’est à dire pas du tout l’endroit où se passe l’histoire. Couv IA ou illustrateur paresseux ? Nul, en tous cas.

Mon vrai nom est Elisabeth – Adèle Yon

 

Une peur court dans la famille de la narratrice. Les femmes, vers l’âge de 20-25 ans, deviennent folles. A partir de ce point et d’une angoisse personnelle, elle se lance dans une enquête qui l’amène rapidement jusqu’à son arrière grand-mère, Betsy… La folle, justement.

Ce livre est très intéressant car il développe deux axes : le premier, l’histoire traumatique et d’une femme des années 40 dans une famille de la bourgeoisie catho. Le second est la manière dont la narratrice raconte son enquête, ses découvertes progressives, à travers des discussions familiales et des accès aux archives, directes ou indirectes. Il y a un côté presque thriller dans cette échelle de découvertes. 

On reste dans la littérature « moi-je » (que je n’ai jamais aimée – et c’est le principal point agaçant du livre), avec ce twist d’être une tentative de prendre la parole pour ces femmes du passé à la mentalité un peu forte et à qui on l’a fait payer cher.

Je ne spoile pas le contenu de ses découvertes, même si les journaux l’ont pas mal fait ;  ça a été un des effets très forts du « roman » sur moi de découvrir les couches de la vérité en même temps que la narratrice, mais vous pouvez égrenner les TW, parce que ça fait mal. A titre perso, je considère les lettres d’amour d’André comme de beaux extraits d’histoires d’horreur familiale. 

NOUT – luvan

NOUT s’écrit en majuscules (en tous cas, j’ai envie de l’écrire telle). luvan s’écrit en minuscules.

Ainsi, dans les milliers/millions d’années à venir, la Terre prendra des chemins étranges. Et la vie deviendra différente. Et la conscience, différente. La vie deviendra. Qui pourrait embrasser ce vertige, de la vie, de la chimie, de la conscience ? Des distances immenses, dans transformations lentes ou rapides, de la joie et des pulsations ? C’est une des forces de la littérature de science-fiction que de nous donner à saisir, à percevoir, les vertiges du temps. On appelle ça le sense of wonder. 

NOUT est un tissage de visions, de faits, des rêves, de vibrations. NOUT relie très haut, très loin. Ce livre nous rassemble, nous, les hominides, avec l’ensemble de la vie, de la Terre et plus large encore. Mais ce n’est pas un livre froid. 

Pour nous parler de cet avenir extra-ordinaire, luvan choisit une forme rare, en SF et en littérature en général, celle de la prophétie. L’avenir vient vers nous (comme ces gouttes sur l’arcane XVIII, la lune), une décoction nous parvient en vers, en conscience partagée avec ces êtres du futur, ces nous du futur, qui s’adressent à nous à travers une femme nommée Francesca Caccini, musicienne et compositrice. Nos descendantes, qui ont hérité d’une bonne part de notre mémoire, utilisent toutes sortes de faits, de souvenirs, d’allusions culturelles ou mythologiques pour nous parler et communiquer avec nous. Je ne comprends pas tout, Francesca ne comprend pas tout, mais ce n’est pas grave, il faut se laisser aller, se laisser émerveiller. Lire luvan est une exploration.

Rêver et faire rêver – Nicolas Fructus

Ce texte a été écrit par Nicolas Fructus, en réaction/réponse au texte du billet précédent.

Des sources

J’ai lu Leiber, pas tout Lankhmar, mais pas loin, je pense.
Cela fait bien 30 ans, et un peu comme précédemment avec Lovecraft sur lequel
j’ai travaillé, je suis euphorique quant aux inspirations oniriques que ces
textes m’ont apporté, mais pour être honnête, je ne m’en souviens plus.
J’adore, mais ce sont des visions ouatées, un peu évanescentes, j’ai des bribes
d’histoires, mais les ambiances et les enjeux sont là, en moi. J’ai vécu avec
le Souricier Gris et son compère musclé, comme j’ai pu arpenter les Contrées du
rêve, sans me souvenir du nom des routes.

