Le chef d’oeuvre caché : Le goût de l’immortalité, de Catherine Dufour


Aperçu général — un monde pourri

J’ai lu ce livre qui m’est arrivé précédé d’un buzz flatteur sur mes médias internetiques habituels. L’auteur avait commis quelques textes de fantasy humoristique (genre qui ne m’excite pas tellement), mais là, il s’agissait de SF, assez sombre, on allait voir ça ! Finalement, c’est la lecture de la page web de l’auteur qui m’a décidé. (et pas la couverture de Caza, très laide, beurk).

Tout d’abord, qu’on ne se méprenne pas sur ce que je vais dire, il s’agit là d’un plutôt bon livre, bien écrit et intéressant. En voici le sujet, pour donner envie à ceux qui ne pourront pas passer la barrière des spoilers ci-dessous : quelques siècles dans notre futur, une femme (?) écrit à un vieil ami pour lui demander un service et elle profite de cette longue lettre pour revenir sur son existence tourmentée et celle de quelques personnages qu’elle a croisé. Dans ce monde futur, beaucoup d’espèces ont disparu, l’humanité se déchire en guerres entre mafias, organisations internationales, forces militaires des transnationales, etc, des maladies mortelles dévastent la surface de la planète, les matières premières manquent, bref ce n’est pas la joie. Et notre narratrice, pour des raisons diverses, a eu un oeil plutôt bien placé pour observer tout ça, dont elle parle avec un ton caustique, désespéré et plein d’humour noir. Outre de belles idées science-fictives (la suburb/les tours, les majuscules (on comprendra), la vie dans les petits conapts, la pâte d’oxygène, les recherches sur le réseau…), on trouve surtout un véritable point de vue qui fait les grandes oeuvres de SF selon moi (je pense à des livres comme Nôo ou bien des fleurs pour Algernon…). Je me souviendrai longtemps de la petite voix énervante et méchante de la narratrice (anonyme, il me semble).

Le chef d’oeuvre caché — légers spoilers inside

Le goût de l’immortalité est un livre composite, assemblage de plusieurs récits. Je distingue trois gros ensembles, dans l’ordre : l’enfance de la narratrice, les aventures équatoriales de cmatic, les aventures de la cheng et nakamura en enfer.

Soyons logique, commençons par le troisième : il s’agit là d’un récit d’aventures très sombres, avec un univers assez « manga », visuellement très fort, une société de survivants hyper-violente. Il y a beaucoup de belles idées (le personnage de path, le Dama, les puits d’aération tapissés de bitume, l’arène…). On est dans la bonne série B SF/aventures, avec un monde simple,plein de fantasmes terribles. Le récit nous est rapporté de façon un peu artificielle par des récits faits à la narratrice.

Second granulé de récit: les aventures de cmatic. Là, on est dans le techno-thriller (des îles paradisiaques, des manipulations génétiques…). L’aventure est intéressante, on n’y comprend rien (et c’est normal). Procédé littéraire excellent: la narratrice reconstitue l’histoire d’après enquête dans les archives du réseau (conversations téléphoniques, relevés de paiement…) de façon tout à fait crédible et sans lourdeur aucune. Le monde apparaît ici dans toute son incompréhensible complexité et réalité et on s’attache au pauvre cmatic…

Premier granulé : la lettre, le récit de la narratrice, de son enfance (et la conclusion du roman, excellente). J’y ai cru. J’ai cru à une vraie lettre venue d’un futur noir et lointain, noir et pas si noir, parce qu’on devine la vieille humanité, vivante, aimante malgré tout, qui naît, invente, crée, meurt dans les environnements les plus étranges (les couloirs des tours, les petites serres, les mondes étranges du réseau), avec ses religions, ses cultures. On croit à cette vieille han/mandchoue qui revoit sa vie avec haine (et parfois, parfois, un soupçon de tendresse), qui ment, qui mord, qui déchire. On croit à cette vie belle et hideuse. Ce passage là est magnifique. Je n’oublierai pas de sitôt ce méchant personnage.

