A nos chevaux – Dominique Manotti

Une autre enquête du commissaire Daquin, le flic homo et hédoniste dont on a fait la connaissance dans Sombre Sentier et Or Noir. 

Une bonne enquête policière qui commence par l’assassinat d’un flic, passe par une certaine ville des hauts de Seine, décrit un club de foot qui pourrait être le PSG en pleine ascension et montre des magouilles dans le domaine de courses de chevaux.

L’histoire est bien, bien menée, très nerveuse. Comme toujours chez Manotti, l’analyse politico-économique est super et, dans celui-ci, les personnages sont réussis (notamment le flic breton amateur de chevaux). Plusieurs scènes (l’infiltration des jeunes flics dans une fête à la coke, l’interception de la cargaison de drogue, le fils à papa en garde à vue…) sont bien envoyées et impressionnantes.

A part ça, le policier européen qui décrit ce qu’il mange, c’est un trope ? (Carvalho, Montalbano, Daquin… dans l’ordre décroissant de l’obsession pour la bouffe). 

 

Ah, et une dernière remarque, j’ai toujours trouvé la vanne qui donne son titre à ce livre affreusement vulgaire.

Bien connu des services de police – Dominique Manotti

Lecture de Manotti, suite.

Je pensais, je ne sais pas pourquoi, lire un roman sur les émeutes de 2005. Peut-être parce que ça se passe dans le 93 (dans une ville imaginaire).

Bien connu est une chronique des dysfonctionnements d’un commissariat de banlieue soutenu qui applique à fond la politique répressive de N Zykosar, ministre de l’intérieur adapte du nettoyeur haute pression. Magouilles, trafics, politique du chiffre, refuse de dépôt de plainte, flics plus ou moins louches et une poignée de gens honnêtes dans tout ça qui croient en la profession.

Je ne doute pas que la police française ait des soucis, mais la barque est-elle aussi chargée que la décrit Manotti ? C’est du paint it black complet, assez pesant.

Au milieu de tout ça, de belles scènes (sans doute inspirées de faits réels), des interpellations qui partent en sucette, de la prison indue et quelques personnages bien faits. Ca reste une lecture intéressante.

Curieusement, je trouve que le roman se termine en eau de boudin. Il y a une suite ?

Nous qui n’existons pas – Mélanie Fazi

Ce petit livre est une sorte de coming out pour l’autrice (qui est une collègue et une amie). Elle y révèle comment elle s’est découverte « lesbienne non pratiquante »  (ce n’est pas la façon la plus juste de la décrire, mais l’expression est d’elle et elle est drôle), mal à l’aise avec la notion de couple telle que la société la propose et heureuse dans sa solitude.

L’essai est bref, sincère et sans doute utile, pour ceux et celles qui s’y reconnaîtront et pour Mélanie elle-même. Je vais le garder dans ma bibliothèque et le prêter plus loin si le besoin s’en fait sentir.

Deux remarques plus personnelles sur le livre:

  1. Ceux qui me connaissent savent que je fréquente certains milieux catholiques. Pour un catholique, n’être pas intéressé par le couple ni par les relations sexuelles et aimer la solitude n’a rien de surprenant et est un choix de vie tout à fait commun. (Et c’est sans doute le cas dans de nombreuses autres sociétés)

  2. Mélanie est une écrivaine qui raconte des histoires plutôt contemporaines. Ses considérations sur la façon, en tant qu’écrivaine, de mettre en scène des personnages ayant des désirs et des amours qu’elle ne connaît pas sont tout à fait intéressantes et souligne bien cet art de l’illusion qu’est la fiction. Bravo l’artiste, je ne m’étais douté de rien !

Mes vrais enfants – Jo Walton

Patricia grandit en Angleterre pendant la deuxième guerre mondiale. Faisant des études à Oxford ou bien Cambridge, je ne sais plus, elle est courtisée par Mark, un type un peu fat et un peu froid. Mark la demande en mariage en urgence (et non, ils n’ont pas encore couché ensemble). « C’est maintenant ou jamais ».

Patricia dira-t-elle maintenant ? Ou bien jamais ?

Le roman décide de nous raconter deux vies de Patricia, l’une où elle se marie, l’autre où elle repousse Mark. Deux vies différentes, durant lesquelles Patricia fera des enfants (avec Mark ou sans lui), des choix de vie et de carrière différentes dans des mondes de plus en plus différents.

Mes vraies enfants est une uchronie intime, qui raconte tout autant les deux vies possibles de l’héroïne que les deux mondes possibles dans lesquelles elle vit et qui, SPOILER ALERT !, ne sont le nôtre dans aucun des deux cas.

