
L’avantage de devoir se documenter sur un sujet, c’est qu’on peut lire toutes sortes de bouquins (même mauvais) sous prétexte de s’enrichir sur le sujet d’intérêt du moment.
Par exemple, en ce moment, puisque nous jouons du jeu de rôle se déroulant durant les guerres de religion, j’ai emprunté sans scrupules Rouge Brésil, de JC Rufin, à ma maman, qui se rajoute à ma longue liste de lectures « pour trouver des idées de scénarios ».
De ce point de vue là, la lecture est un succès. Rouge Brésil est plein de « portraits tracés sur le vif » et de situations romanesques intéressantes. Je rêve d’en faire une petite série de scénarios.
De quoi est-il question? Le roman raconte la (tentative de) colonisation française du Brésil. Un échec flamboyant, à la mesure des moyens investis. Une histoire séduisante, aussi, pour les amateurs d’uchronies (et si les portugais n’avaient pas pris Fort Coligny? Rio de Janeiro se serait-elle appellée Genèbre ou Henryville?). Expéditions en bateau, famines, rencontres avec les trafiquants, les indiens, intrigues politiques, confrontations religieuses… Un beau résumé du « second seizième siècle », celui où les idées nouvelles virent aux idéologies (il y a notamment un tour de force : une très bonne présentation, concise, exacte et compréhensible, des divergences de foi entre catholiques et calvinistes). L’histoire est vue par les yeux de deux jeunes gens, Just et Colombe, qui vont naturellement nous présenter des points de vue différents et opposés sur ces tragiques évènements.
L’affaire est bien menée, le roman est sans longueurs et se lit aisément. De nombreux chapitres paraissent presque déjà écrits pour le cinéma et offrent un point de vue très « visuel ». Il y a de l’action, des complots, de l’humour, en veux-tu, en voilà.
J’ai beaucoup d’affection pour le personnage de Villegaignon, chevalier de Malte, humaniste encore plongé dans le moyen âge et chef tonitruant de l’expédition. C’est le personnage le plus attachant de tous, et j’avoue être un peu déçu par son retournement psychologique final. Mais c’est du détail.

Le roman contient aussi quelques scènes d’une grande poésie, je pense notamment à la scène de la rencontre de Colombe avec les Indiens, que j’ai trouvée très belle et qui forme, je le sens, le coeur émotionnel du livre, l’axe autour duquel il tourne.
Quelques points moins flatteurs, maintenant. Je trouve l’auteur un peu roublard: il prend avec cette affaire un point de vue distancé, utilise pas mal de « trucs » de romancier, comme pour permettre au public lettré et au Jury Goncourt de bien voir la fable derrière le roman d’aventures, de bien distinguer qu’il s’agit d’un livre sérieux et non pas d’un divertissement. J’en prends pour témoin de nombreuses remarques ironiques posées sur les personnages secondaires, invitant le lecteur à sourire d’eux depuis son fauteuil pendant qu’eux survivent tant bien que mal dans la jungle. Stevenson n’aurait pas fait ça. On n’est pas dans l’aventure, on est invités à rester prudemment dehors. Ben oui, monsieur, c’est quand même de la littérature.

Les gravures sont extraites d’un compte-rendu d’expédition de l’époque, mais je ne sais plus si c’est celui de Jean de Léry ou celui de Thévet. Et je me demande si elles ont été dessinées « d’après le naturel » ou d’après des descriptions…
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Utopiales 2006 à Nantes
Nous voici donc de retour d’une expédition nantaise, au festival des utopiales. Nous y sommes restés le vendredi et le samedi, le temps de bien s’imprégner de l’atmosphère.
Loin de moi l’idée de faire un compte-rendu exhaustif d’un séjour qui fut assez riche. Notons que:
- Il faisait très beau, avec un ciel très bleu, un air froid et pur. Ce fut un plaisir de se promener dans le jardin des plantes, au pied de la cathédrale, et d’aller acheter du thé dans le joli salon de thé non loin.
