Les vacances de Maigret – Simenon

 

Suite de mes « notes pour mémoire » des lectures de Maigret. Celui-ci se passe aux Sables d’Olonne où notre commissaire est en vacances avec madame Maigret. Sauf que madame Maigret est hospitalisée (appendicite) et que le gros commissaire s’ennuie, fait des tours en ville, boit des coups de blanc et n’a comme unique activité que de rendre des visites à son épouse à l’hôpital tenu par des bonnes soeurs.

Et puis il apprend l’histoire de cette jeune femme « tombée » d’une voiture roulant à pleine vitesse… et il ne peut s’empêcher de s’en mêler d’autant qu’une bonne soeur lui a collé un petit mot mystérieux dans sa poche…

Notables de province, amoureux transis, ambiance de plage… Ce roman est très réussi, avec une bonne intrigue et des ambiances géniales de parties de cartes de riches où de soirées improvisées chez la poissonière. Un très bon Maigret.

Le roi en jaune – Robert W Chambers

Le roi en jaune est un élément vicariant de la mythologie lovecraftienne. Les nouvelles qui constituent ce recueil sont plus anciennes que les textes de HPL (1895) et ont été écrites par un riche Américain ayant étudié les arts à Paris.

Le plus fascinant dans tout ça, pour moi, c’est la façon dont ces textes se sont retrouvés à faire partie d’une sorte de « canon » culturel de textes fantastiques (avec certains écrits d’Arthur Machen, de Lord Dunsany ou d’Ambrose Bierce) parce qu’ils ont été des inspirations pour Lovecraft. Et ainsi, annexés à cet univers fantastique flexible qu’est le mythe de Cthulhu, voici Chambers, qui n’en demandait sans doute pas tant, devenu une célébrité pour les fans du mythe (dont je suis).

Le roi en jaune sert d’inspiration à plusieurs scénarios et campagnes pour l’AdC. Impossible landscapes, Tatters of the King ou bien le septième chant de Maldoror. C’est aussi une des influences de la première saison de True Detective que j’ai donc envie de revoir parce que, justement, en ce moment je suis dans un trip in yellow.

J’en ai donc profité pour relire le recueil.

Les histoires du roi en jaune mettent en scène des artistes bourgeois dans le Paris ou le New York des années 1890. Les quatre premiers récits sont fantastiques et reliés par le thème du fameux roi en jaune, la pièce de théâtre dont la lecture plonge dans la folie. Le quatrième, la demoiselle d’Ys, est une médiévalerie bretonne et les suivantes sont des récits plus « réalistes », trop sirupeux à mon goût.

Le romantisme décadent de Chambers est plein de jeunes hommes tourmentés et de pures jeunes filles, qu’elles soient de bonne famille (comme Geneviève) ou plus vulgaires, comme la modèle sexy du peintre dans le texte « le signe jaune ». La sexualité est hyper esthétisée et à la fois très présente et cachée sous le tapis.

Les quatre contes fantastiques du cycle du « roi en jaune » sont tout de même de bons textes et je comprends comment ils ont pu inspirer HPL. Ils contiennent chacun, à leur manière, de bonnes doses de bizarreries déroutantes, de personnages grotesques, de folie rampante. Leurs incohérences, leur réalisme flottant, leurs idées surprenantes donnent un vrai plaisir de lecteur. Et, tout au centre, comme un murmure encore plus bizarre, flotte cette fameuse pièce de théâtre dont la lecture ébranle les esprits et dont les personnages et les visions hantent les narrateurs.

D’une certaine manière, tout se retrouve dans ce paragraphe de la nouvelle « le restaurateur de réputations ». Tout un souffle d’idées, d’histoires, dans ces quelques phrases.

