Un monde un peu meilleur – Lewis Trondheim

Parfois, je découvre des trucs en passant dans la librairie à côté du bureau. Par exemple, que Lewis Trondheim a publié un nouveau Lapinot !

Je l’ai acheté, bien sûr, et lu dans la foulée. C’est un album de Lapinot, il y a plein de choses bien dedans et une mélancolie douce amère qui ne donne pas tellement envie de rigoler (et un attentat terroriste, façon Trondheim). La manière dont l’album s’inscrit dans la suite et pas dans la suite de la série publiée auparavant chez Dargaud est intéressante et amusante et montre combien l’auteur est libre, ce qui est toujours réjouissant. Bref, si vous aimez Lapinot, vous pouvez le lire et vous demander comment, pour vous et pour le lapin, les douze ou treize dernières années se sont écoulées.

Le déchronologue – Stéphane Beauverger

Le capitaine Henri Villon est un corsaire des Caraïbes au XVIIème siècle. Notre XVIIème siècle ? Pas exactement : dans les Caraïbes de Villon, on fait trafic de merveilles, d’étranges objets venus d’autres temps. Lampes, aspirine, piles, walkmans, pistolets voire plus dangereux encore. Pourquoi ces troubles temporels ? Qui sont les mystérieux Targuis qui paraissent survoler la région ? On ne le saura pas vraiment, mais le lecteur habitué de SF se fera vite sa propre idée.

La grande force de ce roman est d’avoir planté son point de vue dans l’esprit du XVIIème siècle. Pas de point de vue distancié ni moqueur, on est avec Villon, on voit tout à travers lui et à travers une langue riche et un peu baroque, dans l’esprit du temps, une grande réussite.

Les chapitres du roman nous sont livrés dans le désordre, à la façon de feuillets éparpillés ramassés sur le sol et à l’image des troubles temporels décrits par le récit. Ainsi le lecteur passe son temps à se poser des questions et à tenter de reconstituer les détails de l’intrigue, ce qui fait un jeu amusant (mais un peu vain). L’effet de trouble et de répétition crée aussi une illusion étrange, comme si à chaque chapitre on voyait un éternel capitaine Villon entrer au bord sur son navire noir, au son des chansons déversées par les hauts-parleurs installés sur le pont de son navire, faisant de lui une sorte de protagoniste éternel et fatigué des misères du monde.

Cette présentation en désordre, si elle propose les effets les plus intéressants du roman, est aussi sa principale faiblesse. Au vu de la logique du récit, rien ne la justifie, sinon le plaisir de l’auteur de jouer avec le lecteur (à la façon de l’usage des armes, de Iain Banks). Que cette limitation ne vous empêche en rien de vous plonger dans l’époque romantique et tourmentée du capitaine Villon. On s’y bat, on y meurt, on y voit des merveilles, on y boit du tafia ! (pas toujours dans cet ordre, évidemment)

Noces de crime – Dorothy Sayers

J’écris ce billet avec émotion car Noces de crime sera probablement notre dernier Lord Peter lu avec Cecci. Pour la simple et bonne raison que nous avons lu tous les romans de cette série parus en français, à l’exception de Gaudy night (qui est un peu spécial, j’espère en parler plus tard) et des neuf tailleurs, introuvable, et c’est bien dommage ! C’est peu dire que cette série nous aura charmés !

Cela faisait six ans que Lord Peter demandait Harriet Vane en mariage, elle a fini par accepter. L’hilarant prologue du roman (prothalamion, pardon), raconte le mariage à travers les points de vue croisés d’une série de personnages récurrents : l’horrible Helen, belle-sœur de Peter, l’incroyable duchesse douairière de Denver (maman de Peter) et Mervyn Bunter lui-même écrivant à sa vieille maman à lui. Bref, Peter et Harriet se marient et s’enfuient loin des journalistes dans le beau cottage Tudor qu’ils ont acquis à la campagne dans des circonstances rocambolesques. Le début du roman tient alors de la pure comédie de moeurs, avec le couple marié arrivant dans la maison où rien n’est prêt dans leur superbe Daimler, sur le siège arrière de laquelle reposent, dans un édredon, deux douzaines et demi de bouteilles de vieux porto de sa Seigneurie (ils n’en boiront pas, vous verrez bien pourquoi). On comprend vite que l’absence d’un des personnages locaux est louche, mais il faut bien cinq ou six chapitres pour que, enfin, le corps soit découvert. Et Lord Peter soupire: il va falloir chercher des traces, croiser des alibis, considérer les heures, tout ça en plein voyage de noces. L’enquête s’ajoute à la comédie amoureuse, dans laquelle des éléments plus graves viennent se glisser. Alors que les personnages de cette intrigue campagnarde se révèlent peu à peu, le ton du roman change, jusqu’à des scènes d’une grande cruauté (psychologique), mettant en scène, une nouvelle fois, un de ces personnages de femme que Dorothy Sayers sait si bien dépeindre, une vieille fille triste et solitaire telle que la société de l’époque pouvait engendrer, le tout jusqu’à la résolution finale de l’énigme, très élégante, saupoudrée de méta-réflexions sur le roman policier. La scène de la résolution et de l’explication finale est un attendu de tout roman à énigmes et toujours difficile à mener. Ici, elle est littérairement brillante, menée par une Dorothy Sayers au sommet de son art.

