Le Tartuffe, ou l’hypocrite – A la Comédie Française

Nous avions tellement envie de profiter un peu des célébrations autour des 400 ans de John-B. Poquelin que nous avons organisé un voyage à Paris pour aller voir ce Tartuffe en trois actes, mis en scène par Ivo Van Hove.

Pour la faire simple, le metteur en scène néerlandais a tenté de monter la première version du Tartuffe, reconstituée par « archéologie littéraire » (c’est un concept rigolo) excavée et ciselée dans la matière du texte de la troisième et dernière version (et seule dont on dispose). Et, à partir de cet objet bizarre, il joue à explorer quelques idées, que je résumerai ainsi :

Tartuffe est un type ramassé dans la rue, lové dans la famille d’Orgon, et il ne veut pas partir parce qu’il a tout à perdre (donc il va être prêt à mordre !). Il est jeune, pas vilain, et comme le mariage Orgon-Elmire bat de l’aile (rappelons qu’Orgon « revient de la campagne » au début de la pièce et qu’Elmire se remet d’une maladie), van Hove imagine que la jeune épouse a en fait envie de se taper le visiteur (et réciproquement). Troisième idée : madame Pernelle, Orgon et Tutuffe sont des conservateurs, Damis, Cléante et Dorine sont des libéraux progressistes, et il va y avoir du fight social.

Commençons par ce qui était vraiment bien : c’est le Français, ce sont les 400 ans de leur boss, ils fallait mettre le paquet, ils l’ont mis. Les acteurs sont super bons (je les ai tous aimés et j’ai été touché de revoir Podalydès, vieux, parce que, en fait, il est vieux), ils envoient du bois, c’est formidable. La scénographie est très riche, pleine d’idées, avec musique d’Alexandre Desplat, mouvements de décor qui pètent, éclairage puissants et expressifs… Il y avait des moyens sur scène et ça se voyait. Et, même si je n’aime pas tout des partis pris de I.V.H., j’admets qu’il y a des idées et qu’il les a exprimées avec intensité. Vous n’aimerez peut être pas, mais vous en parlerez.

Comme je l’avais déjà dit la dernière fois que j’ai vu la pièce, il s’agit en vérité d’une pièce flippante et désespérée. Le discours de Cléante m’a rappelé l’angoisse des débats contre les « vérités alternatives » sur les réseaux sociaux. Cléante a raison, il le sait, mais il ne peut pas convaincre. Et Orgon lui dit : « tu causes bien, tu es savant, mais tu sais quoi ? OSEF. » Et toute discussion paraît s’enliser et se perdre, les débats et stratégies des libéraux contre l’ennemi ne mènent à presque rien. Le pire est peut-être le fait que Tartuffe n’est même pas un monstre, mais juste un type qui va se bagarrer pour survivre (ce qui le rend encore plus redoutable) et qu’on le comprend. 

Plusieurs effets de mise en scène sont très puissants : le début, qui ressemble à un générique de série très classe. Les arrivées en scène des combattants (pareil que chez les Artpenteurs, la pièce est une série de combats ritualisés). Les lunettes blanches d’Orgon… J’ai ressenti un grand plaisir à voir la précision du jeu, le soin des détails, ambiances sonores et visuelles, lampes qui descendent, pas rythmés des combattants déboulant sur la galerie…

Marguerite m’a dit « c’est super sombre et oppressant ». Et Rosa : « j’ai préféré Scapin. Il s’y passait plus de choses, on rigolait plus et ils sautaient partout »

Peut-être que c’est là la limite de cette mise en scène. Le texte nous glisse quand même que la pièce est sensée être drôle. Et Tartuffe ?, dit Orgon au récit de Dorine, et on voudrait rire, on rit même un peu, parce que Molière écrit des blagues, mais on ne se sent pas tout à fait légitimes. Plusieurs échanges sont du comique léger qui paraît déplacé dans cette ambiance violente. La scène de séduction ambigue entre Elmire et Tartuffe, qui repose sur du sous-entendu allusif, devient ici très très explicite, presque pornographique.

