Donjons & Dragons – l’honneur des voleurs – Jonathan Goldstein

Voilà un film d’aventures de fantasy, avec une imagerie kitsch, des grosses bastons, des acteurs honnêtes mais pas fous, un scénario reposant sur des ressorts habituels, de l’humour, de la bagarre, de l’humour encore et encore de la bagarre, de la magie qui fait boum, des créatures insolites, etc… Et des personnages aux noms franchement bof (si, si, pensez-y. Xenk le paladin, vraiment ?). Ca devrait être nul. Regardez la bande annonce pour vous en convaincre, vous avez déjà vu ça un paquet de fois, oui, oui.

On est allés le voir avec Marguerite, on a beaucoup rigolé et on en a beaucoup reparlé. Alors oui, partager un film au cinéma avec notre héritière, c’est déjà très précieux. Et ensuite, c’est assez difficile à expliquer, mais ce film est super.

Les lectrices et lecteurs de ce blog/carnet de notes culturel le savent depuis longtemps, le jeu de rôle est une des grandes affaires de ma vie. Et nous autres, les rôlistes, aimons en particulier certains films, qu’on qualifierait volontiers de « films de rôlistes » : qui mettent en scène une bande de personnages héroïques, un peu décalés parfois, qui échangent entre eux des blagues méta sur ce qui se passe et construisent des plans improbables qui parfois échouent – mettons Chevalier, ou les Goonies, ou Princess Bride, ou la série The Expanse… Je suis sûr que vous en trouverez plein d’autres dans vos mémoires.

D & D, l’HdV, a clairement la volonté de faire un film de rôlistes, c’est même un peu l’idée du truc. Les héros donnent l’impression d’avoir été créés par vos copains/copines du samedi soir dans un esprit de bon délire ensemble. L’histoire semble à la fois scriptée par le MJ et avoir des détours bricolés au fur et à mesure lors de ces moments d’impros où on rigole tous ensemble et/où une bonne idée a émergé. Disons que cette tablée de joueuses et joueurs a envie de faire de l’aventure, avec plein de bagarre et de décors insolites et grandioses, d’objets magiques spectaculaires, de monstres, de la romance (la scène entre Holga et son ex…) et que le MJ adore cabotiner en faisant le méchant. Durant la bagarre finale on croit entendre les joueurs crier autour de la table les actions de leurs persos pendant que le MJ lâche sur eux sort de niveau 7 sur sort de niveau 7.

Et tout ça crée un récit avec une grâce particulière. Au-delà des rebondissements réussis, du rythme énergique et des personnages bien campés par des acteurs qui font leur boulot (je n’aime pas Chris Pine, par exemple, mais son personnage marche très bien), D&D l’HdV est un film qui a su toucher le rôliste en moi et dire quelque chose de ce que j’aime quand nous nous racontons des histoires ensemble.

Après tout, le jeu de rôle est une des grandes affaires de ma vie.

Pirates, encore (pot-pourri)

Je lis pas mal de trucs en ce moment et ce blog ne suit pas trop. Voici quelques autres lectures de pirates, pour futurs MJs de Pavillon Noir et autres amateurs de voile.

La république du crâne, Bruegas au scénario, Toulhoat au dessin

Cette bande dessinée est un peu le pendant du roman de Sylvain Patteau. On y trouve des pirates épris de liberté affrontant un méchant gouverneur, des esclaves noirs libérés, des chefs charismatiques, des aventures marines plutôt réalistes et une forme d’a-historisme. Honnêtement, c’est très bien fait et très sympa, mais je voyais vraiment les ficelles, comment c’était fait, ce que les auteurs voulaient dire. On est dans du récit de pirates début 21ème siècle, sous l’influence de Rediker. Un truc frappant : deux idées fortes du livre étaient présentes, telles quelles, dans ma campagne de jeu de rôle (avant que je le lise) : le capitaine charismatique mais pas marin, et la scène de l’apparition de la reine africaine. Le jeu de rôle étant un très bon moyen de capter l’air et les clichés du temps, j’en déduis que ce livre en fait autant.

Par ailleurs, le dessin est très cool, les bateaux sont bien dessinés (et c’est dur !) et il y a plusieurs belles scènes. Je recommande la lecture.

Barracuda T1 à 4, Dufaux et Jeremy

Une histoire shakespearienne sur une île de la Tortue fantasmatique et pas réaliste, avec troubles dans le genre, vieilles vengeances, diamant maudit. Dufaux est roué, il sait dérouler ses mécaniques narratives pleines de violence et de sexe, et l’ensemble n’est pas très intéressant. Je n’accroche pas du tout au dessin.

Raven T1, T2, Matthieu Lauffrey

J’y suis allé un peu à reculons (ce n’est pas très réaliste et il y a pas mal d’erreurs historiques), et en fait, on s’en fout. C’est un récit d’aventures très énergique, une sorte d’énorme film d’action de pirates avec un héros audacieux, fort à la bagarre, rusé et souvent un peu bête, une méchante dark classe et très méchante, un trésor, une île aux milles dangers, des canons qui font boum, etc. J’ai trouvé l’ensemble pas très fin, mais très fun – ambiance Ile aux pirates, si vous voulez. Et c’est de la bande dessinée qui envoie du bois, avec une mise en scène énergique, des couleurs qui claquent, des décors insolites et grandioses…

Histoire du sieur de Montauban, capitaine flibustier (par lui-même)

Ce petit bouquin est publié par les éditions Anacharsis, les mêmes qui ont publié Pitman. Montauban était un flibustier de la fin des années 1690, qui raconte de manière très brève une expédition ordinaire qui tourne au désastre avec un navire qui explose lors d’un combat. C’est un texte très court, accompagné du double de longueur en paratexte : présentation du contexte et histoire du texte. Avis aux rôlistes : il n’y a pas beaucoup à se mettre sous la dent – bien moins que chez Pitman. Avis aux amateurs d’histoire(s) : ça reste très intéressant. J’y ai appris des trucs sur le business plan de la flibuste, les relations pas jolie jolie avec le commerce triangulaire, le goût de l’époque pour les récits de flibuste, etc. Pour les curieux.

Les aventures du capitaine Jack Aubrey, Patrick O’Brian

Selon moi, Master and Commander (le film avec Russel Crowe, Paul Bettany, par Peter Weir) est le meilleur film de bateaux à voile du monde. C’est adapté (assez fidèlement) d’une série de romans maritimes anglais très connus, les aventures de Jack Aubrey, qui se déroulent à l’époque des guerres napoléoniennes (les Français sont les méchants). J’ai lu les deux premiers, grâce à une réédition J’ai lu qui me lorgnait du coin de l’oeil chez Payot.

Le premier roman, Maître à bord, raconte comment le jeune lieutenant Aubrey se voit confier un petit sloop un peu lent, la Sophie, et un médecin-espion, le docteur Maturin. A bord de la Sophie, Aubrey accomplit des exploits en méditerranée occidentale. Le roman est formidable 450 pages d’aventures marines en mode réaliste, coups de canon, accidents de voilure, vie de l’équipage, etc, etc. Une mine d’infos marines, pour peu qu’on aime le vent et la voile, avec plein d’idées transposables pour des histoires de pirates.

Le deuxième roman, capitaine de vaisseau, est plus filandreux, avec Aubrey renvoyé à terre parce que la guerre est finie (elle va reprendre), histoires de coeur, de fric, intrigues politiques dans la navy, etc. Il y a heureusement des scènes de bateau, pas assez, et elles sont également formidables. La principale scène d’action arrive à la fin du roman et elle m’a laissé coi. 

J’ai acheté les romans 3 et 4 (le second volume – ce sont des livres contenant deux romans), je vous en dirai des nouvelles (Cecci a été étonnée de me voir avaler 1000 pages aussi vite)

Pavillon noir – le jeu de rôles – Renaud Maroy & al.

