La tempête – au TKM

Donc un vieux roi dépossédé, mais magicien niveau 27, devient le maître d’une île perdue. Il en tue la sorcière locale, soumet son monstre de fils (Caliban), y fait grandir sa fille en grâce et en beauté et là, comme le destin fait bien les choses, une tempête bricolée par lui (d’où le titre) y jette ses vieux ennemis et une brochette de truands pour faire bonne mesure. Aidé par Ariel, l’esprit des airs, il va les faire tourner en bourrique, se dire qu’il va tirer vengeance d’eux et en fait non, il leur pardonne.

Je ne sais pas si je comprends cette pièce. Je pense que l’adaptation d’Omar Porras en coupe beaucoup, ce qui n’aide pas.

Le théâtre Malandro nous livre un spectacle plein de magie. Ariel est une magnifique créature androgyne, Caliban un mix entre Gollum et un esclave exploité par un colonial, Prospero est un Gandalf sylvestre (un Radagast ?), Miranda est très belle et Ferdinand touchant et un peu neuneu.

Sur scène, on a une tempête (évidemment), des brumes, des illusions, des éclairs, des fées, des créatures esprits silencieuses qui nous contemplent en silence… C’est très-beau et très-merveilleux, voyez-le si vous n’avez jamais vu ça.

Après, narrativement, je ne me suis pas senti impliqué. A en croire ce que j’ai vu, le vieux Will ne fait que du méta en permanence et il n’y a pas d’intrigue, on s’en fout. Prospéro est tout le temps en contrôle, on ne voit que des gens qui s’agitent pour rien et le metteur en scène démiurge créature qui, finalement et malgré tous les traits dont il les a chargés, décide d’aimer ses créatures. C’est déjà pas mal.

La grande fenêtre – Raymond Chandler

Un quatrième roman de Chandler/Marlowe et un très bon cru, avec une intrigue tordue autour d’une employeuse vraiment très déplaisante à la recherche d’une pièce d’or disparue. Ca part vite dans tous les sens, avec une galerie de minables et de lâches, pour certains très touchants. Le livre parle surtout de relations de pouvoir et permet à Marlowe de se montrer assez classe.

Jusque maintenant, ma découverte de ces romans (il n’y en a que sept en tout) est vraiment plaisante. Ils sont écrits avec style et une certaine poésie. Les histoires ne sont pas parfaites, il y a des clichés sexistes (et ici, antisémites), mais il y a aussi des atmosphères puissantes et curieusement émouvantes.

J’eus une drôle d’impression en voyant disparaître la maison. Un peu comme si, ayant écrit un poème, un très beau poème, je venais tout à coup de le perdre avec la certitude que je serais incapable de m’en souvenir un jour.

 

Adieu ma jolie – Raymond Chandler

Un autre Chandler, un autre Marlowe.

Dans celui-ci, Marlowe se retrouve à rechercher Velma, l’ancienne copine d’un remarquable bandit tout juste sorti de prison. Il va y avoir des cadavres, il va se prendre des coups sur la tête, on va entendre parler d’un mystérieux collier de jade… Le récit est intéressant, mais prend des détours filandreux (le passage chez le médium, par ex., ou bien celui dans la clinique), exprès pour faire souffrir notre pauvre détective.

Il a aussi son lot de bonnes scènes, en commençant par celle d’ouverture, celle sur le bateau casino… et son lot de bons personnages : Mrs Grayle, Laird Brunette, Linday Marriott, Mrs Florian… et l’incroyable Moose Malloy, le braqueur.

Petite note marrante, je ne comprenais pas trop comment l’adapter en jdr, puis j’ai vu la super adaptation de 1975, film noir classieux avec Robert Mitchum en Marlowe âgé. Le scénario du film simplifie et rend plus fort celui du livre – à vrai dire, je le préfère. L’histoire est plus dynamique et plus compréhensible. 

Reste que c’est une histoire très bien, celle de Malloy recherchant Velma, une tragédie dès les premières lignes, avec Marlowe dans la ligne de tir.

D’expérience, il s’adapte très bien jdr. Le moment où les PJs comprennent les clefs de l’intrigue valent leur pesant de cacahouètes.

La dame du lac – Raymond Chandler


Je vais faire ici quelques brèves chroniques des romans de Raymond Chandler impliquant Philip Marlowe.

Petit rappel : Chandler/Marlowe c’est l’archétype du « noir », imité partout, rarement égalé. Marlowe est stylé, sarcastique, a des punchlines qui tuent et enquête sur de sombres histoires, élégamment complexes.