Le spectacle d’I.V.H est puissant, ténébreux, terrifiant parfois. Il insiste sur le côté sombre et angoissé de la pièce, sur notre impuissance face à l’hypocrisie et au mensonge. Et dans notre époque de doute, on ne rigole plus du tout.

Je conclus en citant la critique parue dans le Temps. Alexandre Demidoff, l’auteur, raconte très bien la scène initiale de la pièce, et j’ai retrouvé mes sensations dans son récit.

https://www.letemps.ch/culture/paris-une-messe-noire-un-tartuffe-present-vitriol

Devant vous, en prélude, la scène dans sa noirceur de cratère primordial. Avec ses ficelles, ses passerelles, sa machinerie. C’est là que Tartuffe naît chez Ivo van Hove, sur un air lancinant de sirène, à la lueur des flambeaux. Il est cet inconnu qui s’arrache à nos ténèbres. Un oiseau de proie orphelin de son ciel. Des mains s’affairent autour de lui. Ce sont des mains aveuglées. Elles le déshabillent. Elles le purifient. Elles plongent dans une bassine cet éphèbe maigre comme un rapace en hiver. Elles le rhabillent. Le cravatent. C’est un diable, au fond, porté sur des fonts baptismaux par ceux-là même qu’il va ruiner, comme s’il était l’émanation d’un milieu pusillanime jusqu’à l’inconscience.

Melmoth furieux — Sabrina Calvo

Sabrina est une amie. C’est difficile de faire ici une chronique de ce livre très intime, qui mêle SF années 80, commune de Paris, expériences politiques contemporaines, couture, transsexualités (et bien plus) et autobiographie.

Melmoth est un livre profondément sincère qui évoque Belleville, Eurodisney, les luttes politiques dans une langue qui est celle de l’ici et maintenant. 

Le livre est une pure création de son autrice, à la fois cohérente dans son arc principal (la marche sur Eurodisney est-elle un rêve ou une réalité ?) et pleine de digressions sur la matière, les vêtements, les looks, nos apparences. L’enfance y est une matière plastique, magique, infinie, incompréhensible. Le salut jaillit des toutes petites choses.

Avec le temps qui passe, Sabrina ne s’affadit pas, elle ne renonce à rien, elle brûle toujours plus, avec la même foi, la même sincérité. Sa présence dans le monde m’inspire.

Ha oui, et dans ce livre, il y a un canard à trois pattes, aussi.

Giselle… — au théâtre Benno Besson

Nous sommes allés voir Giselle… au théâtre Benno Besson. C’est spectacle original de François Gremaud, un auteur romand, et qui a tourné en France (ô consécration, pour les Suisses vivant dans l’ombre du grand voisin culturel). Sur scène, quatre musiciens talentueux (flute, violon, harpe et saxophone) et, au devant, une danseuse-actrice conférencière, Samantha Van Wissen.

 

Le sujet ? Giselle (sans les trois petits points), le ballet classique créé en 1841 sur un livret de Théophile Gautier. Le spectacle Giselle… est une conférence dansée sur le ballet Giselle (vous suivez ?)

La talentueuse Samantha Van Wissen va donc nous parler de la naissance du ballet classique, faire des digressions sur le romantisme, puis évoquer en détail le déroulé du ballet, ses décors, ses personnages, quelques interprètes fameux et fameuses. Par moment, elle danse, nous faisant ressentir, percevoir ce que peut être l’exécution de ce ballet.

Disclosure : j’ai déjà vu Giselle sur scène d’un grand opéra européen, il y a vingt ans. Je m’étais prodigieusement ennuyé, surtout parce que je ne connaissais rien au ballet classique. J’ai plutôt envie de le revoir maintenant, et c’est le point positif que je retire de ce spectacle.

