Amerigo – Stefan Zweig


Je viens de finir de lire ce petit essai amusant qui raconte l’histoire du nommage de l’Amérique et le rôle compliqué qu’y a joué Amerigo Vespucci. Ce récit implique des documents imprimés vers 1500, l’usage de l’expression Mundus Novus et l’intervention d’une équipe d’humanistes de Saint-Dié, dont le fameux Walseemüller. 

Je ne sais pas à quel point me livre est encore à la page concernant cette question historique. Ce qui m’a touché c’est de voir l’écrivain, dans un monde déprimant (le livre date de 1941) passer du temps à raconter un truc pointu de manière sensible et amusante, un peu à la façon de Léo Henry dissertant sur Twin Peaks et Beverly Hills. Le texte est à la fois très bien écrit, savant, un peu fumiste parfois (le discours sur l’an 1000 au début), ironique et psychologique. Zweig déploie sa narration avec talent et humour, on le suit volontiers dans ses rêveries livresques où interviennent plein de langues (latin, italien, espagnol, néerlandais), des cartes, des imprimeurs, des faussaires, des famouse people, des moins famous que ça… La conclusion est très douce, presque tendre.
J’espère que faire ce livre t’a fait du bien, Stefan. Moi, ça m’a plu de le lire.

Extrait du planisphère de Waldseemüller, avec le fameux mot


Maigret à l’école – Simenon


J’ai cette même édition

 Donc un type vient traîner dans le bureau du famous commissaire Maigret et lui demander en le suppliant de se mêler de son affaire de meurtre, là-bas, en Charente. Maigret n’avait pas trop de boulot, il avait envie de boire du blanc et manger des huîtres et Jojo Simenon avait envie d’écrire une intrigue policière de village en Charente. Tous ces élements, et le dernier en particulier, suffisent pour envoyer le commissaire aux gros yeux traîner ses guètres dans le village. Spoilers: il n’aura pas d’huîtres.

Je blague, je blague, en fait, mais le roman est très bien. Pessimiste, certes, les personnages en sont pour la plupart très peu sympathiques, mais l’intrigue est super bien arrangée.  L’ambiance est pesante, le mystère traîne jusqu’au bout, la révélation finale est tout à fait pertinente et Maigret fait preuve en plusieurs occasions d’une grande finesse et d’une grande douceur, notamment dans la scène de l’interrogatoire de Jean-Paul (ceux qui ont lu comprendront de quoi je parle).

Il y a là un mystère pour moi : comment un type pas trop sympathique comme Simenon, vivant à l’époque aux USA, pouvait écrire ce genre de trucs, en une semaine… Je trouve souvent que les romans de Maigret sont très humains et touchants, et je n’arrive pas à faire coller ça avec l’idée d’un mec écrivant ça à la chaîne à 5000 km des lieux de l’intrigue. 


Lavinia – Ursula Le Guin

J’ai donc fini de lire Lavinia. Dans ce roman, ULG raconte la vie du personnage éponyme, l’épouse d’énée à la fin de l’énéide de Virgile. Ce dernier ne
parle pas beaucoup de la fille du roi Latinus. Par amour du latin, du poème d’énée, et sans doute plein d’autres raisons, Le Guin a décidé de lui donner un récit à
elle.

On
avait déjà lu, Cecci et moi, le livre Sirène, debout, de Nina Mac
Laughlin, une réécriture brillante des métamorphoses d’Ovide, du point
de vue (pas très drôle) des femmes. Mais là où Sirène debout était une série de
nouvelles féministes très violentes (et pas moins appréciables), Lavinia
est une œuvre plus douce (même s’il y est beaucoup question de guerre), une
évocation très poétique de la vie dans la Latium durant l’antiquité, la
relation aux animaux, aux plantes, aux dieux. Le Guin essaie de faire sentir ce
qui était, peut-être, l’univers mental des anciens Romains, ceux d’avant
l’empire. Un monde vertueux, sobre et digne. À cette belle ambition, le roman
mêle aussi une romance (c’est l’histoire d’une jeune fille à marier et de
jeunes chiens fous qui se battent pour elle), une histoire de guerre vue du
point de vue féminin, et surtout une évocation, très méta-littéraire, de la
relation de l’autrice avec son personnage et de l’autrice, et du personnage,
avec Virgile lui-même, et son poème.

