L’âiné des Ferchaux — Simenon

Ce blog devient de plus en plus le blog où je chronique des trucs que je relis. Signe des temps ? Dégénerescence du cerveau ? Tentative désespérée d’atteindre 1000 articles cette année ? Choose your team.

Ma prof de français de classe de seconde, une petite dame très bourgeoise qui nous avait fait acheter toutes sortes de livres en début d’année (dont, Un balcon en forêt, la première fois de ma vie que je voyais un livre dont il fallait découper les pages au coupe-papier), nous avait mis dans le lot L’aîné des Ferchaux, livre dont j’avais retiré une impression plutôt déplaisante liée notamment à la crudité de certaines descriptions. Je n’avais pas l’âge pour Simenon (ni pour Gracq, d’ailleurs), mais j’avais quand même aimé découvrir certains des textes que cette professeure dont j’ai oublié le nom nous avait fait lire.

Le lecteur de ce blog aura noté que j’ai un kink pour les Maigret. En passant à la bibliothèque, j’ai aperçu le Ferchaux et je me suis dit : pourquoi pas ? Est-ce que c’était bien ? Si une prof voulait nous le faire lire, elle avait sans doute une idée en tête.

Tout comme Kipling, Simenon est un roi pour raconter des histoires. Tu commences à lire et presque jusqu’au bout, tu te demandes où ça va et comment ça y va et ce qui va arriver à ce type…

Le roman commence par un préambule racontant une affaire coloniale/politique/financière des années 30 en France. Les frères Ferchaux : Dieudonné, l’aventurier. Emile, l’homme d’affaires. Les deux font fortune en exploitant le caoutchouc dans le bassin du Congo. Exploitation coloniale, corruption, flux d’argent, millions, leur puissance s’accroît, puis se brise, prise dans un scandale. Tout est sur le point d’exploser. Dieudonné revient en France pour se défendre à coup d’avocats et de rumeurs qu’on laisse fuiter dans une feuille à scandales. Fin de la séquence pré-générique.

Le film commence. On voit Michel Maudet, un jeune type ambitieux, rêveur, menteur. Sa femme Lina, originaire de Valenciennes comme lui, fille de bourgeois pas comme lui. Michel veut percer dans le journalisme, l’écriture, mais il ne perce nulle part, lui et Lina ont des dettes, le manteau de Lina est au clou, c’est à peine s’ils ont une valise. Par ouïe-dire, par un pote, Michel, aux abois, apprend qu’un certain « monsieur Dieudonné », vivant en Normandie, a besoin d’un nouveau secrétaire. Sans aucune confirmation, allant au bluff, il embarque Lina dans son plan pourri, ils sautent dans le train vers Caen, voyagent en douce en première et font l’amour dans le compartiment, débarquent à Caen sous la pluie, monsieur Dieudonné n’est pas à Caen, il faut aller le chercher plus loin, dans une maison perdue au bord de la mer. Et là, surprise, Michel, aux abois, affamé, est embauché pour un salaire misérable par un vieil unijambiste autoritaire qui n’est autre que le Ferchaux, mais oui, celui de l’affaire Ferchaux.

Je ne vous raconte pas la suite. Si ce genre d’histoire ne vous botte pas, le livre n’est pas fait pour vous. Moi, j’ai marché à fond.

Le roman développe la relation entre le vieux acculé et le jeune ambitieux. C’est un récit de formation, mais de formation vers quoi ? Formation d’un aventurier, formation d’un profiteur, formation d’un criminel ? Les personnages sont pour la plupart antipathiques et corrompus et c’est tout l’art du romancier de nous intéresser à eux, à leurs déviances, à leurs faiblesses. D’une certaine manière, on s’y attache et, toujours, on les suit avec intérêt.

Comme toujours chez Simenon, les décors et les ambiances sont incroyables. Des bars, des jours de pluie, des trains de la nuit, des hôtels misérables… Comme toujours chez lui, les femmes sont victimes, soutiens sacrificiels ou objets de convoitise. Je suis gêné par cet aspect de ses livres, tout en trouvant qu’il dessine des personnages toujours intéressants.