Avant de commencer à travailler sur des images, je relis les
inspirateurs. En même temps, ce n’est que du plaisir. Donc je relis Leiber
pendant Noon, juste pour me faire engloutir par la vague des visions qui
portaient Laure & Laurent au cours de leur écriture.

À la première lecture de Noon, je retrouve chez Laure &
Laurent ce contrepied permanent entre imbroglios, quiproquos, situations cocasses,
et le sérieux de la trame, l’importance du sujet traîté, le sérieux avec lequel
on regarde le dysfonctionnement du monde. Comme chez Leiber. Et surtout, la
cité est un acteur à part entière. Encore plus chez LLK que Leiber, après
trois tomes de Noon. Leiber ne cherche d’ailleurs pas toujours à ce que sa cité
soit très rationnelle. Elle est une scène de théâtre où les panneaux de bois
vous font passer des toits de Lankhmar aux tunnels de la Guilde des voleurs.
Mais ces lieux nous restent, en persistance rétinienne. Ce n’est pas pour rien
que ce corpus est souvent cité comme exemple. Et quand on y regarde de plus
près, ce ne sont pas tant les descriptions, les paysages, mais plutôt la façon
dont les protagonistes vivent leurs tribulations urbaines qui finissent par
décrire l’ambiance, le quartier, les enjeux. Chez Laure & Laurent, même si
vous avez l’impression que les éléments surgissent au gré de leur création, il
y a un arc, une structure, là-haut, tout là-haut, qui ne se dévoile que par
touches. Et en bons démiurges, ils ont les clefs du temple Noon.

Faire un livre illustré

Enfin, d’un point de vue purement technique, je savais qu’il
fallait ne pas faire trop d’illustrations (protocole vite transgressé dès le
tome 2, pour ne pas dire violenté dans le tome 3), essayer de respecter une
ventilation à peu près correcte dans le rapport texte/images sur l’ensemble des
ouvrages. Mais le point le plus important à mes yeux et qui était aussi la
motivation d’Olivier Girard, l’éditeur, c’est de pouvoir dire : «  voici une
première édition d’un auteur dans lequel il y a des images. Ces images ne sont
pas là pour agrémenter une lecture qui serait moins drôle sans, elles ne sont
pas une olive dans le cocktail. C’est la première édition, l’édition courante, où
les dessins amènent une immersion supplémentaire, qui font que le livre devient
un objet unique en soi. Pas en tant que livre de L.L. Kloetzer, ou de Nicolas
Fructus. En tant que ce livre-là. Et ce livre n’est pas une relique intouchable
cachée dans une bibliothèque d’incunables que même le regard abime. Ce doit
être le livre courant dans votre bibliothèque habituelle, celle où par accident
tout un chacun vient piocher et doit se dire : tiens, c’est étrange, ce Noon,
il y a plein d’images… »

Nicolas Fructus, dans les contrées du rêve
Dans les contrées du rêve, de Lovecraft

Illustrer Noon

Ainsi dans Noon, l’exercice d’illustration est compliqué.
Les « visions » illustrables ne cessent de se succéder, il est déjà
peu évident de tailler dans le lard pour n’en extraire que quelques-unes. En
plus des lieux dont la simple désignation apporte plus qu’une longue
description, chaque scène avec les protagonistes donne envie de les saisir sur
le vif. Et puis il y a les éléments de l’histoire totale, ces traces, ces
signes que l’on retrouve d’un livre à l’autre, ce sentiment qu’une chose
anodine posée là dans un coin de la ville sera peut-être l’élément central
d’une quête future (souvent, Yors ou Noon ont déjà jeté un regard en coin, un
je-ne-sais-quoi de : « ça me dit quelque chose » dans le futur…).
Alors à dessiner tous ces éléments, c’est un brin angoissant. J’ai vite compris
en lisant Laure & Laurent que tout était expliqué, ou se déduisait
implicitement.