- Le festival est toujours aussi riche (apparemment) et impressionnant. Toute ces grandes salles pour la SF en France ! Boudiou ! Les auteurs étrangers avec lesquels j’ai discuté étaient drôlement impressionés et je les comprends.
- Côté auteurs, d’ailleurs, j’ai eu le sentiment d’être fort bien accueilli par les gens du NIFF qui prenaient en charge l’organisation artistique. Hôtel agréable, planning clair, sentiment très net de n’être pas abandonné à soi-même (merci Violaine et Olivier). Et c’était vraiment drôle de retrouver partout à l’organisation des suisses de Neuchatel.
- Le bar était ouvert au public… Grand progrès ! Certes, toujours aussi enfumé, mais tellement plus convivial !
- Le petit « salon du livre » SF était très bien achalandé, les dédicaces bien organisées, les libraires très gentils. Malgré toutes nos fermes résolutions, j’ai fait quelques emplètes : la fontaine pétrifiante (Priest), Aztechs (Shepard), Bifrost 44 (par narcissisme, sans doute), le vent dans les saules (déjà lu, mais l’édition était si jolie…).
- Le recueil Utopiae (distribué aux invités à l’entrée) est un bon recueil de nouvelles éclectiques. Sur les 10, 5 sont vraiment intéressantes (la japonaise, la serbe, la bulgare, la basque et celle d’Ursula le Guin). Les autres sont incompréhensibles ou oubliables (à mon goût). Un score tout à fait honorable.
- Je discerne toujours dans ce genre de salon une tendance un peu prétentieuse du monde de la SF, un goût un peu mélancolique à contempler son histoire. Tout ça ne m’intéresse pas beaucoup, mais ne me gêne pas non plus. Je m’y sens un peu étranger. Les tables rondes ne me convainquent pas beaucoup, mais elles avaient du public et j’ose supposer que ce n’était pas seulement parce qu’il y avait des fauteuils confortables et que c’était en plein milieu de la grande salle.
- Quelques animations chouettes : expos d’affiches et sur les voitures volantes. Installations avec extraterrestres. Robots rigolos et agaçants.
- Le match de Chess Boxing ! Le concept est limite absurde, mais le fait de voir apparaître sur scène un rêve de Bilal et la conviction des combattants et commentateurs m’ont beaucoup amusé. C’était un très bel évènement !
- Et surtout, le plus grand plaisir du salon, le fait de pouvoir faire connaissance et bavarder plus ou moins longtemps avec tout plein de gens gentils, sympathiques et intéressants. Lucius Shepard, Javier Negrete, Mélanie Fazi, KJ Bishop, Ayerdhal, JC Dunyach, Norman Spinrad, Michel Pagel, Patrick Gyger, Fabrice Colin, Xavier Mauméjean, Matthieu Walraet, les noospheriens réunis, et tous les aimables lecteurs venus bavarder un peu et m’écouter dans ma tentative de lecture…
- Et envie de lire plein de livres achetés ou vus là-bas. J’ai bientôt fini la Fontaine pétrifiante, de Priest, j’en reparlerai.
Les photos du chess boxing sont (c) rené-marc dohlen (je ne mets pas de majuscules, à cause du Goût de l’immortalité)
Les lumières du faubourg
Hier soir, c’était à mon tour de choisir le film et, sur une impulsion et sur le bon souvenir de l’homme sans passé nous sommes allés voir Les lumières du faubourd.
Sur le papier, l’histoire est assez glauque : un vigile, au caractère assez rude, à l’intelligence réduite et au regard de bon chien se retrouve manipulé par des gangsters pour se faire accuser d’un cambriolage. Tout cela dans les nuits finlandaises, la ville d’Helsinki (qui me paraît fort laide), au milieu de gens pas très gentils et peu causants.
Mais chez Kaurismaki, l’intérêt n’est pas là. Tout ce qui pourrait paraître laid, minable, foireux, le réalisateur le film avec beaucoup de poésie et d’humour. Les grues, les bars glauques, les arrière-cours, les interminables crépuscules finlandais gagnent ainsi une beauté paradoxale qui me touche beaucoup. Les couleurs du film sont chaudes, vibrantes, les angles souvent arrondis, les décors un peu étranges, un peu décalés et les personnages ont tous des têtes étonnantes, bizarres, belles dans leur bizarrerie.