L’âiné des Ferchaux est un roman puissant, surtout dans les deux premiers tiers. La fin comprend des éléments fascinants (notamment le mystérieux personnage du « Hollandais ») mais j’ai assez vite vu où Jojo voulait en venir. Ce n’est pas trop grave, car c’est très bien écrit et ça se lit très bien.

A l’occasion, je lirai d’autres roman de Simenon « hors Maigret », même si j’avoue que son pessimisme profond me pèse – dans Maigret, au moins, le personnage du commissaire agit toujours avec humanité, soufflant un peu d’espoir.

A l’ouest rien de nouveau — E.M. Remarque

Ma maman m’avait donné ce livre à lire quand j’étais ado, je ne sais plus à quelle âge. Je m’en souvenais comme d’une claque, ma découverte de ce qu’avait pu être la guerre des tranchées, vue au niveau du soldat.

Comme je sais dans une période 14-18, pourquoi ne pas le relire ? D’autant que mon ami Yuriy m’a fait découvrir Arc de triomphe, du même, roman d’exil et de prélude à la WWII (en France), quand celui-ci m’avait donné à connaître la WWI.

Je ne vais pas faire long : à l’ouest… supporte très bien la relecture. C’est un livre à l’écriture sèche, simple, au présent, qui raconte différents épisodes de la vie du soldat de tranchée. La formation, l’attente, les baraquements, l’assaut, les bombardements, l’hôpital, les permissions, la faim, la soif, la survie. D’une manière assez clinique, le livre essaie de décrire l’effet de la guerre sur la psychologie de jeunes gens jetés dedans à l’âge de dix-sept ans.

Je me rappelais très bien certaines impressions du livre. J’avais oublié le portrait des camarades de combat du narrateur, mais aussi le passage très émouvant concernant le camp de prisonniers russe. J’avais également oublié (ou pas perçu, on est prude et pudique, parfois, quand on est ado) les passages très explicites concernant la sexualité des soldats. Les femmes qui se donnent à eux pour un peu de pain, la pratique de la masturbation ou bien le passage où l’épouse d’un soldat vient le voir à l’hopital et où ses camarades de chambrée jouent bruyamment aux cartes pour permettre à la femme de se glisser sous les draps du blessé.

C’est un livre sur la vie qui s’efforce de se continuer, malgré toutes les souffrances.

Je songe maintenant à lire d’autres romans sur l’expérience de cette guerre. J’hésite entre le voyage au bout de la nuit, et les croix de bois. Un avis ?

La vie est uniquement occupée à faire le guet sans trêve, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, toute en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup.

Notre mère la guerre — Maël & Kris

On aura compris, je suis en train de lire de la doc sur la guerre de 14. Voir, ici, mes autres billets autour de ce sujet (il n’y en a pas tant).

Ce livre, l’intégrale des quatre volumes de Notre mère la guerre, de Maël et Kris, m’a été conseillé par BrotherA, que je remercie.

La BD historique est un domaine entier de la production bébéphile francophone (je ne sais pas comment c’est dans d’autre pays). Un scénariste et un dessinateur (parfois la même personne) se documentent tout plein et écrivent une histoire pleine de précisions et de références sérieuses, genre l’histoire de France en bande dessinée, mais plus développé et on le publie avec une préface d’historien très heureux de voir des dessins posés sur son sujet de spécialité. Ca peut donner tout un tas de trucs très ennuyeux et scolaires, j’en ai lu un paquet, généralement pas jusqu’à la fin, ou alors en diagonale. Ca peut donner certains des pamphlets de Tardi (parfois brillant, parfois moins inspiré). Et ça peut donner Notre mère la guerre.

Ces livres allient une doc excellente (plein, plein de détails dans les planches, sans infodump pour le lecteur), des dessins magnifiques de Maël qui arrivent à exprimer à la fois une grande sensibilité pour les atmosphères et un grand souci du détail et surtout une très bonne histoire sur des hommes en guerre.