J’ai ressenti le besoin impérieux d’affiner au fil des tomes
(n’y voyez pas de référence alpestre), par le dessin, les codes qui étaient
transmis par l’écriture. Par exemple quand Noon plonge dans ce qui semble être
un monde alternatif, les images basculent en négatif. L’image doit avoir une lisibilité
moins évidente, comme dans la réalité du lecteur issu de son monde physique qui
est plongé dans une vision parallèle. Ou là dans le texte, un bâtiment dont on
ne sait pourquoi il a été dessiné, sinon qu’il s’effondrera 30 pages plus loin.
Ou la narration en cases panoramiques des tribulations de Noon et Yors au-delà
de la ville. Dans ce cas précis, ce n’est pas un effet de style. Il n’y a aucun
moyen d’illustrer ce passage comme j’ai illustré le reste des ouvrages. Ce sont
des suites de descriptions lapidaires de lieux, et d’actions résumées. Il ne
faut laisser qu’une impression fugace de ces moments, et surtout pouvoir en
réaliser plusieurs. Alors plutôt que de faire Une illustration d’un
moment, il valait mieux faire dix bandeaux, petites respirations graphiques dans
les tribulations de Yors et Noon. Et le procédé fonctionne aussi (je l’espère)
vers la fin du tome 3, mais à cet endroit, pour « ralentir » la
lecture, d’une certaine manière. Le texte est d’une telle concision que je
voyais plus d’images qu’il n’y avait de texte dans l’aboutissement du chapitre.
Et quelque part, les dessins « ralentissent » le temps de lecture en
obligeant le lecteur à passer d’une ligne d’écriture à une image ; et à ce
moment précis de l’ouvrage, la résolution de l’histoire est tellement
importante que j’espère contribuer à cet instant abrupt et juste de l’écriture,
dans lequel on peut rester quelques secondes de plus à cause des images.

Les demeures du crépuscule, dans le désert des cieux

Enfin, si j’ai réussi par quelques images à vous faire
rêver, ou plutôt à donner du corps à un monde qui n’existe pas, c’est d’abord
parce que Laure & Laurent m’ont fait croire que ça existait. Et ils m’ont
fait rêver.

 NF

Wandering in Nehwon

Un texte plus long que d’habitude sur ce blog, à l’occasion de la parution du désert des cieux.

Visiter des lieux qui n’existent pas est une affaire de
rencontres. On n’entre pas par hasard dans des mondes imaginaires : il
faut une personne qui vous guide pour passer la porte. Qui m’a accompagné dans
le monde de Nehw
on ? Les deux voleurs les plus cools du monde, Fafhrd et
le Souricier gris, évidemment.

Je dois avoir une quinzaine d’années, et je joue à AD&D
au collège. Et mon meilleur pote me prête une paire de livres dont vous êtes le
héros mettant en scène deux personnages comme je n’en avais jamais vus :
Fafhrd (barbare, balaise, roux, scalde, grosse épée) et le Souricier Gris
(mince, fine moustache à la Errol Flynn, voleur, rapière, bribes de magie). Une
feuille de perso, des dessins en noir et blanc, et des embrouilles avec la
guide des voleurs ou bien celle des assassins, je ne sais plus. Ces deux gars
me plaisent tout de suite.

J’apprends à les connaître mieux, car à la fin du guide du
maître AD&D, ce compendium bordélique, je découvre les recommandations de
lecture de Gary G. Jack Vance, Robert Howard, Tolkien bien sûr (que j’avais
déjà lu) et surtout : Fritz Leiber, le cycle des épées. Un cycle
disparate de nouvelles mettant en scène les même deux types sympathiques
rencontrés plus haut. Des poches Presse Pocket avec ces couvertures
surréalistes zarbi de Siudmak, une demi-douzaine de tomes ne formant pas une
saga ample et sérieuse, oh non. Quatre à six histoires par volume. Des
aventures où nos héros rencontrent sorciers, voleurs, zinzins de toutes sortes
et femmes fatales, dont ils se sortent généralement les poches vides, l’humeur
mélancolique avec sur les lèvres le souvenir d’un baiser. J’étais ado, j’ai
adoré leurs sarcasmes et leur mélancolie. Le monde leur échappe, ils ne
contrôlent pas grand-chose, ils se moquent d’eux-mêmes. Et surtout, ils sont
amis, les meilleurs amis du monde. Ça ne me surprendra pas, plus tard, quand j’apprendrai
que Fafhrd, c’était Leiber, et le Souricier, Otto Fisher, et que ces deux-là
s’entendaient très bien.