Pendant ma convalescence, j’avais acheté et lu pour la première fois Le Roi en jaune. Je me rappelle qu’après avoir terminé le premier acte, je compris que je ferais mieux d’arrêter. Je me levai et jetai le volume dans la cheminée; il heurta le foyer et s’ouvrit en tombant dans le feu. Si je n’avais pas entrevu le début du second acte, je n’aurais jamais terminé le livre, mais quand je me baissai pour le ramasser, mes yeux ne purent se détacher de la page ouverte, et avec un cri de terreur, ou peut-être de joie si poignante que chacun de mes nerfs en fut torturé, j’arrachai le volume au foyer et, tremblant, je regagnai ma chambre, où je le lus et le relus, pleurant, riant, frémissant d’une terreur qui par moments me prend encore aujourd’hui. C’est cela qui continue à me préoccuper, car je ne peux oublier Carcosa où le ciel est parsemé d’étoiles noires, où l’ombre des pensées des hommes s’allonge dans l’après-midi, où les soleils jumeaux s’enfoncent dans le lac de Hali, et mon esprit sera toujours hanté par le souvenir du Masque blême. Je prie Dieu de maudire l’auteur, comme lui-même a apporté au monde la malédiction de cette œuvre à la beauté prodigieuse, terrifiante dans sa simplicité, irrésistible dans sa vérité, un monde qui aujourd’hui tremble devant le Roi en jaune. Quand le gouvernement français saisit les traductions qui venaient d’arriver à Paris, Londres, évidemment, devint impatient de lire le livre. On sait comment il se répandit comme une maladie contagieuse, de ville en ville, de continent à continent, interdit ici, confisqué là, dénoncé par la presse et les Églises, censuré même par l’avant-garde littéraire la plus anarchiste. Aucun principe bien défini n’avait été violé dans ces pages maléfiques, aucune doctrine présentée, aucune conviction offensée. Aucune norme connue ne permettait de le condamner, et pourtant, bien que l’on dût reconnaître que Le Roi en jaune atteignait au degré suprême de l’art, tous sentirent que la nature humaine était incapable de supporter une telle tension.

Bref, ça vaut le coup de lire ces textes. Je me suis même commandé une autre édition du recueil (oui, bon, je sais, on dirait que je me comporte comme un des bourgeois esthètes des récits, well…). J’ai la Malpertuis, qui est pas mal. Je vais me procuré celle de Callidor, avec des illustrations dedans.

Peut-être que je publierai un petit commentaire de l’intéressante campagne des Oripeaux du roi, dont l’architecture et les personnages sont, à la fois, un écho intéressant à Chambers et une certaine originalité dans le monde du Jdr.

La Taupe – John Le Carré

Il y a plusieurs générations de romans de JLC : les polars (l’appel du mort), les romans de guerre froid (la taupe, la petite fille au tambour, l’espion qui venait du froid, une petite ville en allemagne…) et les romans « modernes », très caustiques (une vérité si délicate, le tailleur de Panama…).
J’ai découvert l’auteur à travers ses bouquins modernes, puis quelques romans de guerre froide. 

J’avais essayé de lire La taupe en 2002, alors que j’étais déjà fan des romans caustiques de JLC, je n’avais pas du tout aimé et pensé que ce n’était pas pour moi. 

Jusqu’à ce que Sabrina C. m’offre l’appel du mort, un chouette polar sur fond d’espionnage où apparaît George Smiley. Ca m’a fait plonger dans les histoires de George Smiley qui se passent autour des personnages du « Cirque ». J’ai lu les gens de Smiley, qui est top, et relu la taupe, qui est un chef d’oeuvre.

Le pitch en est très simple : George Smiley, espion à la retraite, est chargé par un officiel de trouver qui, à la tête de l’agence d’espionnage du Royaume Uni, est le traître qui livre des secrets à l’Union Soviétique. Smiley va lire des dossiers, causer avec des gens, lire d’autres dossiers, causer encore, visiter ses propres souvenirs, aller à Oxford, penser à sa femme Ann, se faire moquer par des gens et finir, presque désolé, par démonter le mystère.

Pluie, Angleterre, manteaux gris, gens très humains, administrations plus ou moins bien gérées… Le décor n’est pas glamour. Smiley n’est pas glamour non plus. Et le roman est brillant.

