Nid de coucou – David Calvo

Gondwanaworld, Gondwanaworld, je chante ton souvenir, ô terre de palmiers, terre d’imaginaire, l’alpha et l’oméga…

La voix murmure dans mes oreilles et moi je glisse dans la nuit, dans mon petit train bien chauffé, sur les plaines blanches qui s’éveillent, au coeur du pays jouet, le bunker du monde. Et je ne suis pas là.
Dans les terres d’avant le temps/d’après le temps, la glace se craquelle, une fissure s’élargit sous mes pieds, plus rien n’est sûr, tout bouge, vit, meurt. David Norville Calvo est parti à la recherche, vaine, du grand coucou dont le cri va manifester l’invisible, faire revivre… quoi, au fait? Le retour vers l’enfance ne peut être qu’un échec, l’explorateur le sait. Les rêves nostalgiques au rythme de cartoons ont changé de ton, brassés qu’ils sont dans la soupe mythique des glaces fondantes du pôle sud. La quête de la Jabule est un témoignage et une prophétie, la révélation douloureuse de qui il est, de qui nous sommes (un peu).
Dans les glaces mouvantes, tout au fond de ce puits qui se nomme parfois David Calvo, il y a…
Peter Pan, Stevenson, des pirates, des îles, Los Angeles, Sinatra, des royaumes de nuages, des bonshommes de neige, les montagnes hallucinées, les murs de Troie, Marseille (et derrière Marseille, les colonnes ioniques des temples engloutis…), et l’île aux enfants, et derrière encore, des formes sans nom, des noms sans formes, douces, molles, fourreuses, chaudes…
Et tout derrière, un adulte parfois lucide, cet enfant avec un canon de M60 dans la bouche.
Welcome !

PS : Nid de coucou, de David Calvo, est édité aux moutons électriques. A vos risques et périls.

Expo Lovecraft à la maison d’ailleurs

Amusante idée d’exposition à la maison d’ailleurs d’Yverdon-les-gouffres, pour célébrer les 70 ans de la mort de Howard Philips Lovecraft : faire illustrer par des gens venus de nombreux horizons les extraits du « livre de raison » de HPL, ce carnet de notes dans lequel il couchait des idées d’histoires (on peut trouver ces textes dans le tome 1 de l’édition Bouquins dont j’ai déjà parlé).

Prenons par exemple l’entrée 110 : Ruines cyclopéennes antédiluviennes sur une île solitaire du Pacifique. Centre d’un culte de sorcellerie clandestin, répandu dans le monde entier.
Ca peut paraître être le pitch d’un mauvais roman d’aventures. Et HPL en fera une incroyable et célèbre nouvelle (le premier à en coller le titre dans les commentaires gagne le grand prix de notre concours…)
La présentation de toutes ces idées de textes cache la richesse de l’univers personnel de l’auteur, qui est naturellement implicite dans ce genre de carnet de notes.
Les illustrateurs étant nombreux, on en aimera certains, on sera indifférent à d’autres. J’ai été tout à fait séduit par les expérimentations très sobres de Mix & Remix et par les images glacées de Marc Da Cunha Lopez, dont le réalisme correspondait bien avec la précision froide des textes de HPL.
Je ne peux bien sûr pas citer tout le monde, mais j’encourage les amateurs à acquérir le catalogue, un très beau livre, formet semi-poche, très bien fait et pas trop cher, vu la qualité des images reproduites.

Avant Frazetta

Pour amateurs, voici la tête qu’avait Conan, mon barbare préféré, bien avant que Frazetta s’en empare.
Ces illustrations sont extraites des numéros de décembre 1932 et mars 1933 de Weird Tales, la revue qui publia toutes les premières histoires de Conan.
Je me demande (sans rire) ce que REH a pensé de ces illustrations.