Ce jeu de rôles et ses suppléments propose de jouer des pirates de manière assez réaliste entre le 16ème et le début du 19ème siècle. Ma propre campagne est une reprise de la campagne des Cinq Soleils. Je n’ai pas grand-chose à dire sur le jeu lui-même, puisque les règles ne m’intéressent pas et qu’il en fourmille. Mais les suppléments (notamment sur la structure et le plan des bateaux), les notes historiques sur les armes, les canons, les techniques de combat naval, etc., sont très utiles à tout MJ voulant faire jouer à l’époque. J’aime particulièrement la tentative de catégoriser les types de bateaux (forcément incomplète, même à l’époque c’était le bazar…). La campagne des Cinq Soleils a pas mal de bonnes idées, des PNJs (et PJs) bien troussés, une insertion bien fiche dans la trame historique et une présentation super caffouillou où je ne retrouve jamais rien. J’aimerais bien que le tome 2 paraisse, sinon je vais devoir tout inventer.

Cold Island


Cold Island est une série islandaise mettant en scène des enquêtes de police dans le pays des geysers. Elle a occupé nos soirées ces six derniers mois.

Les scénarios, de qualité, ont été écrits pour l’essentiel par Yrsa Sigurdadottir d’après ses propres romans, sauf pour la dernière saison, au ton très différent.

Le héros des trois première saisons est un vieux flic proche de la retraite, Erik Sigurdsson, ancien responsable de la sécurité du gouvernement, retourné à la police judiciaire pour ses dernières années de carrière. Son ancrage dans le pays et son goût pour les vieux bateaux en bois font partie du charme des récits.

L’héroïne des derniers récits est une jeune inspectrice chaotique et énergique, moins typique (elle est d’origine sud américaine du côté de sa maman).

Saison 1 : Les crocs du dragon

Une enquête du commissaire Erik Sigurdsson, sur fond de manipulations immobilières et de jeunes filles tombées dans la prostitution. L’enquête met en scène, comme à chaque fois, le manque de moyens complet de la police islandaise (peu de crimes = peu de policiers) ; Sigurdsson mène cette affaire accompagné des deux stagiaires de l’équipe, un grand sportif et une jeune inspectrice criminologue énergique, Lina, qui prendra plus d’importance dans la suite.

Saison 2 : ADN

Seconde enquête du commissaire Sigurdsson : récit haletant de meurtres et de vengeance médicale. Le dernier épisode, confrontant Sigurdsson et l’assassin, est d’une grande puissance.

Saison 3 : Les sept chevaux

De loin la saison la plus ambitieuse de la série, avec une capsule temporelle, un meurtre ancien, un juge disparu en mer et un envoûtant et mystérieux chef de famille d’une ville de pécheurs. Sigurdsson parviendra-t-il à résoudre l’affaire avant sa mise à la retraite ? Le récit a l’audace de quitter le cadre classique de l’enquête pour s’étendre sur plusieurs mois, voire plusieurs années, et se termine par un finale haletant.

spin-off : Beautiful beings 

Sous prétexte de présenter une enquête de jeunesse de Sirgurdsson, ce film raconte avec une beauté élégiaque le quotidien amer, et parfois magique, d’une bande de garçon des années 90.

La série n’était supposée durer que sur trois saisons, d’autant que le personnage principal finit par quitter le métier. Mais, devant le succès de ces récits mettant en scène ce fascinant pays, la production a relancé de nouvelles saisons, avec une nouvelle héroïne, plus jeune et plus chaotique, Lina Bjarnsdottir, collaboratrice de Sigurdsson dans les premières histoires.

Les nouveaux épisodes se teintent de fantastique et s’intéressent aussi aux relations sentimentales et sexuelles de l’héroïne, plus amusante que le tranquille Sigurdsson.

Saison 4 : la bouche de l’enfer

Un étudiant meurt étranglé, peut-être un accident lié à ses pratiques déviantes ? Le scénario, très habile, mêle vieux manuscrits médiévaux, société secrète étudiante et une mystérieuse famille allemande. On y découvre l’aspect magique de l’île des glaces… On notera la présence d’un acteur français dans le rôle du petit ami de Lina (la production de la série est majoritairement française)

Saison 5 : harcèlements

Le scénario se teinte de social pour cette seconde enquête de Lina Bjarnsdottir autour de la disparition d’une lycéenne. Le sujet des violences adolescentes est abordé avec tact.

Saison 6 : Cages

La saison finale prend une série de virages que les fans apprécieront, ou pas. Le côté fantastique est assumé, on quitte l’île glacée pour la France (production française !), pour une histoire alambiquée autour de disparition d’adolescents enfermés dans des cages et torturés. Le nouveau scénariste est français et si son histoire est palpitante, on se permettra de la trouver moins réaliste et moins ancrée socialement que les scénarios bien ficelés d’Yrsa Sigurdadottir. De même, les nouveaux acteurs sont majoritairement français, rejoints par quelques brillants seconds rôles anglais pour un récit situé dans les environs de Bordeaux.

Trois fois plus longues que les saisons précédentes, cette saison finale n’est pas avare de scènes spectaculaires : prises d’otage, poursuites, scènes d’assaut presque militaires sur fond de fantastique cosmique. Une sortie de True detective à la française. 

De manière étonnante, la transposition de l’énergique Lina Bjarnsdottir dans les paysages du bordelais fonctionne plutôt bien. Vue à travers les yeux de ses collègues gendarmes, enquêteurs, l’Islandaise devient une sorte d’elfe, ou de fée, ou de troll, bouleversant tout sur son passage.

Bon, bien sûr, cette série n’existe pas et l’image d’illustration a été générée par DALL-E. Merci à Cecci d’avoir adapté en scénarios les romans (réels) d’Yrsa Sigurdadottir. Les rôlistes reconnaîtront d’où venait la dernière saison. Et comme je l’avais découvert il y a quelques années, jouer des histoires policières, c’est formidable.

Encore des histoires dont on se souviendra.

Coeurs Vaillants – John Grümph

J’ai ouvert ce blog il y a quelques années de ça (18 ans, en fait), à l’époque de la mode des flux RSS, alors que ni twitwi, ni fb n’existait que le changement climatique était juste un sujet très inquiétant. Et c’est peu de temps après que j’ai commencé à lire le blog hu-mu qui parlait de Steven Ericson, de Unknown Armies et de Shadowrun.

Ce n’était pas tellement le propos prévu de ce billet, mais je suis heureux de voir que hu-mu est toujours là. Avec le temps j’ai fini par sympathiser avec ses tenanciers (oui, c’est une bande de mecs, à moins que j’ai loupé quelque chose ?). Depuis des enfants sont nés, des livres ont été écrits et sont parus et Cédric a regardé 172 564 heures de séries TV. Aux deux tenanciers d’origine se sont ajoutés d’autres personnes venant écrire autour des mêmes sujets (littérature de genre, séries TV et jdr) des articles que j’ai toujours autant de plaisir à lire. Le plus drôle c’est que, même si je considère les auteurs comme des copains, je n’ai rencontré en vrai que Tristan (deux ou trois fois en GN, bien avant qu’il ne chronique des vieux Néo et des suppléments de l’AdC sur hu-mu) et Benoit, pour un déjeuner à Genève. Les auteurs de hu-mu font partie de cette catégorie de gens née à la toute fin du 20ème siècle, « les copains d’Internet ».

Je suis un rôliste né dans les années 70, j’aime jouer à l’appel de Cthulhu et je n’aime pas les systèmes de règles. Pourtant, quand le blog a parlé de Coeurs Vaillants, j’ai eu envie de jeter un coup d’oeil, pour faire jouer ma fille ado. Pendant le confinement, on avait tenté une sorte de D&D, mais ça n’avait pas marché. J’avais quand même envie de revenir dans une heroic fantasy légère.

J’avais déjà essayé un jeu de LG (les douze lotus) dont j’avais trouvé la proposition intéressante, mais que je n’ai pas réussi à faire jouer. 

