Le pays des brumes — Conan Doyle

Bon, vous savez que ce médecin écossais a créé un des mythes de la littérature (Sherlock Holmes) mais que, en vérité, il voulait être connu pour ses romans historiques. Un autre truc marrant, c’est qu’il a aussi un héros de SF, le professeur Challenger, un petit type costaud, barbu, brutal, colérique (bref un personnage à la fois désagréabe et rigolo).

Challenger est connu pour avoir découvert des dinosaures au Brésil, dans Le monde perdu, dans les années 1912. Il a aussi vécu quelques aventures intéressantes, notamment quand la terre traverse une ceinture de gaz empoisonné…

Mais, dans les années 1926, Conan Doyle a raconté une autre aventure du scientifique irascible, celle dont je vais vous parler.

Malone, le jeune journaliste des aventures de Challenger, en pince pour Enid, la fille du dit. Les deux font du journalisme ensemble et s’intéresse aux nouvelles religions. Ils découvrent la religion spirite : cérémonies de « manifestations » dans des temples, cercles familiaux d’invocation des esprits, médiums provoquant des matéralisations, prêtres spirites pratiquant des exorcismes et scientifiques français de l’Institut Métapsychique (real thing, fondé au début de l’autre siècle).

Le roman est sans intérêt narratif. Malone et Enid découvrent le spiritisme et sont de plus en plus convaincus, Challenger rechigne, fait du bruit, et à la fin est convaincu. Mais le texte offre quand même une lecture très intéressante : Conan Doyle explore l’impact social du spiritisme (la répression des médiums par la police ne vertu d’un article de loi de 1824 sur le vagabondage des bohémiens), les aspects financiers (un médium peut-il se faire payer comme un médecin ?), les supercheries, vrais et faux médiums… en plus de la théologie spirite des sept cercles et de théories variées sur la nature des esprits.

Et là, je vais faire mon Tristan Lhomme, c’est du pain bénit pour mettre en scène la question du spiritisme dans vos scénarios années 20. Le roman répond sans doute à une nécessité et à un grand appel intérieur pour Sir Athur. Par la complétude de son exploration et la souplesse que donne la fiction, il donne à vivre de manière touchante cet univers spirite.

Acta palabra — au TKM

Voilà un spectacle intéressant, difficile à raconter, qui joue sur des tableaux bizarres. Je crois que j’ai aimé.

C’est donc un spectacle de clowns. Un clown vert, deux clowns verts, qui font des trucs de clown, absurdes, et qui échouent tout le temps et ne parlent jamais. On annonce au début du spectacle aux enfants de la salle qu’ils ont le droit de parler, d’encourager ou pas les personnages, de commenter, et ils ne s’en privent pas, et c’est plutôt marrant.

Ces deux clowns se retrouvent confrontés à des trucs, des machines, des disques qui tournent, des fruits inaccessibles, des vêtements trop chauds.

Ce spectacle de type néo clown (comme il y a du néo cirque) mêle une grande inventivité scénique et scénographique, et jeu énergique et très précis, à des situation parfois marrantes, parfois étranges et un peu (un peu) dérangeantes. Que veulent-ils ? Que cherchent-ils ? Pourquoi et comment attraper la pomme ? Pourquoi couper le câble, pourquoi courir sur la piste ?

Mystère, bizarre et boule de gomme. Moi ça ne me dérange pas de ne pas tout comprendre. Au fond, ces deux là veulent avoir un câlin, mais peut-être qu’on ne comprend que trop tard cet enjeu qui échappe sans doute au jeune public.

Rango — Gore Verbinski

Rango est un caméléon qui se vit acteur dans un terrarium posé à l’arrière d’une voiture qui file sur la route au milieu du désert. La voiture freine un coup de trop, le terrarium s’envole, s’écrase sur le bitume et la petite créature animée et élastique s’écrase à côté. Le petit parasol de son cocktail retombe du ciel, lentement, manque de rejoindre le contenu du verre, rebondit sur le rebord, touche le bitume, s’enflamme. Des voitures passent à toute allure.

Fin du court métrage d’ouverture, absurde, étrange, drôle et un peu flippant.

