Je suis Providence – S.T. Joshi

Comme tout lecteur amateur de l’oeuvre de HP Lovecraft et curieux des publications dans le domaine, j’ai entendu parler de la biographie de référence écrite par S.T. Joshi, Je suis Providence. La récente traduction en français via un crowdfunding, belle initiative, m’a permis de m’y lancer.

A vrai dire, je l’ai d’abord achetée sans avoir d’intention de la lire, essentiellement pour le plaisir de posséder un ouvrage de référence. Puis je l’ai feuilletée, ai parcouru les premiers chapitres et ai fini par la lire en entier, à ma grande surprise.

Cette bio est un monstre et le témoignage d’une obsession, fascinante à sa manière. S.T. Joshi a étudié la vie et l’oeuvre de Lovecraft de manière austère et exhaustive. Il en a tiré ce gros bouquin qui se veut  une forme de somme définitive. Le livre explore la vie personnelle et familiale (notamment son mariage) de H.P. Lovecraft. Il s’intéresse à tous ses écrits, en commençant par ses récits enfantins, ses publications amateur à l’âge de dix ans autour des mythes grecs, ses journaux d’astronomie ou de chimie (matières qui le passionnaient), ses essais historiques, ses récits de voyage, sa poésie, et bien sûr sa fiction fantastique. On découvrira dans le livre le milieu du journalisme amateur, ses conflits associatifs, ses disputes, ses admirations mutuelles, dans lequel Lovecraft était très investi. Tout comme dans un certain milieu de ce qui ne s’appelait pas encore le « fandom », autour de la littérature fantastique. On explorera aussi les idées politiques de Lovecraft, passé du conservatisme figé à une forme de socialisme fasciste (sic), son athéisme, son rationalisme, ses conceptions économiques, et bien sûr son horrible racisme.

Le livre a une écriture sèche, rationnelle, basée sur des faits, correspondant bien à son sujet. La vie de Lovecraft est plutôt bien connue puisque nous possédons une part importante de sa monstrueuse correspondance dans laquelle le « Grand-Papa Theobald », comme il se surnommait parfois lui-même, évoque ses sujets fétiches, chronique ses déplacements, ses rencontres, construit des projets, rêve…

Lovecraft m’est apparu comme un drôle de type, un « aristocrate » en décadence sociale, issu du meilleur milieu yankee de la petite ville conservatrice de Providence, qui se voyait comme un « gentleman du XVIIIème siècle », avec ses valeurs guindées, anglaises, façonné par une très forte influence familiale. Mais surtout Lovecraft était un inadapté complet à son époque, en tous cas à la société capitaliste et travailleuse des Etats-Unis du début du XXème siècle. Il aimait lire, écrire, se passionnait pour toutes sortes de sujets et prenait un temps fou à écrire des courriers et des essais destinés à des cercles minuscules. Le portrait est en fait assez familier : s’il avait vécu de nos jours, on l’aurait qualifié de geek ou de nerd, passant son temps à causer avec ses nombreux amis d’Internet à qui il est allé rendre des visites IRL dès qu’il a pu. Il apparaît aussi avoir été un excellent ami, généreux de son temps et de ses efforts (de son argent s’il avait pu…), ne laissant jamais une lettre sans réponse parce que cela aurait manqué de savoir vivre. 

Son œuvre est à la fois importante et anecdotique. Il a écrit assez peu, en définitive, même si ce qu’il a fait a été en général très bien fait. Il écrivait pour lui, selon ses valeurs, sans chercher à plaire aux éditeurs ni aux lecteurs, prenant ce travail au sérieux mais s’en moquant souvent.

Il a vécu sobrement, mangeant peu et mal, s’intéressant peu aux femmes mais les traitant comme des égales. Un type un peu bizarre, mais gentil, et doué à sa façon. Je remercie cet autre geek obsessionnel qu’est S.T. Joshi de me l’avoir fait découvrir et mieux connaître.

Les écrivains qu’on pratique beaucoup deviennent des proches, des familiers, et occupent une place particulière dans notre cœur. On tisse avec eux des liens humains, à travers le temps et l’espace. On les retrouve dans leur œuvre, en relisant leurs histoires, comme on discute avec de vieux copains.