CV, c’est un jeu de rôle Old School Revival : ça vous donne le feeling de Donjons et Dragons, avec des règles plus modernes. Jeter des D20 pour toucher, et des dés de dégâts. Avoir des PJs avec des points de vie et des niveaux et des xp. Vivre des aventures audacieuses, mais devoir compter ses sorts et essayer d’améliorer sa classe d’armure…

Les règles sont remarquablement concises et bien écrites, avec une logique interne très bienvenue. C’est équilibré, c’est intelligent et à l’usage (j’en atteste), ça marche ! (j’ai juste remis les caracs sur 20 et calculé la valeur de « jet de carac » à côté, mais ça ne change pas grand chose à l’esprit). Ca tient en quelques dizaines de pages très claires, et tout est là.

LG a publié deux compagnons (pas indispensables), un recueil de scénarios bien fichus et une campagne vraiment sympathique, ogres de gel. L’ensemble forme une gamme concise (oui !), pas chère (oui !), bien écrite (et oui !), bien dessinée.

J’ai fait jouer trois scénarios depuis l’achat et ça a marché comme sur des roulettes. Je me suis même éclaté à faire jouer le dungeon crawling de « là où vont les chiens » en festival, dimanche dernier, en vivant un moment épique où la moitié des PJs a été laissée pour morte dans le donjon pendant que les autres s’enfuyaient après avoir réveillé des guerriers squelettes à 4DV. 

Alors oui, le jeu vidéo permet un peu de vivres ce genre de choses: expéditions souterraines et accumulations de xp. Mais le faire autour de la table, dessiner la carte au fur et à mesure, pouvoir faire des erreurs en explorant le donjon, courir dans le noir et fuir les monstres autour d’une table, ça a un charme fou.

La guerre allemande – Nicholas Stargardt

À jouer une longue campagne de jeu de rôle dans une période historique précise, on finit par lire des bouquins auxquels on ne se serait pas intéressé auparavant.

Les PJs viennent d’arriver en Allemagne, en 1943, engagés comme profs dans une structure d’enseignement spéciale (imaginaire) fondée par un psychiatre confronté au mythe durant sa jeunesse et un idéologue du Parti. Et je me suis rendu compte que je ne connaissais pas grand-chose de la vie en Allemagne durant la guerre, d’où cette lecture.

Le livre de Nicholas Stardgardt, historien britannique, publié en 2015, trace une histoire du peuple allemand entre 1939 et 1945. C’est un récit chronologique de la guerre, telle que perçue par les civils sur le sol allemand. Ses sources sont des dizaines de correspondances, de journaux intimes, des textes écrits sur le moment, corrélés avec les résultats des nombreuses enquêtes d’opinion des services de propagande et de renseignement du Parti.

Les 800 pages du bouquin se lisent très bien, grâce à un récit de l’histoire très vivant, alternant les considérations générales (ampleurs de destructions, gestion du rationnement, nombres de victimes…) et des détails sur la vie de personnes réelles : une photographe berlinoise, un prof conservateur d’Allemagne de l’Est, un vieil universitaire juif et sa femme – qui traverseront tout ça en restant en vie ! -, un jeune père de famille… Ça donne en quelque sorte le portrait physique et psychologique d’une population sur une période de six ans.

Attention, il faut avoir le cœur bien accroché. Les récits d’atrocités nazies sont nombreux, les complicités horribles, une partie des acteurs du livre assistent ou participent à des scènes traumatisantes. À force de jouer à l’époque et de portraiturer les Allemands en France (où la vie n’était pas drôle) j’avais fini par en atténuer un peu dans mon imaginaire les impressions la guerre à l’Est et la mentalité des nazis qui étaient… comment dire… des propagateurs d’une idéologie destructrice et mortifère. (oui, j’enfonce une porte ouverte, mais ce livre m’a bien remis les points sur les i)

Difficile de résumer les nombreuses découvertes et aspects intéressants du bouquin. Dans la logique des travaux contemporains sur le nazisme (ceux de Johann Chapoutot, par exemple), ce livre resitue la pensée guerrière et nationaliste allemande dans la continuité de celle, européenne, du 19ème siècle et celle de la Première Guerre mondiale. En résumant grossièrement, le peuple allemand était persuadé de mener une guerre de défense (si, si, bravo Herr Goebbels). L’adhésion à la guerre était résignée, mais réelle, bien au-delà de l’adhésion au parti et au gouvernement. Les soldats étaient loyaux et suivaient les chefs et même en 44, des Allemands pas spécialement nazis continuaient à penser sur le Führer était la meilleure personne pour les sortir de la situation noire où ils se trouvaient.

Autre point important : la connaissance de « ce que nous faisons/avons fait aux Juifs » était très partagée (même si pas entièrement informée), beaucoup de gens ont profité de la situation sans montrer de solidarité avec leurs concitoyens. L’analyse de l’effet de l’excellente propagande de Goebbels sur ces sujets (oui, ce sale type était doué) est vraiment très effrayante.

Le livre contient aussi beaucoup de réflexions sur la notion de communauté nationale, rêvée par les gouvernants, en partie incarnée. Sur les solidarités ou absences de solidarités entre les différentes parties de l’Allemagne (le Nord bombardé contre le Sud relativement épargné, les catholiques et les Protestants…), sur le rôle globalement pas à la hauteur des Églises (qui étaient allemandes avant tout). On y parle ravitaillement, rations, politiques sociales des nazis (ben oui), déplacements de population, euthanasie des handicapés (là, l’Église catholique a été efficace. On aurait aimé l’entendre sur les Juifs), culture (30% du budget de la culture allait aux théâtres, qui jouaient presque ce qu’ils voulaient – dingue, non ?), poésie, univers imaginaires intérieurs, rêves de l’après-guerre…

Pourquoi lire ce livre ? Parce que vous avez envie de faire jouer à cette époque ou de vous documenter, bien sûr. Mais aussi, et surtout, pour comprendre combien ces gens nous ressemblent. Combien ils sont avant tout normaux. Victimes parfois, bourreaux aussi, aimant leurs familles, croyant ou pas à leur gouvernement. Comme beaucoup de bons livres d’historien, c’est aussi un livre pour réfléchir à qui nous sommes et à mieux nous connaître.

La débâcle : jouer dans les années 40 (1/XX)

Cela faisait longtemps que je voulais jouer des histoires dans les années 40 et la France occupée. J’avais gardé un bon souvenir du scénario la maison reste ouverte pendant les travaux, lu à sa parution. Avoir des PJs plongés dans la clandestinité, devant enquêter et assurer leurs arrières en permanence… L’envie de jouer à cette époque est revenue avec la lecture, toujours sur conseil de Tristan Lhomme, des ouvrages de la série World War Cthlulhu. Comme toujours quand nous explorons d’autres époques, l’élément fantastique est ce qui nous permet de jouer. On n’est pas collés au réalisme historique mais on essaie de saisir quelque chose de l’esprit du temps et le fantastique rajoute la dimension qui nous permet de rêver. 

L'Appel de Cthulhu : Le Musée de Lhomme" - Welcome to Nebalia

Le plan d’origine, qui a été plus au moins respecté, a été de lier Aktion Hell et la maison reste ouverte… avec le scénario accompagnant le livre Darkest hour, dans World War Cthulhu (je ne donne pas le titre du scénario, car celui-ci révèle stupidement un élément de l’histoire).


Dans les billets de cette série, je vais donner un aperçu de la campagne, de ses PJs et des arcs narratifs des épisodes. Si votre MJ compte vous faire jouer un des scénarios ci-dessus, ne lisez pas au delà de la description des PJs. Si vous êtes MJ ou juste curieux, j’espère vous donner envie d’explorer cette époque.

Je donnerai aussi une petite bibliographie.