Ensuite Rango va quitter la ligne de la route, rencontrer un vieux plein de sagesse mystique du désert, puis finir par rejoindre une ville de cow boys peuplée d’animaux où il va déployer son goût de l’imposture (Rango est un caméléon qui passe sans cesse pour un autre mais ne change jamais de couleur)

Ce film essaie de jouer sur plusieurs tableaux en même temps. Animaux anthropomorphes, animations comiques, vannes au premier et deuxième degré, « pour les enfants et leur parents ». Mais derrière il y a aussi un film plus méta qui parle de la perte de soi, de l’identité, de quêtes mystiques bizarres, d’angoisses existentielles. Ce film dans le film est plutôt weird et intéressant. J’ai une hypothèse liée à la présence des humains dans le film : ils sont là sur la route, puis disparaissent après (à l’exception de Clint Eastwood) – mon hypothèse est bien sûr que Rango est mort sur la route et que tout se passe dans sa tête, dans les dernières secondes avant l’anéantissement.

Notre époque nous a offert pas mal de métafilms (Everything everywhereSpiderman into the spiderverse… Tiens, je n’ai parlé d’aucun de ces films ici !). On n’en est pas là avec Rango, mais on louche un peu vers ça et c’est pas mal.

Note encore : le film ne passe pas le test de Bechdel. Johnny Depp joue dedans. Je vous laisse relier, ou pas, ces deux faits.

1917 — Sam Mendes

J’avais aperçu la bande annonce de ce film quand il était sorti, mais je l’avais loupé. J’ai eu envie de le rattraper suite à un vague projet de Jdr WWI.

Deux jeunes types sont envoyés porter un message de d’un point A à un point B pour empêcher une attaque de se produire. Le film est un voyage épique, sur quelques heures, à travers des décors effrayants et surréalistes. Je ne sais pas ce qu’en diront les spécialistes historiens, mais ce film, un peu comme le Dunkirk de Nolan, essaie de donner de ces épisodes guerriers une expérience sensorielle. En vérité, le film auquel ce 1917 m’a fait le plus penser est le magnifique Empire du soleil de Spielberg. Comme ce dernier, 1917 est à la fois violent, effrayant et onirique.

J’ai beaucoup aimé les deux acteurs principaux. L’amateur de têtes connues répérera quelques acteurs anglais fameux dans des petits rôles du casting. La photo et les décors sont magnifiques. Le film est composé d’un unique plan séquence (bien sûr bidouillé avec des cuts ou des raccords, mais on s’en fout) qui lui donne une dynamique toute particulière et intéressante.

Bref, un bon film. J’ai vu qu’il y avait une adaptation de « à l’ouest, rien de nouveau » sur Netflix, je vais peut-être y jeter un oeil.

Summer Wars

J’ai déjà parlé de ce film ici. Mais quand nous l’avions vu, Marguerite avait deux ans. Elle en a dix-sept maintenant et je voulais le lui montrer. Le film est toujours super, elle a beaucoup aimé (on était allés voir Belle, ensemble, donc elle connaissait un peu l’univers du réal)

Je ne retire rien du billet précédent (dont j’ai réparé les liens cassés). Quelques pensées pour mémoire :

Le film présente une vision assez heureuse de la vie en ligne. Je pense que Mamoru Hosoda est le seul réal de films à essayer de représenter (visuellement !) ce que c’est que la vie en ligne, dans un aspect global, et de manière plutôt joyeuse, avec des baleines géantes, des avatars rigolos, une collaboration mondiale qui réunit joueurs, parents, enfants et personnes âgées. C’est très touchant et rafraichissant, dans un monde sombre, de voir de telles choses.

Le film présente un monde très genré (Japon tradi). Les femmes à la cuisine, ne semblent pas avoir de métier (sauf la grand-mère, « madame la professeure ») tandis que les hommes travaillent. En même temps (c’est le film qui le dit, et le montre un peu), la famille est assez matriarcale. La grand-mère m’a fait penser très fort à Suzon du Moulin. Enfin, Marguerite m’a fait remarqué le design des personnages, particulièrement des personnages de femmes. Elles sont toutes différentes de corps, de peau, d’attitudes. Ce sont des vraies femmes et pas des fantasmes sur pattes.