D’abord, comme je l’ai dit sur les réseaux, parce que comme dans un bon bouquin de SF, on est transporté sans explication dans un autre monde, différent, dont on découvre les règles sur le tas. Ce monde est sans doute imaginaire (même si JLC a fréquenté le monde du renseignement, il a tout inventé sur le Cirque) mais tout sonne vrai et est sans doute vrai à la façon dont la littérature insuffle la vérité.

Ensuite parce que l’écriture nous emmène dans un labyrinthe de paroles, de pensées, de souvenirs. Qu’on parle de la vie qui passe, de la jeunesse, des amitiés, des amours, que tous les personnages sont touchants (même les imbéciles), qu’ils ont leur raison, qu’on a envie de les aimer. En bon écrivain, JLC s’intéresse aux gens. Et, Smiley, peut-être le plus fragile de tous, qui mène contre Karla, son équivalent russe, une guerre cruelle, est lui aussi très humain et porte sur tous un regard très doux.

La taupe est bien sûr un roman d’intrigues et de mystères. Mais ce n’est pas le plus important (en relisant, je me souvenais très bien de qui était le coupable, je m’en fichais). C’est surtout un magnifique roman de la parole, de la pensée, de la mémoire.



Amerigo – Stefan Zweig


Je viens de finir de lire ce petit essai amusant qui raconte l’histoire du nommage de l’Amérique et le rôle compliqué qu’y a joué Amerigo Vespucci. Ce récit implique des documents imprimés vers 1500, l’usage de l’expression Mundus Novus et l’intervention d’une équipe d’humanistes de Saint-Dié, dont le fameux Walseemüller. 

Je ne sais pas à quel point me livre est encore à la page concernant cette question historique. Ce qui m’a touché c’est de voir l’écrivain, dans un monde déprimant (le livre date de 1941) passer du temps à raconter un truc pointu de manière sensible et amusante, un peu à la façon de Léo Henry dissertant sur Twin Peaks et Beverly Hills. Le texte est à la fois très bien écrit, savant, un peu fumiste parfois (le discours sur l’an 1000 au début), ironique et psychologique. Zweig déploie sa narration avec talent et humour, on le suit volontiers dans ses rêveries livresques où interviennent plein de langues (latin, italien, espagnol, néerlandais), des cartes, des imprimeurs, des faussaires, des famouse people, des moins famous que ça… La conclusion est très douce, presque tendre.
J’espère que faire ce livre t’a fait du bien, Stefan. Moi, ça m’a plu de le lire.

Extrait du planisphère de Waldseemüller, avec le fameux mot


Maigret à l’école – Simenon


J’ai cette même édition

 Donc un type vient traîner dans le bureau du famous commissaire Maigret et lui demander en le suppliant de se mêler de son affaire de meurtre, là-bas, en Charente. Maigret n’avait pas trop de boulot, il avait envie de boire du blanc et manger des huîtres et Jojo Simenon avait envie d’écrire une intrigue policière de village en Charente. Tous ces élements, et le dernier en particulier, suffisent pour envoyer le commissaire aux gros yeux traîner ses guètres dans le village. Spoilers: il n’aura pas d’huîtres.

Je blague, je blague, en fait, mais le roman est très bien. Pessimiste, certes, les personnages en sont pour la plupart très peu sympathiques, mais l’intrigue est super bien arrangée.  L’ambiance est pesante, le mystère traîne jusqu’au bout, la révélation finale est tout à fait pertinente et Maigret fait preuve en plusieurs occasions d’une grande finesse et d’une grande douceur, notamment dans la scène de l’interrogatoire de Jean-Paul (ceux qui ont lu comprendront de quoi je parle).

Il y a là un mystère pour moi : comment un type pas trop sympathique comme Simenon, vivant à l’époque aux USA, pouvait écrire ce genre de trucs, en une semaine… Je trouve souvent que les romans de Maigret sont très humains et touchants, et je n’arrive pas à faire coller ça avec l’idée d’un mec écrivant ça à la chaîne à 5000 km des lieux de l’intrigue. 