Le récit repose sur une enquête policière sur des meurtres mais tourne vite autour de portraits d’hommes en guerre. Je ne vais pas le spoiler, il y dans ce récit plein plein de personnages et d’idées, des rebondissements surprenants et des flash backs dans le monde hors de la guerre. C’est très bien écrit, palpitant et effrayant de bout en bout. C’est vraiment un travail magnifique.

Concernant la doc, j’aime bien cette citation du scénariste : « Notre-mère la guerre n’est pas un musée, mais un récit.« , le travail des deux auteurs la rend particulièrement vraie, c’est un excellent récit.

Les somnambules — Christopher Clark

L’autre jour, j’ai regardé cette chouette vidéo d’histony sur les causes de la WWI. Je suis un peu dans mood première guerre mondiale en ce moment et suite à l’audition de la vidéo que vous trouverez en bas de cette page, j’ai lu des livres majeurs de la biblio, les somnambules, de Christopher Clark.

Ce livre d’historien s’efforce de raconter, en contexte, le basculement vers la guerre, en essayant de séparer les actions personnelles des individus, les jeux diplomatiques et les modes de gouvernement des différents pays impliqués.

Le livre ne cherche pas à pointer du doigt un ou des coupables (ce serait vain) mais plutôt à décrire un système politico diplomatique et la manière dont il peut se diriger, contre le gré de ses propres acteurs, vers une catastrophe. (Clark ne s’intéresse quasiment pas aux influences des milieux économiques)

Dans ce livre, vous en apprendrez beaucoup sur, tout d’abord, la situation serbe et ses affreux sacs de noeuds. La relation schizophrénique entre un gouvernement « raisonnable » et la main noire (true thing) une société secrète-pas-si-secrète, nationaliste et terroriste. La Serbie est un beau sac de noeuds et j’en sais maintenant beaucoup plus sur son histoire entre les années 1870 et 1914.

On aura aussi un aperçu des complexes politiques internes de l’empire austro-hongrois, pas si décadent qu’on le croit, mais lui aussi tiraillé de contradictions dans tous les sens, avec à la tête son vieil empereur un peu détaché du monde. Le jeu des nationalités à l’intérieur de l’empire, les rivalités, les compromis, les postures outragées… m’ont fait penser aux états « multi nationaux » (un peu comme la Suisse avec ses langues et religions multiples, ou la Belgique) mais aussi, bien sûr, à notre chère Union Européenne (oui, elle m’est chère, surtout en ce moment, et malgré tous ses défauts).

Le fonctionnement de l’empire allemand n’est pas triste non plus, avec son Kaiser vélléitaire et ses militaires incapables de faire dévier un plan. On verra aussi, bien sûr, les Russes (l’autocratie n’a pas que du bon…) et les Français avec la doctrine de « fermeté » de Poincaré et Viviani qui perd les pédales, pendant que l’ambassadeur Paléologue envoie à Paris des comptes rendus de ses entrevues avec le tsar rédigés avant même d’avoir rencontré le tsar. (Mais comme ça, le télégramme chiffré arrive à l’heure de l’apéro et fait son effet maximal)

J’oubliais enfin les Anglais, avec leur roué ministre des affaires étrangères, Edward Grey, qui se foutent à peu près tout du long de ce qui se passe en Europe parce, de deux choses: ils sont une puissance mondiale et le nord de l’Inde les intéresse plus. Et que les Irlandais sont en train de les faire basculer dans la guerre civile, alors tu comprends, cette affaire d’assassinat en Serbie…

La dernière partie du livre est un récit très détaillé de la « crise de Juillet », qu’on lit avec l’effroi qu’on a devant un spectacle de tragédie. Plusieurs fois, des hommes (dont le Kaiser et le Tsar) se rendent compte que tout ça part en sucette grave, ils tirent sur les freins, à fond, à fond, mais vous comprenez, votre majesté, c’est trop tard, on ne peut pas revenir sur ce plan de mobilisation…

Outre l’intérêt histoirique, j’ai retiré de ce livre le sentiment profond que des instances supranationales, mêmes foireuses, valaient mieux que pas d’instances du tout. Qu’on ne pouvait pas laisser des pays gérer leurs intérêts de manière multilatérale dans des relations de méfiance mutuelle. Ce genre d’affaire termine mal, en général.