Pour le reste, comme m’a soufflé Cecci à l’oreille au bout de cinq minutes, « ça va parler pendant deux heures », et c’est ce qui s’est passé. Pendant deux heures nous n’avons eu que des mots, des mots et encore des mots, pour paraphraser une autre œuvre. Ce spectacle est une gentille imposture, une œuvre d’art qui ne fait que vampiriser une autre œuvre d’art pour construire son petit discours. Oui, les musiciens jouaient très bien (mais pas assez souvent, et une partition un peu moyenne, mais bon), oui j’ai attrapé quelques infos intéressantes (le rôle de la pantomime ou les passages coupés de l’œuvre) et oui Samantha VW a une très belle présence scénique. Mais pour le reste, c’est de la culture bourgeoise, uniquement référentielle. Une création dont la beauté repose uniquement sur celle d’une autre création qu’on renvoie en miroir. Théophile G. et ses copains amateurs de fines jeunes femmes en robes sylphides (bof, les mecs, on a compris que vous étiez un peu glauques) devraient intenter des procès en plagiat à l’auteur de ces trois petits points.

PS: quant au twist final, abyme, jeu avec le texte, scène sur la scène, il ne marche pas. 

Coeurs Vaillants – John Grümph

J’ai ouvert ce blog il y a quelques années de ça (18 ans, en fait), à l’époque de la mode des flux RSS, alors que ni twitwi, ni fb n’existait que le changement climatique était juste un sujet très inquiétant. Et c’est peu de temps après que j’ai commencé à lire le blog hu-mu qui parlait de Steven Ericson, de Unknown Armies et de Shadowrun.

Ce n’était pas tellement le propos prévu de ce billet, mais je suis heureux de voir que hu-mu est toujours là. Avec le temps j’ai fini par sympathiser avec ses tenanciers (oui, c’est une bande de mecs, à moins que j’ai loupé quelque chose ?). Depuis des enfants sont nés, des livres ont été écrits et sont parus et Cédric a regardé 172 564 heures de séries TV. Aux deux tenanciers d’origine se sont ajoutés d’autres personnes venant écrire autour des mêmes sujets (littérature de genre, séries TV et jdr) des articles que j’ai toujours autant de plaisir à lire. Le plus drôle c’est que, même si je considère les auteurs comme des copains, je n’ai rencontré en vrai que Tristan (deux ou trois fois en GN, bien avant qu’il ne chronique des vieux Néo et des suppléments de l’AdC sur hu-mu) et Benoit, pour un déjeuner à Genève. Les auteurs de hu-mu font partie de cette catégorie de gens née à la toute fin du 20ème siècle, « les copains d’Internet ».

Je suis un rôliste né dans les années 70, j’aime jouer à l’appel de Cthulhu et je n’aime pas les systèmes de règles. Pourtant, quand le blog a parlé de Coeurs Vaillants, j’ai eu envie de jeter un coup d’oeil, pour faire jouer ma fille ado. Pendant le confinement, on avait tenté une sorte de D&D, mais ça n’avait pas marché. J’avais quand même envie de revenir dans une heroic fantasy légère.

J’avais déjà essayé un jeu de LG (les douze lotus) dont j’avais trouvé la proposition intéressante, mais que je n’ai pas réussi à faire jouer. 

CV, c’est un jeu de rôle Old School Revival : ça vous donne le feeling de Donjons et Dragons, avec des règles plus modernes. Jeter des D20 pour toucher, et des dés de dégâts. Avoir des PJs avec des points de vie et des niveaux et des xp. Vivre des aventures audacieuses, mais devoir compter ses sorts et essayer d’améliorer sa classe d’armure…

Les règles sont remarquablement concises et bien écrites, avec une logique interne très bienvenue. C’est équilibré, c’est intelligent et à l’usage (j’en atteste), ça marche ! (j’ai juste remis les caracs sur 20 et calculé la valeur de « jet de carac » à côté, mais ça ne change pas grand chose à l’esprit). Ca tient en quelques dizaines de pages très claires, et tout est là.

LG a publié deux compagnons (pas indispensables), un recueil de scénarios bien fichus et une campagne vraiment sympathique, ogres de gel. L’ensemble forme une gamme concise (oui !), pas chère (oui !), bien écrite (et oui !), bien dessinée.