C’est aussi un beau roman féministe, qui évoque une femme très vraie qui pourrait être la grand-mère de l’autrice, qui parle des joies et des malheurs de la vie de couple et de famille, de la force et des soucis que les enfants apportent à leurs parents. 

Là où un écrivain de roman familial aurait tiré trois tomes de ces deux vies entremêlées, Jo Walton nous donne un récit d’écrivain de SF, qui se concentre sur les faits et le world building. C’est un choix littéraire qui rend le roman court et dense (c’est bien) mais qui, je pense, l’affaiblit un peu et en fait une œuvre plutôt théorique. Mais c’est aussi la manière dont les deux vies se mêlent et se percutent qui provoque les effets de sense of wonder du livre. Waow.

La nature exposée – Erri de Luca

Un montagnard passeur de migrants et sculpteur à ses heures se fait engager par un curé plutôt cool afin d’enlever le pagne ajouté à un Christ en marbre de 1900. Il va devoir lui sculpter un nouveau membre viril, une nouvelle nature, comme on dit chez lui.

C’est du pur Erri De Luca : bien à gauche, montagnard, râpeux, érudit, très dense et très intéressant. C’est un roman masculin, qui parle de la masculinité, de l’âge, un peu des femmes et de la nudité du Christ. De Luca est le plus croyant des non-croyants, je me reconnais bien dans ses pensées sur Dieu (ici, Dieu est celui des trois religions du Livre)

Les scènes de montagne sont très belles. Les scènes de ville aussi (à Naples et à Gênes). A lire lentement comme on boit un whisky un peu trop fumé. Si vous aimez ce genre de boisson, vous aimerez le De Luca. 

Les jolies choses – Virginie Despentes

Suite à Vernon Subutex, et pour rester en non-mixité, je me suis intéressé à ces jolies choses. Comme j’ai lu le roman il y a un moment, ma chronique sera courte.

Prémisse improbable du roman: deux sœurs jumelles. L’une est une garce séductrice et un peu putain, l’autre est intègre et chante bien. La première veut utiliser la seconde pour faire carrière dans le chant. Puis elle meurt juste après le premier concert. La sage se substitue à la garce.

La mise en place de la situation initiale est un peu lourde et a failli me faire lâcher le bouquin. Dès ceci fait, ça tourne mieux: roman de la substitution et du dédoublement, les jolies choses passe dans le monde parisien de la musique (et notre société fric) avec le regard acide et détaché de son héroïne.

On est chez Despentes, l’héroïne couche beaucoup, s’amuse parfois, picole et décape la société dans laquelle elle joue la comédie en essayant de ne pas se faire bouffer par elle. C’est court, nerveux, bien mené, souvent marrant. La relation de l’héroïne avec son « meilleur pote » est une des plus jolies choses du livre.

L’honorable société – Manotti et DOA

Comme le lecteur de ce blog s’en rendra sans doute compte, les billets ont été peu nombreux en cette fin d’année 2018. Je rattrape ici des notes sur mes lectures récentes.

Dans le cadre du 2018 non mixte, j’ai continué ma découverte des romans de Dominique Manotti. A l’usage, mon enthousiasme s’est un peu émoussé mais j’ai continué à avoir du plaisir à les découvrir.

L’honorable société est un roman noir situé lors de la présidentielle 2007. Les noms ont été remplacés, les entreprises déguisées, mais le lecteur attentif saura comprendre qui et quoi les auteurs désignent.

Mêlant militants écolos, industrie nucléaire et scandales politiques, le roman est une sorte de version littéraire des articles de Mediapart. Tout est inventé, mais tout pourrait être vrai, et c’est le pouvoir policier/politique/économique à la française qui y est décrit. C’est intéressant, l’intrigue est palpitante (et fait même un détour déguisé par le Moulin d’Andé cher à mon coeur), le policier intègre (et sans relief, je ne me rappelle plus le personnage) parvient quand même à coincer certains des affreux.

Comme souvent dans les romans de Manotti, je suis plutôt gêné par les scènes de sexe, qui sont tout le temps des lieux de manipulation et de domination un peu cracra.

La scène d’ouverture du roman, avec barbouzes policiers et hackers écolos, est vraiment très chouette.

Johnny et les morts – Terry Pratchett

On retrouve Johnny Maxwell et ses potes, Bloblotte (le gros), Pas d’man (le Noir) et Bigmac (le skinhead). Alors qu’ils traversent le cimetière de Blackbury, certains morts s’adressent à Johnny, qui fait leur connaissance et apprend peu après que le cimetière va être rasé par une société de construction de bureaux.