Et ainsi, j’ai passé 1h20 (vivent les films courts!) en compagnie de ce drôle de type amoureux qu’est le vigile Koistinen.
Moi, Feuerbach, au Sudden Théâtre

Au petit théâtre derrière chez nous, ils jouent en ce moment « Moi, Feuerbach », de Tankred Dorst, pièce pour trois acteurs (et un chien), d’un auteur allemand contemporain.
Argument de la pièce (comme on dit): »Sur scène, un comédien, Feuerbach, convoqué pour passer une audition, ignore pour quelle pièce et quel rôle. En un laps de temps très court il devra convaincre. Vertigineux plongeon dans l’inconnu. Situation d’autant plus difficile, qu’il n’a pas travaillé depuis sept ans, et qu’un acteur sans rôle croit n’être personne. En attendant le metteur en scène, Feuerbach se retrouve face à un assistant qui ne le connaît pas, jeune homme sans complexes et sans états d’âme, sans références passéistes et pour qui le théâtre n’est qu’une occupation comme une autre. Face à cette agression, Feuerbach se battra pour son identité, son équilibre, pour sa vie même. »
Mes goûts en matière de théâtre me portent plutôt vers les classiques. Et le sujet de la pièce, le côté un peu expérimental du truc, n’avaient pas grand chose pour me séduire.
Bien à tort !
La pièce est en vérité très intéressante, souvent drôle, la mise en scène utilise habilement le petit espace du « Sudden Théâtre » (petit, mais avec un grande scène, très profonde), les acteurs (notamment Yann Bonny) ont beaucoup de pêche et de talent. Cette pièce, un quasi monologue, est un tour de force, avec des passages tristes, drôles, ridicules, souvent très physiques.
Un grand bravo en particulier pour les éclairages, particulièrement réussi, notamment dans le magnifique épisode de la danse.
Il campiello à la Comédie Francaise
Dimanche après-midi, nous sommes allé profiter des billets de dernière minute de la comédie-francaise, une bonne occasion pour aller voir de l’excellent théâtre pour moins cher qu’une place de cinéma.
La pièce était Il campiello, de Goldoni. J’ai adoré. J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai été bouleversé par des visions, des images. Le théâtre ouvre pour moi des portes vers des mondes de rêve extraordinaires et là encore, ça a été le cas.
Pourtant, Il campiello n’invite de prime abord pas à rêver. Il y est question d’une petite place (le campiello du titre) à Venise, autour de laquelle vivent de pauvres gens, essentiellement des femmes, des vieilles et laides, des jeunes et jolies. Viennent aussi les fiancés de ces dames, un gamin qui vit de débrouille et un marchand de rubans macho. C’est carnaval, il fait froid – aucun masque sur scène, les gens sont trop pauvres pour jouer à ça.. Petites intrigues entre voisins. On bavarde, on crie (ils sont italiens, quand même!), on se chamaille, on s’insulte, on se bat, pour les plus meilleures et les plus mauvaises raisons du monde.
Le Chevalier, un homme (apparemment) riche et élégant s’installe à l’auberge voisine et observe tout ce petit monde, se mêle de leurs affaires, tente de plaire à tout le monde et de séduire toutes les dames… Il aime l’allégresse, c’est son mot. Il aime quand les gens sont heureux, quand on joue de la musique et quand on danse.
Voilà, c’est tout. Il n’y a pas vraiment d’intrigue, on va voir vivre tous ces gens, ces gens pauvres, bêtes, plus ou moins honnêtes. On crie, on joue, on se chamaille. On se fiance, on se marie, on se dispute. Il y aura de la musique et des danses, et la neige qui tombe sur le campiello. Et à la fin, le carnaval se finit, le Chevalier quitte Venise pour retourner en son pays. Adieu Venise, adieu.
