Le grand cahier — à la comédie de Genève

Nous sommes allés voir ce seul en scène à la Comédie de Genève, l’occasion pour moi de découvrir ce théâtre. Valentin Rossier, metteur en scène et acteur, planté au milieu de la scène avec un micro, joue le texte d’Agota Kristof, que je me rappelais avoir beaucoup aimé. J’en rappelle la teneur : deux enfants, des jumeaux, envoyés à la campagne dans un pays générique d’Europe centrale, durant la seconde guerre mondiale, rapportent leurs expériences terrifiantes sans affects ni subjectivité. 

C’est un texte dur, plein de scènes crues et violentes. Valentin Rossier parvient à lui donner vie, dans un dispositif minimal mais efficace. On se laisse prendre par la voix, la parole, le rythme, on est saisi par les nappes de son, emmenés dans la vie amère de ces personnages. J’en suis ressorti secoué et saisi, par un récit qui m’a rappelé, par sa cruauté, et une certaine drôlerie (si, si), les Saisons de Maurice Pons.

Spectacle à partir de 14 ans, mais si vous y emmenez des jeunes gens sensibles, (re)lisez le roman avant. Certaines scènes peuvent être choquantes.

OSS117, le Caire, nid d’espions — Michel Hazanavicius

Quelques mots sur ce film. C’est entièrement de la faute du podcast Une invention sans avenir que je l’ai regardé (écoutez ce podcast, c’est très intéressant !), j’en étais curieux depuis un moment. Je ne vais pas en dire grand chose d’intelligent : c’est très bien fait, la reconstitution d’un film d’aventures des années 60 est épatante. Pré générique en N&B, générique très graphique, nuits américaines, scènes de bagarre « à l’ancienne », belle image. Dujardin campe un personnage d’imbécile magnifique… mais je n’ai pas aimé.

Je crois que j’aime le concept. Que sur quinze minutes denses de ce genre, ça m’aurait plu, mais que le pastiche/parodie étiré sur 1h40 m’ennuie. J’avais envie de voir un vrai film d’aventures des 60s. Je ne m’y attendais pas, mais au milieu du visionnage j’ai eu envie d’interrompre et de regarder un vieux James Bond, genre Goldfinger ! (film revu il y a peu avec les enfants qui ont trouvé ça ringard, macho et assez très con, alors que je trouvais le film classieux, même au re-
visionnage.)

Par le fer et par le feu — Alexandre Jubelin

Celui-ci, je l’ai acheté suite à des mentions sur les réseaux sociaux et à l’écoute de l’émission qui lui est consacrée sur paroles d’histoire. Nom de bleu, je deviens victime de la hype ! Je lis un essai d’histoire militaire juste à sa sortie, sans même l’avoir reçu en SP !

Comme le titre l’indique, le livre, issu d’une thèse de doctorat, s’intéresse au combat dans l’Atlantique entre le 16ème et le milieu du 17ème siècle, en gros la transition entre les combats à l’arme blanche (et bombes incendiaires et…) et le combat de ligne. L’angle d’approche est le combat perçu à hauteur d’homme dans le but peut-être de le dé-romantiser et d’en faire percevoir l’horreur et la terreur. L’auteur tente de nous faire sentir tout ce que pouvait représenter l’expérience d’un tel affrontement où se mêlaient boulets de canons (pas fiables), tirs d’arquebuses, coups de trompettes, coups de pique, etc. Il fait sentir la transition entre le moment où les bateaux avaient des chateaux avant et arrière (vous avez ces images de grosses caravelles en tête ?) et le moment où ils deviennent des plateformes d’artillerie plus ou moins standardisées.

Les chapitres passent de la description des navires, des canons, de l’organisation du navire, jusqu’à l’approche, les stratégies navales, les échanges de tirs, l’abordage, le milieu du combat, la fin du combat. C’est mené d’une façon organisée et un peu systématique, avec de nombreuses citations passionnantes (dont celles de Cervantès, dont j’avais oublié qu’il parlait si bien du combat naval).