Lavinia – Ursula Le Guin

J’ai donc fini de lire Lavinia. Dans ce roman, ULG raconte la vie du personnage éponyme, l’épouse d’énée à la fin de l’énéide de Virgile. Ce dernier ne
parle pas beaucoup de la fille du roi Latinus. Par amour du latin, du poème d’énée, et sans doute plein d’autres raisons, Le Guin a décidé de lui donner un récit à
elle.

On
avait déjà lu, Cecci et moi, le livre Sirène, debout, de Nina Mac
Laughlin, une réécriture brillante des métamorphoses d’Ovide, du point
de vue (pas très drôle) des femmes. Mais là où Sirène debout était une série de
nouvelles féministes très violentes (et pas moins appréciables), Lavinia
est une œuvre plus douce (même s’il y est beaucoup question de guerre), une
évocation très poétique de la vie dans la Latium durant l’antiquité, la
relation aux animaux, aux plantes, aux dieux. Le Guin essaie de faire sentir ce
qui était, peut-être, l’univers mental des anciens Romains, ceux d’avant
l’empire. Un monde vertueux, sobre et digne. À cette belle ambition, le roman
mêle aussi une romance (c’est l’histoire d’une jeune fille à marier et de
jeunes chiens fous qui se battent pour elle), une histoire de guerre vue du
point de vue féminin, et surtout une évocation, très méta-littéraire, de la
relation de l’autrice avec son personnage et de l’autrice, et du personnage,
avec Virgile lui-même, et son poème.

J’ai beaucoup aimé beaucoup les personnages, l’univers, l’histoire, tout, c’était vraiment formidable. J’avais lu quand j’étais
enfant une version de l’énéide et cette affaire de nobles Troyens
débarquant chez des ploucs en Italie centrale m’avait toujours parue assez peu
héroïque. Lavinia me fait regarder les choses tout autrement et me
donne, en plus, envie de lire l’énéide, si je trouve une traduction qui
me plaît (nous en avons une à la maison, peut-être un peu trop proche du latin,
à laquelle en tous cas je n’ai pas accroché).
 

Je termine ce billet en citant l’autrice elle-même, à la fin de sa très intéressante postface.

Depuis que j’en ai lu histoires et légendes, je suis attirée par Rome. Pas l’Empire décadent des sagas télévisées mais la Rome primitive : la République sombre et simple, un forum non de marbre mais de bois et de brique, un peuple austère doué d’un sens aigu du devoir, de l’ordre et de la justice; des fermiers qui passaient la moitié de l’an dans les rangs de l’armée, des femmes qui tenaient les fermes en leur absence, des familles étendues qui révéraient le feu de leur âtre, les récoltes dans leur grenier, la source voisine, les esprits du lieu et de la terre. Les femmes n’étaient pas du bétail, et ne serait-ce que pour cette raison mon imagination se sent chez elle dans une maison de la Rome antique, chose impossible avec la Grèce antique. Ils avaient des esclaves, comme tout le monde à l’époque, mais les esclaves de la maisonnée, la familia, mangeaient avec les hommes et les femmes libres. Ils étaient frustes, brutaux, très différents de nous, mais il est difficile de les voir comme véritablement étrangers quand une si grande part de notre héritage culturel vient directement d’eux, la moitié de notre langue, l’essentiel de nos concepts juridiques… et peut-être aussi certaines valeurs sévères mais raffinées : la loyauté, la réserve et le sens des responsabilités qui habitent le héros de Virgile.

De manière intéressante, nous avions acheté ce livre après avoir vu la pièce qu’il a inspirée à la grande de Dorigny, il y a deux ans.

Le passager du Polarlys – Georges Simenon

Ce Simenon là n’est pas un Maigret, mais c’est un must pour amateurs de l’AdC. Un cargo qui part de Hambourg vers la Norvège. Des passagers mystérieux, dont un qu’on ne voit jamais. Un meutre. Un capitaine qui a du boulot mais qui doit aussi s’occuper de ce bazar. Une ambiance incroyable (alcool, glace, vieux moteurs, mouvements dans les ombres). C’est très très effiface et super bien.