Pas de rêve dans cette histoire, non. Pas d’histoire, d’ailleurs. Mais tout un monde qui naît, qui vit sous nos yeux, la Venise des petites gens, aimée de Goldoni, le souvenir, le rêve de cette Venise, un ailleurs, un autrefois enchanté qui nous aide à vivre. Des lumières dans l’auberge, le bruit d’un bon repas, un instant de danse, un instant de musique, comme dans des tableaux de Brueghel.
La vie, tragique, absurde, heureuse parfois. Et belle.
Merci aux acteurs, décorateurs, musiciens, techniciens, qui ont permis ces instants miraculeux. Merci à Jacques Lassalle, qui fait de si belles mises en scène. Merci, merci.
Melanie Fazi – Serpentine
Je viens de finir le recueil Serpentine, de Mélanie Fazi, publié aux éditions de l’Oxymore [1].
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de recueil de nouvelles fantastiques. J’ai retrouvé le plaisir tout particulier de me plonger dans des textes soignés, qui posent une ambiance, une impression, et la suggestion de quelque chose d’étrange, ou noir, ou effrayant. Des petits dérapages de la réalité…
Ici, nous avons dix textes, tous relativement courts. Voyons ce qu’ils ont de commun, ce qui fait l’unité du recueil.
Tous les textes, déjà, évoquent un fantastique subtil. Pas de gore, pas de mythologies d’être étranges… Le surnarturel est le plus souvent dans les yeux du narrateur ou du personnage principal. Ces tatouages dont on parle sont-ils vraiment « magiques »? Cette mère éplorée ne déraisonne-t-elle pas quand elle dit que l’arbre a avalé ses enfants?

Les personnages de Mélanie Fazi rêvent beaucoup et se racontent des histoires, entre eux ou à eux-mêmes. Ils vivent dans notre monde contemporain, ils sont tatoueur, fan de rock gothique, peintre mal en mal d’inspiration, adolescente en fugue, tenancière de restaurant grec. Vous pourriez les croiser, et c’est ce qui fait leur charme. L’écriture est charnelle, toute en sensations, douleurs, blessures, parfums d’herbes et de vin, écorce, caresse…
Un point intéressant est que quasiment aucun de ces textes ne comporte vraiment « d’action ». Il s’agit plutôt de petits tableaux, très fins, très délicats, qui dépeignent les étranges situations dans lesquels sont plongés les personnages [2]. Les texte les plus réussis de Mélanie Fazi sont des portes ouvertes; ils m’ont fait l’effet de la musique, des paroles des chansons que vous aimez. L’auteur vous emmène avec talent dans un autre monde, une autre vie, et offre un support à votre imagination. A vous de voir comme l’affaire se termine… Et c’est tant mieux. Rien de clos, rien de fermé.
L’imagination s’envole à chaque fois, sur rêves du cendre (délire pyromane, je repense à la chanson de Noir Désir), sur nous reprendre à la route, sur le passeur ou sur Matilda (très touchante évocation d’un concert de rock).
Cette capacité d’évocation est la plus grande force de ce recueil.
Les nouvelles de Mélanie Fazi m’ont donné envie de relire les textes de Serena Gentilhomme et croyez-moi, ce n’est pas un mince hommage.
[1] les éditions de l’Oxymore ayant malheureusement mis la clef sous la porte, le livre est désormais épuisé. Je crois savoir toutefois qu’on peut encore le trouver à la librairie Scylla, et que l’auteure disposerait de quelques exemplaires chez elle (http://www.melaniefazi.net).
[2] Les quelques textes comprenant une « histoire » sont d’ailleurs pour moi les moins convainquants (Mémoire des herbes aromatiques, Ghost Town Blues)
Montalbán – Ou César, ou rien
Ou César, ou rien est un roman historique de Manuel Vasquez Montalbán, auteur catalan dont je connaissais de réputation les romans policiers mais dont je n’avais jamais rien lu.
Ou César, ou rien raconte en 400 pages bien denses la saga de la famille Borgia. Au programme : assassinats, simonie, grands personnages de l’église, sang et sexe. Le vice est un bon programme pour attirer le lecteur, mais on peut craindre le pire d’un roman avec une telle accroche.