Cette dizaine de romans de Dorothy Sayers mettant en scène Lord Peter Wimsey forment une œuvre étonnante. A la fois pure distraction (ce sont des whodunnit, et parfois howdunnit), chronique sociale juste, drôle et cruelle et méta-écriture sur le roman policier. Les romans sont bien sûr inégaux, mais plusieurs d’entre eux sont excellents, et les tours de force littéraires y sont nombreux. 

Peut-être aussi ces romans me touchent ils particulièrement parce qu’ils sont traversés par le rêve, sous la forme de Peter Wimsey, l’aristocrate idéal, merveilleusement éduqué, lettré, riche sans mesure, dont la fortune dépensée avec charme a soulagé l’auteure dans ses périodes de vaches maigres. Un être fée qui se révèle quasiment tel quel lors de l’épilogue de ce dernier roman quand enfin il emmène Harriet Vane (le double explicite de l’auteure) dans le château de conte de fées de Duke’s Denver.

Il y a là, dans ce doux usage de la littérature par l’auteure et le lecteur, quelque chose qui me bouleverse.

Les hors la loi de l’Atlantique – Marcus Rediker

Dans cet essai, l’historien américain Marius Rediker s’intéresse à la société atlantique, du 17ème au 19ème siècles. Une société de marins, d’esclaves soumis ou révoltés, de pirates. Partisan d’une histoire par en bas, Rediker structure son livre à partir d’une demi douzaine de récits, chacun consacré à un aspect particulier du monde atlantique: l’incroyable témoignage écrit (et illustré !) du « pauvre marin » Edward Barlow, le récit de Henry Pittman qui a très fortement inspiré celui de Robinson Crusoé (avec des différences intéressantes : Pittman n’est jamais seul, Crusoé l’est tout de temps – qu’a voulu nous signifier Defoe par ce point ?). Un chapitre passionnant est consacré aux sociétés de pirates, à leurs lois, leurs valeurs et leurs codes, qui m’a fait comprendre un peu ce monde de révolte, de vengeance et de justice. Un autre chapitre est consacré au rôle des marins dans la révolution américaine (à l’influence des idées venues de la mer – et à leur recul), un autre encore parle des révoltes d’esclaves à bord des navires négriers (comment les réussir, comment les éviter, commet les mater) et un dernier à la passionnante affaire de l’Amistad, ce « navire de pirates noirs » et à l’incroyable récupération médiatique à laquelle il a donné lieu des les jours mêmes qui ont suivi sa découverte, en 1839.

Le livre est une collection d’articles, rassemblés et révisés, et n’échappe pas aux défauts de ce genre d’ouvrage (on passe de l’analyse d’un témoignage individuel à une synthèse générale sur les évènements de la révolution américaine, par exemple). Ils sont tous intéressants à leur niveau et donnent envie de se tourner vers les sources. 

Rediker veut faire de l’histoire par en bas, donnant la voix aux simples marins, aux exécutants, aux esclaves et aux persécutés et il est tout à fait convaincant dans sa démarche. Une de ses thèses est que notre vision terra-centrée nous empêche de voir la société des marins, dont il fait la matrice à la fois du capitalisme contemporain (libre échange à tout crin basé sur le meilleur de la technologie de l’époque – le grand navire à voiles), du salariat, des luttes sociales, des utopies. Il montre l’importance des récits de marins dans la formation de l’imaginaire de leur temps. Les amateurs de voiliers et de pirates, dont je suis, se régaleront ! 