Les PJs

Le docteur Louis-Maurice Châtel : né en 1890, grand bourgeois parisien ayant choisi l’aventure de la médecine militaire dans les colonies. A la retraite depuis 1936, s’ennuie un peu entre ses clubs et sa femme bourgeoise. Grand amateur de peinture, moderne et ancienne, y dépense son argent pendant que madame gère ses affaires.

En 39, quand la guerre éclate, on ne le mobilise pas, à sa grande colère.


Raphaël Baudrier : né en 1918 à Auxerre dans une famille de commerçants. Aiguillé vers une carrière artistique par un curé amateur d’art, devenu un peintre bohème du quartier de Montparnasse. Souffre d’hallucinations (et de problèmes d’asthme psychosomatiques) depuis son enfance et est soigné par Châtel, qui finance aussi une partie de son travail.


Alice Gosselin : née en 1917 dans une famille collet-monté, nièce d’un colonel de l’armée de terre (ami de Châtel), bien élevée dans des écoles strictes et a envie de tout envoyer balader. Aime : la liberté, le chant, l’amour. (une sorte de pré-hippie, en quelque sorte). En 1939, elle profite de la guerre pour aller chanter des romances et des chansons patriotiques pour les soldats du front.


L’arc narratif principal, qui ne nous est apparu qu’au fur à mesure de l’histoire, faut pas croire qu’on a tout arrangé d’un coup, repose sur la relation particulière, sous forme de rêves et de visions, que Raphaël entretient avec un être que nous baptiserons « la Spirale » ou « Abbaël » et avec qui il a été mis en contact lors de vacances dans le petit village de Dordogne à Saint-Cerneuf, un peu au nord de Bergerac.

Cet élément met du temps à se révéler d’autant que pendant longtemps les personnages n’en ont qu’une compréhension très partielle.


Les premiers épisodes

Episodes 1 & 2 : la casemate DN-V

Le docteur Châtel est envoyé dans une casemate sur la ligne Maginot : un meurtre a eu lieu, celui de la pianiste d’une chanteuse aux armées. Etrangement, c’est dans cette même casemate que Raphaël Baudrier a été envoyé.

La chanteuse elle-même est traumatisée (Alice Gosselin) et a perdu la voix.

Il y aura des bruits la nuit, des mystères, des brumes, des visions (chez Raphaël). Ca se terminera par un mystérieux « incident » qu’on rapportera aux autorités enveloppé d’un gros mensonge. Châtel fait la connaissance d’un certain « commandant Compagnon » qui lui propose de travailler avec lui. 

 


Episode 3 : l’enquête psychologique

De retour à Paris avec Baudrier et Gosselin, Châtel tente de comprendre la nature de l’incident. Il organise des séances d’hypnoses pour certains témoins et creuse dans une affaire décidément de plus en plus mystérieuse tout en faisant connaissance avec les « Zinzins » de Compagnon. Châtel reprend du service avec Baudrier comme ordonnance.



Les épisodes 1 à 3 suivent grosso-modo le scénario Aktion Hell (in le Musée de Lhomme)


Episode 4 : la fin de la drôle de guerre

Châtel et Baudrier sont en garnison à Château-Thierry et travaillent dans un hôpital de campagne. Celui-ci, qui était à l’arrière, se retrouve soudain très proche de la ligne de front en mai 1940. Civils en fuite, soldats en déroute, prise de l’hôpital par les Allemands. Des SS assassinent les blessés noirs présents dans l’hôpital. Châtel et Baudrier sont faits prisonniers… mais envoyés à Paris plutôt que dans un Stalag. 

 


Episode 5 : l’évasion

Une mystérieuse attaque sur le camion qui les transporte (Châtel, Baudrier et Gosselin, arrêtée elle aussi par les Allemands car « liée au bureau S ») permet à nos héros de s’évader. Ils se retrouvent cachés dans un bordel de Pigalle en compagnie de deux autres membres du « S » : Joséphine Chénier, une assistante de Mme Moreau, et Pierre Barnier.


Episode 6 : fuir Paris !

On se bat pour récupérer les archives de l’étoile d’argent au musée de l’homme. Puis Châtel, qui récupère de l’argent dans son coffre grâce à sa fille, finit par organiser un voyage loin de Paris en péniche sur la Seine. On partira pour l’Angleterre !


Les trois épisodes sont guidés par la première partie du scénario La maison reste ouverte pendant les travaux (in le Musée de Lhomme). Jusqu’ici, on colle d’assez prêt au scénario écrit.






Jeu de rôle dans l’Italie fasciste

Naples, 1938

Avec notre groupe de jeu de rôle, nous venons de terminer une très belle campagne basée sur des enquêtes policières (assassinats, trafics divers, ni sectateurs, ni tentacules, ni êtres magiques) à Naples de 1930 à 1938.

Une douzaine de scénarios excellents, basés (librement) sur la série de romans policiers du Maurizio De Giovanni et sur les enquêtes du commissaire Montalbano, d’Andrea Camilleri, transposées pour celles qui le pouvaient, de la Sicile des années 2000 à l’époque qui intéressait notre campagne.

Je n’étais pas MJ mais joueur et j’ai adoré ces enquêtes de police sans grande expertise technique, avec l’ambiance particulière de jouer une police servant un Etat dictatorial, où les meilleurs agents partent bosser pour la police politique (et l’OVRA). Maintenir l’ordre dans une ville populeuse à la population peu cultivée, pauvre et violente. Des enquêtes dans les milieux populaires, dans les milices fascistes, dans les vieilles familles nobles issues des grandes lignées de l’époque des Bourbons.

Pas d’intrigues liées à la Grande Histoire, même si Mussolini a fait une ou deux apparitions (venant donner des meetings qui mobilisent tous les hommes dont on a besoin lors d’enquêtes importantes), ainsi que sa fille Edda et son gendre Galeazzo Ciano.

Faire un travail de police au temps de l’état fasciste donne quelques bonus, en permettant par exemple de mener des arrestations et des interrogatoires sans trop de préoccupations concernant les droits des suspects (sauf si ce dernier est de bonne famille ou a des relations dans le parti). Les intrigues nous ont amené à naviguer entre influences camorristes, relations de parti, liens de la vieille société, église catholique… Pas facile dans cette occasion de rendre une justice qui défend les faibles (oui, on jouait des héros, pas des crapules), de trouver le coupable de l’assassinat du gamin des rues ou de la prostituée.

L’Italie fasciste n’est pas l’Allemagne nazie ni l’URSS de Staline. Même si le parti est très puissant, même si ses brutalités sont souvent présentes, on reste dans une société assez légaliste. Une société policière, surveillée, hypernationaliste, guerrière, mais un monde dans lequel on peut rendre justice, vivre, se marier, avoir des enfants et parfois être heureux. Y passer du temps, toute cette année, nous a appris, à la façon dont le jeu de rôle nous apprend parfois des choses, comment on compose (ou pas) avec son temps. Et jouer en Italie, c’était quand même être un peu en Italie, un des endroits les plus merveilleux du monde.

Ruines magnifiques, belles églises, le soleil, la mer, parfois les affaires les plus sérieuses prenaient un tour bouffon, parfois la mort survenait là où on ne l’attend pas. L’arrestation et la mort suite à un interrogatoire un peu trop poussé de notre médecin légiste a marqué longtemps les personnages.

De la série de romans de De Giovani nous avons repris l’idée de base : un commissaire de police issu d’une famille noble, doté de la capacité de, parfois, parler avec les morts, notamment ceux qui viennent de se faire assassiner et qui lâchent, en boucle, des paroles mystérieuses, leur dernier cri, leur dernière pensée. Cette touche fantastique n’a jamais été l’objet central de la campagne, nous nous sommes toujours demandé s’il s’agissait d’un véritable pouvoir, ou, plus probablement, d’une affection mentale d’un personnage à l’équilibre psychologique instable.

Voir ce héros assez guindé se confronter à la nouvelle société fasciste, promouvant le corps, l’énergie, le sport, la violence… a été assez drôle.