Ecrire un roman historique littérairement intéressant me paraît être un défi. Pourquoi écrire sur les temps passés? Quel intérêt d’évoquer des temps disparus? A part le goût de l’exotisme, un certain conservatisme et la perspective de vendre une saga en 10 volumes, bien sûr…
Montalbán a tenté de relever ce défi en faisant des choix assez violents: narration très fluide, au présent de l’indicatif. Dialogues enlevés, presque théâtraux. Enchaînement des scènes très rapide (les transitions sont expédiées). Aucune date, peu de repères de lieu. Les personnages parlent comme des gens du 20ème siècle. Tout cela au risque d’une certaine confusion.
Il faut s’accrocher pour suivre, ça depote !
Portrait de César Borgia, dit « le Valentinois » (il a été nommé duc de Valentinois par le roi de France Louis XII)
Et le propos du roman? J’ai l’impression que Montalban a voulu mettre en scène une époque de transition, ou tout paraissait possible. Une époque très fertile, intellectuellement et politiquement. Une époque extrêmement violente aussi. Incertaine. Ou seuls les grands fauves cruels paraissent pouvoir s’en sortir.
Le roman est surtout un portrait de groupe, le portrait d’une famille incroyablement ambitieuse d’origine catalane (comme l’auteur). C’est par ses personnages, dans leurs relations, leurs non-dits, leurs ambitions, que le roman est le plus réussi. Le pape Alexandre VI, Lucrèce, Sancha de Naples, Miquel de Corella, Joan et Jofré, Savonarole, Machiavel et surtout César Borgia sont les acteurs de cette histoire. Le César Borgia de Montalban est un très beau personnage, homme secret, violent, décidé, craint de tous, dont la devise infiniment orgueilleuse donne le titre du roman.
C’est cet homme libre, fascinant, qui mesure tout à l’aune de l’homme, à l’aune de lui-même, qui est le pivot de cette histoire.
Au registre des défauts, le traitement de certains personnages secondaires (Machiavel, Thérèse d’Avila…) : ils ont tendance, dans des dialogues un peu artificiels, à faire un exposé en deux pages de leurs théories, à un niveau un peu cliché.
Mais tout cela ne doit pas masquer les qualités d’un roman, certes inégal, mais attachant par ses personnages « bigger than life ».
Aut Cesar, aut nihil !
Nausicaa
Nous avions finalement renoncé à aller voir « Pirates des Caraïbes 2 », suivant en cela les conseils de l’autre Alex. Et nous sommes allés voir Nausicaa. Je l’avais déjà regardé avec avec tout un groupe d’amis, sur un petit écran lors d’une soirée où on ne savait pas quoi faire. Et certes, j’avais été séduit, mais pas tant que ça. Je trouvais l’histoire affreusement compliquée, le dessin un peu confus. Normal, je le sais maintenant : c’est un film de cinéma. Avec de grandes images et une grande histoire faites pour être vues en grand.

Nausicaa est un très beau film, un des meilleurs de son auteur. Je ne vais revenir sur l’histoire, les aventures du studio Ghibli, le rapport avec le manga, les thèses écolo, beaucoup (par exemple ici…) racontent tout ça mieux que moi. Je vais plutôt parler de ce que j’aime chez Miyazaki.
Chaque fois que je vais voir un de ses films, notamment au cinéma, je suis captivé comme un gamin. J’accroche à l’histoire, j’ai cette délicieuse certitude littéraire de savoir qu’il va se passer des centaines de choses palpitantes, que je vais voir des personnages intéressants prendre des décisions intéressantes…
Pour moi, une des grandes limites de la forme cinématographique est la pauvreté narrative : que peut-on bien raconter pendant deux heures? A peu près le contenu d’une nouvelle, le plus souvent. Chez Miyazaki (et chez d’autres auteurs, trop rares), je trouve le contenu d’un roman.
Dans ses films, les rebondissements me surprennent, les clichés sont esquivés ou contournés avec élégance, les personnages « méchants » sont finalement humains, les armes invincibles venues du passé tombent parfois en panne, des personnages sympathiques peuvent mourir tout soudain et quand tout se termine, tout n’est pas parfaitement résolu, loin de là.