Je devine avec ce passage un autre roman, écrit entièrement de ce point de vue. Un roman qui suivrait les chemins de la mémoire, d’une mémoire de plusieurs siècles, de l’histoire d’un monde. Un roman dont celui-ci n’est qu’un aperçu, une condensation partielle. L’autre « Goût de l’immortalité », celui qui s’intéresse aux rencontres faites par la narratrice, à ses plongées dans le réseau, à son goût pour les traductions, à son obsession cachée pour les racines familiales, sans utiliser des procédés de romancier (pour les récits dans le récits) mais en présentant véritablement l’histoire (de notre futur) du point de vue de ces petits yeux bridés en noir et blanc. Mais ce roman là est une oeuvre énorme, plus ambitieuse encore que le premier (déjà ambitieux), l’oeuvre de plusieurs années, d’une vie? Après tout, Marguerite Yourcenar a vécu des années avec Hadrien avant de pouvoir finir son roman, n’est-ce pas mon cher Marc?

Ce n’est pas la moindre qualité de ce livre de m’avoir fait rêver à l’autre livre, celui dont le roman de Mnémos est une projection, un aperçu. Pusse-t-il voir le jour !

L’illusion comique – au théâtre de poche Montparnasse

« C’était bien l’illusion comique hier… Léger et juste comme un rêve… C’est le songe d’une nuit d’été de Corneille.  »
Voilà ce que tu as dit ce matin, après avoir vu la pièce mise en scène par Marion Bierry. Je ne connaissais pas la pièce, ni ce minuscule théâtre de poche (Montparnasse), ni cette troupe.
Alors dans une toute petite salle, avec de petits moyens, le décorateur a reconstitué la grotte du magicien Alcandre, que vient visiter une mère éplorée : son fils a disparu, elle en veut avoir des nouvelles.
Alcandre, fin et élégant, un masque vénitien tenu sur la visage, va dévoiler le destin de Clindor à sa mère inquiète :

Sous une illusion vous pourriez voir sa vie,
Et tous ses accidents devant vous exprimés

Par des spectres pareils à des corps animés :Il ne leur manquera ni geste ni parole.
Et quel destin ! On aura des intrigues, une troublante Isabelle, une espiègle Lyse, un Matamore, capitaine prétentieux prétendant avoir vaincu tous les princes de la terre. Il y aura aussi des meurtres, des trahisons, une évasion, des retournements et des rebondissements dans tous les sens, et même de jolis passages chantés.
Le texte est magnifique, plein de poésie et de bons mots, en digne ancêtre de Cyrano. Corneille s’y montre virtuose, à la fois drôle et sérieux, loin de l’austère tragédien qu’on présente parfois à l’école.
La troupe donnait l’impression d’un grand bonheur de jeu, d’une grande complicité. La pièce a été adaptée intelligemment, tordant un (petit) peu le texte et respectant bien l’esprit.

On en est sortis très heureux, très légers.

… A présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l’idolâtre,
Et ce que votre temps voyait avec mépris
Est aujourd’hui l’amour de tous les bons esprits, PS : tous les acteurs sont bons, les costumes sont beaux et la mise en scène très légère. Seule l’affiche est vraiment moche. Mais qu’elle ne décourage pas d’aller voir la pièce !
PPS : la pièce m’avait été recommandée par Le masque et la plume. Merci à Jérôme Garcin et ses chroniqueurs !

Congo Pantin / les évadés du mirage / Philippe Curval

J’ai passé quelques heures plaisantes à lire Congo Pantin, de Philippe Curval, offert par un ami.

Je retrouve toujours le même petit frisson de plaisir à lire de la SF française : des livres de SF qui parlent du monde que je connais et qui font l’effort (parfois) d’être bien écrits (sans le filtre de la traduction avec des héritages littéraires que je comprends).
Le « pitch » de celui-ci est extrêmement séduisant (je ne spoile pas, on apprend tout ça dans le 1er chapitre). Un vaisseau ET (l’Aile Noire) s’est écrasé sur la banlieue parisienne (Pantin/Romainville/…). L’armée a isolé la zone, pour tout un tas de bonnes raisons. Et voici nos banlieusards survivants enfermés dans la « zone de sécurité » qui entoure l’aire du crash, forcés de former une société nouvelle, sous perfusion.
Congo Pantin, le héros, est un grand noir albinos sans âge, spécialiste de la récup d’artefacts bizarres sur le « Chantier », la zone où se sont éparpillés les débris de l’Aile Noire. Et un jour, les premiers survivants du crash apparaissent…