Après le Grand Sommeil, voici la dame du lac (The lady in the lake, en VO) que j’ai lu deux fois dans les deux traductions différentes. La nouvelle traduction vaut le coup, à part le titre, perso je trouve que « la dame dans le lac », c’est un peu marrant, mais ça ne rend pas très bien.

Marlowe est engagé par Kingsley, patron d’une maison respectable pour enquêter sur la disparition de sa femme, volage et capricieuse. Il se retrouve à enquêter dans une station de montagnes, où il fait la connaissance de l’homme à tout faire de Kingsley, et de l’excellent sheriff Patton, super personnage. Et là, dans le lac, il trouve… Vous saurez bien quoi en lisant le livre.

C’est une histoire cool, avec de bons personnages, une intrigue très tordue, mais qui marche, des rebondissements et Marlowe bien désabusé qui tombe plus souvent qu’à son tour sur des cadavres. Et une nouvelle fois, il est question de contrôler la sexualité des femmes.

De manière amusante, j’ai une petite théorie perso sur la solution du mystère, je ne suis pas d’accord avec celle proposée par le détective qui est quand même assez misogyne, pauvres petits bonshommes torturés par des méchantes femelles… Il y a une autre explication qui marche bien, il faudrait que je ponde un essai dessus.

J’ai réussi à transposer cette histoire pour Cthulhu Confidential, en la déplaçant de L.A. à N.Y.C. (un peu d’adaptation, mais ce n’est pas dur). C’est un très bon roman, très savoureux, qui fera une bonne enquête tordue pour un PJ privé et son amie journaliste.

Animale – Emma Benestan

NIFFF, enfin, dernier film vu cette année.

Animale, d’Emma Benestan, se passe en Camargue, dans une manade fictive où une jeune femme, Nejma, est super motivée pour devenir raseteur (tiens, comment on le féminise, celui-là ?) et participer aux courses de taureaux dans les arènes.

Les manades, les petits taureaux noirs et les petits chevaux blancs, les arènes, les jeux gardians et les courses de taureaux ça me fait penser à nos vacances d’été. Cet univers est filmé ici façon western, avec de beaux paysages camarguais et des plans épiques de chevaux et de taureaux. Les premières minutes du film, magnifiques, m’ont tiré des larmes. Taureaux, chevaux et humains sont très bien filmés.

L’histoire tire dans un sens très intéressant – la relation de la jeune femme et de l’animal. Relation rêvée, fantastique, et tout cet aspect mythique du récit me plaît beaucoup. J’ai pensé à Dédale, au taureau de Crète et à Pasiphaé…

Malheureusement, il y a aussi un aspect allégorie, le fait de tirer le parallèle entre la relation humain/animal et la relation homme/femme (je n’en dis pas plus). L’histoire se tient, mais cette réduction est narrativement un peu décevante car elle réduit les interprétations possibles de ce qui se joue, même si cela crée de belles images.

La fin, très belle, m’a fait penser à une mise en image camarguaise de la chanson de la Blanche biche.

Malgré la (relative) déception de certains aspects du scénario, le film offre de superbes ambiances et images. La lune, les cornes, les arènes… et les taureaux, superbes.

Love lies bleeding – Rose Glass

NIFFF encore.  Outre des films fantastiques et asiatiques, ce festival a une sélection Third Kind où ils proposent d’autres trucs. Comme par exemple un film de flingues et de lesbiennes, comme Love Lies Bleeding.

Alors, OK, oui, ce film n’est pas du tout indispensable. C’est encore une histoire violente située dans une petite ville américaine des années 80. Mais c’est super marrant. Il y a Lou, qui bosse à la salle de muscu et qui reste ici prétendument pour veiller sur sa soeur mariée à un connard. Et il y a Jack (Jacqueline) qui est en fuite, SDF et qui s’arrête ici le temps de préparer le concours de bodybuilding de Vegas. Elle a un très beau sourire et elle est très très balaise, on dirait un peu le personnage de la barbare sortie de son village des collines cimmériennes.

Et il y a le papa de Lou, qui est très méchant et très dangereux et qui dirige un club de tir. Et la maman disparue de Lou, et JJ qui est très con. Secouez, comme dans une partie de fiasco, et secouez, il va y avoir des morts.

Au cinéma, j’aime voir des trucs épatants. Ici, une salle de sport, des corps de culturistes, Ed Harris avec des cheveux longs (sort of) et Lou qui essaie d’arrêter de fumée en écoutant une cassette de coach. J’ai beaucoup, beaucoup ri. Le film a une super image, très construite, du rythme, de l’action. Alors, oui, ça ne sert pas à grand-chose, mais on s’amuse.