C’est un boulot solide, intéressant, notamment pour les rôlistes (je vous vois, les gens), pour mieux raconter ce genre de moment, même si, l’auteur le dit dès l’introduction, on ne parle pas ici de pirates, parce que de toute façon les pirates sont surtout des objets de fiction. Mais, je vous rassure, le bouquin contient plein d’idées pour raconter vos abordages de pirates quand même, désolé Alex.

Interview with the vampire – Neil Jordan

J’avais vu celui-ci à sa sortie, deux fois. J’étais fan ! Et j’en gardais un souvenir d’un film classe, avec Tom Cruise vraiment très bon. (Tom Cruise est un de ces acteurs que je n’aime pas, comme Tom Hanks, ou Depardieu, dont je suis bien obligé d’admettre qu’ils se débrouillent souvent très bien.) On a eu la drôle d’idée de vouloir montrer interview… aux enfants. Après tout, le roman a révolutionné le récit de vampires et puis c’était vraiment notre trip quand on avait la vingtaine.

Trente ans après, qu’en reste-t-il ? La photo est super belle, les costumes « très classes » (dit Rosa), c’est plutôt bien écrit (si, si), Tom Cruise est effectivement très bon, et Kirsten Dunst, épatante dans ce rôle de gamine. La relation à la petite fille vampire est l’axe le plus dérangeant et le plus effrayant de ce récit et le personnage est beau et fait peur. Je n’avais pas noté à l’époque, parce que je ne connaissais pas ces ambiances, combien ce récit est du vrai Southern gothic, avec humidité moite et marais déliquescents. Et, en fait, j’aime encore plutôt l’histoire que ça raconte, cette angoisse de gens plongés dans la nuit – la visite de Louis au cinéma, à la fin, m’a vraiment ému.

Pour ce qui est des limitations : le vampirisme comme allégorie/métaphore sexuelle, je n’y arrive plus. Je sais que c’est, en quelque sorte, à la base du genre, mais ça ne me parle plus du tout. Le film est super lourd sur cet aspect : les filles poussent des gémissements orgasmiques quand on les mord, Louis et Lestat sont un couple gay, les vampires parisiens un club de violeurs en série, la prédation vampirique s’exerce surtout sur de belles femmes avenantes… Et, en passant, le film ne passe pas le test de Bechdel.

Je ne renie pas, j’ai aimé le revoir et le moi d’il y a trente ans aimait beaucoup et ce film, et les (deux premiers) romans d’Anne Rice qu’il a lu plusieurs fois, et j’ai joué des histoires de vampires. Mais maintenant ça ne me parle plus du tout. On vieillit, c’est comme ça.

« C’était à la fois ridicule et dégoûtant. J’ai vraiment préféré Twilight« , dit l’une de nos jeunes spectatrices. Argh.

L’écluse numéro 1 — Georges Simenon

 

Encore un vieux poche qui sent le vieux, lu entre trains et gares, entre la Suisse et la France. Très Simenon, donc.

Ca se passe en 1933, près de l’écluse de Charenton, et Maigret va prendre sa retraite, et il ne s’appelle pas Jules. (je découvre qu’il a existé plusieurs commissaires Maigret, et ça me réjouit). La description de la vie au bord des canaux, de tout le business de trafic fluvial, de l’empire commercial d’Emile « Mimile » Ducrau, tout somme très juste et très fort.

L’intrigue n’est pas fortiche, tout tourne autour du portrait psychologique d’Emile qui m’a vite gonflé : cette introspection de la virilité années 30, en fait, bof. Et trois viols dans le récit, quand même, dont deux considérés comme « normaux », beurk. 

Mais le portrait des lieux, les ambiances, Dieu quel talent !

Maigret au Picratt’s


On l’a vu, je lis des Maigret de temps en temps. Mes parents et mes grands-parents lisaient ces romans de Simenon, que je me rappelle avoir aperçu en diverses éditions durant mon enfance. Et autant ils m’ont transmis le goût du detective novel (Sherlock Holmes, Agatha Christie ou John Dickson Carr, en allant jusqu’aux élucubrations rigolotes de Harry Dickson), autant je ne me rappelle pas avoir jamais eu envie de lire Maigret. Ca m’avait l’air gris et ennuyeux.