J’ai fait jouer trois scénarios depuis l’achat et ça a marché comme sur des roulettes. Je me suis même éclaté à faire jouer le dungeon crawling de « là où vont les chiens » en festival, dimanche dernier, en vivant un moment épique où la moitié des PJs a été laissée pour morte dans le donjon pendant que les autres s’enfuyaient après avoir réveillé des guerriers squelettes à 4DV. 

Alors oui, le jeu vidéo permet un peu de vivres ce genre de choses: expéditions souterraines et accumulations de xp. Mais le faire autour de la table, dessiner la carte au fur et à mesure, pouvoir faire des erreurs en explorant le donjon, courir dans le noir et fuir les monstres autour d’une table, ça a un charme fou.

Le dernier duel – Ridley Scott

Je pensais que Ridley Scott était un type fini. Certes, il a réalisé un de mes films préférés de tous les temps (Blade Runner), et plusieurs autres très bons films (Alien, les Duellistes, et même Kingdom of Heaven, dont je garde un bon souvenir), mais je n’espérais plus rien de lui depuis longtemps, et j’avais donc décidé de passer outre ce Dernier duel. En plus, il y a Matt Damon au casting, type que je trouve généralement insipide. Et ça commence par « based on a true story ».

Et en fait, c’est très très bien. J’ai passé deux heures trente dans un moyen-âge magnifiquement reconstitué, qui m’a fait rêver très fort. Un monde proche du nôtre, mais différent. Aux mentalités étranges, dans lesquelles on se reconnaît en partie, mais en partie seulement. Tenez, ça m’a donné envie de faire jouer à cette époque !

Le scénario (dont je n’ai pas envie de parler) est très malin, moderne, c’est en effet basé sur une histoire vraie (et le récit en respecte plutôt bien les éléments connus), les personnages sont formidables, l’image est belle, j’adore les costumes. Et les acteurs principaux sont excellents, Ben Affleck en grand seigneur cynique, Adam Driver en parvenu intelligent, Matt Damen en vieux guerrier loyal et pas très futé et Jodie Comer en épouse tentant de faire sa place dans ce monde. Bref, j’ai adoré.

Merci à Alice, du podcast une invention sans avenir, pour le conseil !

 

Annette — Leos Carax

J’ai eu envie de voir ce film en écoutant l’excellent podcast une invention sans avenir. Sans les avis enthousiastes des chroniqueurs, je n’aurais sans doute pas osé : je ne connais pas le réalisateur Leos Carax, sinon de nom, il y Marion Cotillard au casting et c’est de la comédie musicale moderne, tout ça sonnait l’alerte pour moi. Et j’avais entièrement tort.

On a donc une histoire super nunuche : deux grands artistes s’aiment d’un amour merveilleux, Ann la brillante soprano et Henry Mc Henry, le stand-upper super caustique. Elle est belle, lumineuse et fragile. Il est sombre et torturé. Ils sont riches et vivent dans une super maison improbable qu’on imagine dans les hauteurs de Los Angeles. Et ça va partir en sucette d’une manière que j’avais vue venir sans la voir venir.

Annette, c’est avant tout un film de cinéma, qui raconte avec des images, avec le montage, avec des couleurs. Qui fait ressentir plutôt que d’expliquer. C’est aussi une oeuvre qui ose des trucs que je n’avais jamais vu, jamais imaginé. C’est aussi une comédie musicale, sans danses, sans vraies « chansons » mais si quand même (la B.O. est incroyable à écouter après avoir vu le film), qui fait chanter les personnages dans des situations « normales » et originales, qui s’affranchit de tout réalisme mais qui n’abandonne jamais la vérité. C’est un hommage appuyé à l’opéra, la forme d’art la plus boursoufflée à mon goût, qu’il me donne envie de redécouvrir. Je n’aime pas tout, dans ce film, il fait des choix dingos par moment, mais ce qui se passe sous les yeux est curieusement fascinant.

Et puis les acteurs sont formidables. Et puis la musique. Et l’image… (ok, je suis fan)

 

Maus – Art Spiegelmann

 

Je l’avais déjà lu, il y a… ouh là, longtemps, ça devait être avant le bug de l’an 2000. Je me rappelais des images et de l’anecdote du sachet de thé.