Enfin, d’accord, le clan Jinnouchi représente les samouraïs, un clan de seigneurs, et ils ont des valeurs de noblesse de coeur, mais, pour ceux dont on voit la vie professionnelle, ils sont tous au service du public. Médecins, ingénieurs civils, pompiers, secouristes, militaires… Sauf le « méchant » qui est ingenieur IA (si, si) ; les Jinnouchi sont présentés comme opposés à la famille de Kenji, dont le papa est salaryman.

Le film se revoit très bien, ça a été un grand plaisir de passer de nouveau du temps dans cette belle ambiance du premier août à la campagne.

#Brève Dune II, Fight club, Notre part de nuit

Pour mémoire, je note ici différent trucs vus/lus ces derniers 24 mois (j’ai retrouvé des brouillons de billets, que je complète)

Dune II

C’était trop long, pompeux, hiératique, plein de plans de longs regards profonds (10% de la durée du film, selon Marguerite et moi) et de types tous plus ou moins nazis, mais j’ai quand même bien aimé le voir. Je me suis laissé prendre au mysticisme bizarre de ce récit, le Kwizatch Haderach, Lusail Al Gahib et toutes ces sortes de choses. Un grand péplum de l’epaaace. J’ai tripé, je pense sur, sur matériau d’origine, ou bien sur le rêve du matériau d’origine. J’ai même préféré au premier – moins de rampes qui descendent de manière solennelle, plus de space marines qui s’envolent avec douceur. Il y a des plans à l’intérieur des plans.

Fight club

Celui-là, Ikea boy, on l’a regardé parce que je ne l’avais pas revu depuis longtemps et que je voulais le montrer à Marguerite pour qu’elle connaisse ce classique twist-qui-tue et de l’ambiance des années nonante. Je trouve le film toujours très cool, les acteurs top, et l’ensemble très daté de son époque. Pas de téléphones portables, une idéologie cheloue et des phrases qui font partie de mes citations favorites. I’m Jack’s complete lack of surprise. Marguerite a dit : « c’était cool », je ne sais pas trop ce qui lui en restera. Un de mes Fincher préférés avec Alien III et Zodiac

Notre part de nuit – Mariana Enriquez

Tiens, un très bon livre que j’ai lu et oublié de chroniquer !
C’est un road movie, une histoire de famille, de fantômes, de monstres, de morts, de trucs weird et d’Argentine. Ca correspond vraiment à ce que j’aime dans des récits d’imaginaire contemporains. Disons que c’est de l’horreur (parce que ça fait souvent peur) mais je ne sais pas trop ce qui fait le plus peur, entre la lutte sociale, le capitalisme prédateur, la dictature et la magie noire. Je n’ai pas eu l’impression que le fantastique soit ici une allégorie. Plutôt une manière de voir la monde, une lumière noire jeter en biais, avec des forêts de mains et d’ongles et des présences vivantes, dévorantes.
Ha oui, j’ai adoré les personnages principaux, le père, puis le fils.

True Detective saison 1

Ce ne sera pas la première fois que je bloggue deux fois sur le même truc. Accordons-nous un droit de nous répéter.

J’ai donc déjà parlé de True Detective, il y a une grosse dizaine d’années, et je ne renie rien de ce que j’ai dit à l’époque, ce qui m’évitera de me répéter. Je l’ai regardée cette fois-ci, d’abord pour voir ce qui avait changé, et dans un esprit de complétude de mes explorations carcoseques. La capture d’écran ci-dessus est peut-être l’évocation picturale la plus directe du roi en jaune dans la série.

Songs that the Hyades shall sing,
Where flap the tatters of the King,
Must die unheard in
Dim Carcosa.

Qu’est-ce qui a changé dans ma lecture ? Peut-être que cette série, parmi ses thèmes majeurs, est une histoire d’hommes, de masculinités plus ou moins pourries (plutôt plus) qui s’efforcent de contrôler, posséder, détruire les femmes et les enfants. Les personnages principaux représentent deux manières, toutes les deux pas géniales, d’être un homme. Pas beaucoup de personnages ni de points de vue féminins, je pense que sur 8 heures de film, aucun dialogue ne permet de passer le test de Bechdel. On aura le droit de trouver ça assez pesant.