Malgré plusieurs bonnes idées et une belle galerie de personnages, cette « suite » est ratée: le récit est souvent poussif, la grâce qui animait le premier récit de la série est absente, le roman n’a pas la même cohérence. Plusieurs thèmes sont oubliés en chemin (les Copains de Blackbury), le discours politique n’est pas très tenu et les méchants manquent de virulence.

Ca se lit sans déplaisir, Pratchett oblige, certains passages sont très marrants et d’autres très bien vus, mais le roman tient de la collection de scènes plus ou moins gags et manque de tenue.

On lira quand même le troisième.

Le sauveur de l’Humanité, c’est toi – Terry Pratchett

J’ai sorti celui-ci de ma bibliothèque pour le lire aux enfants. Je l’avais lu à sa sortie en français et en gardait un bon souvenir, mérité.

Blackbury, petite ville anglais pleine de chômage, de déprime et de politiques modernes, 1991. Johnny Maxwell joue aux jeux vidéos, beaucoup, ce qui donne un sujet de conversation avec ses copains et permet de s’isoler de ses parents qui s’engueulent.

Alors qu’il s’apprête à dégommer des Aliens, ceux-ci se rendent: ils en ont marre de se faire fusiller par tous les vaisseaux humains qu’ils croisent et aimerait que l’un d’eux les aide à atteindre la terre promise. Celui-là, ce sera Johnny. 

Sur cette prémisse très casse-g, Terry Pratchett construit un très bon roman. Il s’agit d’abord du meilleur témoignage sur la manière dont on jouait aux jeux vidéos quand moi j’étais gamin (mais des enfants contemporains s’y retrouveront, c’est dire que le roman est bon). Le sauveur… est aussi un roman social caustique et sensible, une chronique d’adolescence, un hommage à plein de thèmes de science-fiction. Le propos en est parfois assez noir, traversé de blagues pratchettiennes, mais c’est surtout un roman sur l’imaginaire et la manière dont il nous accompagne et nous soutient.

J’ai adoré le relire.

L’abominable homme de Säffle – Maj Sjöwall et Per Walhöo

Je n’arrive pas à me rappeler si j’avais oui ou non déjà lu ce roman de Sjöwall et Walhöo (que je prononce, sans doute à tort, Cheval et Valou, mais ça me permet de me rappeler leurs noms): j’ai découvert ce couple d’auteurs il y a une vingtaine d’années, alors que je ne connaissais rien de la Suède et pas grand chose à l’ironie et à la critique sociale. J’ai un peu appris depuis et j’apprécie d’autant plus.

Suède, début des années 70. Alors qu’il s’apprêtait à aller se coucher, le commissaire Martin Beck (notre héros, un fonctionnaire de police consciencieux, assez doué et introspectif, dénué de fantaisie – qui a dit Suédois ?) est appelé pour constater le meurtre sanglant d’un collègue, le commissaire Nyman, massacré à la baïonnette dans sa chambre d’hôpital. Accompagné de son collègue Röm, qui a lui aussi déjà une journée dans les pattes, ils vont tenter de retrouver, vite, le tueur avant que celui-ci ne recommence.

L’abominable… est un excellent roman: roman d’enquête, thriller, avec des enquêteurs aux yeux rougis (et non, ils n’iront pas dormir avant la fin de l’histoire) shootés au café et même des scènes d’actions épatantes.

Mais des scènes d’action épatantes écrites par des Suédois caustiques avec héroïsme stupide, incompétence épaisse, héros soucieux et tirs qui partent souvent à côté. Ca rajoute une bonne couche de réalisme et de suspense.

Tout le roman est aussi un parcours de la société suédoise, vue à travers sa police, force d’état pas antipathique mais prise entre son passé militaire récent, ses tentations un peu fascistes, ses côtés progressistes, ses politiciens nuls, ses policiers dévoués. Les portraits des personnages sont savoureux et touchants.

On croise aussi un paquet de paumés de la société suédoise, de gens dépassés, et quelque connards ambitieux ou méchants.

C’est souvent très très drôle, mais le discours politique et caustique du récit ne perd jamais de vue la narration principale, menée tambour battant jusqu’à sa fin terrible.

Une note contemporaine: à un moment, excellent, Einar Röm parcourt un recueil de plaintes déposées contre des policiers, comme une série de petites histoires d’injustices montrant combien la police peut être une véritable nuisance – c’est un moment fort du récit. Et on se rend compte que, même méchante, la police suédoise de l’époque l’est sans doute bien moins que la police française de maintenant.