J’ai beaucoup aimé beaucoup les personnages, l’univers, l’histoire, tout, c’était vraiment formidable. J’avais lu quand j’étais
enfant une version de l’énéide et cette affaire de nobles Troyens
débarquant chez des ploucs en Italie centrale m’avait toujours parue assez peu
héroïque. Lavinia me fait regarder les choses tout autrement et me
donne, en plus, envie de lire l’énéide, si je trouve une traduction qui
me plaît (nous en avons une à la maison, peut-être un peu trop proche du latin,
à laquelle en tous cas je n’ai pas accroché).
 

Je termine ce billet en citant l’autrice elle-même, à la fin de sa très intéressante postface.

Depuis que j’en ai lu histoires et légendes, je suis attirée par Rome. Pas l’Empire décadent des sagas télévisées mais la Rome primitive : la République sombre et simple, un forum non de marbre mais de bois et de brique, un peuple austère doué d’un sens aigu du devoir, de l’ordre et de la justice; des fermiers qui passaient la moitié de l’an dans les rangs de l’armée, des femmes qui tenaient les fermes en leur absence, des familles étendues qui révéraient le feu de leur âtre, les récoltes dans leur grenier, la source voisine, les esprits du lieu et de la terre. Les femmes n’étaient pas du bétail, et ne serait-ce que pour cette raison mon imagination se sent chez elle dans une maison de la Rome antique, chose impossible avec la Grèce antique. Ils avaient des esclaves, comme tout le monde à l’époque, mais les esclaves de la maisonnée, la familia, mangeaient avec les hommes et les femmes libres. Ils étaient frustes, brutaux, très différents de nous, mais il est difficile de les voir comme véritablement étrangers quand une si grande part de notre héritage culturel vient directement d’eux, la moitié de notre langue, l’essentiel de nos concepts juridiques… et peut-être aussi certaines valeurs sévères mais raffinées : la loyauté, la réserve et le sens des responsabilités qui habitent le héros de Virgile.

De manière intéressante, nous avions acheté ce livre après avoir vu la pièce qu’il a inspirée à la grande de Dorigny, il y a deux ans.

Le passager du Polarlys – Georges Simenon

Ce Simenon là n’est pas un Maigret, mais c’est un must pour amateurs de l’AdC. Un cargo qui part de Hambourg vers la Norvège. Des passagers mystérieux, dont un qu’on ne voit jamais. Un meutre. Un capitaine qui a du boulot mais qui doit aussi s’occuper de ce bazar. Une ambiance incroyable (alcool, glace, vieux moteurs, mouvements dans les ombres). C’est très très effiface et super bien.

D’autres Maigret – George Simenon

Dans ce petit post de blog, j’essaie de lister les Maigret que j’ai lus, afin d’éviter d’acheter plusieurs fois les mêmes.

Piotr le Letton : celui-là c’est le Maigret originel. Histoire de bandits internationaux et de grands hôtels dans les années 20/30. Je l’ai adapté sans souci en scénario « roman noir » pour notre PJ détectrive à New York. L’intrigue repose sur un truc officiellement interdit aux auteurs de roman policier, mais qui marche vraiment bien ici. Je l’ai beaucoup aimé !

Maigret et l’homme du banc : un petit employé dans la cinquantaine est retrouvé assassiné dans une ruelle, portant des chaussures jaunes qu’il n’uarait jamais mises… Je suis arrivé à la moitié de ce lui-ci avant de me rendre compte que je l’avais déjà lu. Mais en fait, il est bien, en portait déprimé d’un milieu de petite classe moyenne. Les femmes de ce récit sont toutes horribles. (Ce n’est pas toujours le cas chez Jojo Simenon)

Maigret et monsieur Charles : celui-ci est le tout dernier, écrit dans la maison forteresse suisse de Jojo. Portait psychologique d’un mariage bourgeois qui part en sucette. Je me rappelle qu’il m’a plu.

Maigret et les braves gens : je ne m’en rappelle plus trop, mais je l’avais bien aimé. Encore une histoire de bourgeois.

Maigret et le coroner : Maigret assiste à une enquête aux USA. Le roman est assez bancal, loin de la brasserie Dauphine et des demis posés sur la table en attendant le suspect, mais je me rappelle d’une histoire maligne, avec un assassinat le long d’une voie de chemin de fer.