J’ai été aussi frappé par la beauté de certains plans. Paysages, maisons, décors malsains, églises brûlées… Le passage à Carcosa (je ne le raconte pas) m’a vraiment plu.

Voilà, j’y suis donc retourné, et ça m’a plu.

J’ai regardé aussi la saison 4 qui était vraiment cool, mais tiens, je n’en ai pas parlé ici ! Peut-être dans dix ans, quand je la reverrai ?

L’agent secret – Kleber Mendonça Filho

L’histoire commence avec un panneau annonçant que ça se passe au Brésil en 1977 et que c’était une époque troublée. Un type au volant d’une petite coccinelle jaune pétante arrive dans une station service au milieu de rien. Le pompiste, un type au gros vente et aux lunettes de travers, sort de la cabane pour le servir. A quelques mètres de la pompe, un cadavre vieux de plusieurs jours à peine recouvert de papier journal (les chiens errants du coin sont intéressés) : le pompiste explique qu’il n’y est pour rien et que les flics ne sont pas encore passés récupérer le corps, parce que c’est carnaval. Puis des flics arrivent quand même, ils voient le cadavre, ce n’est pas leur affaire. Ils inspectent la voiture du mec en détail et cherchent un moyen de lui soutirer quelques sous.

La scène donne le ton du film. Couleurs vives, police inquiétante, situations bizarres, visages et corps de toutes formes et de toutes couleurs. Le conducteur de l’auto et personnage principal fuit quelque chose (on mettra du temps à savoir quoi), des gens veulent le tuer (on saura pourquoi). On croiser des personnages très beaux et touchants : la vieille femme de la résidence (dona Sebastiana), la dentiste qui se planque, le vieux projectionniste et son épouse… D’autres très effrayants : des flics plus ou moins dégénérés, d’anciens militaires aux mauvaises habitudes… Et d’autres tout simplement singuliers, comme le tailleur juif, le tueur à la casquette rouge, les employés du bureau d’identification judiciaire…

Le film crée une ambiance colorée, joyeuse, incertaine et terrifiante que j’ai beaucoup aimée. J’ai eu l’impression de saisir quelque chose du Brésil (où je ne suis jamais allé), celui du passé et celui d’aujourd’hui. C’est un très beau film.

Tempo – au Cirque d’Hiver

Comme chaque année ou presque, nous sommes allés assister au spectacle du Cirque d’Hiver Bouglione. Et comme l’an dernier nous avons pris des places au premier rang, parce que pourquoi pas, c’était notre cadeau de Noël.

Le spectacle de cette année s’appelle Tempo, l’affiche dans un style années 20/30 est super belle, Michel Palmer est toujours là. Si un jour j’entrre sur une piste circulaire (ce que je ne ferai sans doute jamais) ce sera pour, comme lui, porter un costume classe, écarter les bras et sourire en disant « place au cirque ! » d’une voix ferme et chaude.

Le clown cette année est Housh Ma Housh, un clown ukrainien qu’on avait déjà vu dans d’autres spectacles. Ses numéros sans paroles sont plutôt marrants, notamment celui où il pique la parole à Michel Palmer, justement. Dans ces specracles, en plus de ses propres numéros, le clown apporte un liant aux différentes pièces et la note de poésie un peu mélancolique qui va avec les spectacles de cirque de nos jours.

Maintenant, la classique petite revue des numéros (et quelques photos prises depuis le bord de piste par votre serviteur).

D’abord, la troupe de ballet des Salto dancers, toujours très bien. (oui, OK, ces jeunes gens sont super beaux – dans le genre hétéro normés musclés)

Puis la troupe Empress fait un numéro de jonglage à quatre sur plusieurs étages (avec les types en kilt et la dame portant une grande grande robe union-jack, WTF, mais ça rend bien). Le numéro est très cool avec de belles images.