L’élément fantastique, le personnage principal improbable nous a permis de garder tout cela sous la forme d’une fiction, d’un jeu. Un jeu pour jouer dans une ambiance historique assez récente, en le faisant avec sérieux mais, nous espérons, sans être trop prétentieux. Tout ce que nous ne savions pas, nous l’avons inventé. Tout ça n’était que de la fiction, du jeu de rôle.

Les PJs ont été les suivants:

Le commissaire Renato Gaspardi, baron de Malamonte (réinterprétation libre par le joueur qui ne connaissait pas les romans du héros de De Giovani). Noble peu soucieux de sa lignée – au début – décidé à servir son pays, excentrique, malade mental probable, aux valeurs morales intransigeantes, vivant seul avec sa vieille gouvernante.

Le brigadier Maione : homme du peuple, gros et bon mangeur, enquêteur de terrain aux nombreux amis, étonnamment discret en filature, un homme que tout le monde aime.

Andrea Castello : gosse des quartiers pauvres, ambitieux et intelligent, devenu indicateur, agent occasionnel et avec le temps quasi fils adoptif du commissaire.

L’inspecteur Agnani (arrivé plus tardivement) : policier brillant et analytique, très, très intelligent, affecté à Naples alors qu’il est originaire du nord (autant dire, à l’étranger), marié à une Juive, activement dragué par ces salauds de la police politique.

Voici un aperçu des principales enquêtes de nos héros. Leur élément de base était souvent inspiré des romans. Le développement en était beaucoup plus complexe. Notre MJ a noté, en adaptant des romans policiers, que leurs intrigues ne tenaient souvent pas debout.

Le signe ** indique des « épisode doubles », de grandes enquêtes ayant nécessité de nombreuses séances de jeu.

  1. L’affaire du ténor assassiné : un célèbre ténor, ami de Mussolini, est retrouvé égorgé dans sa loge du Teatro di San Carlo. On confie l’enquête au jeune commissaire Gaspardi, récemment nommé. Il va falloir trouver le meurtrier, et vite, et si ça pouvait être un communiste où un pauvre ce serait mieux…

  2. L’affaire de la diseuse de bonne aventure : dans un immeuble populaire, une fameuse voyante (à la célébrité locale) est assassinée, alors que tout le monde bénéficiait de ses talents… Apparition du personnage d’Andrea.

  3. L’affaire de la milice du port ** : un officier de la milice fasciste est tué chez lui. L’histoire brasse large, entre trafics mafieux, reprise en main politique, mouvements dans l’appareil du parti et visite toute prochaine de Mussolini à Naples. Dans cette histoire la police se bagarrera contre la milice, contre la police politique, contre le parti, contre elle-même et Gaspardi sera séduit par une femme très proche de la fille de Mussolini.

  4. L’affaire du violon : une femme trouvée nue, étranglée, en position suggestive, murmure des paroles troublantes aux oreilles du commissaire. On croisera des trafiquants d’art, des Juifs en fuite depuis l’Allemagne et les affreux Baldassare. 

  5. L’affaire du gâteau empoisonné : un enfant des rues assassiné. Paroisses douteuses, activités charitables dévoyées, enquête hors des clous pour obtenir des aveux.

  6. L’affaire de l’anneau ducal ** : la duchesse Baldassare, tuée chez elle ! Oui, elle avait la cuisse légère, mais sa famille étrange y est sans doute pour quelque chose. Notamment le terrible Virgilio, le fils, intellectuel fasciste et esthète. Le sympathique journaliste Luciano Grandi y perdra beaucoup.

  7. L’affaire des filles aux papillons ** : un trafic de filles très très étrange, mêlant entomologie, ésotérisme et voyages à Venise. Une enquête difficile pour nos héros car l’ennemi est redoutable, qui frappe là où ne l’attend pas, dans leurs propres familles. Des proches mourront et l’état fasciste frappera fort. Gaspardi se marie.

  8. L’affaire de l’adoption : la lutte entre Virgilio Baldassare et Luciano Grandi autour du brillant lycéen Armando Grandi, fils du second et jeune orateur fasciste prometteur. Dans cette enquête à rebours, le meurtre se produit à la fin, et nos héros n’ont pas réussi à l’empêcher.

  9. L’affaire du pendu du Valdiano ** : une enquête sur la mort d’un militant communiste, quasi impossible à mener car cette fois les coupables sont certainement à chercher du côté de la police politique. Et si l’enquête elle-même était un piège pour nos héros ?

  10. L’affaire Fiori ** : ça commence par l’assassinat d’un comptable, la disparition de sa maîtresse, et l’histoire nous emmène à la poursuite d’un redoutable aventurier français, Etienne Fiori, en pleine période de rapprochement franco-italien. Les manoeuvres pleines d’audace de Fiori et le mépris qu’il affiche envers la police italienne donneront du boulot au commissaire et à ses hommes. (Comment ça, il n’a pas peur de nous ?)

  11. L’affaire de la subtile vengeance : une jeune fille violée dans le commissariat suite à une arrestation (rien de vraiment condamnable jusque là…). Mais pourquoi se promenait-elle avec un pistolet automatique ? Et surtout un pistolet américain ? 

  12. L’affaire des animaux : un fou exécute des animaux d’une balle dans la tête. Seuls nos héros se doutent qu’il y a là plus q’une preuve d’excentricité. Quelqu’un va mourrir. Comment l’empêcher ?

  13. La dernière enquête du commissaire Gaspardi : 1936, invasion de l’Abyssine, 1937 rapprochement avec l’Allemagne nazie, 1938, publication des lois anti-juives. La question devient toujours plus prégnante: peut-on simplement être policier, même si on refuse les choix idéologiques de son gouvernement ? Comment refuser ? Comment résister quand la police politique peut s’en prendre à votre famille, à ceux que vous aimer ? A quel moment s’engager contre, en impliquant tous ses proches, toute sa famille ? Que faire quand ceux que vous aimez (Armando Grandi Baldassare, par exemple, où Andrea lui-même) se laissent convaincre ou bien sont les porteurs de l’idéologie raciste italienne ? Cette histoire de conclusion, tracée à grands traits (nous ne voulions pas jouer la guerre ni la résistance en détail) nous a amenés jusqu’en 1946 où on a vu qui a vécu et qui est mort. 

C’était bien. On se souviendra longtemps de ces histoires.

Quelques références qui nous ont aidé à jouer pas trop faux:

  • Six ans de guerre civile en Italie, Pietro Nenni (1936)

  • Journal, Galeazzo Ciano (1937-1939)

  • Le Christ s’est arrêté à Eboli, Carlo Levi (1942)

  • Une giornata particolare, excellent film Ettore Scola, très beau portrait du fascisme intime.

La plupart des photos illustrant cet article viennent d’ici. Elles ont une histoire réellement intéressante, qui vaut le détour.

Compte-rendu du rejeton d’Azathoth – Partie 5

I was old when the Pharaohs first mounted

The jewel-deck’d throne by the Nile;

I was old in those epochs uncounted

When I, and I only, was vile;

And Man, yet untainted and happy, dwelt in bliss on the far Arctic isle.

Oh, great was the sin of my spirit,

And great is the reach of its doom;

Not the pity of Heaven can cheer it,

Nor can respite be found in the tomb:

Down the infinite aeons come beating the wings of unmerciful gloom.

H.P. Lovecraft – Nemesis

Pour retrouver les épisodes précédents et les explications sur ce compte-rendu, lire dans l’ordre chronologique les billets marqués Azathoth.

Après un peu moins d’un an de jeu, nous voici arrivés à la fin de cette campagne. Vous trouverez dans ce billet un résumé de la fin des aventures d’Olga Passelova-Baxter et d’Abraham Monroe et de leurs compagnons.

Cette campagne a été une très bonne surprise. Malgré son côté très « classique » dans sa facture, elle offre de très belles potentialités d’histoires, avec nombre de bonnes situations à la Tintin (exploration sous-marine, le Montana sauvage, le voyage au Tibet), assez faciles à faire tenir autour d’une belle unité thématique et très lovecraftienne. Elle demande un peu de boulot d’adaptation et d’appropriation mais je la recommande chaudement.