D’autres Maigret – George Simenon

Dans ce petit post de blog, j’essaie de lister les Maigret que j’ai lus, afin d’éviter d’acheter plusieurs fois les mêmes.

Piotr le Letton : celui-là c’est le Maigret originel. Histoire de bandits internationaux et de grands hôtels dans les années 20/30. Je l’ai adapté sans souci en scénario « roman noir » pour notre PJ détectrive à New York. L’intrigue repose sur un truc officiellement interdit aux auteurs de roman policier, mais qui marche vraiment bien ici. Je l’ai beaucoup aimé !

Maigret et l’homme du banc : un petit employé dans la cinquantaine est retrouvé assassiné dans une ruelle, portant des chaussures jaunes qu’il n’uarait jamais mises… Je suis arrivé à la moitié de ce lui-ci avant de me rendre compte que je l’avais déjà lu. Mais en fait, il est bien, en portait déprimé d’un milieu de petite classe moyenne. Les femmes de ce récit sont toutes horribles. (Ce n’est pas toujours le cas chez Jojo Simenon)

Maigret et monsieur Charles : celui-ci est le tout dernier, écrit dans la maison forteresse suisse de Jojo. Portait psychologique d’un mariage bourgeois qui part en sucette. Je me rappelle qu’il m’a plu.

Maigret et les braves gens : je ne m’en rappelle plus trop, mais je l’avais bien aimé. Encore une histoire de bourgeois.

Maigret et le coroner : Maigret assiste à une enquête aux USA. Le roman est assez bancal, loin de la brasserie Dauphine et des demis posés sur la table en attendant le suspect, mais je me rappelle d’une histoire maligne, avec un assassinat le long d’une voie de chemin de fer.

Le chien jaune : un roman des années 30, thriller des brumes à Concarneau. Vraiment cool.

La nuit du carrefour : lu, mais oublié. M’a laissé une impression très moyenne. (années 30)

La guinguette à deux sous : celui-ci se passe en bord de scènes. J’avais trouvé les ambiances vraiment super (années 30)

Maigret et le ministre : une affaire de magouilles policières et de rapport volé. Je l’avais trouvé bien.

Maigret et le corps sans tête : des bistrots, le canal saint martin et un corps sans tête. Je me rappelle l’avoir beaucoup aimé.

Maigret se trompe – Georges Simenon

Dans ce Maigret, une ex-fille des rues est retrouvée assassinée dans l’appartement très bourgeois qu’elle occupait avenue Carnot. On sait qu’elle voyait souvent Pierrot, son ancien bon ami. Mais alors pourquoi la concierge est-elle incapable de dire à quoi ressemblait l’homme qui payait le loyer de ce logtement luxueux ?

Celui-ci est un bon Maigret. L’intrigue est bien arrangée et elle met en scène un intéressant personnage de chirurgien célèbre et ayant du mal à se retenir avec les femmes (=violeur en série) qui sonne assez juste quand on voit certains professionnels de santé qui terminent dans la chronique judiciaire. Bien sûr, là, on est dans les années 50, tout le monde trouve ça très bien. Sauf Maigret, peut-être…

Spoilers: je me demande combien Simenon parle de lui à travers ce chirurgien. 

Spoilers 2: pourquoi est-ce que Maigret « se trompe » ? Peut-être parce qu’en vérité il ne parvient pas à amener au procès le principal gros gros connard qui manipule tout le monde avec son air de ne pas y toucher.

Dans la maison de la liberté – David Grossman

J’ai trouvé très éclairant et très intéressant ce recueil de conférences et d’interviews de l’écrivain israëlien David Grossman. Il y aborde de nombreux sujets. La mémoire de la Shoah, la cohabitation et la guerre entre Israël et la Palestine, la vie en temps de guerre, le travail de l’écrivain et la liberté qu’il offre dans un monde oppressant. Le relation à l’espoir et au désespoir (écologique dans mon cas) me parle bien.