Un article de mediapart qui détaille bien mieux que moi le contenu et les idées du livre (je l’envoie volontiers aux non-abonnés) : https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/260517/quand-l-histoire-prend-le-large?onglet=full

Allmen et le diamant rose – Martin Suter

De Martin Suter, j’avais lu il y a quelques années le très bon Small world, roman-thriller sur la maladie d’Alzheimer. Je découvre que Suter s’est créé un héros récurrent, Allmen (« All men » ?), dandy très Vieille Europe installé à Zürich, menant des enquêtes dans le beau monde pour retrouver des objets précieux disparus. Dans cette histoire, notre héros part à la recherche d’un informaticien russe supposé avoir volé un fameux « diamant rose ». L’enquête se fera dans la région de Zürich, à Londres ou dans un hôtel de luxe au bord de la Baltique. L’histoire est amusante, courte avec quelques rebondissements amusants, mais elle vaut surtout pour ses personnages: Johann Friedrich von Allmen, sorte de Lord Peter tombé dans la dèche mais refusant de renoncer à son style de vie, Carlos sont valet guatémaltèque immigré clandestin, plus les différents espions, amis, relations de ceux-ci.

Ce roman-ci est moins ambitieux que Small world, mais comme dans ce dernier la peinture de la Suisse moderne est plutôt bien vue. Si je tombe sur un autre volume de la série, je le lirai avec plaisir. Ce Martin Suter est un malin.

Mieux vaut en rire – Roald Dahl

Je suis tombé dans une brocante sur cette collection de nouvelles pour adultes de Roald Dahl (dont la présence chez Gallimard jeunesse me laisse un peu sceptique). Ce sont douze histoires amusantes et grinçantes où s’exprime tout l’humour noir du fameux auteur pour enfants, écrites pour la plupart avant ses plus grand succès. Dans le premier récit (la grande grammatisatrice automatique), un programmeur informatique (on ne disait pas comme ça, à l’époque, mais la description est bien sentie) invente un programme pour écrire des nouvelles à proposer aux magazines – je suppose que le lien avec la situation professionnelle de Dahl à l’époque n’est pas fortuit – et les développements et la chute sont très rigolos. Dans d’autres récits, on rencontrera un faux clergyman collectionneur de meubles anciens, un magnat de la presse amateur d’art contemporain, un voleur de parapluies, deux gars fauchés montant une entreprise de vengeance à domicile et une très inquiétante logeuse (il me semble d’ailleurs avoir déjà entendu parler de ce récit, la logeuse, dont l’écriture toute en concision et sous-entendu est tout à fait remarquable). Ce sont quasiment toutes des nouvelles à chute, écrites avec une concision acérée, un humour cruel et ce sens très particulier de la moralité présent dans les récits pour enfants comme Charlie et la chocolaterie ou Sacrées sorcières. Si ces textes sont tous réussis à leur façon et montrent une autre facette du travail d’un auteur brillant, on me permettra de préférer ses oeuvres pour la jeunesse. Car dans cette dernière se déploient à la fois l’humour noir mais aussi une forme de fantaisie joyeuse et subversive capable de renverser les murs. Willy Wonka rulez !

Les marécages – Joe R. Lansdale

Harry, onze ans, vit avec sa famille dans une petite maison au bord des marécages de la Sabine, East Texas, dans les années 30. A l’époque le coin était infesté de tiques, de serpents, on n’avait pas encore drainé la région et construit des parkings et des zones industrielles. Jacob, le père de Harry, est fermier, coiffeur (pas très doué) et constable. A lui les enquêtes sur les incidents locaux, les faits divers, les meurtres de Noirs, ceux auxquels personne ne s’intéresse. Or, un jour, le jeune garçon découvre le cadavre d’une femme noire, hideusement mutilée…

J’ai lu ce roman en quelques heures sans pouvoir le reposer, ce qui est bon signe. L’enquête de Jacob, avec son fils sur les talons, n’est pas une mince affaire. Le simple fait d’autopsier les cadavres est loin d’être une évidence (quel médecin blanc avouerait avoir découpé le corps d’une Noire, au risque de perdre sa clientèle ?), et surtout on n’a pas trop le temps de s’occuper de ce genre d’affaires, entre les travaux domestiques, ceux de la ferme, le racisme ambiant, le Klan, la méfiance entre les races, etc…

Le roman évoque bien la vie dans les années 30, racontées à travers un Harry devenu vieux qui souligne la différence avec son temps. On sent que Lansdale aime cette région, ses paysages, ses habitants (il me semble que ses romans de Hap & Leonard se passent exactement dans le même coin) et il fait passer son amour du pays. L’intrigue est bien menée, intéressante, l’évocation réussie, bref, c’est un bon roman que je recommande. Les deux premiers chapitres, notamment, démarrent dans une évocation du passé, et partent d’une anecdote pour glisser dans une scène cruelle et une excursion terrifiante dans les marais. La classe.