(si vous en voulez d’autres, j’ai en réserve quelques illustrations pour des histoires fameuses de Lovecraft ou d’autres histoires de Conan…)

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La peau froide – Albert Sanchez Pinol

Voici un livre lu le mois dernier, mais je tenais à le chroniquer en égard pour la personne qui me l’a prêté.
La peau froide a un excellent synopsis, de ceux dont on fait des films terribles : un homme s’engage pour servir un an dans une station météo sur une île de l’Atlantique sud oubliée de tous. Un an tranquille, à regarder le ciel, fumer, lire et penser… Malheureusement, il n’est pas seul : il y a le gardien de phare, un type bizarre un peu psychopathe. Et malheureusement encore, ils ne sont pas seuls… Il y a les monstres, ceux qui sortent de l’eau toutes les nuits…. (je ne spoile pas, vous saurez cela dans les 10 premières pages)
Disons-le, ce livre est bien fichu. Si on prend plus de quelques heures d’affilée pour le lire, c’est qu’on avait un truc vraiment urgent (opération à coeur ouvert, mariage ou préparation d’un risotto) à faire. L’auteur a plein de bonnes idées, plein d’images fortes et un excellent personnage dans la personne de Batis Caffo, le gardien de phare allemand (a-t-on déjà vu un Allemand avec un nom pareil? Je vous le demande…). Et il y a la « femme », celle que la couverture nous suggère…
Mais les bonnes idées et la simplicité élégante du propos sont gâchées par quelques défauts, à mon goût d’amateur de fantastique.
(attention, petits spoilers à partir de maintenant)
Dans la deuxième partie, le roman glisse vers la « fable ». Les considérations (un peu barbantes) sur l’origine irlandaise du personnage annoncent la couleur, le roman essaie d’avoir un propos (la fin l’indique clairement). Moralité, l’auteur cesse de croire vraiment à ses monstres, et donc moi aussi. Dommage. Ca nuit à la peur.
Puis je me suis rendu compte que, dans son principe, ce bouquin traite exactement le même thème que je suis une légende, de richard Matheson. Il n’y a pas de mal à ça. Mais l’auteur a perdu une partie de la force de son livre en voulant traiter en assumant pas pleinement son sujet. Dans mon souvenir, le Matheson était un livre plus « pur » (et plus court….)
Pour moi, l’auteur a un problème lié au statut du fantastique en littérature. Comme s’il fallait absolument développer une allégorie pour être littéraire. Mais l’allégorie est une figure souvent pesante…
(fin des spoilers)
Reste quand même un bon livre, plein de scènes frappantes et angoissantes, avec quelques très beaux moments. Plutôt pas mal, comme dirait l’ami pinguino.

IOD – Norn

Hier soir, concert des Norn au Clédar.
La musique des Norn est une expérience bizarre, une plongée dans un monde mal délimité, plein d’impressions et de rêves. Elles chantent dans une langue inventée, portent des costumes archétypaux, dansent comme des sorcières, comme une créature à trois têtes. Serpents, chimères, enfants, magiciennes. Souffles de sable et reflets d’eau. Voix puissantes, en contrepoint, rythmes brisés, le coeur saute des battements, l’esprit décolle et rêve. J’ai retrouvé dans leur musique ce que j’aimais dans le Dead Can Dance des débuts, avec qu’ils ne deviennent pompeux et lourds. J’imaginais des histoires pas très rassurantes de femmes possédées par des voix qui ne leur appartiennent pas, de créatures ayant une apparence humaine mais révélant dans la danse une nature bien plus singulière. Ambiance de déserts, tissus noirs chatoyants, le percussionniste me faisait l’effet d’être le jeune homme des contes, égaré de l’autre côté du mur du sommeil. Pas sûr qu’il en revienne entier.
Pas une musique facile, mais il n’y a besoin d’aucune clé pour la comprendre, la clé est en moi, en vous.

Pour les écouter (en CD)

  • Le disque FRIDJ : premier disque des Norn, ambiance de vent, neige et gel, une merveille a capella sous une pochette d’Eikazia
  • Le disque IOD : disque du spectacle vu hier (désert et eau, et quelques percussions), à paraître cet automne…
  • Plus médiéval, avec une énergie étonnante, les disques d’Espantar , notamment le disque « la Manticore » (rien à voir avec le groupe français du même nom), que réécoute sans me lasser.