Pendant ce temps sur Terre – Jérémy Clapin

Suite des chroniques du NIFFF. Pendant ce temps sur Terre est un film de SF de Jérémy Clapin. Elsa est « la petite soeur du cosmonaute », disparu dans l’espace. Elle bosse dans un EHPAD dirigé par sa maman, « en attendant », mais en attendant quoi ? Sinon, elle dessine, taggue la statue de son grand frère et se rappelle leurs aventures spatiales de quand ils étaient enfants. Et, un jour, elle entre en contact avec des ET qui parlent dans sa tête.

Pendant ce temps sur terre est un film touchant, par son récit et parce qu’il tente d’embrasser : souvenirs d’enfance des années 80, SF à la Valérian et Laureline, chronique sociale contemporaine de trentenaires en mal d’avenir. La relation entre Elsa et les ET pourrait faire le sujet d’une nouvelle de Science Fiction assez maligne.

Le film a plusieurs trucs touchants : son imagerie, et notamment l’insertion de séquence d’animation dans le récit, très bien vues. Ses acteurs – très justes, et notamment son actrice principale, et plusieurs séquences touchantes ou amusantes.

Dans ses limites : c’est un film contemporain et pourtant daté, un film de petit garçon qui rassemble une SF de souvenirs de petit garçon – dans lequel je me reconnais assez bien. Une science-fiction tournée vers le passé plutôt que vers l’avenir et donc, assez déprimante en vérité. Une histoire très anthropocentrée. Les êtres outrhumains présentés (l’arbre, le chien) ne sont que des accessoires narratifs sans aucune importance en eux-mêmes. 

Un truc marrant : tout comme Handling the undead, c’est un film de deuil. Et il partage, de manière très curieuse, quelques plans et tropes avec le film norvégien. Le surnaturel qui se manifeste par l’electricité qui déconne (comme dans Nope ou dans Stranger Things), les plans d’arbres vus d’en bas (comme par un mort qu’on porterait visage tourné vers le haut) et certains plans de voyage en automobile dans des tunnels, images sans doute du passage vers l’après…

Handling the undead – Thea Hvistendahl

Je vais brièvement chroniquer ici les films que nous avons vu au NIFFF cette année, dans l’idée de s’en rappeler et, peut-être, d’en tirer quelques idées sur l’imaginaire contemporain.

Handling the undead est un film norvégien de Thea Hvistendahl dont un des arguments de vente est qu’il est inspiré d’un roman de John Lindqvist, qui avait déjà inspiré l’excellent Let the right one in, vu il y a longtemps et qu’on avait adoré.

Le pitch : une nuit d’été, un phénomène bizarre se produit et les morts reviennent chez eux. Parmi ceux-ci on s’intéressra à un petit garçon – et à sa maman et son grand-père, à une vieille femme – et à sa compagne, à une maman – et à son mari et ses deux enfants.

Le film est lent, taiseux, comme les morts d’ailleurs. Il y a beau travail d’ambiance, c’est contemplatif, on s’intéresse plus aux émotions des vivants confrontés au retour de ces autres qui furent aimés, qu’à l’aspect SF (on apprend dans le film que le phénomène semble général et que le gouvernement cherche des solutions).

Il y a des de la lumière nordique, des émotions retenues, des moments effrayants, une idée simple (le souvenir des morts dévore les vivants), et j’aurais aimé qu’il se passe un peu plus de choses au-delà des idées de base.

Le Comte de Monte Cristo – Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte

L’époque est tellement sombre et angoissante que j’ai envie de me distraire en regardant des matches de l’Euro. Des types trop payés jouant à courir après une balle, ça me paraît somme toute inoffensif, comparé à l’urgence éco(logique et nomique) et à la montée du RN.

Un peu dans le même esprit de « allons penser à autre chose », nous nous sommes rendus en famille voir le Comte de MC, d’après Alex Dumas. Trois heures de film français en costume. Et, je dois l’avouer, j’ai eu beaucoup de plaisir. 

D’abord, je pensais que je n’aimais pas tellement cette histoire. Je crois l’avoir demi-lue ado et m’être ennuyé. Je ne comprenais pas l’intérêt du récit (il s’évade, il se venge) et les pages feuilletonnantes et les sentiments exagérés m’avaient cassé les pieds.