Je suis Providence est un bon livre, qui, tout en gardant intact l’émerveillement que son œuvre me procure, m’a permis de passer un peu plus de temps avec Lovecraft, un homme que j’aime bien, malgré ses défauts.

Peut-être qu’en ce moment, j’aimerais un peu vivre comme il a vécu : écrire du courrier, voyager un peu, lire beaucoup, être un bon ami et, de temps en temps, comme une distraction personnelle et un peu secrète, essayer d’écrire une bonne histoire.


[Edit] Une excellente lecture du même livre chez l’ami Nebal. @Nebal : je t’aurais bien vu dans les années 1930 faisant partie du cercle de correspondants du Grand Papa Theobald.

Harry Potter et la coupe de feu #1 – J.K. Rowling

Suite de mon exploration de Poudlard, source inépuisable de conversations amusantes à la maison ou sur le chemin de l’école. Je n’ai pas encore fini de le lire (ou plutôt de l’écouter – j’ai choisi la version audio pour celui-là).

Je pourrai commencer la chronique de la même façon que la précédente: cette 4ème année à Poudlard va mal se passer. Voldemort est en maraude, Harry grandit et devient un peu con, le nouveau prof de défense contre les forces du mal est pittoresque. Business as usual. 

 

 

J’ai l’impression toutefois que ce tome 4 marque un tournant, puisqu’il est aussi long que les deux précédents cumulés. On quitte le récit relativement ramassé pour un roman qui nous permet de passer du temps dans le monde des sorciers, racontant toutes sortes d’épisodes (la coupe du monde, la lutte d’Hermione pour La Défense des elfes de maison, les fâcheries de Harry avec ses amis) qui sont, au mieux, amusants, au pire ennuyeux.

Comme le monde des sorciers ne m’intéresse pas tant que ça, je m’ennuie beaucoup. Je me demande si J.K. Rowling avait commencé à avoir du succès quand elle a proposé ce livre à son éditeur. Si c’est le cas, on voit bien que ce dernier n’a pas osé lui demander de faire des coupes. En même temps, j’imagine que ce temps passé dans Poudlard et dans ses alentours propose aux lecteurs fans un espace heureux et confortable. S’il y a des lecteurs fans dans le public, qu’en dites-vous ?

Allmen et les libellules, et les dahlias, et la disparition de Maria

J’avais raconté ici ma découverte des aventures de Johann Friedrich von Allmen, dandy fauché et adepte d’un savoir vivre très vieille Europe. Ce qui devait arriver arriva, j’ai lu tous (je crois) les romans consacré par Suter à ce héros indolent et plutôt sympathique. Dans Allmen et les libellules (le premier de la série), on voit comment il passe de cambrioleur à enquêteur. Les amateurs de vases d’Emile Gallé apprécieront.

Dans Allmen et les dahlias, il est question d’une vieille dame vivant dans un hôtel de luxe de Zurich et d’un tableau floral de Fantin-Latour disparu. C’est très chouette. Allmen et la disparition de Maria est la suite du précédent, jeu un peu risqué pour l’auteur qui reprend les personnages de l’autre histoire et leur refait faire un tour de manège. Je trouve qu’il s’en sort bien (la scène où le héros, très propre sur lui et très stylé, doit absolument retrouver la trace d’un objet jeté à la poubelle m’a bien fait rire) et ça se termine avec une certaine émotion. On s’amuse dans chaque histoire à voir Allmen jongler avec ses dettes et tricher pour maintenir son niveau de vie.

Ces romans sont des romans-champagne. Sans prétention littéraires, charmants, pétillants, vite lus, joliment tournés.