Pour les écouter (sur le net)
Quelques extraits de FRIDJ sont dispos sur le site… Je tente de les embedder ci-dessous.



Pour les voir (c’est encore mieux !)
Agenda sur le site www.norn.ch

Photos venues du même site, (c) Norn.

Horreurs et merveilles

Quelques mots sur une grande re-découverte de ces derniers mois : l’oeuvre d’HP Lovecraft.
Comme beaucoup, j’imagine, j’ai entendu parler de HPL à travers l’excellent jeu de rôle l’Appel de Cthulhu. J’avais donc lu à l’époque une partie des textes fondateurs et les avais trouvés un peu surestimés. Rythme lent, curieux phrasé, pas vraiment d’horreur-qui-fait-peur. Un seul d’entre eux m’était resté en mémoire, l’hypnotique poème Nyarlatothep.
Puis, voici quelques mois, j’ai repris la lecture dans l’ordre du T1 de la collection bouquins, aiguillonné par la lecture de Double Styx. Et là j’ai découvert une voix. Les textes de Lovecraft recèlent des trésors (et leur traduction française leur rend bien hommage!). Des accroches de nouvelles extraordinaire (lisez ses premières phrases…), un point de vue distancié pour mieux dire ce qu’on ne saurait dire. Chez Lovecraft, l’horreur n’est pas au coin de la rue. Elle est dans des documents, dans le récit qu’on découvre dans de vieux papiers, dans le témoignage rapporté par le témoin d’un témoin… Les récits sont menés avec un ton glacé, froid, objectif (ou perce parfois un humour pince sans rire). Le rythme des textes est hypnotique, fascinant, et l’étrange rencontre le prosaïque.
Chez lui, rien n’est dit (j’avais coutume de le moquer à cause de son emploi du mot « indicible »), parce que ses créatures, ses cauchemars, relèvent du sacré, de ce qui est séparé, qui ne peut être vu en face sans plonger dans la mort ou la folie.
En lisant son unique roman, l’affaire Charles Dexter Ward, j’ai eu du mal à croire que le texte n’avait pas été publié du vivant de l’auteur. Ce texte m’a paru l’équivalent au vingtième siècle de D. Jeckyll & M. Hyde. Un roman extraordinaire, infusé du goût de HPL pour l’histoire et le passé, pour l’architecture, les vieux meubles, les antiquités. Plein d’images puissantes, de voix étranges qui sonnent dans la nuit, de cauchemars enfouis sous terre. J’ai même cru y rencontrer HPL lui-même, sous la forme à la fois de Charles Ward (le jeune homme amoureux de Providence et du passé) et du Dr Willett, l’aimable gentleman….
J’y ai accompagné en tremblant le Docteur Willett dans son interminable expédition souterraine, dans le froid et l’humidité, aux limites de la folie, à la recherche des cauchemars et des merveilles cachées.
Tout au fond de la nuit, noire, froide et triste, Lovecraft m’a ouvert des portes merveilleuses.

Le trône d’ébène – Thomas Day

Après mes errances dans la trouble Ashamoil, la plongée dans les royaumes d’Afrique australe du trône d’ébène m’a fait l’effet d’une claque, suivie d’une longue friction au gant de crin. Ca réveille !
Ce roman d’aventures nous raconte la vie (sur 288 pages! Moi qui aime les livres courts et denses, j’ai été servi) de Chaka, fils de la prophétie, empereur des Zoulous, guerrier et roi. L’appeler le Conan africain est simplificateur, mais pas faux.
Comme beaucoup de monde en France, je ne connais rien à l’histoire des Zoulous. Tout le charme du livre de Thomas Day est de donner à découvrir et aimer ce qu’il en a appris dans un beau récit d’aventures fantastiques. Utilisant les armes de l’imaginaire (aventures, dieux, monstres et magies), ce livre ne nous donne pas à découvrir le Chaka historique, mais je crois qu’il nous permet d’approcher un aspect de la vérité sur Chaka. A l’image d’Alexandre de Macédoine, Chaka fait partie de ces personnages étranges, fulgurants, qui marquent le monde de leur empreinte de sagesse et de sang. Comment ne pas y voir un mystère?