Même si la plupart des entretiens datent d’il y a dix ou vingt ans, son discours et sa compréhension des manipulations des affects israeliens par l’affreux Netanyahou me semble toujours valable.

Ca m’a donné envie de lire ses livres.

Quelques citations (je pourrais en sortir plein)

Sur l’espoir.

En d’autres termes : l’espoir est le fruit d’un acte volontaire de l’imagination et, dans une certaine mesure, il est possible de le considérer comme un acte de création : il peint pour l’homme asservi, pour la société opprimée tout entière, le tableau d’une existence riche et dynamique, différant fondamentalement du « tableau » dans lequel l’homme et la société se sont momentanément emprisonnés.
Et il est aussi possible d’affirmer que l’espoir est une sorte d’ancre jetée du plus profond d’une existence asservie et désespérée dans une réalité qui n’existe pas encore sinon dans les souhaits de l’homme. Mais le fait même de « jeter » une ancre dans le futur, la faculté même de le faire, crée déjà un espace de liberté dans le cœur de l’homme qui ose encore espérer.
Voilà donc une démarche intéressante : des individus – ou une société tout entière – projettent au loin, au cœur de l’avenir, une vision ou un rêve et, dès lors, la vision et le rêve commencent à agir sur ceux qui les ont créés et les attirent tel un puissant aimant.

Sur « les partis du désespoir » (et la droite israelienne)

Quand les accords d’Oslo ont échoué, nous avons été sévèrement punis pour cette trahison par des années de violences et des centaines de victimes.
Mais cette erreur ne sera plus réitérée – promettent les partis du désespoir en Israël -, dorénavant nul ne nous surprendra plus à croire que les relations avec nos voisins et la paix sont possibles. Dorénavant, nous ne croyons plus en aucune promesse, nous ne croyons en aucune chance de réussite.
En l’occurrence, la droite a triomphé en Israël. La droite a réussi à inoculer à la majorité des citoyens sa vision du monde qu’elle propageait ces dernières décennies.
En un certain sens, si la droite a vaincu la gauche, elle a aussi vaincu Israël. Non seulement parce que cette vision du monde pessimiste accule Israël à la stagnation à un point critique de son existence, là où il lui faut tout faire pour obtenir la paix avec ses ennemis, là où sont exigées audace, souplesse et créativité. Mais encore la droite a vaincu Israël en portant un coup fatal à ce que, jadis, on appelait l’« esprit israélien »: cette étincelle, cette capacité à renaître, à se réinventer, cet esprit du « malgré tout », et le courage, l’initiative, l’espérance.

Sur la création de personnages

Je ne peux pas décrire un personnage qui n’est pas moi, et qui ne deviendra pas moi.
D’habitude, le plus grand nombre d’entre nous préfère penser qu’il est soit un homme soit une femme, soit un enfant soit un adulte, soit normal soit fou, soit israélien soit palestinien. Quand vous êtes écrivain, vous êtes à même de vous mouvoir de façon très libre sur cette ligne et vous discernez que tant d’options nous constituent. Oui, Je peux donc aussi être une femme, l’enfant que j’ai été et ensuite la personne très âgée que j’espère devenir dans vingt-cinq ans. Je peux être normal et fou, je peux aussi être palestinien et israélien, je peux être colon et gauchiste. Et même, je voudrais être tout ça. C’est une façon d’être dans la réalité. Je ne veux rien dénier totalement, je ne veux pas tourner le dos à quoi que ce soit. J’atteins mes limites quand il s’agit de quelque chose comme Daech.
Ses adeptes me sont hermétiques. Je suis sûr qu’ils ont leur logique et leurs croyances, mais comme ils n’amènent que la mort, c’est un lieu qui ne m’intéresse pas. Les puissances qui génèrent la mort ne m’intéressent pas. Mais toutes les autres options humaines, immenses et riches, je ne veux pas les proscrire de mon être. Dans la courte durée de notre vie, pourquoi devrions-nous nous restreindre à telle ou telle chose ?