Le pays du passé – Guéorgui Gospodinov

Je me rends compte que je n’ai pas parlé ici de cette lecture faite il y a quelques mois. Je vais faire une brève, pour m’en souvenir.

Nous avons écouté l’auteur parler lors d’une rencontre littéraire en Suisse. Gospodinov est charmant et roublard, un type intéressant, il parlait bien de son travail d’écriture alors nous avons acheté son pays du passé. L’idée de ce bouquin, un peu fable, un peu SF, est qu’un personnage mystérieux, Gaustine, à la fois ami, double de l’auteur et diable, met en route une idée à la fois évidente et profitable. Pour des personnes âgées riches, atteintes d’Alzheimer ou d’autres maladies de la mémoire, il crée des cliniques où, dans une pièce ou à un étage, on reconstitue par des objets, des papiers peints, des jouraux, l’ambiance de la période passée favorite des hôtes. L’idée est si évidente que je suis surpris qu’elle n’existe pas en vrai, tant la tentation d’une « utopie dans le passé » (pour citer luvan) me paraît évidente – regardez les conflits autour du récit historique présents en France, par exemple.

Et là où le bouquin devient SF, il imagine que ces abris de passé (la traduction anglaise « time shelters » est particulièrement parlante) se répandent, devienent un objet de discussion politique dans les pays européens, voire la tentation pour eux de faire retourner des pays entiers dans certaines décennies du 20ème siècle. Certes, mais lesquelles ?

Le pays du passé est un roman caustique, assez méta, qui se moque des tentations et des nostaligies de la Vieille Europe (qui le mérite bien). Cecci et moi avons beaucoup aimé.

Le pays des brumes — Conan Doyle

Bon, vous savez que ce médecin écossais a créé un des mythes de la littérature (Sherlock Holmes) mais que, en vérité, il voulait être connu pour ses romans historiques. Un autre truc marrant, c’est qu’il a aussi un héros de SF, le professeur Challenger, un petit type costaud, barbu, brutal, colérique (bref un personnage à la fois désagréabe et rigolo).

Challenger est connu pour avoir découvert des dinosaures au Brésil, dans Le monde perdu, dans les années 1912. Il a aussi vécu quelques aventures intéressantes, notamment quand la terre traverse une ceinture de gaz empoisonné…

Mais, dans les années 1926, Conan Doyle a raconté une autre aventure du scientifique irascible, celle dont je vais vous parler.

Malone, le jeune journaliste des aventures de Challenger, en pince pour Enid, la fille du dit. Les deux font du journalisme ensemble et s’intéresse aux nouvelles religions. Ils découvrent la religion spirite : cérémonies de « manifestations » dans des temples, cercles familiaux d’invocation des esprits, médiums provoquant des matéralisations, prêtres spirites pratiquant des exorcismes et scientifiques français de l’Institut Métapsychique (real thing, fondé au début de l’autre siècle).

Le roman est sans intérêt narratif. Malone et Enid découvrent le spiritisme et sont de plus en plus convaincus, Challenger rechigne, fait du bruit, et à la fin est convaincu. Mais le texte offre quand même une lecture très intéressante : Conan Doyle explore l’impact social du spiritisme (la répression des médiums par la police ne vertu d’un article de loi de 1824 sur le vagabondage des bohémiens), les aspects financiers (un médium peut-il se faire payer comme un médecin ?), les supercheries, vrais et faux médiums… en plus de la théologie spirite des sept cercles et de théories variées sur la nature des esprits.