J’aime cette idée de peindre le quotidien (la banlieue) traversé de fantastique. Philippe Curval dépeint avec finesse les réactions de folie/cupidité/rêverie qui s’emparent de chacun face à ce nouveau monde.
Le roman nous raconte certes une histoire (je ne dévoilerai pas), mais se plaît surtout à dépeindre ce monde à la fois étrange et familier, en vrai témoignage d’amour pour les terres qu’il décrit et les gens qui les habitent. Il s’agit là de cette vieille banlieue ouvrière de la ceinture rouge, petits pavillons, petits bistrots un peu glauques, épiceries arabes et mélange plus ou moins stable de cultures. Là, le roman est un bonheur.

Le style très poétique s’accorde à l’extravagance verbale de certains des protagonistes. Le roman joue des points de vue d’une manière très déstabilisatrice, le rêve, la fiction s’interpénètrent… Les thèmes SF (les extra-terrestres, la subjectivité de la réalité…) sont traités avec élégance et un véritable sens littéraire.
Malheureusement (à mon goût), le texte est souvent un peu trop touffu. Les effets de style masquent parfois le sens, l’écriture est exigeante. Et pour un paresseux qui aime avoir ses images, ses effets tout de suite, c’est un peu frustrant. J’aurais aimé parfois que l’auteur m’explique un peu plus ce qui se passe, pour que je puisse me sentir plus impliqué…
Reste un très bon livre, très intéressant et un peu difficile d’accès. Mais qui vaut le voyage !

Gibson : pattern recognition

J’ai fini hier le dernier Gibson.
Ado, j’avais détesté puis adoré Neuromancien (et ses suites). Ces
livres ouvraient pour moi des portes fulgurantes vers un univers
étrange, pas vraiment compris, avec des des noms étranges. Notre
univers.
Beaucoup plus tard, j’ai lu les nouvelles de Gravé sur Chrome. Une
claque : une vraie écriture, une sensibilité puissante…
Puis rien d’autres.

Pattern recognition (identification des schémas, en langue d’académie)
est une sorte de thriller, plus ou moins contemporain. Je ne résume
pas l’histoire, que tout internaute saura trouver sur son site favori.
Le livre est écrit avec un style bien tranché, tout en restant facile
à lire : on suit facilement l’histoire, je me suis intéressé aux
personnages, j’ai eu envie de lire la suite, j’ai imaginé plein de
choses, de complots, de situations fractales, infiniment compliquées,
ouvrant sur d’autres situations compliquées.
Le titre m’a vraiment bien plu, surtout en voyant comment l’idée du
titre est développée dans diverses situations du roman (le film, la
maman de l’héroïne et ses PEV, la thématique des marques…)

Un peu de spoilers, maintenant. Si vous avez l’intention de lire le
bouquin, stop here! Now!
———–

En avançant dans le livre, j’étais admiratif sur la manière dont
l’auteur parlait de notre relation à l’information et au sens des
choses. Toutes les idées de marketing présentes dans le livre, le jeu
sur les logos, les marques… Les sons qu’on assemble dans le souffle
des bandes magnétiques, les morceaux de film mis ensemble qui prennent
tel ou tel sens… La manière dont l’esprit construit du sens là où il
n’y en a pas… c’était génial.
Et on sentait bien la complexité du monde, les liens qui relient un
étudiant japonais, un russe de Chypre, une société américaine dans
l’Ohio, un hacker vivant dans une bagnole perché au-dessus d’une
falaise, et les Curtas, et…

et il y a la fin du bouquin. La quête se termine, tout s’explique,
tout est cohérent, happy end, tout ça.
Bon.