Francis Wilson est parti en expédition en Russie, puis vers le Tibet. Pourquoi ? Que veut-il ? Il n’a laissé aucune indication, pas même à la comtesse Efremia Passalova, la mère d’Olga, chez qui il a séjourné quelques jours.

Olga part donc vers Paris avec Gabrielle, sa nouvelle dame de compagnie (recrutée en remplacement temporaire d’Adèle). Arrivée dans la ville lumière, elle s’inscrit à un cours de Tibétain aux Langues Orientales, se rend compte que ça ne la mènera nulle part et finit par recruter le père Bernard Lepartmentier, Dominicain, anthropologue, polyglotte et grand voyageur vers l’Asie, ravi de trouver une riche mécène pour financer un nouveau voyage vers son cher Tibet.

Elle croise aussi madame Fanny Bullock Workman qui sympathise avec cette « jeune russe énergique » et lui donne d’excellents conseils pour une expédition d’alpinisme moderne : recrutez des guides expérimentés, achetez le meilleur matériel (européen). Olga ignore encore l’influence que cette rencontre aura sur sa vie future.

Olga rassemble donc une équipe: outre le fidèle Volodia et le père Leparmentier, elle voyagera avec deux guides de haute montagne savoyards: Joseph Vouilloz, 45 ans, très expérimenté et Etienne Ferat, 22 ans, à la condition physique exceptionnelle. Elle envoie également un télégramme à William Harding, le journaliste new-yorkais, au cas où il voudrait chroniquer l’expédition. On se rappelle que Harding avait été très impressionnée par ses rencontres avec la « dame des étoiles », comme il l’avait surnommée. Il accepte.

Le voyage vers l’Orient lointain implique un retour en Russie : Olga retrouve Petersbourg, son exubérante mère, la haute société et les services secrets du Tsar qui l’interrogent sur ce retour et sur ses anciennes activités. La pression sociale est forte sur la jeune noble: il est temps de se marier. Sa mère a un candidat sérieux (et ennuyeux), l’Impératrice en a un autre. Et derrière l’impératrice, on devine les manoeuvre de son éminence grise, Raspoutine.

Car le starets pétri de visions a fait des rêves. Cette femme ne doit pas continuer ses voyages. Elle doit rester à Petersbourg. Olga voit le piège se refermer lentement: festivités, bals et beau mariage: dans quelques semaines, à peine, elle sera une épouse sujette de son mari, le comte Hoffmansthal, un Allemand proche de la cour impériale, bon danseur, bon chasseur riche et autoritaire.

Une nuit, en secret, Olga s’enfuit. Un traineau filant sur les lacs gelés, conduit par Volodia. Un mot laissé aux Savoyards, à Leparmentier et à Harding : rendez-vous à Pichkek, au Kirghizistan. Un télégramme identique envoyé à Monroe et Adèle: rejoignez-moi à Pichkek. Olga.

Commence alors la partie la plus solitaire des aventures de notre héroïne. Sans bagages, sans femme de chambre, munie seulement de ses bijoux qu’on écoulera de loin en loin, Olga file en traineau, en voiture, en train, à cheval, devant la police secrète. Elle fait un détour par un certain camp de prisonniers aux confins de l’Oural et, jouant d’audace et de corruption, libère Sascha Leontiev, médecin juif socialiste, son ancien amant, qu’elle entraîne avec elle. (On recrute aussi une jeune paysanne taiseuse pour faire la cuisine et laver les vêtements.). Et, des semaines plus tard, on arrive à Pichkek.

Sascha, reconnaissant et troublé, encore secoué par l’emprisonnement dans les camps politiques du Tsar, s’établit comme médecin des pauvres et tente de renouer avec son ancien amour. Quant à elle, elle attend. Déjoue les tentatives d’agents du tsar pour l’arrêter, rassemble son équipe qui l’a rejointe, paye des chevaux, des guides, et l’on s’élance en mars-avril à l’assaut des plus hautes chaînes de montagne du monde, sur les routes du général Prejvalski et de l’oncle Adamski, par qui tout ceci est arrivé.

Car oui, Monroe a rejoint sa mécène, abandonnant ses recherches délétères à Arkham, à deux doigts de briser les secrets du livre d’Eibon. Il entraîne sa jeune épouse enceinte. Jusqu’à Paris, de là elle partira vers la Suisse et moi vers le Tibet. Mais Adèle, amoureuse, et mue par une intuition secrète, convainc son mari de rester un peu plus longtemps avec elle. Elle m’accompagnera jusqu’à Istanbul, pense Monroe. Jusqu’à Bakou, et pas plus loin. Jusqu’à Samarcande, puis retour ! Jusqu’à Pichkek et stop !

Adèle, à la santé vigoureuse, ne se plaignant jamais, en bonne Suissesse, se retrouve donc à cheval avec son mari qui se demande comment ils en sont arrivés là.

Dans l’ambiance nomade et virile de l’Asie Centrale, Monroe paraît être le chef de l’expédition. Il assume le rôle (et prend conseil auprès d’Olga). Les voici partis pour des semaines de voyage, à dormir sous la tente, sous la yourte, à travers les montagnes et les déserts, d’issik Kul à Kachgar, de Kachgar aux montagnes Tibétaines… On croise des Kirghizes, des Russes, des Chinois, des Ouïgours… On retrouve la trace de Wilson qui, forcé d’hiverner au Xinjiang, n’a plus que quelques semaines d’avance sur eux.

Chaque soir, Harding, converti à l’astronomie, déploie le télescope qu’il a fait équiper par Passelov des derniers « filtres », et cherche dans le ciel la trace de la comète noire, Nemesis. Car les calculs sont formels: d’ici à la mi-juin, l’astre véloce croisera l’orbite de la Terre. De cela, on parle peu. Mais certains des membres de l’expédition sont conscients que cette course insensée vers le mystérieux monastère de Leng est le dernier espoir (reposant sur quoi ?) de changer le destin du monde. Monroe a emporté ses notes les plus importantes dans une précieuse mallette accrochée aux flancs de son cheval.

(En route, chacun à leur façon, Harding et Sascha courtisent Olga qui leur accorde des gages égaux de son amitié)

La nuit, avant de s’endormir, Adèle prépare pour Olga des infusions légère de cette drogue que Baxter prenait avant de s’endormir. Au matin, Olga se rappelle d’étranges paysages, les rues d’Ulthar, la bibliothèque, le souvenir de son père…

On atteint enfin les hauts plateaux du Tibet. Tempêtes, avalanches, engelures… Comme provoquées sur leurs chemin par le même mystérieux fantôme qui les hante depuis le commencement. Olga découvre que le poignard tibétain pris il y a des années chez son Diadia peut avoir une influence sur cet être. Le contraindre à renoncer à son opposition. Voire obtenir son aide pour trouver son chemin à travers des cols escarpés…

Auprès d’un ermitage abandonné, on découvre le cadavre d’un Tibétain porteur d’une lettre désespérée de Wilson pour Olga. Craignant l’échec de son expédition, le linguiste envoie un message désespéré derrière lui, sans se douter que les secours sont si proches ! Une carte du plateau de Leng et du moyen de l’atteindre, des clefs pour comprendre le livre d’Eibon, une injonction à faire cesser les danses impies exécutées dans le monastère qui attirent vers la Terre la terrible Nemesis. 

Avec l’aide d’Adèle, dans les salles froides de l’ermitage, Monroe reprend ses études, comprend vaguement le sens de ces danses… Mais le temps presse, il faut reprendre la route. 