Là, déjà, on a le best-of de ce que le cinéma français peut faire en matière de capédépée : des décors naturels splendides, des costumes qui tuent leur race (notamment des bijoux incroyables – mais les girls, en sortant, on demandé pourquoi les hommes ne s’habillaient plus comme ça), des décors inventés mêlés au décors naturels, des acteurs à fond dans leurs rôles et quelques scènes de combat très lisibles.

Ensuite, grâce au film, j’ai compris pourquoi cette histoire plaît autant et pourquoi elle est en fait super cool. Un innocent est vaincu et humilié, il s’évade, devient immensément fort et riche et peut punir les méchants à loisir. Monte Cristo, Batman, même combat : fortune, identité secrète et, dans ce film, long manteau noir classe. Et à la fin, il oublie de faire le bien alors que lui, il avait promis (pourquoi est-ce que Bruce Wayne, au lieu d’acheter des batmobiles, ne s’occupe pas de financer le secteur sinistré de l’éducation à Gotham – poke @uneheuredepeine).

Il y a plein de bonnes scènes dans le film et plein de bons acteurs. Pierre Niney est excellent en CdMC, les trois méchants sont vraiment super, bémol pour les rôles de femmes – très bien jouées, mais personnages en retrait, ça reste une affaire de mecs. Certaines scènes sont vraiment très très bien, avec des noeuds narratifs puissants, notamment la scène de chasse, ou la mort de Villefort, ou bien celle du dîner de fantômes, avec le grand sourire du capitaine Danglars qui adore voir un mec puissant jouer à faire peur…

Bref, malgré l’épouvantable « entracte » qui coupe certaines séances de ciné suisse en deux, je me suis laissé emporter par cette super histoire à la réalisation somptueuse. Pendant trois heures, je n’aurai pas pensé au RN – et, même à l’entracte, je n’ai pas regardé mon téléphone pour avoir les résultats, afin de pouvoir replonger dans l’intrigue aussitôt le noir revenu.

Best of trio de méchants

Joli yacht, pas trop historique. Le choix des bateaux est bizarre… mais on s’en moque.
Pierre et ses grands yeux doux
Haydée, femme fatale (et valaque)
Un des décors les plus improbables du film
Kaspar David Friedrich, on t’a vu !
Le comte, brooding…

Je verrai toujours vos visages – Jeanne Herry

Toujours en suivant la liste de la sélection de films 2023 de l’épatante @philopoulpe, nous avons regardé je verrai toujours vos visages. Ce film de fiction aux faux airs de documentaire raconte l’exercice de la justice restaurative, sur deux axes parallèles : la confrontation de Chloé avec son frère abuseur et la rencontre, en prison, dans un cercle de paroles, entre des victimes de vols avec violence et des auteurs de faits similaires.

Les personnages sont bien campés par de bons acteurs du cinéma français (difficile de les nommer tous, mais il y a trois acteurs de la comédie française, Briane Ba, Suliane Brahim et Denis Podalydès), et Leila Bekthi, Elodie Bouchez, Adèle Exarchopoulos, Jean-Pierre Darroussin, Miou-Miou… et le film est captivant à regarder tant son sujet est intéressant à suivre. La situation mise en scène crée des tensions dramatiques très fortes, les relations humaines sont à fleur de peau, l’apex du film étant la confrontation entre Chloé et son frère. C’est plutôt bien filmé, bien raconté et j’ai marché tout du long.

Toutefois, après la visualisation, j’ai ressenti un arrière-goût pas très agréable. C’est tout d’abord un de ces films avec lesquels il n’est pas possible de n’être pas d’accord : cette initiative de justice restaurative est clairement une bonne idée et si ça se passe à moitié comme on voit que les choses se passent dans le film, c’est certainement très utile.

Mais justement : le film a un côté « pub » pour ce dispositif et, même si je suis sûr qu’il a été écrit en se basant que des rencontres bien documentées, il ne m’a pas paru très vrai. Les professionnels présentés sont presque des saints, on aimerait en savoir un peu plus sur la réalité de ce que le film présente justement comme « un travail ». L’intensité des acteurs fait passer pas mal d’éléments des personnages, mais on sent les effets d’une forme de condensation narrative.

J’ai surtout l’impression que l’équipe qui a créé ce film n’a pas su résister au formidable potentiel dramatique que représentaient ces confrontations – et c’est difficile d’y résister, j’ai ressenti une tension puissante au moment où Chloé attend son frère dans la salle vide, avec la médiatrice. Cette utilisation d’histoires réelles, hackées pour nourrir une fiction, m’a gêné à posteriori, me mettant dans une position de voyeur.