Le numéro suivant est de la roue Cyr, un agrès que j’adore voir sur scène, joué ici par Guillaume Juncar. Il est très très bon, le numéro est beau et rythmé, très réussi.
Celui qui suit, le numéro de Sara Nagyhegy est un truc dingue qui met mal à l’aise. La jeune femme fait des figures suspendue à une sangle par les cheveux ! (« une technique ancestrale du cirque chinois », dit Monsieur Loyal.) Ca donne un effet très weird d’un corps qui danse, les quatre membres libres, suspendu dans le ciel. Mais à quel prix ? Au prix de quels efforts, de quel douleur ? (de quelle perte de cheveux ?). Peut-être que cela nous rappelle aussi les efforts moins visibles d’autres artistes, les corps secoués et tordus et poussés pour le spectacle.
En cela, parce qu’il est réellement étrange, le numéro de Sara Nagyhegy est aussi d’une très grande beauté. Le simple fait de le voir, là, juste devant nous, est bouleversant.

Le numéro suivan est la classique pièce de haute école de Regina Bouglione (insérer ici mes regrets de ne pas voir plus de chevaux). Le passage où le cheval danse avec le danseur est très beau;

Asia Perris offre ensuite un numéro d’équilibrisme sur mes mains, très beau. Elle fait dans ce numéro un étrange mouvement : en partant depuis un grand écart, elle se relève en refermant simplement les jambes. C’est si évident et singulier que cela teinte tout le numéro, avec cette fausse impression de facilité qu’offrent souvent les pièces de cirque.

Enfin, Sampion Bouglione fait un très mis en scène numéro de jonglage de balles + claquettes qui marche très bien, notamment dans les moments de silence créés par l’orchestre.

Et le dernier numéro de cette première partie époustouflante est un numéro de roue de la mort d’Andrei Pogorelov, très puissant et très effrayant (notamment quand il saute à la corde perché tout en haut de l’engin infernal). Le genre de moments où on retient son souffle.

La deuxième partie après l’entracte ouvre sur ce numéro des Rokashov, aux barres fixes. La gymnaste n’enlève jamais ses talons hauts, ni pour sauter, ni pour marcher sur les barres. C’est assez classe.

Ensuite Natalia Bouglione fait un joli passage de sangle aérienne (une forme que j’aime beaucoup) avec des effets très surprenants de changement de costume en plein air, comme si un peu de magie transformiste s’était invitée dans le numéro. Avec les éclairges et les effets de fumées, ça en jette.
Enfin, le numéro de Blade 2 Blade est le deuxième grand moment de ce spectacle. Ce couple fait du lancer de couteaux en offrant des twists intéressants. D’abord, en atténuant le côté « violence faites aux femmes » (atténuant – c’est toujours présent quand même, mais moins présent) : la femme entre en scène en tenant un arc avec flèches pour tirer vers le mec.
Elle a aussi un passage où elle loge autour de lui des sortes de carreaux d’arbalète et perce une pomme au-dessus de sa tête.
Enfin, il y a un magnifique passage où il tire vers elle les yeux bandés, avec elle qui guide l’arme vers le ballon qu’elle tient en mains (sur un petit bouclier).
L’avant dernier numéro, celui des Bello Sisters, est un beau numéro de mains à mains, joliment féminisé (puisqu’on n’a pas la division acrobate – légère et porteur – costaud, mais deux porteuses).

Enfin, clôture pompière et tricolore, la brigade de gymnastique des pompiers de Paris. Le numéro fonctionne sur le nombre, le feu, le rouge et les lumières (et un drapeau, à un moment). C’est une des rares pièces qui aurait franchement gagné à être vue de face. En ce sens, j’avais préféré leur intervention lors du spectacle des société des gymnastique à la vaudoise arena, l’hiver dernier.

Le tout donne un très bon spectacle de Bouglione. Classe, lumineux, qui fait rêver et ressentir des sensations fortes. Et toujours un pincement de nostalgie quand les danseuses et danseurs disparaissent au milieu de la piste. 

Vive le cirque !