Pourquoi suis-je déçu?
L’auteur avait un sujet énorme. Il ouvre des portes sur des idées que
je trouve très belles. Et son intrigue n’en fait rien. Il nous décrit
avec talent un monde complexe. Et tout s’explique, tout devient
simple. Le coup du « milliardaire russe » est vraiment limite. La Russie
comme terre des possibles et terre d’imagination pour un auteur,
pourquoi pas? Mais là, ça ne marche pas.
Et s’il y avait eu une ouverture SF, au livre? Une conscience dans le
film? Une conspiration de filmeux dans la conspiration? Un élan vers
les étoiles, vers l’amour, vers une nouvelle forme de communication
entre les hommes, que sais-je?
Malgré des moments très excitants, le livre manque totalement
d’émerveillement, de ces situations étranges (stations spatiales,
hôtels cercueils, plongées dans le cyberspace) qui faisaient pour moi
le charme des livres précédents de l’auteur. Il se passe dans notre
monde, avec tout ce qu’il a de déprimant. Avec des grands enfants
égoïstes comme personnages. On s’attend à ce qu’il s’ouvre vers
ailleurs, vers l’humain, vers la vie… Mais non.
Bon, tant pis.
Au moins, ça aura été agréable à lire. Allez, passons à autre chose.

PS : j’hésiterai un peu avant de relire Gibson. Gardons nos bons souvenirs.

Le frère P. Lenhardt au SIDIC

Rappelle-toi, samedi. Nous étions dans le quartier latin, entre averses et rayon de soleil….
Malgré la fatigue de la semaine, nous suivions un cours au SIDIC : le patrimoine commun du Christianisme et du Judaïsme dans la lignée de Vatican II.
Vendredi soir, je ne croyais pas que nous pourrions rester assis des heures dans une petite salle pour entendre parler d’un sujet aussi technique. J’imaginais qu’on croulerait sous les documents conciliaires aux titres en latin et les incompréhensibles recommandations de l’Eglise…
Et je me trompais.
Nous avons passé une journée et demie (de vendredi soir à samedi 17h) à écouter parler un maître. Chance de vivre à Paris, chance de pouvoir faire ces rencontres…

Le frère Pierre Lenhardt (de notre dame de Sion) est un vieux monsieur érudit, qui parle d’une voix douce. Son cours naviguait à travers les évangiles, les midrashim, les bénédictions juives,  Rashi, les hassidiques, Hillel et les anciens maîtres pharisiens… Appuyé sur un épais dossier  distribué à tous les élèves, il a tenté un inventaire (bien sûr incomplet) des principaux éléments commun des foi chrétiennes et juives. Il parlait sans dogmatisme, avec une humilité incroyable, faisait naturellement des citations en grec ou en hébreux.
Son discours n’était jamais abstrait, désincarné ; on sentait tout le temps un grand amour des hommes, croyants ou incroyants. Un discours sans oeillères, ni chrétiennes, ni juives, ni historico-scientifiques…
Bref, un bonheur, un grand moment, une belle rencontre.

Dire ici ce que nous avons appris et compris serait absurde. Voici juste quelques bribes.

  • … nous avons lu nos premiers commentaires de Rashi, le plus grand commentateur juif du moyen âge.
  • … nous avons bien compris que ni le judaïsme ni le christianisme ne sont des religions "du livre", mais des religions de la parole. Tout n’est pas justifié par le texte, mais parfois juste par la confiance.
  • … nous avons vus comment on pouvait publier un enseignement… sans jamais l’écrire.
  • … nous avons découvert le paradoxe de la Révélation (le Dieu inconnu se fait connaître, mais reste le inconnu…)
  • … nous avons appris que les commentateurs juifs, pour parler de Dieu, disent "le Lieu" (sous entendu : "inconnu")
  • Et mille autres choses, petites ou grandes, infimes à côté de ce que nous n’avons pas compris.

Filumena Marturano

Rappelle-toi, on est allés au théâtre, pour voir cette pièce italienne.
C’était à l’Athénée, le petit théâtre art nouveau tout mignon, derrière l’opéra.
J’avais un peu peur, suite à La Locandiera, avec Cristina Reali :
peut-on bien jouer en français du théâtre italien?
Mais là, la metteuse en scène était italienne. Et ça changeait tout.