Leur ville s’appelle Lankhmar. Un peu Chicago, un peu
Constantinople, peut-être la première projection dans la fantasy de l’univers
urbain du 20ème siècle. Lankhmar, grouillante et merveilleuse, avec
son gouvernement de travers, ses marchands plein de pognon, ses mendiants et sa
guilde des voleurs. Lankhmar, au cœur du monde de Nehwon (lisez-ce nom à
l’envers, « le monde de nul temps »), un monde imaginaire aux cartes
floues, à l’histoire rêvée.

J’ai aimé les deux amis, j’ai lu toutes leurs histoires
plusieurs fois
, celle avec les rats, celle avec le roi sous la mer qui n’est
pas là, celle avec les dieux en haut de la montagne, celle avec les deux frères
fous ennemis dans les souterrains de Quarmall, celle où Fafhrd devient disciple
d’Issek, celle avec les oiseaux qui crèvent les yeux, celle avec le bazar du
bizarre, celle avec le personnage qui rêve depuis sa tombe, celle où la Mort,
assise sur son trône, tue au rythme du battement de son coeur… Et tout ça a
fait partie de moi.

Des années passent. Lors d’une promenade vers la source,
Laure et moi nous inventons des personnages (c’est une activité qui nous prend
parfois, quand nous trouvons qu’il n’y a plus assez d’histoires dans notre
vie). Nous parlons de Lankhmar. Ces personnages pourraient y vivre : l’un
serait un jeune homme excentrique et timide, un sorcier aux pouvoirs bizarres.
Et l’autre, un vieux mercenaire à la jambe fatiguée, son compagnon et
assistant. Ils habiteraient au dernier étage d’une maison de passe à l’enseigne
du soleil noir, il y aurait des tentacules au plafond, et les gens viendraient
les voir pour exposer leurs problèmes, ils vivraient des sortes d’enquêtes, tu
vois ? Avec de la magie. Deux types célibataires partageant un
appartement : bien sûr nous pensons au détective de Baker Street et à son
compagnon. Nous en sommes tous les deux fans. Nous rêvons ces deux-là, Laure
s’amuse à inventer les pratiques professionnelles de ce métier qui n’existe
pas : sorcier de ville, grande magie pour tous les jours. Nous
découvrons comment la magie contraint les vêtements, les contrats ou les
questions immobilières. Nous passons du temps avec eux, puis ils s’éloignent… Laure
en reparle de temps en temps : est-ce les aventures du magicien et du
mercenaire ne pourraient pas faire de bonnes histoires à écrire ? On
pourrait faire une série de livres, on pourrait faire du YA (on n’a jamais
essayé ce genre de récit, non ?). On pourrait écrire quelque chose pour
nos filles. Oui, peut-être, si tu veux ; en vérité je n’y crois pas tellement,
je n’y crois pas assez.

Les histoires se cristallisent quand elles veulent et quand
on peut. Dix après avoir inventé le sorcier et son compagnon, nous écrivons une
nouvelle les mettant en scène. J’avais pris peu de notes, alors on se rappelait
surtout l’impression qu’ils nous avaient fait, leurs caractères, pas
grand-chose de plus ; nous réinventons la plupart des détails, comme par
exemple, leurs noms. La nouvelle s’appelle « à l’enseigne du soleil
noir », et elle commence comme ça :

Je m’appelle Yors, j’ai beau être boiteux, je me
considère plutôt comme un dur à cuire. J’ai été marin sur une galère de la Mer
Intérieure, docker sur le port, sergent dans l’armée du Suzerain…
J’ai connu les batailles, les blessures et les naufrages, j’ai toujours su me
débrouiller et m’en sortir, plus ou moins entier. Mais maintenant je ne suis
plus tout jeune, je cherche un peu de stabilité et de tranquillité, alors je
suis entré au service de ce drôle de type, à l’enseigne du soleil noir.