Le Misanthrope – à la Comédie-Française

Nous avons vu la pièce dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, qui date d’une douzaine d’années. Je trouve intéressant que des théâtres jouent aussi bien des pièces de répertoire que des mises en scène de répertoire, surtout, bien sûr, quand la mise en scène est bonne, comme celle dont on parle. Ainsi, le TKM, qui rejoue son Scapin ou bien son Fantasio.

De manière marrante, à part trois idées, je ne connaissais pas cette pièce de Molière que je n’avais jamais lue ni jamais étudiée. Donc, on a Alceste, qui s’énerve contre l’hypocrisie et la bassesse du monde (et qui s’énerve contre tout et tout le monde), qui a un bon pote très très très patient, Philinte, et qui est amoureux d’une jeune veuve, Célimène, qui est jolie, a de l’esprit et s’amuse à faire tourner les hommes en bourriques.

Comme chaque fois chez Molière quand la pièce porte le nom d’un personnage (Le Tartuffe, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade Imaginaire, l’Avare…), toute la dynamique tourne autour du personnage principal (qui devait être joué par JBP, j’imagine) qui s’agite, agite son entourage, provoque des situations impossibles et des gags. Mais, en vérité, je me demande si le Misanthrope est vraiment une pièce marrante. Oui, certes, il y a des répliques qui claquent et qui font rire et une belle collection de vannes méchantes, mais la mise en scène qui nous est proposée montre surtout un homme malheureux, plutôt dépressif, qui se met en colère face au monde tel qu’il ne va pas. Une réaction plutôt naturelle, dans laquelle on peut se reconnaître. L’humour, ou la violence, de la pièce viennent du fait qu’il ne renonce pas, qu’il ne capitule pas (tout comme Bérenger, le héros de Rhinocéros), ce qui le rend à la fois admirable et détestable, d’autant qu’il a à perdre à cette attitude puisqu’en la tenant il ne peut pas obtenir l’amour de Célimène.

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger se passe dans une sorte d’espace intermédiaire, le salon d’un hôtel particulier en cours de rénovation ou de déménagement. Il y règne une ambiance sombre de lieu mi-habité, avec ce piano dont Alceste joue parfois quand on tire le drap qui le recouvre.

Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour ces costumes sinistres de bourgeois début de siècle (l’autre siècle, celui où je suis né) et ces soubrettes en robe noire et tablier blanc, mais je trouve que la pesanteur qu’ils inspirent participe bien du cadre de la pièce. De plus, ces costumes sombres font ressortir les couleurs des deux personnages les plus sympathiques de la pièce, Eliante et Célimène.

Eliante, d’abord. La gentille, la calme, la raisonnable, mais aussi celle qui est utilisée, instrumentée comme objet de mariage par cet imbécile d’Alceste quand il voit Célimène menacer de lui échapper.  La scène de déclaration d’amour toute en douceur entre Eliante et Philinte est très belle. Eliante, c’est la vie, c’est vers elle que part Philinte à la fin au lieu de suivre Alceste dans le gouffre.

Célimène, ensuite. Adeline d’Hermy lui donne une énergie joyeuse, sensuelle, vivante. Oui, elle baratine, oui elle manipule, mais aussi elle dit la vérité sans hypocrisie, dans la joie et la moquerie. Elle prend des risques, elle marche sur le fil, elle vit (contrairement à Alceste, qui se plaint).

La scène de révélation finale aurait pu tourner au slut shaming (ces deux marquis sont des personnages utilitaires affreux – les acteurs qui les jouent, Briane Ba et Sefa Yeboah s’y collent avec bravoure), mais Célimène fait face et tient bon – et Alceste manque une grande occasion de lui célébrer son soutien.

L’image finale de la pièce, que je ne spoile pas, est sur Célimène et elle m’a bouleversée.

Je ne trouve pas que la pièce est parfaite (je me suis un peu assoupi au milieu dans tous ces alexandrins) et la mise en scène très ombreuse est parfois pesante. Mais la troupe de la Comédie-Française donne à ces personnages vieux de 360 ans (ils sont nés en 1666) une présence et une épaisseur et une vie qui me parle. Comment peut-on aimer le monde sans trop souffrir ? Alceste se fâche et ne veut rien entendre. Célimène rit et se moque, toujours. A la fin, les deux pleurent. Et nous ?