Le petit bleu de la côte ouest – Manchette

petit bleu.jpgJe voulais lire Manchette depuis longtemps, sa réputation n’étant plus à faire. Je l’ai découvert à travers deux romans : celui qui donne son titre à cette note et la position du tireur couché, lu l’année passée.

Pour le petit bleu…, voici le pitch :
Gerfault est un cadre. Il bosse dans une boite sérieuse, technique, roule en mercedes, a un appartement à Paris, des idées de gauche molle, une femme jolie bossant dans la culture, deux petites filles. De nos jours, on dirait que c’est un bobo. Il n’a pas d’iPhone, mais ça n’a rien d’étonnant, nous sommes dans les années 70 : il compense avec du matériel Hifi haut de gamme (un fantasme de l’époque, si je me souviens de mes lectures d’autres romans de l’époque). Un jour, alors qu’il est vacances, Gerfaut se fait agresser par deux types qu’il ne connait ni d’Eve ni d’Adam, qui tentent de le tuer.
Commence une course-poursuite à travers toute la France, notre cadre dynamique se découvrant des trésors d’énergie et de courage pour ce qui est d’échapper à la mort…

Manchette écrit dans un style sec et très énergique, souvent familier. Il est très bon dans les scènes d’action et de suspense, alternant les points de vue et opérant à des montages très proches du cinéma, dont on sent l’influence très nette. Ses personnages parlent de jazz, de cinéma, citant des titres contemporains. Le récit est ancré dans son époque, il précise la marque des voitures, des flingues, des chaines Hi-fi, des marques de whisky, les personnages rencontrés montrent toute une sociologie de la France de 1976 : concierge, bucheron immigré portugais, petit retraité, ancien gauchiste activiste rangé des affaires. J’ai eu l’impression de plonger au temps des pattes d’eph’ et de voir l’affreuse déco orange et marron de l’appartement de Gerfaut.
Le point vraiment intéressant de ce roman, et de l’autre (la position du tireur couché) tient au statut du héros : le héros de Manchette est un type pas très sympathique, balloté par les évènements, sans véritable initiative autre que celle dictée par l’instinct de survit. Un personnage rongé par le néant et retournant au néant à la fin du livre. C’est sur lui que l’ironie acide de l’auteur s’exerce avec le plus de férocité…

Bref, une lecture intéressante, amusante, pas indispensable sinon pour ceux qui voudraient se payer une petite plongée dans la France de Giscard (mais si, vous savez, le vieux qui écrit des romans, là.)

Son premier crash en avion s’est produit juste après le décollage

Son premier crash en avion s’est produit juste après le décollage. Haha.

Incliné vers l’avant, son visage épousant le verre taché du plexiglas, il avait vu disparaître la tour de contrôle. L’aile racla la piste chaude déroulée en flou d’ébène.

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Télécharger l’enregistrement en mp3.

Aeroplane Tonight, par David Calvo et Christian Divine.

Texte publié en 2005 aux moutons électriques, dans le recueil Acide Organique.

Générique : extrait de Fridj, par Norn. Tous droits réservés.

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La poupée de Kokoschka – Hélène Frederick

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Ce billet a été sponsorisé comme Babélio. Vu qu’il s’agit du troisième du genre, je vais créer une catégorie permettant de les identifier. Je me suis donc fait offrir en SP (service de presse) le livre dont il va être question ici.

Voilà comment je tenterais de vendre la poupée de Kokoschka, si on me demandait de le faire : je mettrais en avant la figure du peintre viennois (que nous avions découvert avec grand plaisir avec l’expo du Grand Palais). Je parlerais du portrait très délicat d’Hermine Moos, petite couturière de théâtre et femme libre de la bohème munichoise de l’époque, chargée de la plus étrange des missions : créer un mannequin grandeur nature de l’amour perdu du peintre, Alma Mahler. J’évoquerais l’atmosphère trouble de l’époque, l’automne 1918, le rationnement, les rumeurs de révolutions et de violence. J’insisterais sur la finesse de l’univers créé par l’auteure : les rêveries et changements d’humeur de l’héroïne, ses relations toutes en nuances avec Heinrich, son amant mime, avec sa chère petite soeur, avec les hommes qu’elle croise, ceux à qui elle se donne contre un peu d’argent ou de nourriture, ceux qu’elle fascine parce qu’elle se refuse à eux. Avec la poupée, enfin, dont la fabrication devient une obsession.

Et tout ça serait vrai.

Le style est à la hauteur, Hélène Frederick crée une écriture de journal intime, hachée, troublée, suivant les sautes de pensée du personnage, révélant son univers par petites touches. Durant les 20/30 premières pages, je me suis laissé prendre.

Mais malheureusement, il ne se passe rien. Tout est trop fin, trop délicat pour un esprit brutal comme le mien. J’imagine que l’auteure s’est amusée en écrivant ce récit intime, dans une sorte de jeu de rôle sollipsiste. Malheureusement, il y a ces petites touches un peu pédantes, ces commentaires des dessins de Kokocshka qui sont complètement incompréhensibles au lecteur s’il n’a pas les images sous les yeux et que le livre n’évoque pas très bien.Ce jeu d’implicites et d’allusions permanentes, un peu pénibles à suivre. Et le récit comprend peu d’enjeux, peu d’évènements, peu d’action. J’attendais plus d’onirisme, de fantastique, de glissements…

J’aime beaucoup Hermine Moos, j’ai été charmé de faire sa connaissance, j’aurais aimé ne pas passer les 180 dernières pages du livre avec elle à m’ennuyer. Venez, mademoiselle, sortons de là. Que puis-je vous offrir ? Vous dansez ?