Maintenant, quelques critiques plus techniques: il est évident que Lansdale s’est documenté, a reconstitué pour son petit théâtre mental la vie au Texas à l’époque… et ça se voit dans l’écriture. Trop de détails sont mentionnés « pour faire vrai », qui participent au décor mais pas à l’histoire. Le narrateur devenu vieux sent l’artifice. Beaucoup de personnages occupent des rôles qui vient à illustrer l’époque (la vieille Noire qui raconte des histoires, le petit commerçant membre du Klan, etc.) L’intrigue en est fait assez facile à démêler pour un lecteur habitué, et le scénario est tellement écrit qu’on dirait une de ces machines filmiques, où chaque détail à sa place et où, évidemment, la scène de fin va faire écho à la scène du début. Jusqu’aux points laissés dans l’ombre, car, le récit étant supposé être vrai, on ne peut avoir d’explications à tout. Le tout est très habilement fait, très sincère, mais j’ai vu les coutures, les traces du travail de l’artisan doué.

Le fauteuil hanté – Gaston Leroux

Le jour du discours de réception de Maxime d’Aulnay à l’Académie Française ce dernier tombe foudroyé en plein milieu de son éloge du précédent occupant, Mgr d’Abbeville. Mort naturelle ? Probablement. Mais quand on sait que quelques semaines auparavant, le poète Jehan Mortimar, lui aussi élu au fauteuil de Mgr d’Abbeville, est mort dans exactement les mêmes circonstances… La presse s’enflamme ! Qu’en sera-t-il du prochain élu ?

Le fauteuil hanté est un roman à mystère, mais c’est surtout une grosse blague potache, se moquant de l’Académie, de ses rituels, de la presse… L’histoire tient debout par pure force d’inertie, elle multiplie les faux mystères, les bourgeois idiots, les dialogues absurdes, le tout dans une langue assez rigolote.

Mais bon, l’écriture feuilletonne (c’est-à-dire tire à la ligne), les péripéties péripètent, le récit se moque et tout ça et ne m’intéresse pas beaucoup. Quant au pourquoi du comment de cette histoire, je me contenterai de dire qu’il faut toujours préférer le mystère à son explication.

Cinq fausses pistes (Lord Peter en Ecosse) – Dorothy Sayers

Notre première déception avec un roman de Lord Peter. Malgré quelques saillies intéressantes, nous avons trouvé cette histoire de bourgeois en vacances passant leur temps à pécher et à peindre (et à prendre le train à 07h34) particulièrement ennuyeuse. Mais nous l’avons lu dans l’édition du masque des années 50…

Les commentaires sur la version anglaise m’ont fait comprendre plusieurs choses:

– ce n’est pas, et de loin, le meilleur Lord Peter.

– l’auteure s’est amusée à retranscrire toute sortes d’accents écossais, que le traducteur a soigneusement ignorés (je me demande d’ailleurs comment il aurait pu faire autrement).

– le livre est normalement accompagné d’une carte et d’horaires de trains (si, si !). La VF n’en disposait pas.

– je me demande si, en plus, il n’y a pas eu des coupes.

D’où la ferme résolution de le relire à l’occasion en V.O., pour voir s’il est plus amusant ainsi.

Maintenant, appel aux bonnes âmes : je cherche noces de crimes et les neufs tailleurs. Si quelqu’un voulait s’en débarrasser et me les envoyer en Suisse (contre dédommagement !) il/elle deviendrait mon ami pour toujours.

Poison violent – Dorothy Sayers

Harriet Vane est auteure de romans policiers. Elle a fait le tour des pharmacies pour se procurer toutes sortes de poisons mortels. En fait, elle prétend que c’était de la documentation pour un prochain roman… Mais quand le compagnon de miss Vane, qu’elle venait de quitter, meurt empoisonné, il ne faut pas longtemps à la justice pour mettre la main sur la coupable. 

Le roman commence aux assises, Lord Peter assiste au procès et il se trouve convaincu que miss Vane est innocente. D’autant plus convaincu qu’il est tombé amoureux d’elle.

Poison violent est encore une autre excellente enquête de Lord Peter. Du milieu littéraire à ce lui des artistes, des avoués compassés aux domestiques, on se promène beaucoup dans la société londonienne de 1930. Pendant toute la première moitié du roman, Lord Peter est nul et ne trouve rien, tant son amour naissant l’aveugle. Puis les choses se débloquent et…

On retrouvera miss Climpson (pour mon plus grand plaisir). Bunter sera un chimiste de choc. Il y aura des moments spirites… étonnants, et une très jolie intrigue.

Délicieux comme un thé à l’arsenic.