Depuis j’ai découvert la plume de Simenon et j’essaie de ne lire Maigret que dans des vieux poches trouvés en bouquiniste (car je suis snob, ou snop, c’est selon). Simenon a un talent dingue pour brosser des ambiances, des portraits, décrire des façon de vivre, des quotidiens pluvieux. Maigret au Picratt’s se passe autour d’un tout petit cabaret de Pigalle où l’on ne boit que du champagne (200 références à la carte, cinq à la cave) et où on regarde une jolie fille se déshabiller tandis qu’un petit orchestre joue un jazz quelconque. Et la jolie fille meurt, étranglée, après avoir fait une déposition bizarre au commissariat, et Maigret parcourt le quartier de long en large jusqu’à coincer le tueur.

La vie du cabaret est très bien rendue, à la fois exigue, bourgeoise, tranquille, étrange. Les personnages sonnent justes et vrais et l’intrigue marche plutôt très bien, avec un beau suspense final. J’ai vraiment beaucoup aimé, et même admiré, et même envié ce grand savoir-faire d’écrivain. Au point, en arrivant ce matin à la gare de Lausanne, de me mettre à vouloir décrire les lieux de manière simenonesque.

Mais…

TW, viol, comme on dit.

Je sais que je lis ce livre en post metoo et que je suis un mâle blanc cisgenre hétéro déconstruit. Et ce roman pique les yeux. Si Maigret est un brave type et un bon bourgeois conservateur fidèle à sa femme, on voit un des personnages présenté comme plutôt sympathique violer tranquillement ses employées dans la cuisine (si, si) avec le commissaire, relax, qui fume sa pipe dans la pièce à côté.

Le moulin d’Andé

Ce blog parle de films, de livres, de spectacles, expos et même parfois de séries depuis une petite vingtaine d’années. J’y garde trace de mes découvertes comme de mes déceptions, comme sur une forme de journal.

Je vais y poser ce soir quelques mots sur un lieu et sur une personne qui a compté pour moi.

Le moulin d’Andé est un endroit très beau, enchanté, posé sur les bords de la Seine. Toutes sortes de merveilles y ont eu lieu : des concerts, des pièces de théâtre, des fêtes. Des cinéastes, des écrivains y sont passés, y ont vécu. Truffaut, Perec, Maurice Pons, et beaucoup d’autres.

J’ai eu la chance d’y vivre des moments très forts de ma propre vie et d’y rencontrer Suzanne Lipinska, qui avait fait de ce lieu sa vie et son oeuvre. Elle est décédée hier, à l’âge de 94 ans.

Je pourrais écrire sur le moulin et sur Suzanne. Je crois que je l’ai déjà fait, tout comme beaucoup d’autres.

Le moulin est dans chaque lieu beau et enchanté, à l’écart où les protagonistes, un instant, se reposent. Dans chaque dernière maison avant la fin du monde, tenue par une femme forte et volontaire. Il est en moi, en nous.

Merci pour tout, Suzon.

La cité des illusions – Ursula Le Guin

Ce billet est une reprise du petit fil twitter consacré à ce roman.


J’ai donc fini de lire la cité des illusions, de la « série » sur l’Ekumen, dans une vielle édition Pocket moche avec les dialogues typographiés avec tirets ET guillemets (bizarre). 

L’histoire est assez intéressante, une SF « post cataclysme » proche du conte philosophique. Un jeune homme sans mémoire quitte une utopie agraire pour se rendre à la cité découvrir qui il est. Les thèmes : vérité et mensonge, le mensonge pour dominer, la vérité pour y voir clair. 


Quelques éléments imaginaires que j’aime bien, et d’autres que je n’aime pas: les persos féminins sont dans des rôles féminins classiques (épouse, soigneuse, maîtresse) (bof). Il y a des pistolets laser et des personnages avec des yeux de chats (re-bof). Mais c’est anecdotique. 