D’abord, la pièce est géniale. Un sujet de mélo, ou de drame social.
Et un traitement très humain, donc une comédie. Une mère qui se bat pour ses enfants, des hommes lâches et bêtes, des gens qui crient, la société qui oppresse. Et c’est noir, et c’est drôle…
Les acteurs sont exceptionnels, particulièrement les deux personnages principaux, Filumena (Christine Gagnieux) et Don Domenico (Alain Liebolt). Les personnages secondaires sont parfaitement campés, avec
chacun sa scène savoureuse, Alfredo, la petite Lucia, Rosaria… La mise en scène évoque une grande maison du sud de l’Italie avec ses couloirs frais, et le vin et le café…

La traduction et l’adaptation et le jeu des comédiens arrivent à nous faire croire, en français, qu’on se trouve à Naples, en Italie. Ca nous a fait penser aux histoires du grand-père de Carlo…
C’était vif, enlevé, brillant. On a dit qu’on conseillerait à tout le monde d’y aller, d’autant qu’ils jouent jusqu’au 1er avril.

Photos (c) théâtre de l’Athénée

http://www.athenee-theatre.com/

Ingres au Louvre

Pour mémoire, Cecci, puisque tu oublies tout, je te rappelle que nous
sommes allés voir Ingres au Louvre.

Sur le coup, Ingres me paraissait être un peintre très bourgeois du
19ème siècle, le type à travailler pour Louis-Philippe, roi à
pantalon, gros ventre et gilet. Et les images que je connaissais de
lui (les baigneuses, le bain turc) me paraissaient molles et sans
caractère.
Avec toi, avec lui, j’ai changé d’avis.
Ingres était un élève de David (voir billet précédent), féru
d’histoire antique, de Rome, de peinture italienne. L’expo le présente
comme un travailleur très professionnel, à la technique
impressionnante, encore plus que celle de son maître. Sont exposés
dans un coin ses imitations, dessins à la façon de Raphaël (son
peintre préféré), Leonardo, Giorgione…
Ses tableaux de jeunesse (le monumental portrait de Bonaparte)
montrent une maîtrise de la mise en scène, des rendus des matières,
des tissus… Un goût pour les textures et les ors qui le rapproche
presque de Gustave Moreau. Tu as dit que l’empereur (que tu détestes)
te paraîssait devenir un dieu de l’Olympe. On en oublie le tyran
corse.

Ingres a peint dans de nombreux styles : des portaits, souvent
excellents, faisant rejaillir ce qu’il y a de meilleur dans ses
modèles (le portait du fils de Louis-Philippe, récemment acquis par le
Louvre, est une splendeur).
Des grandes compositions antiquisantes (fournies pour la visite de
l’empereur à Rome), des images mythologiques (son Oedipe et son
Jupiter me font à nouveau penser à Moreau), des peintures sensuelles
(baigneuses, odalisques, Roget Angélique), d’un érotisme simple
d’homme aux goûts simples. Des petites scènes « troubadour » reprenant
des images de l’histoire de France…
Par contre, ni toi, ni moi n’avons été convaincus par sa peinture
religieuses, nettement moins inspriée que le reste. Dieu que tous ces
martyrs sont ennuyeux…

Chez Ingres, derrière l’image lisse on trouve les bizarreries qui font
sont charme, le bleu un peu trop éclatant, les corps déformés, l’angle
de vue original… et la très grande humanité de la relation.

Aucun « grand tableau », aucun chef d’oeuvre immortel qui nous a fait
pleurer, mais une exposition très bien faite, plein de belles images,
plein de talent !

L’empereur

Portrait du duc d’Orléans

La princesse de Broglie

Roger & Angélique

L’odalisque et l’esclave

Le bain turc

Scène troubadour

La vierge à l’hostie

Oedipe et le sphinx

Le songe d’Ossian

PS : et toi et moi avons été très touchés par les portraits de madame
Ingres, que son mari paraissait aimer beaucoup. Toutes ses femmes
imaginaires, d’ailleurs, lui ressemblent un peu…

Le Cid à la comédie Française


Mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman.
Nous y sommes allés mercredi 15.

Je vois jouer cette pièce pour la deuxième fois. Une des meilleures du théâtre classique français selon moi. L’histoire est géniale, les personnages sont très bons et les répliques plutôt bien écrites. Je rêve une version « heroic fantasy » écrite par Robert Howard, avec le vent âpre de l’Andalousie, les combats sauvages contre les Maures et la beauté de Chimène comme une flamme noire. Ca en jetterait, non ?