Je l’ai ressorti à cause de mon intérêt pour les années 40, et de l’affaire de l’interdiction débile dans une école américaine. Et pour voir finalement ce que ça me disait encore.

Je ne vais pas raconter le livre ici. J’avais oublié l’articulation très présente du double récit, « contemporain » de la rédaction et historique à travers le témoignage. Le livre est un exemple remarquable de témoignage de seconde main (l’auteur n’a pas vécu les camps de la mort), posant très clairement le lieu de l’énonciation : qui parle, avec quel point de vue, de quel endroit. Ce qui rend le récit à la fois totalement subjectif (voire doublement subjectif) et vrai et crédible.

Je ne vais pas en rajouter. C’est un très très très bon livre, autant sur l’extermination des Juifs en Pologne que sur les survivants, les relations père-fils… A la fois effrayant et facile à lire et très intelligent. 

Ralph Azham — Lewis Trondheim

Il faudrait un mot spécial pour décrire ces livres lus avant de dormir, quand tu squattes chez des amis et que tu piques quelque chose dans leur bibliothèque. Dans le genre, j’avais lu le Royaume, d’E. Carrère (si, si, mais j’ai sauté des pages), Fun home, d’Alison Bechdel et Ralph Azham (et là, je ne me rappelle plus chez qui c’était…). Je suis retombé dessus en bibli, j’ai relu et les souvenirs me sont revenus.

Donc c’est un héros doté de pouvoirs mystérieux qui grandit dans un village à la campagne et qui va partir à la découverte du vaste monde. Animaux anthropomorphes, façon Donjon, au moins une vanne qui claque par page et une histoire d’une surprenante cruauté, avec humiliations, avortements, lâchetés et des centaines de morts, dont un bébé… Tout ça dans le style « rigolo » de LT. J’ai lu les six premiers tomes, sur douze et je crois que j’aime bien. Le dessin est très efficace, l’histoire ne va jamais là où je pense, il y a des questions morales tout le temps, pour la plupart pas évidentes, un héros qui fait souvent des erreurs, un méchant vraiment très méchant. Moi qui aime la fantasy premier degré, non référentielle et sans trucs de rôlistes (objets magiques, chicaneries entre PJs – la relation entre Ralph et Yassou est vraiment drôle), je devrais détester mais en fait ça me plaît bien. Sans doute parce que c’est très fun et que ça parle de vraies relations entre les gens.

Belle — Mamoru Hosoda

Retour au cinéma mentionné ici, car en sortant de la Panthère des neiges, nous avons découvert que le programmateur était fan d’animation japonaise et que nous pourrions y voir le nouveau film de Mamoru Hosoda en VO. Dont acte.

Et nous nous sommes installés dans les confortables fauteuils de la salle 2 pour nous prendre un grand bain de SF et de sense of wonder comme on en voit que rarement.

Belle n’est pas un film parfait, mais je n’ai pas envie de chipoter sur ses défauts. Le sujet, en deux mots: Suzu, une adolescente pleurnicharde, devient presque instantanément une méga-star dans le réseau social virtuel géant U sous le nom de Belle.

Dès les premières minutes, le film emmène dans une aventure visuelle et sonore complètement folle, rendant visible Internet, les réseaux sociaux et l’informatique d’une manière ébouriffante (ce que le réalisateur avait déjà fait dans Summer Wars, que j’avais adoré aussi). La scène où Suzu se connecte pour la première fois à U est faite avec un souci du vrai complètement fou, aussi bien dans le design des appareils (et même celui de l’URL de connexion !) que dans les interactions utilisateur à la beauté lumineuse.