Le chien jaune : un roman des années 30, thriller des brumes à Concarneau. Vraiment cool.

La nuit du carrefour : lu, mais oublié. M’a laissé une impression très moyenne. (années 30)

La guinguette à deux sous : celui-ci se passe en bord de scènes. J’avais trouvé les ambiances vraiment super (années 30)

Maigret et le ministre : une affaire de magouilles policières et de rapport volé. Je l’avais trouvé bien.

Maigret et le corps sans tête : des bistrots, le canal saint martin et un corps sans tête. Je me rappelle l’avoir beaucoup aimé.

Maigret se trompe – Georges Simenon

Dans ce Maigret, une ex-fille des rues est retrouvée assassinée dans l’appartement très bourgeois qu’elle occupait avenue Carnot. On sait qu’elle voyait souvent Pierrot, son ancien bon ami. Mais alors pourquoi la concierge est-elle incapable de dire à quoi ressemblait l’homme qui payait le loyer de ce logtement luxueux ?

Celui-ci est un bon Maigret. L’intrigue est bien arrangée et elle met en scène un intéressant personnage de chirurgien célèbre et ayant du mal à se retenir avec les femmes (=violeur en série) qui sonne assez juste quand on voit certains professionnels de santé qui terminent dans la chronique judiciaire. Bien sûr, là, on est dans les années 50, tout le monde trouve ça très bien. Sauf Maigret, peut-être…

Spoilers: je me demande combien Simenon parle de lui à travers ce chirurgien. 

Spoilers 2: pourquoi est-ce que Maigret « se trompe » ? Peut-être parce qu’en vérité il ne parvient pas à amener au procès le principal gros gros connard qui manipule tout le monde avec son air de ne pas y toucher.

Dans la maison de la liberté – David Grossman

J’ai trouvé très éclairant et très intéressant ce recueil de conférences et d’interviews de l’écrivain israëlien David Grossman. Il y aborde de nombreux sujets. La mémoire de la Shoah, la cohabitation et la guerre entre Israël et la Palestine, la vie en temps de guerre, le travail de l’écrivain et la liberté qu’il offre dans un monde oppressant. Le relation à l’espoir et au désespoir (écologique dans mon cas) me parle bien.

Même si la plupart des entretiens datent d’il y a dix ou vingt ans, son discours et sa compréhension des manipulations des affects israeliens par l’affreux Netanyahou me semble toujours valable.

Ca m’a donné envie de lire ses livres.

Quelques citations (je pourrais en sortir plein)

Sur l’espoir.

En d’autres termes : l’espoir est le fruit d’un acte volontaire de l’imagination et, dans une certaine mesure, il est possible de le considérer comme un acte de création : il peint pour l’homme asservi, pour la société opprimée tout entière, le tableau d’une existence riche et dynamique, différant fondamentalement du « tableau » dans lequel l’homme et la société se sont momentanément emprisonnés.
Et il est aussi possible d’affirmer que l’espoir est une sorte d’ancre jetée du plus profond d’une existence asservie et désespérée dans une réalité qui n’existe pas encore sinon dans les souhaits de l’homme. Mais le fait même de « jeter » une ancre dans le futur, la faculté même de le faire, crée déjà un espace de liberté dans le cœur de l’homme qui ose encore espérer.
Voilà donc une démarche intéressante : des individus – ou une société tout entière – projettent au loin, au cœur de l’avenir, une vision ou un rêve et, dès lors, la vision et le rêve commencent à agir sur ceux qui les ont créés et les attirent tel un puissant aimant.

Sur « les partis du désespoir » (et la droite israelienne)

Quand les accords d’Oslo ont échoué, nous avons été sévèrement punis pour cette trahison par des années de violences et des centaines de victimes.
Mais cette erreur ne sera plus réitérée – promettent les partis du désespoir en Israël -, dorénavant nul ne nous surprendra plus à croire que les relations avec nos voisins et la paix sont possibles. Dorénavant, nous ne croyons plus en aucune promesse, nous ne croyons en aucune chance de réussite.
En l’occurrence, la droite a triomphé en Israël. La droite a réussi à inoculer à la majorité des citoyens sa vision du monde qu’elle propageait ces dernières décennies.
En un certain sens, si la droite a vaincu la gauche, elle a aussi vaincu Israël. Non seulement parce que cette vision du monde pessimiste accule Israël à la stagnation à un point critique de son existence, là où il lui faut tout faire pour obtenir la paix avec ses ennemis, là où sont exigées audace, souplesse et créativité. Mais encore la droite a vaincu Israël en portant un coup fatal à ce que, jadis, on appelait l’« esprit israélien »: cette étincelle, cette capacité à renaître, à se réinventer, cet esprit du « malgré tout », et le courage, l’initiative, l’espérance.