La mise en scène est sobre et met bien en avant la pièce, permettant de bien en comprendre les mécanismes et les enjeux. Elle met en avant le côté tragique de la pièce (qui a, rappelons-le, ses instants héroïques… et ses instants comiques)
La distribution est bonne.
Je n’aime pas tellement Alexandre Pavloff, qui joue un « Cid » shooté aux médicaments, vraiment pas sûr de lui ni de sa virilité (où est le héros solaire ?).
Chimène (Audrey Bonnet) est très belle, très ardente. Une silhouette en noir sur fond de flammes, une femme méditerranéenne au regard immémorial. Qui hurle vengeance et qui ne cède jamais. La pièce pourrait presque porter son nom.
Les autres acteurs sont bien, mention particulière pour le roi (le rôle le plus drôle) et la princesse, très belle, très sage, très jalouse.

Ca reste du très beau théâtre.

Photos (c) Comédie Française

Percé jusques au fond du coeurD’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,

O Dieu, l’étrange peine!
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène!

Que je sens de rudes combats!
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse:
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:
L’un m’anime le coeur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme.
Des deux côtés mon mal est infini.
O Dieu, l’étrange peine!
Faut-il laisser un affront impuni?
Faut-il punir le père de Chimène?

Lettres de Tolkien

Deux extraits de lettres de Tolkien à son fils, citées dans Le monde, dans un article consacré à la publication en français d’une partie de sa correspondance.
Bien sûr, ça me touche beaucoup…

« Il y a deux émotions totalement différentes : l’une qui m’émeut au plus haut point et que j’éprouve quelque difficulté à évoquer – la sensation déchirante du passé disparu ; l’autre, une émotion plus "ordinaire", le triomphe, le pathos, la tragédie liée aux personnages. Celle-ci, j’apprends à l’obtenir, au fur et à mesure que j’apprends à connaître mes créatures, mais elle ne se trouve pas aussi près de mon coeur, et elle m’est imposée par le dilemme fondamental de la littérature : une histoire doit être racontée, ou il n’est pas d’histoire, mais les histoires les plus émouvantes sont celles que l’on ne raconte pas. Je pense que "Celebrimbor" t’émeut parce qu’il véhicule immédiatement la sensation qu’existent à l’infini des histoires à raconter : des montagnes au loin que l’on n’escaladera pas, des arbres lointains dont on ne s’approchera jamais » (p. 162-163)

« Une partie de l’attrait du Seigneur des anneaux est due, je pense, aux aperçus d’une vaste histoire qui se trouve à l’arrière-plan : un attrait comme celui que possède une île inviolée que l’on voit de très loin, ou des tours d’une ville lointaine miroitant dans un brouillard éclairé par le soleil. S’y rendre, c’est détruire la magie, à moins que n’apparaissent de nouvelles visions inaccessibles… » (p. 468).

David au musée Jacquemart André

Dans le très bourgeois (et très cher!) musée Jacquemart André se tient une belle expo consacrée à David, le grand peintre français du temps de la révolution et de l’empire. Les oeuvres sont très très bien exposées et les commentaire plutôt intéressants.

Nous en sommes ressortis avec le sentiment que David était un type ambitieux, très ambitieux, un travailleur fou et obstiné (ses esquisses et dessins sont étonnants). Ses portraits datant de l’époque révolutionnaire sont très impressionnants de vibration et d’intensité, et le Marat Assassiné est un chef d’oeuvre, une image d’une puissance incroyable. Ses oeuvres ultérieures paraissent incroyablement sages. D’une grande maîtrise technique, certes, mais faites pas un homme qui assure et ne prend plus de risques.

La visite du musée aura aussi été l’occasion pour nous de revoir le petit musée italien (belle fresque de Tiepolo, oeuvres de Botticelli, Bellini, Mantegna (rien que ça!) avec le superbe combat de Saint Georges contre le dragon, de Paolo Uccello.

Un autre tableau étonnant se trouve au rez de chaussée, tout au fond des petits salons.