Le film repose sur le contraste élégant, permis par l’animation, entre le monde virtuel et la « réalité », le petit coin de province japonaise, petit lycée, petite ville, restaurant de nouilles avec des tableaux sur les murs, ligne de bus en train de fermer, la gare… sans poser de discours simpliste sur cette dichotomie. Les réseaux sociaux sont à la fois invisibles et tout le temps présents, les accumulations de discours ont à la fois un effet violent et aucune importance (la scène de délire SMS parce que deux ados se sont tenus la main en public, transformée en scène de jeu vidéo de stratégie… dingue)

Le récit est, à la base, une comédie dramatique ado, ni plus, ni moins, très réussie. J’admire la capacité des scénaristes d’anime à me surprendre. Il y a bien plus, narrativement, dans Belle que dans bien des séries que j’ai regardées. Des surprises, des personnages qui sont différents de ce qu’on attend d’eux, des rebondissements, des gags idiots, des sous-récits dans les coins (le délire de l’artiste performer aux tatouages et de ses deux copines…). Element important : les personnages ne sauvent pas le monde, juste eux-mêmes (et c’est déjà pas mal).

Je passe aussi sur les références dont j’ai loupé sans doute les trois quarts. Disney, bien sûr, et toute une tradition du cyberpunk japonais (le film a pas mal d’échos avec mon préféré de Satoshi Kon, Paprika) et le reste de l’oeuvre de Hosoda (j’ai envie de revoir Summer Wars, autre comédie ado-réseaux sociaux). 

Là où Paprika est un récit psychanalytique, adulte et très sexuel, Belle est ado, énergique et positif. J’espère que ça s’entend : j’ai adoré.

L’expédition des dix mille — heptalogie de fantasy

Pour changer un peu de mes lectures récentes, je me suis mis à une longue série de low-fantasy. Comme l’auteur n’est pas anglo-saxon, elle n’a pas vraiment percé sous nos contrées alors que la traduction d’Eugène Talbot n’est pas si mal.

En voici le pitch : le grand roi Dareios meurt. Le second fils, le plus brillant, Kyros, seigneur des domaines de l’ouest, décide de renverser l’héritier légitime, Arses avec l’aide d’une bande de dix mille mercenaires d’élite venus des péninsules de l’ouest, ceux du titre. Ce sont les héros de la série.

Dans le premier et le deuxième livre de la série, on suit essentiellement Klearkos, fils de Rhamphias, un chef autoritaire et manipulateur, passionné par la guerre. On découvre comment il engage ses hommes au service de Kyros sans leur dire qu’ils allaient affronter le grand roi, comment il mate des mutineries, assure le financement et la fidélité de ses troupes. Kyros est l’autre grand personnage majeur du premier tome, énergique, séducteur (le récit ne nous épargne pas une scène de séduction brutale de la reine Epyaxa), en fort contraste avec le terne et politique Arses… La bataille contre Arses est le point culminant de ce premier volume, le second volume s’attachant plus aux conséquences de celle-ci, centrées sur le point de vue des mercenaires.

Dans le tome III, on voit émerger un nouveau héros, plus jeune, plus charismatique, Xenophon, qui va se retrouver à la tête des mercenaires (j’essaie de ne pas spoiler, même si wikipedia malheureusement révèle tous les points clef de l’intrigue).

Je me suis arrêté à la fin de ce volume, mais l’auteur, pris par le succès est allé jusqu’à sept livres.

L’ambiance est low tech, low fantasy et résolument gritty. La magie se manifeste essentiellement à travers des rêves prémonitoires et des massacres d’animaux dont des devins « lisent » les entrailles. On craint les dieux mais on perçoit peu leur action, comme dans Conan. C’est de la vraie fantasy, avec carte, liste de noms imprononçables, de cités immenses et riches aux murs infranchissables, etc, etc. La scène de bataille du premier tome est vraiment incroyable, un modèle du genre.

Cette série, assez bateau et lourde et macho par certains aspects reste très marrante à lire. Les dialogues et les discours sont mortels et l’auteur, en introduisant un héros qui a le même nom que lui (!!!) nous met en position de mettre en doute le discours de ce narrateur non fiable…

En bref, même si Xenophon pompe beaucoup d’autres classiques, sa série de fantasy vaut le découverte. Et ça fait du bien de lire de l’imaginaire grec !