Que c’est bon de voir des personnages ne pas se comporter comme des imbéciles à cause de conventions scénaristiques : de voir des stormtroopers (ou assimilés) NE PAS se jeter par centaines contre un ennemi invincible, mais plutôt choisir de fuir… De voir un méchant s’en tirer vivant à la fin. De voir la découverte scientifique qui peut changer le monde ne pas changer le monde en cinq minutes (et n’être pas comprise)… (ceux qui ont vu Nausicaa comprendront)
Dans les mondes imaginaires de Myazaki, les hommes restent des hommes et ne deviennent pas des pantins stupides. Ce sont donc des mondes auxquels je peux croire, dans lesquels je peux rester à vivre après la fin du film, dans lesquels je suis heureux de retourner.
[Illustration : © Buena Vista International]
Le chef d’oeuvre caché : Le goût de l’immortalité, de Catherine Dufour

Aperçu général — un monde pourri
J’ai lu ce livre qui m’est arrivé précédé d’un buzz flatteur sur mes médias internetiques habituels. L’auteur avait commis quelques textes de fantasy humoristique (genre qui ne m’excite pas tellement), mais là, il s’agissait de SF, assez sombre, on allait voir ça ! Finalement, c’est la lecture de la page web de l’auteur qui m’a décidé. (et pas la couverture de Caza, très laide, beurk).
Tout d’abord, qu’on ne se méprenne pas sur ce que je vais dire, il s’agit là d’un plutôt bon livre, bien écrit et intéressant. En voici le sujet, pour donner envie à ceux qui ne pourront pas passer la barrière des spoilers ci-dessous : quelques siècles dans notre futur, une femme (?) écrit à un vieil ami pour lui demander un service et elle profite de cette longue lettre pour revenir sur son existence tourmentée et celle de quelques personnages qu’elle a croisé. Dans ce monde futur, beaucoup d’espèces ont disparu, l’humanité se déchire en guerres entre mafias, organisations internationales, forces militaires des transnationales, etc, des maladies mortelles dévastent la surface de la planète, les matières premières manquent, bref ce n’est pas la joie. Et notre narratrice, pour des raisons diverses, a eu un oeil plutôt bien placé pour observer tout ça, dont elle parle avec un ton caustique, désespéré et plein d’humour noir. Outre de belles idées science-fictives (la suburb/les tours, les majuscules (on comprendra), la vie dans les petits conapts, la pâte d’oxygène, les recherches sur le réseau…), on trouve surtout un véritable point de vue qui fait les grandes oeuvres de SF selon moi (je pense à des livres comme Nôo ou bien des fleurs pour Algernon…). Je me souviendrai longtemps de la petite voix énervante et méchante de la narratrice (anonyme, il me semble).
Le chef d’oeuvre caché — légers spoilers inside
Le goût de l’immortalité est un livre composite, assemblage de plusieurs récits. Je distingue trois gros ensembles, dans l’ordre : l’enfance de la narratrice, les aventures équatoriales de cmatic, les aventures de la cheng et nakamura en enfer.
Soyons logique, commençons par le troisième : il s’agit là d’un récit d’aventures très sombres, avec un univers assez « manga », visuellement très fort, une société de survivants hyper-violente. Il y a beaucoup de belles idées (le personnage de path, le Dama, les puits d’aération tapissés de bitume, l’arène…). On est dans la bonne série B SF/aventures, avec un monde simple,plein de fantasmes terribles. Le récit nous est rapporté de façon un peu artificielle par des récits faits à la narratrice.