 

 

Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban – J.K. Rowling

Lu dans la foulée de la chambre des secrets. Poudlard, année 3. Je vous surprends, si je vous dis que ça va encore être une année agitée ? Forces du mal en maraude, encore un nouveau professeur de défense contre les forces du mal (le meilleur de tous les temps, selon mes expertes maison). Harry découvre qu’il est une star victime d’un serial-killer version magique. Il y aura des mystères, des maraudes dans les couloirs, des inventions magiques amusantes, une intervention du board de l’école pour tenter de remplacer le directeur qui ne sait pas tenir sa maison, un procès pour un animal et un twist final pas mal. Je me suis amusé, mais ne suis pas sûr de lire la suite. Je trouve que c’est sympa mais que ça ne raconte pas grand-chose.

 

Harry Potter et la chambre des secrets – J.K. Rowling

Je me suis mis à Harry-Potteriser pour le plaisir de pouvoir en discuter avec les enfants (et parce qu’elles ont reçu un Poudlard en Lego à Noël). J’avais lu le premier, à l’époque, je n’ai pas senti le besoin de le relire. Je résume l’histoire même si je pense que tout le monde l’a lu: deuxième année à l’école de sorcellerie pour Harry. Ca craint à Poudlard, une sorte de malédiction frappe les gens apparemment au hasard: on les retrouve pétrifés. Le prof de défense contre les forces du mal est un gugusse vendeur de best-sellers (mon personnage préféré), une prophétie se balade qui parle de l’héritier de Serpentard…

Ca se lit très bien, on tourne les pages et on arrive à la fin avant d’avoir eu le temps de dire ouf ! Ce tome-là date de l’époque où un éditeur pouvait encore faire faire des coupes à JKR, j’imagine.

J’avais oublié un truc important au sujet de Harry Potter: c’est rigolo. Plein de magies absurdes et de seconds rôles un peu idiots qui ne sont là que pour faire des gags. Et la chute, et l’utilisation faite du carnet, est très bien. Je ne regrette pas la lecture.

L’espion qui venait du froid – John Le Carré

L’espion qui venait du froid est un des premiers romans de John Le Carré, écrit alors qu’il sortait tout juste de son boulot au MI6. Guerre froide, années 60, jeux d’informations et d’intox entre services occidentaux (ici, anglais) et de l’Est (ici, RDA). Le roman est dense, très nerveux, très fort, une histoire d’intox cruelle, de coup de billard à dix-huit bandes par des maîtres en manipulation. C’est cruel et ça fait mal. Et le livre n’a pas du tout vieilli. Je recommande très fort. C’est un classique.

 

Celle qui fuit et celle qui reste – L’enfant perdue – Elena Ferrante

Je ne vais rien ajouter à ma chronique précédentes du roman en quatre parties d’Elena Ferrante. Ca m’a tenu à l’oreille pendant plus de quarante heures, l’ensemble est très égal, très cohérent et très bien. Dans ces tomes trois et quatre, on verra passer les années de plomb, des errances amoureuses, l’apparition de l’informatique, le tremblement de terre d’Avellino, les transformation des camorristes (comment ils passent des usuriers violents des années 50 aux trafiquants de drogue décrits dans Gomorra). La fin est très belle et juste. Un très grand livre, un portrait de femme(s) très beau, tout à fait dans l’air (féministe) du temps.

Et en livre audio ça passe très bien.

« Jamais ma cuisine n’a été aussi propre » (L.H.)

La ballade de Black Tom – Victor LaVallee

Cette novella publiée dans la collection une heure-lumière du Bélial appartient au genre maintenant peuplé des ré-interprétations lovecraftiennes. Après le beau travail d’Anders Fager, le point de vue féminin de Kij Johnson, les constructions étranges d’Alan Moore, voici une reprise, par un écrivain noir, du très infâme et fameux texte de l’horreur à Red Hook.

On peut lire je pense la ballade… sans connaître l’original de Lovecraft, l’histoire est entièrement cohérente et se tient très bien, mais elle dialogue en permanence avec l’affreux texte original de HPL. Pourquoi affreux ? De tous les textes fantastiques de Lovecraft que j’ai lu, celui-ci est le plus explicitement et directement raciste, d’un racisme puant et gênant, malgré une véritable qualité d’écriture et de narration.

Dans Red Hook, Lovecraft parle d’immigrés lointains (colorés) se livrant à des rites impies dans les caves de ce quartier de New York. La police intervient brutalement et tue un paquet de gens.