Et là, je vais faire mon Tristan Lhomme, c’est du pain bénit pour mettre en scène la question du spiritisme dans vos scénarios années 20. Le roman répond sans doute à une nécessité et à un grand appel intérieur pour Sir Athur. Par la complétude de son exploration et la souplesse que donne la fiction, il donne à vivre de manière touchante cet univers spirite.

#Brève Dune II, Fight club, Notre part de nuit

Pour mémoire, je note ici différent trucs vus/lus ces derniers 24 mois (j’ai retrouvé des brouillons de billets, que je complète)

Dune II

C’était trop long, pompeux, hiératique, plein de plans de longs regards profonds (10% de la durée du film, selon Marguerite et moi) et de types tous plus ou moins nazis, mais j’ai quand même bien aimé le voir. Je me suis laissé prendre au mysticisme bizarre de ce récit, le Kwizatch Haderach, Lusail Al Gahib et toutes ces sortes de choses. Un grand péplum de l’epaaace. J’ai tripé, je pense sur, sur matériau d’origine, ou bien sur le rêve du matériau d’origine. J’ai même préféré au premier – moins de rampes qui descendent de manière solennelle, plus de space marines qui s’envolent avec douceur. Il y a des plans à l’intérieur des plans.

Fight club

Celui-là, Ikea boy, on l’a regardé parce que je ne l’avais pas revu depuis longtemps et que je voulais le montrer à Marguerite pour qu’elle connaisse ce classique twist-qui-tue et de l’ambiance des années nonante. Je trouve le film toujours très cool, les acteurs top, et l’ensemble très daté de son époque. Pas de téléphones portables, une idéologie cheloue et des phrases qui font partie de mes citations favorites. I’m Jack’s complete lack of surprise. Marguerite a dit : « c’était cool », je ne sais pas trop ce qui lui en restera. Un de mes Fincher préférés avec Alien III et Zodiac

Notre part de nuit – Mariana Enriquez

Tiens, un très bon livre que j’ai lu et oublié de chroniquer !
C’est un road movie, une histoire de famille, de fantômes, de monstres, de morts, de trucs weird et d’Argentine. Ca correspond vraiment à ce que j’aime dans des récits d’imaginaire contemporains. Disons que c’est de l’horreur (parce que ça fait souvent peur) mais je ne sais pas trop ce qui fait le plus peur, entre la lutte sociale, le capitalisme prédateur, la dictature et la magie noire. Je n’ai pas eu l’impression que le fantastique soit ici une allégorie. Plutôt une manière de voir la monde, une lumière noire jeter en biais, avec des forêts de mains et d’ongles et des présences vivantes, dévorantes.
Ha oui, j’ai adoré les personnages principaux, le père, puis le fils.

Les vacances de Maigret – Simenon

 

Suite de mes « notes pour mémoire » des lectures de Maigret. Celui-ci se passe aux Sables d’Olonne où notre commissaire est en vacances avec madame Maigret. Sauf que madame Maigret est hospitalisée (appendicite) et que le gros commissaire s’ennuie, fait des tours en ville, boit des coups de blanc et n’a comme unique activité que de rendre des visites à son épouse à l’hôpital tenu par des bonnes soeurs.

Et puis il apprend l’histoire de cette jeune femme « tombée » d’une voiture roulant à pleine vitesse… et il ne peut s’empêcher de s’en mêler d’autant qu’une bonne soeur lui a collé un petit mot mystérieux dans sa poche…

Notables de province, amoureux transis, ambiance de plage… Ce roman est très réussi, avec une bonne intrigue et des ambiances géniales de parties de cartes de riches où de soirées improvisées chez la poissonière. Un très bon Maigret.

Le roi en jaune – Robert W Chambers

Le roi en jaune est un élément vicariant de la mythologie lovecraftienne. Les nouvelles qui constituent ce recueil sont plus anciennes que les textes de HPL (1895) et ont été écrites par un riche Américain ayant étudié les arts à Paris.