Sur la création de personnages

Je ne peux pas décrire un personnage qui n’est pas moi, et qui ne deviendra pas moi.
D’habitude, le plus grand nombre d’entre nous préfère penser qu’il est soit un homme soit une femme, soit un enfant soit un adulte, soit normal soit fou, soit israélien soit palestinien. Quand vous êtes écrivain, vous êtes à même de vous mouvoir de façon très libre sur cette ligne et vous discernez que tant d’options nous constituent. Oui, Je peux donc aussi être une femme, l’enfant que j’ai été et ensuite la personne très âgée que j’espère devenir dans vingt-cinq ans. Je peux être normal et fou, je peux aussi être palestinien et israélien, je peux être colon et gauchiste. Et même, je voudrais être tout ça. C’est une façon d’être dans la réalité. Je ne veux rien dénier totalement, je ne veux pas tourner le dos à quoi que ce soit. J’atteins mes limites quand il s’agit de quelque chose comme Daech.
Ses adeptes me sont hermétiques. Je suis sûr qu’ils ont leur logique et leurs croyances, mais comme ils n’amènent que la mort, c’est un lieu qui ne m’intéresse pas. Les puissances qui génèrent la mort ne m’intéressent pas. Mais toutes les autres options humaines, immenses et riches, je ne veux pas les proscrire de mon être. Dans la courte durée de notre vie, pourquoi devrions-nous nous restreindre à telle ou telle chose ?

Babel – R.F. Kuang


Babel
est une fantasy XIXᵉ où la révolution industrielle est propulsée par une forme de magie originale : des barres d’argent enchantées, gravées de paires de mots (match pairs, j’ai lu en VO) désignant le même objet dans des langues différentes. L’effet magique naît du sens qui se perd dans la traduction. C’est de la magie étymologique : vraiment malin, et les effets proposés sont accompagnés de considérations savantes sur le sens des mots et sur les aspects sociaux et locaux des significations.

L’histoire se déroule dans les années 1830 et suit Robin Swift, un jeune Chinois arraché à la ville de Canton par le professeur Lovell, afin d’être envoyé étudier la traduction à Oxford et d’entrer à Babel, comme on appelle l’Institut royal de traduction. Là, il pourra mettre à profit ses excellentes connaissances en anglais et en mandarin au service de la fabrication de superbes nouvelles match pairs.

(à partir de maintenant, je spoile un peu : fermez les yeux si vous ne voulez rien savoir – les spoilers s’arrêtent dans une dizaine de lignes)

Le jeune homme découvre les merveilles de l’Angleterre, les beautés d’Oxford, les joies de la connaissance, ainsi que de sympathiques camarades dans la même situation que lui : Ramy, un séduisant Indien musulman ; Letitia, une jeune femme de la bonne société anglaise (ooooh, une femme !) ; et Victoire, une jeune personne d’origine haïtienne (ooooh, une femme, et noire en plus !). Bien sûr, Babel est l’institut le plus prestigieux, mais ce n’est pas marrant d’être noir, femme ou « jaune » à Oxford à cette époque. D’autant que Robin reçoit en parallèle une éducation politique un peu brutale et découvre les joies et les bénéfices du colonialisme (pour l’Empire britannique), notamment autour du déclenchement de la première guerre de l’opium — une des petites horreurs coloniales européennes dont on ne parle pas trop parce que bon, c’est vraiment dégueu. Plus intéressant encore : le roman montre combien la recherche universitaire, même sur des sujets apparemment « nobles », peut devenir un instrument de domination.