On traverse une jungle étrange. On affronte des araignées d’une race similaire à celle qui a empoisonné Baxter. Dans l’antre d’un monstre géant, tué par Volodia, le fidèle serviteur découvre le corps englué de Wilson. Le vieux professeur est vivant ! Il s’adjoint au groupe et l’on continue toujours plus loin sur les hauts plateaux. Le passage du dernier col est une épreuve terrible. Leparmentier renonce, Monroe contraint Adèle (enfin !) à rester en arrière. Lui-même manque de périr lors du franchissement d’une redoutable cheminée glacée. Et dans les montagnes, accrochée aux rochers, Olga se révèle à elle-même. Aucun vertige, un cran formidable, une compréhension presque intuitive du rocher et de la glace. Le jeune Etienne est épaté: cette femme a du chien !

Enfin, on atteint le monastère, au 1er juin, auprès des ruines de l’antique temple de Nem-Ka. Wilson est formel: il faut se cacher, rassembler les fusils, attaquer ces moines fous, interrompre les danses maudites, donner une chance à la Terre ! Les hommes, virils, préparent leurs plans de guerre. Olga, dormant dans sa tente entre Harding et Sascha, rêve.

Elle rêve d’Ulthar, de la bibliothèque des Anciens, de la Porte Triangulaire. En rêve, accompagnée d’Ogoun, l’homme noir, le fantôme, elle retrouve le livre d’Eibon gravé sur ses plaques d’un métal inconnu, et le bureau et les notes de son père, recouvertes de poussière.

La veille de l’attaque sur le monastère, elle drogue Monroe et l’entraîne à son tour vers Ulthar.

Tout s’éclaire et se débloque alors pour le professeur… Les signes de la langue Aklo, le livre antédiluvien, le sens de ses signes et de ces « danses ». Wilson à tort ! (Je le savais ! Je le savais !) Ils se sont tous trompés ! Les danses ne servent pas à attirer Nemesis mais à maintenir le fragile filet de protection tendu autour de la Terre par Eibon des millénaires plus tôt ! Ainsi nous sommes venus ici pour rien !

A peine éveillé, Monroe retrouve Wilson et l’assomme avant qu’il ait pu faire dégénérer la situation. (Le début scientifique qui s’ensuivra sera passionné, mais influence, côté Wilson, par ce coup sur la tête for peu académique).

Les Tibétains repèrent les visiteurs, les arrêtent et les entraînent au monastère. Des jours d’angoisse s’écoulent comme la comète noire s’approche de la Terre… La rejoint… L’atteint… La dépasse.

Un météore traverse toutefois le ciel. Une graine, un tout petit bout du monstre, qui s’écrase avec une brutalité inouïe en Sibérie. Tenant la main de Harding et regardant vers le Nord, Olga voit le ciel s’illuminer sous le choc de l’explosion de la Tungunska.

C’est la fin de cette aventure.

Olga et Monroe reprennent le lent chemin du retour vers les Etats-Unis.

Au camp au pied du plateau, Monroe enlace son épouse et le petit Abraham Junior, né à 4000m d’altitude. Enfanté auprès du météore, né le jour de l’impact, enfant des étoiles (ce dont son père refusera toujours de tenir compte).

A Istanbul, Olga épouse William Harding, au grand dam de sa mère, et part s’établir aux Etats-Unis, ce qui lui permettra d’entamer une brillante carrière de femme d’affaires et d’alpiniste. Le jeune Etienne entre à son service permanent. 

Monroe et Adèle on un paquet d’autres enfants. Malgré son influence, le nom d’Adèle Monroe n’apparaît sur aucun des travaux signés de son mari. Après quelques années à Providence à diriger le fond Baxter-Passelov, Monroe se voit offrir un poste à Arkham. Il mène une carrière sérieuse de folkloriste et d’anthropologue et publie discrètement une remarquable version traduite et annotée du livre d’Eibon.

Et, dans les cieux, le rejeton imbécile du sultan des démons, continue sa route à travers le système solaire, tandis qu’au centre de l’univers, au son des flûtes impies dansent des forces que nulle âme humaine ne peut comprendre.

Compte-rendu du rejeton d’Azathoth – Partie 4

I have plung’d like a deer thro’ the arches

Of the hoary primoridal grove,

Where the oaks feel the presence that marches

And stalks on where no spirit dares rove;

And I flee from a thing that surrounds me, and leers thro’ dead branches above.

H.P. Lovecraft – Nemesis

Voir les épisodes précédents, marqués sous le libellé Azathoth.

Olga Passelova-Baxter a, en ce mois se septembre 1907, plusieurs certitudes : les travaux de Dmitri sont formels : quelque chose se dirige vers la Terre, une « comète noire », qu’on ne peut voir qu’à l’aide de son télescope du Montana (de ses verres spéciaux… et d’un certain état d’esprit particulier). Baxter et lui ont baptisé l’objet céleste « Nemesis ». Nemesis est accompagnée sur son orbite d’un nuage de météores dont certains peuvent parfois être retrouvés sur Terre: l’un d’eux, disparu, est tombé le 6 juin dernier, le jour même de la mort de Baxter. Un autre est tombé en 1588 et il semblerait que Herrera ait été à sa recherche (voire l’ai trouvé !, se référer à l’épisode précédent).

Autre certitude, un ennemi lutte contre ceux qui veulent savoir. Son père a été assassiné, son frère entraîné dans d’étranges intrigues, des adversaires (bourdonnants) ont tenté de s’emparer des météores… En femme d’action et d’organisation, la comtesse Passelova décide à la fois de soutenir les travaux de ses scientifiques (son oncle Dmitri Passelov, Monroe), de promouvoir la mémoire de son père, et de tenter de dévoiler ses ennemis. 

Faisant d’une pierre plusieurs coups, elle ramène la Palencia à Providence et organise à l’hôtel Narrangasset une exposition des recherches scientifiques entreprises par la fondation Baxter dont le clou n’est autre que le météore, qu’on sortira pour l’occasion de son coffre sécurisé. A la fin de l’exposition, la pierre sera vendue aux enchères.

Le résultat ne se fait pas attendre: un attentat à la bombe dans les salons mêmes de l’hôtel (faisant heureusement peu de victimes), attribué aux anarchistes, une campagne de presse délirante contre Mlle Passelova, présentée comme une folle collectionnant les météores explosifs et, le jour d’une manifestation ouvrière, un flot d’Irlandais pauvres prenant d’assaut la maison de Baxter, fanatisés par les prêches d’un prêtre, le père Fitzpatrick. Olga contre coup pour coup. Emmett Baxter lui organise une campagne de presse favorable et met dans sa poches les intellectuels new yorkais. Le fameux journaliste William H. Harding trace d’elle un portrait élogieux: our Lady of the Stars. L’exposition est un succès, le scandale draine du monde, la vente aux enchères monte à des sommes astronomiques. L’université d’Arkham fait pression sur Monroe pour acquérir la pierre à moindre prix (elle n’est pas si riche), mais cette dernière est acquise par un certain M. Hampstead, riche entrepreneur dans le domaine des mines dans le Vermont (pourquoi s’intéresse-t-il à ce genre de caillou ? Mystère ?)

Autre scène étrange, lors d’une visite privée de l’exposition, portes fermées derrière eux, Monroe (pris d’une étrange intuition/envie) déshabille sa femme (la prend en photo, nue, tenant le météore noire dans ses mains) avant de faire l’amour avec elle juste devant la pierre. Une vision le saisit alors qui le plonge dans l’inconscience au moment de la jouissance. Adèle, horriblement surprise, parvient avec peine à lui faire reprendre conscience avant que les gardiens ne forcent la porte.

Olga Passelova lance John Addams, détective Pinkerton, sur la trace de tous ses agresseurs. Il pointe le rôle très suspect joué par Patterson – le dément en saurait-il plus ? Pourquoi cherche-t-il à manger des cerveaux humains ? – cherche des liens entre Hampstead, Fitzpatrick, l’auteur de l’attentat à la bombe… et arrive à cette angoissante conclusion: tout ceci paraît à la fois coordonné, et sans lien aucun. Sinon des visions, des rêves…

Et la présence récurrente du fantôme d’Ogun (l’Indien mystérieux du Montana… La présence dans la chambre de Monroe et Adèle, la vision dans le jardin) qu’Olga reconnaît comme le serviteur de son « diadia », le professeur Adamsky, cet explorateur russe qui, justement, avait ramené du Tibet la première version du manuscrit du livre d’Eibon !