Elle fait 80 000 signes. Il y a dedans Noon, Yors, une belle
voleuse, un médaillon perdu et un drôle de ratier. Et déjà, l’attention aux
détails, l’aversion de Noon pour les dettes, son goût pour la liberté, son
attention aux choses minuscules qui révèlent le tout. On voudrait que ce texte
soit lisible par les adultes et les enfants. Marguerite, alors âgée de onze ans,
le lit et nous dit que oui, c’est cool, les personnages sont bien, mais on
aimerait savoir plein de trucs en plus à leur sujet. Où Yors et Noon se
sont-ils rencontrés ? Pourquoi se sont-ils installés ensemble ? D’où, et
comment, et quoi, et pourquoi ?

Deux ans plus tard, parce que la pandémie douche un peu nos
envies de SF, nous reprenons la même histoire, depuis le tout début ; tout
réécrire, sans relire, de mémoire encore. Le souvenir d’un souvenir. Yors
cherche du boulot, à la porte de l’Est. Arrive un jeune homme un peu
excentrique et très riche qui dit s’appeler Noon, mais on sait tout de suite
que ce n’est pas son vrai nom. Finalement Noon n’est pas aussi fortuné qu’on
pense et il va falloir trouver du travail, et ce sera de la sorcellerie.

Nous sommes dans la ville aux mille fumées, notre ville,
plus Constantinople que Chicago (parce que j’aime l’histoire antique) ; des
gens vivent ici, et y travaillent (parce que le travail des gens est important
pour Laure). Les eunuques tiennent le palais, les pauvres tirent le diable par
la queue et Yors est un homme qui se sent vieillir. Mais heureusement, il a
croisé Noon, et vivre dans le même monde que Noon, c’est merveilleux, parce que
Noon prend les choses à sa manière, par la bande, par au-dessus, par l’au-delà,
et l’impossible devient possible. Pour celui qui sait voir, le monde est plus
vaste, plus effrayant peut-être, plus beau certainement. Les portes s’ouvrent
qui étaient fermées à jamais, les chaînes se rompent, ce qui était perdu est
retrouvé, les amants séparés sont réunis.

Olivier du Bélial, nous a fait rencontrer Nicolas, qui aime
les cités imaginaires, les magiciens et les hommes-serpents autant que nous.
Pour Nicolas, la fantasy est une affaire sérieuse, les personnages sont
présents et les bâtiments sont à la fois habités et vivants. Pour lui comme
pour nous ces histoires sont ouvertes et les illustrations, comme les textes,
sont une invitation, à ouvrir le monde, à créer des espaces de liberté.

Voilà, ça s’est passé comme ça. Noon et Yors et Meg ont
maintenant leur lot d’aventures (trois livres !) : avec le jeune
homme riche plongé dans les ennuis, les ramasseurs de morts, les princes
mingols en goguette, les dieux contrariés. Le magicien parvient, d’une certaine
façon, à se rapprocher du Suzerain et ce grand pudique apprend deux ou trois
trucs au sujet de l’amour.

Nous, nous sommes heureux d’avoir vu ce monde apparaître,
dans nos rêves, dans nos souvenirs, dans les dessins de Nicolas, comme une
image qui se révèle derrière une vitre embuée. à vous de le découvrir, si vous le
souhaitez.

 

Sundered
from us by gulfs of time and stranger dimensions dreams the ancient world of
Nehwon with its towers and skulls and jewels, its swords and sorceries.