En suivant l’itinéraire d’un jeune Noir pas très friqué et plutôt malin, Tommy Tester, l’auteur nous invite à nous demander pourquoi tous ces basanés se sont retrouvés engagé dans une histoire aussi sordide.

La ballade est un texte très joliment mené et écrit, dense, avec de l’action, des scènes fortes, une peinture très parlante des conditions de vie de ce que c’était que d’être un Noir de Harlem à New York en 1924 (spolier : ce n’était pas terrible). Livres maudits, distorsions de la réalité, visions cauchemardesques et merveilleuses, j’ai eu ma dose, administrée par un auteur qui prend son sujet au sérieux et ne se contente pas de poser des références.

La dédicace du roman est très juste : à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires.

Capitaine Blood – Rafael Sabatini

Angleterre, 17ème siècle. Peter Blood, jeune médecin et ancien aventurier retiré, se retrouve accusé de s’être rebellé contre le roi et va être envoyé en esclavage dans les îles. Comme c’est un homme résolu au regard d’acier, il va s’évader, devenir maître d’un navire et diriger une bande de pirates. 

Après, accrochez-vous, ce sera deux cents pages de duels, d’aventures, de ruses navales, d’abordages, de grand méchant, de fille du gouverneur amoureuse de notre héros, d’envoyés du roi, de lettres de marque, de siège épique de Maracaibo… N’en jetez plus !

Capitaine Blood est un roman d’aventures à succès des années 1920 écrit par un italien émigré en Angleterre. On est à mi-chemin entre l’île au trésor (un certain réalisme, une tradition qui plonge dans le roman historique du XIXème siècle) et Robert Howard, pour le rythme, toujours enlevé, les aventures incessantes, le héros celte aux yeux bleus.

Le roman est étonnant, très bien construit, les péripéties s’enchaînent très bien, c’est un modèle du genre. On n’y trouvera pas la profondeur mélancolique et littéraire du classique de Stevenson (récit sur les récits de pirates autant que récit de pirates) mais le lecteur contemporain aura du plaisir à suivre ce texte ultra nerveux, sans jamais rien en trop, un modèle pour notre époque bavarde accro au traitement de texte.

Voir comment les écrivains de pulp (REH en tête) on repris certains des tropes et en on inventé d’autres est tout à fait étonnant. L’aventures ne cesse jamais dans capitaine Blood, mais les duels sont expédiés en trois lignes là où Howard en aurait rajouté dans les lames foudroyantes, les bonds de panthère et le sang, surtout le sang.

Un détail amusant : j’ai lu il y a peu ce livre sur les pirates. L’histoire de la condamnation à mort de Blood, de sa peine transformée en esclavage parce qu’on n’arrive pas à exécuter tous les rebelles et de son évasion sont en fait quasiment réelles, il s’agit seulement des aventures vécues par Henry Pittman. Sabatini avait fait sa doc.

Un autre détail amusant : ce roman semble être une des grandes inspis de l’excellent jeu Pirates de Sid Meier. On a exactement tous les éléments narratifs du jeu, comme si le jeu nous proposait, au fond, d’être le capitaine Blood.

Johnny et la bombe – Terry Pratchett

Dans ce troisième et dernier roman de la série des histoires de Johnny Maxwell, le jeune Johnny et ses potes vivent d’intéressantes aventures temporelles. Une aventure de voyage dans le passé, vécue par des jeunes qui ont vu back to the future (et ne nous gonflent pas avec) mais infusé de ces théories logico-farfelues que Sir Terry savait inventer. Le récit est bien meilleur que Johnny et les morts (sans égaler la mélancolie douce du Sauveur de l’Humanité…) : c’est avant tout un roman sur la mémoire locale, la mémoire de la seconde guerre mondiale au Royaume-Uni, mais on y trouve aussi une SDF frappadingue, un chat psychopathe, des hamburgers et l’excellente Kirsty (euh Kasandra…).

La scène de guerre est remarquablement bien écrite.

La fin nous a beaucoup émus.