Quelques semaines plus tard, dans une apparente précipitation, Abraham Monroe épouse Mlle Adèle Grenier, de Neuchâtel. Olga offre les festivités du mariage. Les deux familles sont surprises. Seule Adèle sait, sans savoir, qu’elle est enceinte d’un enfant conçu devant la météorite.

Dernière chose, et non, des moindres : Dmitri Passelov a fini son article, il est prêt à présenter à la communauté astronomique mondiale la terrifiante nouvelle. 1908 pourrait bien être la dernière année de l’humanité ! L’été prochain, la comète croisera de très près la course de la Terre. Dmitri est convaincu qu’elle se dirige droit dessus.

Son oncle n’étant pas pris très au sérieux par les astronomes raisonnables, Olga l’invite au congrès Américain d’Astronomie de Philadelphie d’une manière astucieuse: organisant un concours richement doté demandant à des volontaires de critiquer la publication de son oncle. William Harding, devenu un ami, la soutient dans la promotion de l’évènement. La méthode n’est pas orthodoxe, mais les travaux de Dmitri sont étudiés avec attention. Au final, celui-ci emmène un groupe de sceptiques avec lui dans le Montana, pour leur montrer Nemesis. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Olga et Monroe ne souffrent pas l’inaction. Baxter étant persuadé que la clé de tout se trouvait dans le livre d’Eibon. Monroe retourne s’installer à Arkham avec sa jeune épouse travailler avec ce vieux fou de Furlong (vieux papiers, insinuations douteuses, délires antédiluviens du vieux, et sexe frénétique sous les poutres sombres de l’appartement loué dans une vieille maison d’Arkham). Adèle se révèle douée pour tracer les étranges hiéroglyphes de l’écriture ‘pré-akkadienne’ utilisée par le Liber Ivonis, Monroe n’aime pas ça. Il empêche la vieille araignée infirme de toucher les mains d’Adèle (mais les travaux avancent !)

Nemesis vient… Si on pouvait la voir avec autant d’évidence !

Pendant ce temps, Olga décide de retourner aux sources. Tout a commencé par des textes anciens ramenés par Adamsky depuis le monastère de Leng, au Tibet. Et s’il fallait retourner là-bas ? Il reste peu de temps, mais cela peut encore être tenté…

Compte-rendu du rejeton d’Azathoth – Partie 3

I had drifted o’er seas without ending,

Under sinister grey-clouded skies

That the many-fork’d lightning is rending,

That resound with hysterical cries;

With the moans of invisible daemons that out of the green waters rise.

Nemesis – H.P. Lovecraft

J’ai pris du retard dans ces comptes-rendus, la vie ayant ses exigences…, mais comme ils sont tout ce qui reste de ces histoires de jeu de rôle, je vais m’efforcer de mener à bout ce projet. 

 

Olga descend à l’hôtel Ponce de Leon. Les princesses russes ne devaient pas y être si fréquentes…

Après des aventures dans le Montana, nos héros se tournent vers la Floride. Avantage de la fortune de Mlle Passalova, tout le monde peut s’installer dans un hôtel de luxe de Saint Augustine, et pendant que Monroe travaille sur les papiers Baxter, Olga s’emploie à faire rechercher son frère par des détectives (hommes et femmes) recrutés par ses soins. Première nouvelle désagréable: apprendre que ce cher Colin est accusé de meurtre et poursuivi par la police !

L’enquête dans la petite ville balnéaire révèle que ni ses anciens marins, ni ses amis ne savent où il se trouve. Et qu’autour de lui courent de terribles rumeurs de profanations de cimetières et vols de cadavres. Ne faisant pas confiance à la police, Olga lâche des hommes de Pinkerton sur l’affaire, qui remontent jusqu’à une mystérieuse ferme où on élève des alligators et où Monroe manquera de se faire tuer. Elle comprendra aussi que, qu’une certaine façon, Colin travaillait pour son père, tentant de retrouver l’épave du Rosario, un navire sur lequel naviguait le jésuite Herrera, astronome un peu hérétique, fasciné par le passage de la « comète noire », la même qui a été repérée par Dmitri Passelov sur les recommandations de Philip Baxter. Ainsi, le professeur de Providence avait plusieurs fers au feu !

Ce séjour est l’occasion aussi pour Monroe de nouer une idylle plus sérieuse avec Adèle. La sensualité de la dame de compagnie anglo-suisse rencontre l’élan fougueux du jeune universitaire américain. Monroe fait sa cour, Adèle se laisse volontiers séduire et se dit que cette affaire pourrait être sérieuse. Quant à Monroe il constate qu’une vie sexuelle épanouie l’aide à avoir l’esprit clair dans ses travaux si compliqués sur les manuscrits de Baxter – mais non, Furlong n’a eu aucune influence sur lui et aucune magie ne se joue là, juste la force du travail, et le mens sana dans le corpore sano, et toutes ces sortes de choses.

On retrouve enfin Colin; avec l’aide d’un avocat et celle de ses relations dans la bonne société, Olga démontre la corruption de la police, le jeune homme est lavé de ses crimes. Des agents de police intègres associés à une armée de Pinkerton traquent les dingues de la ferme aux alligators et leurs complices. Olga décide de faire terminer les travaux de réfection de la Palencia et de confier à son frère et à monsieur Wolffe, son associé le soin de diriger l’expédition. Elle-même se fera un plaisir d’embarquer malgré l’inconfort du cargo.

La Palencia a à peu près cette tête-là, grues en plus.

La lecture du vieux documents et la connaissance de la région par Colin Baxter et son associé aident à ne pas chercher au hasard, mais les recherches sont difficiles. Après plusieurs semaines de croisière, c’est Monroe qui, déduisant des papiers de Baxter certains systèmes de coordonnées liés à l’objet céleste, propose une destination tout à fait originale à la Palencia, quelque part près des Bermudes. Là, plongeant avec Colin, Monroe découvre l’épave du Rosario (on soulignera le courage physique du jeune professeur qui enfile ces terribles tenues de tissu huilé). L’exploration sera très fructueuse, aussi bien d’un point de vue historique qu’astronomique puisqu’on remontera des fonds marins un coffre espagnol contenant un morceau de météorite ! Un élément détaché de la comète noire elle-même durant un de ses derniers passages ! 

(tout ce passage de l’aventure est l’occasion de jouer de purs passages ambiance le Trésor de Rackham le rouge, ce qu’on a rarement l’occasion de faire – une des belles idées de ce scénario)

Le professeur Monroe découvrant le Rosario, au large des Bermudes (dessin de presse belge)

Instruit par le destin des Indiens ayant approché la pierre précédente, nos héros évitent de la toucher et l’enferment dans un coffre. 

Plus troublant encore, le Rosario semble s’être échoué au sommet d’un bloc sous-marin dont les formes pourraient être celles d’un bâtiment.

La fin de saison et les tempêtes équinoxiales approchant forcent à interrompre les descentes et à retourner à terre. En route dans les Bermudes, d’étranges lumières volant en triangle entourent le navire et quelque chose qui bourdonne se pose sur le bateau. Un des passagers est brûlé de la même façon que les bêtes dans le Montana. On se défend à l’aveugle à coup de fusil. On tient les portes, on résiste à l’affolement… et la brume finit par se lever, la Palencia rentre au port.

Voilà Olga en possession d’un étrange météore, persuadée que les intuitions de son père étaient vraies. De son côté, Dmitri met fin à la préparation d’un article scientifique qui va bouleverser l’astronomie (et peut-être le destin de l’humanité…)