Noon – le désert des cieux

Voilà, le troisième volume des histoires de Noon a paru. Ce n’est pas une trilogie (les histoires sont indépendantes, même si elles se suivent), mais ces trois livres forment un cycle, « le cycle du palais », qui boucle l’histoire commencée avec les réflexions de Noon dans le premier livre sur le mauvais état d’entretien des murs du palais de la grande ville aux mille fumées. Comme quoi, voyez où des réflexions sur la maçonnerie vous emmènent !

Dans ce livre, on retrouvera donc un magicien stylé, un garde du corps plus tout jeune, une jeune fille entreprenante (ou auto-entrepreneuse ?), un jeune homme plongé dans les ennuis. Et surtout, beaucoup de gens qui travaillent : chef de chantier, directrice de cérémonie, porteurs de morts, ouvriers, politicienne, médecienne. Qui travaillent trop, pour beaucoup d’entre eux, ce qui nuit à leur santé physique et mentale. C’est de la fantasy, ça parle donc de choses qu’on connaît.

Publier un livre ça veut dire jouer le jeu du capitalisme culturel et de la chaîne du livre. Nous insérer (et approuver implicitement) un certain jeu de relations auteurs/autrices avec éditeurs/éditrices. Fabriquer, avec des énergies plus ou moins fossiles, tout une série d’objets diffusés dans le grand cycle marchand, vendus en partie à travers des canaux appartenant à des milliardaires dégueulasses qui vont gratter des sous dessus.

Ca veut aussi dire des joies particulières. 

Celle d’avoir construit ensemble, d’abord nous deux et trois (avec Nicolas), puis avec Olivier et tous les artisan.e.s du Bélial (chapeau à Laure Afchain !) un beau livre, une première édition illustrée, où texte et images sont faits pour aller ensemble et s’influencent mutuellement. Travailler avec le Bélial, ça veut dire bosser avec des personnes passionnées, qui n’épargnent ni le temps ni les efforts pour faire paraître les livres auxquels elles croient.

La joie aussi de pouvoir partager des histoires pas très importantes (on écrit des romans de magiciens quand le monde brûle et fait la guerre) qui disent quand même quelque chose de ce qui nous entoure, de ce qui vous entoure, nous l’espérons. Ces histoires de Noon sont là, parmi plein d’autres histoires merveilleuses faites par plein de personnes talentueuses, elles viennent, elles passeront, elles nous dépasseront peut-être. 

La joie, enfin, d’écrire de la fantasy, d’être libres d’aller là où nous voulons, dans les catacombes, dans les chapelles du palais, dans les montagnes du Kashgar et dans le temple de Qos, dans les mondes en-dessus et dans les mondes ci-dessous, sur la terre et dans les cieux. Entrez, venez si vous voulez, ça va être bien !

Je suis une fille sans histoire – Alice Zeniter

 

D’Alice Zeniter, j’ai lu « l’art de perdre », que je n’ai pas chroniqué sur ce blog alors que c’était vraiment super bien. La chronique d’une famille de harkis, jouant très bien entre le vécu et le romanesque, loin du nombril de l’expérience personnelle et intime, faisant connaître et comprendre le monde à travers la fiction. Excellent, vraiment, je le recommande.

Bon, ce n’est pas le sujet de ce billet. Celui-ci, « je suis une fille sans histoire » est un petit essai sur le récit, les fictions, en quoi elles sont vraies, pourquoi on pleure les personnages de romans et comment écrire des romans qui ne soient pas que des histoires de lances mais aussi des histoires de paniers.

C’est un livre très court, souvent drôle, voire méta-drôle, qui donnera au lecteur curieux des histoires, de la fiction et de pourquoi en faire, des portes d’entrées intéressantes vers ces questions, passant par Ursula Le Guin (elle est partout), Aristote, Hugo, Umberto Eco et quelques autres personnes plus ou moins recommandables.

Si vous êtes auteurices, c’est aussi un livre que vous pouvez faire lire à vos amis curieux de ces questions.