(fin des spoilers — et début du moment où l’auteur de ces lignes donne son avis)

La partie initiatique du roman et la découverte du monde universitaire sont très réussies. Le livre est un cri d’amour (très critique) envers Oxford, city of dreaming spires. Les ambivalences de Robin, la manière dont il se ment à lui-même, sa relation avec Lovell : tout cela est très fin et vraiment intéressant.

Après que le personnage a traversé le voile, le roman aborde un à un un paquet de thèmes progressistes : décolonialisme, racisme, sexisme. Tous sont soigneusement traités, mais sans subtilité. Je pense que les horreurs coloniales méritent tout à fait d’être dénoncées et expliquées, mais ici le roman y va un peu à la truelle, ce qui a réduit mon intérêt pour le récit. (Chronique écrite par un vieux mec blanc — à percevoir selon votre point de vue personnel.)

Enfin, la structure imaginaire de l’histoire (la magie étymologique remplaçant la machine à vapeur) ne fonctionne pas totalement pour moi. Je n’arrive pas à dire pourquoi, mais ce monde ne me semble pas tenir debout de bout en bout.

Babel reste malgré tout une lecture très intéressante, ne serait-ce que pour sa manière de jouer avec les mots et pour la description sensible de son protagoniste et de sa relation avec son tuteur. Cette dark academia fantasy mérite tout à fait d’être lue.

(merci à Camille pour le cadeau !)

Les jours, les mois, les années – YAN Lianke

Je ne connaissais rien de cet auteur. Le livre m’a été recommandé par une aimable libraire de la librairie Ouvrir l’oeil, à Lyon.

Un village, dans un coin qu’on imagine dans les montagnes proches du désert de Gobi. Sécheresse terrible, plus rien pousse, les habitants fuient la chaleur et la mort, ne restent plus qu’un vieux (l’aïeul) et son chien aveugle (l’aveugle). Un seul épis de maïs pousse encore, il va crever si personne ne s’en occupe. Lui, il reste.

Ce court roman raconte la lutte misérable du vieux et du chien pour que pousse la plante. Il n’y a plus personne dans la région, plus personne d’humain s’entend… Après chaque jour, chaque souffrance, un nouveau jour, une nouvelle souffrance, et la vie s’accroche et lutte et c’est là toute la beauté et la force de ce court roman. La vie y paraît, au-delà de nous, de nos pauvres efforts.

Au bal des absents – Catherine Dufour

Claude est une chômeuse en fin de droits qui n’a pas grand-chose pour elle, excepté son petit studio. Qu’elle perd bicose, we said, « fin de droits », you know ? (c’est un peu comme le début de Vernon Subutex).

Alors quand elle reçoit une offre d’emploi chelou via LinkedIn qui l’invite à séjourner dans une improbable location AirBnB pendant quelques semaines contre rétribution, elle ne fait pas la difficile et voilà go, elle est partie dans un coin perdu de France, et la location est une grande maison vraiment confite dans le passé et bien… elle est hantée. Et même carrément TRES hantée.

Dans ce petit roman (sa densité et sa brièveté sont une de ses nombreuses qualité), Catherine Dufour explore le genre du « roman de maison hantée » dans la France des années 2020, avec réseaux sociaux, minimas sociaux et workings poors qui dorment dans leur voiture. Et c’est vraiment très bien. Il y a des idées tout le temps, du suspense, des retournements de situations, des personnages secondaires douteux et moins douteux, une héroïne tétue (qualité de pauvre) et ni très jolie ni très sympathique, à la destinée de laquelle on s’attache. On comtpe les euros, on vide le bénitier de l’église d’Iliouville, on observe le prix des vieux meubles et des petits objets sur e-bay… Le passé suinte, et colle, et mord, glacial. On se demande ce que sont devenus les domestiques et qui peut bien faire le ménage dans la maison aux fantômes. Bref, c’est rigolo, pertinent et malin. L’autrice se permet même de nous livrer, quelques trucs sur sa méthode de travail. Et tout ça ne serait rien sans le style à la fois tendre et caustique de Catherine (oui, disclaimer, je la connais et je l’aime bien – mais cette chronique est garantie sans copinage). 

D’une curieuse façon, ce livre court est un cousin de la trilogie-des-genres de Léo Henry (Le casse du continuum, la panse, Thécel). Ce n’est pas un « grand roman », ça ne veut pas l’être, c’est juste distrayant, intelligent et très bien écrit. Et assez souvent, ça fait peur.