Il est touchant de voir la jeune autrice UKLG essayer des trucs qu’elle réussira bien mieux plus tard: la création de structures sociales aux concepts étrangers, de personnages aux réactions bizarres mais qui s’expliquent plus tard… 
#PetitSpoiler : à noter aussi l’infodump vraiment maladroit pour relier son roman à « Planète d’exil », avec le héros « descendant » du héros du roman précédent.


L’ensemble est assez bancal, avec un délire bizarre sur la télépathie, à la fin. Le thème était tendance, à l’époque, non? (c.f. Darkover, de Marion Zimmer Bradley, ou bien Pern…), alors qu’il ne m’inspire plus rien du tout.  A croire qu’il a aussi cessé d’inspirer l’autrice dans ses romans suivants (rien de mal à ça, nos envies vont et viennent).
Il est impressionnant de voir que le suivant, chronologiquement, est la Main gauche de la nuit.

La cité… est un roman mineur, et reste une lecture intéressante, notamment mise en perspective avec les autres livres du « cycle ». Je conclus avec cette citation bien connue :

 « Le fait est qu’il n’y a pas de cycle ou de saga. Ils [les textes] ne forment pas une histoire cohérente. Il y a quelques connexions claires entre eux, oui, mais d’autres sont extrêmement troubles. Il y a aussi quelques grandes discontinuités (par exemple qu’est devenue la télépathie après La Main gauche de la nuit ? Qui sait ?) »

Alien — Ridley Scott

Dans notre tentative de faire découvrir des classiques à notre descendance, voici Alien, vu avec Marguerite (Rosa n’avait pas envie d’avoir peur). J’ai revu ce classique un avec un très grand plaisir : c’est beau, bien écrit, fait avec amour jusque dans les petits détails, et j’ai de nouveau accroché à l’histoire. Marguerite (14 ans) a elle aussi beaucoup aimé, notamment la qualité des personnages et le fait qu’il n’y ait « pas d’histoire d’amour entre les membres de l’équipage ».

The Sandman — sur Netflix

Je dois avouer, j’aime bien Sandman, la BD, mais sans plus. Je comprends pourquoi beaucoup la trouvent géniale, j’apprécie l’ambition de l’oeuvre, je trouve Neil Gaiman très sympathique et intelligent, et j’aime bien, sans être fan. J’étais quand même très curieux de voir la version série, appréciée par de nombreux copains d’Internet et du vrai-monde ™.

Et bien, c’est pas mal.

Le premier épisode est très réussi, avec son vieux magicien. Le Sandman est très beau, l’acteur est juste, l’ambiance pesante et lourde, certains éléments du récit sont bien amenés, et on a envie de voir la suite.

La série qui suit, sur la récupération des trucs et des machins de Mr. Black m’a beaucoup moins convaincu. Narration pesante, seconds rôles crappy (argh, Johanna Constantine), inclusion pas très fine de la diversité (des couleurs de peau et des sexualités) dans le récit (ça se voit, les mecs). Avec, comme cauchemar de lourdeur, l’épisode avec Dee dans le diner, épisode dont je suis fan dans la BD et dont Marguerite, dont le jeune âge n’exclut par une certaine lucidité, a dit: « c’est lourd et ça se traîne ».

Les principaux défaut des épisodes, selon mon avis aiguisé : La trop grande fidélité au matériau original, qui mène à du fan service mal fichu, cumulée à une inclusivité vraiment maladroite (quand le récit original l’était déjà pas mal).

Ca redevient bien dans la deuxième partie de l’épisode avec Death, le rendez-vous à travers le temps. L’arc the The Doll House est pas mal, certains acteurs sont top (le Corinthien, Gilbert), d’autres très moyens (Rose, Lyta Hall et les autres habitants de la maison), mais c’est moins bavard et plus intéressant que tout le reste. Et, curieusement, un des éléments les plus absurdes de ce récit (le congrès des céréales) est très bien rendu et très drôle et flippant à la fois. Comme on bon récit de Gaiman, pourrait-on dire.

Pas encore vu l’épisode bonus.

En gros, Cecci, Marguerite et moi avons pas mal bitché sur ce spectacle, mais nous avons eu quand même du plaisir à le regarder. Si une seconde saison voit le jour, on la suivra !