Avec ça, le trône d’ébène est un excellent roman d’aventures, plein de tensions et d’action. L’écriture de l’auteur m’a parue plus maîtrisée que jamais, dure, âpre, rendant quelque chose du climat, de l’atmosphère des royaumes nguni. Les récits de bataille, notamment, sont excellents !
J’ai aussi été extrêmement séduit par la façon dont le roman parle des dieux, des prophéties, des manigances de la sorcière Isangoma. Tout cela m’a paru très humain et très juste.
Mon seul reproche concerne peut-être l’aridité de la fin, que j’aurais souhaitée (émotionnellement) plus développée, mais sans doute était-ce lié à ma déception d’arriver déjà à la fin de cette grande aventure.

Chaka ! Immortel !

PS : la gravure ci-contre représenterait Chaka himself. Balaise.

The etched city – K J Bishop

J’étais curieux de découvrir ce roman dont j’avais entendu parler par plusieurs sites de référence, qui le mettaient en parallèle avec le livre de Jeff Vandermeer, la cité des saints et des fous (dont j’ai parlé ici). Je l’ai lu en anglais, ce qui ne m’est pas habituel. Pour ceux qui seraient tentés, la langue m’a parue d’un niveau de difficulté tout à fait abordable. (je l’ai trouvé plus facile à lire que Robert Howard, par exemple).
Voilà donc un curieux roman, pas évident à résumer. Il y est question d’un tueur à gages (Gwynn) et d’une femme médecin (Raule), qui se rencontrent dans le pays désertique qu’on appelle « Coppier Country ». Des retrouvailles de vieux complices plutôt que celles d’amants ou d’amis…
Après quelques ennuis, ces deux-là décident de se rendre dans l’étrange cité d’Ashamoil pour y refaire leur vie. Gwynn deviendra garde du corps d’un marchand d’esclaves, Raule mènera une difficile carrière médicale.
Et alors, que raconte ce roman? Difficile à dire. Nous ne sommes pas dans les schémas de la littérature de genre, malgré le début qui paraît en ressortir. Pas d’aventure, pas de quête, pas d’enquête, nous voyons vivre Raule et Gwynn (surtout Gwynn), chacun de son côté. Gwynn va tomber amoureux, être mêlé à des ennuis liés à son métier. Raule va mener quelques recherches médicales. Mais on sent bien que l’important n’est pas là. Il y aura des combats, des drogues, des visions… Mais pas d’histoire claire. Comme si l’auteure avait préféré regarder vivre ses personnages. Et le livre se terminera, de façon ouverte, en apportant de nouvelles questions.
Je me suis demandé à quel imaginaire se rattachait cette histoire. Le monde où vivent les personnages est une sorte de 19ème siècle colonial, nourri d’impressions d’Asie, de Western et d’Europe décadente. Pas tellement de noms reconnaissables. Les personnages eux-mêmes paraissent inspirés de mangas (genre Samourai Champloo), dont ils ont le design stylé, romantique et exagéré (je songe surtout à Gwynn et à ses collègues…). Quant à leurs rencontres et aventures elles relèvent de rêveries adolescentes. Tout cela s’assemble et se tient, curieusement bien, formant une sorte de chimère littéraire.
Par sa structure un peu errante, the Etched City pourrait se rapprocher de la cité des saints et des fous. Mais la ville d’Ashamoil n’est pas le personnage principal du livre. Et la structure reste celle d’un roman. De fait, j’ai l’impression que ce roman stylé n’a pas d’intrigue, ou plutôt que l’intrigue n’est pas l’élément qui compte. A la place, on y trouvera : des odeurs de viande, des atmosphères de mousson, des comportements fin-de-siècle, une chanteuse de cabaret, de la chirurgie, des monstres, des accouchements bizarres, un hôtel perdu dans la jungle, de belles gravures en bichromie, un laboratoire médical délabré, des enfants-tueurs qui se battent au couteau dans les rues, des séances de spiritisme et un cheveu rouge… voilà la matière de the Etched City, tout ce qui fait son charme, curieux, étrange, imparfait.