Le plus fascinant dans tout ça, pour moi, c’est la façon dont ces textes se sont retrouvés à faire partie d’une sorte de « canon » culturel de textes fantastiques (avec certains écrits d’Arthur Machen, de Lord Dunsany ou d’Ambrose Bierce) parce qu’ils ont été des inspirations pour Lovecraft. Et ainsi, annexés à cet univers fantastique flexible qu’est le mythe de Cthulhu, voici Chambers, qui n’en demandait sans doute pas tant, devenu une célébrité pour les fans du mythe (dont je suis).

Le roi en jaune sert d’inspiration à plusieurs scénarios et campagnes pour l’AdC. Impossible landscapes, Tatters of the King ou bien le septième chant de Maldoror. C’est aussi une des influences de la première saison de True Detective que j’ai donc envie de revoir parce que, justement, en ce moment je suis dans un trip in yellow.

J’en ai donc profité pour relire le recueil.

Les histoires du roi en jaune mettent en scène des artistes bourgeois dans le Paris ou le New York des années 1890. Les quatre premiers récits sont fantastiques et reliés par le thème du fameux roi en jaune, la pièce de théâtre dont la lecture plonge dans la folie. Le quatrième, la demoiselle d’Ys, est une médiévalerie bretonne et les suivantes sont des récits plus « réalistes », trop sirupeux à mon goût.

Le romantisme décadent de Chambers est plein de jeunes hommes tourmentés et de pures jeunes filles, qu’elles soient de bonne famille (comme Geneviève) ou plus vulgaires, comme la modèle sexy du peintre dans le texte « le signe jaune ». La sexualité est hyper esthétisée et à la fois très présente et cachée sous le tapis.

Les quatre contes fantastiques du cycle du « roi en jaune » sont tout de même de bons textes et je comprends comment ils ont pu inspirer HPL. Ils contiennent chacun, à leur manière, de bonnes doses de bizarreries déroutantes, de personnages grotesques, de folie rampante. Leurs incohérences, leur réalisme flottant, leurs idées surprenantes donnent un vrai plaisir de lecteur. Et, tout au centre, comme un murmure encore plus bizarre, flotte cette fameuse pièce de théâtre dont la lecture ébranle les esprits et dont les personnages et les visions hantent les narrateurs.

D’une certaine manière, tout se retrouve dans ce paragraphe de la nouvelle « le restaurateur de réputations ». Tout un souffle d’idées, d’histoires, dans ces quelques phrases.

Pendant ma convalescence, j’avais acheté et lu pour la première fois Le Roi en jaune. Je me rappelle qu’après avoir terminé le premier acte, je compris que je ferais mieux d’arrêter. Je me levai et jetai le volume dans la cheminée; il heurta le foyer et s’ouvrit en tombant dans le feu. Si je n’avais pas entrevu le début du second acte, je n’aurais jamais terminé le livre, mais quand je me baissai pour le ramasser, mes yeux ne purent se détacher de la page ouverte, et avec un cri de terreur, ou peut-être de joie si poignante que chacun de mes nerfs en fut torturé, j’arrachai le volume au foyer et, tremblant, je regagnai ma chambre, où je le lus et le relus, pleurant, riant, frémissant d’une terreur qui par moments me prend encore aujourd’hui. C’est cela qui continue à me préoccuper, car je ne peux oublier Carcosa où le ciel est parsemé d’étoiles noires, où l’ombre des pensées des hommes s’allonge dans l’après-midi, où les soleils jumeaux s’enfoncent dans le lac de Hali, et mon esprit sera toujours hanté par le souvenir du Masque blême. Je prie Dieu de maudire l’auteur, comme lui-même a apporté au monde la malédiction de cette œuvre à la beauté prodigieuse, terrifiante dans sa simplicité, irrésistible dans sa vérité, un monde qui aujourd’hui tremble devant le Roi en jaune. Quand le gouvernement français saisit les traductions qui venaient d’arriver à Paris, Londres, évidemment, devint impatient de lire le livre. On sait comment il se répandit comme une maladie contagieuse, de ville en ville, de continent à continent, interdit ici, confisqué là, dénoncé par la presse et les Églises, censuré même par l’avant-garde littéraire la plus anarchiste. Aucun principe bien défini n’avait été violé dans ces pages maléfiques, aucune doctrine présentée, aucune conviction offensée. Aucune norme connue ne permettait de le condamner, et pourtant, bien que l’on dût reconnaître que Le Roi en jaune atteignait au degré suprême de l’art, tous sentirent que la nature humaine était incapable de supporter une telle tension.