Second granulé de récit: les aventures de cmatic. Là, on est dans le techno-thriller (des îles paradisiaques, des manipulations génétiques…). L’aventure est intéressante, on n’y comprend rien (et c’est normal). Procédé littéraire excellent: la narratrice reconstitue l’histoire d’après enquête dans les archives du réseau (conversations téléphoniques, relevés de paiement…) de façon tout à fait crédible et sans lourdeur aucune. Le monde apparaît ici dans toute son incompréhensible complexité et réalité et on s’attache au pauvre cmatic…
Premier granulé : la lettre, le récit de la narratrice, de son enfance (et la conclusion du roman, excellente). J’y ai cru. J’ai cru à une vraie lettre venue d’un futur noir et lointain, noir et pas si noir, parce qu’on devine la vieille humanité, vivante, aimante malgré tout, qui naît, invente, crée, meurt dans les environnements les plus étranges (les couloirs des tours, les petites serres, les mondes étranges du réseau), avec ses religions, ses cultures. On croit à cette vieille han/mandchoue qui revoit sa vie avec haine (et parfois, parfois, un soupçon de tendresse), qui ment, qui mord, qui déchire. On croit à cette vie belle et hideuse. Ce passage là est magnifique. Je n’oublierai pas de sitôt ce méchant personnage.
Je devine avec ce passage un autre roman, écrit entièrement de ce point de vue. Un roman qui suivrait les chemins de la mémoire, d’une mémoire de plusieurs siècles, de l’histoire d’un monde. Un roman dont celui-ci n’est qu’un aperçu, une condensation partielle. L’autre « Goût de l’immortalité », celui qui s’intéresse aux rencontres faites par la narratrice, à ses plongées dans le réseau, à son goût pour les traductions, à son obsession cachée pour les racines familiales, sans utiliser des procédés de romancier (pour les récits dans le récits) mais en présentant véritablement l’histoire (de notre futur) du point de vue de ces petits yeux bridés en noir et blanc. Mais ce roman là est une oeuvre énorme, plus ambitieuse encore que le premier (déjà ambitieux), l’oeuvre de plusieurs années, d’une vie? Après tout, Marguerite Yourcenar a vécu des années avec Hadrien avant de pouvoir finir son roman, n’est-ce pas mon cher Marc?
Ce n’est pas la moindre qualité de ce livre de m’avoir fait rêver à l’autre livre, celui dont le roman de Mnémos est une projection, un aperçu. Pusse-t-il voir le jour !
L’illusion comique – au théâtre de poche Montparnasse
« C’était bien l’illusion comique hier… Léger et juste comme un rêve… C’est le songe d’une nuit d’été de Corneille. »
Voilà ce que tu as dit ce matin, après avoir vu la pièce mise en scène par Marion Bierry. Je ne connaissais pas la pièce, ni ce minuscule théâtre de poche (Montparnasse), ni cette troupe.
Alors dans une toute petite salle, avec de petits moyens, le décorateur a reconstitué la grotte du magicien Alcandre, que vient visiter une mère éplorée : son fils a disparu, elle en veut avoir des nouvelles.
Alcandre, fin et élégant, un masque vénitien tenu sur la visage, va dévoiler le destin de Clindor à sa mère inquiète :
Sous une illusion vous pourriez voir sa vie,
Et tous ses accidents devant vous exprimés
Par des spectres pareils à des corps animés :Il ne leur manquera ni geste ni parole.
Et quel destin ! On aura des intrigues, une troublante Isabelle, une espiègle Lyse, un Matamore, capitaine prétentieux prétendant avoir vaincu tous les princes de la terre. Il y aura aussi des meurtres, des trahisons, une évasion, des retournements et des rebondissements dans tous les sens, et même de jolis passages chantés.
Le texte est magnifique, plein de poésie et de bons mots, en digne ancêtre de Cyrano. Corneille s’y montre virtuose, à la fois drôle et sérieux, loin de l’austère tragédien qu’on présente parfois à l’école.
La troupe donnait l’impression d’un grand bonheur de jeu, d’une grande complicité. La pièce a été adaptée intelligemment, tordant un (petit) peu le texte et respectant bien l’esprit.
On en est sortis très heureux, très légers.
… A présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l’idolâtre,
Et ce que votre temps voyait avec mépris
Est aujourd’hui l’amour de tous les bons esprits, PS : tous les acteurs sont bons, les costumes sont beaux et la mise en scène très légère. Seule l’affiche est vraiment moche. Mais qu’elle ne décourage pas d’aller voir la pièce !
PPS : la pièce m’avait été recommandée par Le masque et la plume. Merci à Jérôme Garcin et ses chroniqueurs !