Bref, ça vaut le coup de lire ces textes. Je me suis même commandé une autre édition du recueil (oui, bon, je sais, on dirait que je me comporte comme un des bourgeois esthètes des récits, well…). J’ai la Malpertuis, qui est pas mal. Je vais me procuré celle de Callidor, avec des illustrations dedans.

Peut-être que je publierai un petit commentaire de l’intéressante campagne des Oripeaux du roi, dont l’architecture et les personnages sont, à la fois, un écho intéressant à Chambers et une certaine originalité dans le monde du Jdr.

La Taupe – John Le Carré

Il y a plusieurs générations de romans de JLC : les polars (l’appel du mort), les romans de guerre froid (la taupe, la petite fille au tambour, l’espion qui venait du froid, une petite ville en allemagne…) et les romans « modernes », très caustiques (une vérité si délicate, le tailleur de Panama…).
J’ai découvert l’auteur à travers ses bouquins modernes, puis quelques romans de guerre froide. 

J’avais essayé de lire La taupe en 2002, alors que j’étais déjà fan des romans caustiques de JLC, je n’avais pas du tout aimé et pensé que ce n’était pas pour moi. 

Jusqu’à ce que Sabrina C. m’offre l’appel du mort, un chouette polar sur fond d’espionnage où apparaît George Smiley. Ca m’a fait plonger dans les histoires de George Smiley qui se passent autour des personnages du « Cirque ». J’ai lu les gens de Smiley, qui est top, et relu la taupe, qui est un chef d’oeuvre.

Le pitch en est très simple : George Smiley, espion à la retraite, est chargé par un officiel de trouver qui, à la tête de l’agence d’espionnage du Royaume Uni, est le traître qui livre des secrets à l’Union Soviétique. Smiley va lire des dossiers, causer avec des gens, lire d’autres dossiers, causer encore, visiter ses propres souvenirs, aller à Oxford, penser à sa femme Ann, se faire moquer par des gens et finir, presque désolé, par démonter le mystère.

Pluie, Angleterre, manteaux gris, gens très humains, administrations plus ou moins bien gérées… Le décor n’est pas glamour. Smiley n’est pas glamour non plus. Et le roman est brillant.

D’abord, comme je l’ai dit sur les réseaux, parce que comme dans un bon bouquin de SF, on est transporté sans explication dans un autre monde, différent, dont on découvre les règles sur le tas. Ce monde est sans doute imaginaire (même si JLC a fréquenté le monde du renseignement, il a tout inventé sur le Cirque) mais tout sonne vrai et est sans doute vrai à la façon dont la littérature insuffle la vérité.

Ensuite parce que l’écriture nous emmène dans un labyrinthe de paroles, de pensées, de souvenirs. Qu’on parle de la vie qui passe, de la jeunesse, des amitiés, des amours, que tous les personnages sont touchants (même les imbéciles), qu’ils ont leur raison, qu’on a envie de les aimer. En bon écrivain, JLC s’intéresse aux gens. Et, Smiley, peut-être le plus fragile de tous, qui mène contre Karla, son équivalent russe, une guerre cruelle, est lui aussi très humain et porte sur tous un regard très doux.

La taupe est bien sûr un roman d’intrigues et de mystères. Mais ce n’est pas le plus important (en relisant, je me souvenais très bien de qui était le coupable, je m’en fichais). C’est surtout un magnifique roman de la parole, de la pensée, de la mémoire.