P.S : le curieux trouvera sur Internet des images de la fameuse poupée, l’histoire en question étant véridique.

Ils suivent tous Ao le fou

Ils suivent tous Ao le fou. Il mène l’exode à travers le désert. Et une foule immense marche derrière lui, une colonne interminable d’humains vacillants et trébuchants, aux yeux et aux bouches desséchées par l’épreuve. Qu’est-ce qu’ils espèrent ?

Par le pendu.

Texte inédit.

Générique : extrait de Fridj, par Norn. Tous droits réservés.

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Une nouveauté au bout de la corde

L’idée me travaillait depuis un moment, j’ai décidé de la mettre en pratique : on trouvera bientôt sur ce blog, sous la rubrique podcast, une série d’enregistrements de textes lus à voix haute.

Les séquences seront relativement courtes et présenteront des textes de l’auteur de ces lignes, en cours d’écriture ou terminés, ou encore des textes d’autres auteurs que j’ai envie de faire (re)découvrir.

Je serai naturellement curieux de toutes les remarques que pourront me faire les habitués de ce blog, qu’elles concernent la qualité des textes lus, la réalisation des enregistrements (je débute…) et la pertinence de trouver ce genre de contenu sur ce blog.

L’envie de me lancer dans ce projet est née de trois sources distinctes:

Utopod, naturellement

Le Parking de nuit, sur France Inter, lieu de séjour toujours agréables en compagnie de Sophie Loubière et du gardien.

– Les 24 heures de lecture de Romainmôtier, dont on trouvera le blog ici, et les podcasts là.

Pour s’abonner au podcast (et pouvoir bénéficier des enclosures), il faudra utiliser ce lien-là.

Bonne écoute à vous tous !

FATALE by Tales of Tales Studio

Fatale – exploring Salomé
Je ne joue plus aux jeux vidéos depuis longtemps, mais je connais quelqu’un qui s’y intéresse et s’y investit. Sur son conseil, j’ai payé 7$ et téléchargé une curieuse expérience immersive sur mon Mac.
Fatale n’est pas vraiment un jeu, mais plutôt une oeuvre à contempler, un moment de pensée et de regard. Il ne vous occupera pas pendant des heures, vous ne tuerez personne (vous mourrez plutôt), mais le voyage vaut le détour.
Et il m’a donné envie de replonger dans un projet bizarre, un roman raté, dont les thèmes rejoignent ceux de Fatale.
Un joli travail, et la promesse de quelque chose d’autre.

Lectures 2009

Je n’avais pas fait de bilan en 2008, ça n’empêche pas d’essayer de pointer les textes marquants de 2009.

De manière générale, je n’ai pas lu grand chose cette année. Je vais tout de même jouer à un petit jeu de taxinomie des livres, avec remise des prix, parce qu’Internet aime les listes et les prix.

Catégorie : baudruches.

Le prix : même si l’icône mériterait une catégorie à lui tout seul (c’est rare de trouver des livres aussi bêtes), ce n’est pas vraiment une grosse baudruche car il a peu fait parler de lui. Je décerne donc sans hésiter le prix de la plus grosse baudruche à E.E.Schmitt, non pour son récit, qui se contente d’être mal écrit et peu inspiré (qu’on le compare au Barrabas, de Pär Lagerkvist, pour se faire une idée), mais pour la postface de celui-ci où l’auteur se félicite de son travail et de son intelligence. Bravo E.E., on te félicite aussi.

Catégorie : récits étonnants

  • Ma vie, de Thomas Platter, étonnante autobiographie d’un Suisse du XVIème siècle.
  • Gomorra, de Roberto Saviano, dénonciation aux tripes de la corruption du monde.

Là, je mets en avant Gomorra, même si je viens d’en parler longuement, même si je suis le millième à le faire. Ce livre est non seulement frappant parce qu’il raconte (personnellement, j’en suis malade), mais aussi par son style et sa manière. Un très grand livre.

Catégorie : vertiges

  • Le glamour, de Christopher Priest : un récit fantastique qui parle de… (il faut le lire)
  • Le codex du Sinaï & Jérusalem au Poker, d’Edward Whitemore : un para histoire délirante du moyen orient.
  • Barrabas, de Pär Lagerkvist : l’histoire du susdit Barrabas, qui fut libéré de sa condamnation à mort, pour laisser sa place à un rabbi juif qui sera célèbre plus tard.

Malgré la grande qualité littéraire de ces trois œuvres, je garde un coup de cœur particulier pour le Glamour. Les livres qui tentent de saper notre perception de la réalité ne sont pas si nombreux. Et celui-ci est un chef d’oeuvre.

Catégorie : anthos dont je ne peux pas critiquer les nouvelles parce que.

  • Rois & Capitaines : l’Heroic Fantasy selon les Imaginales.
  • Retour sur l’horizon : la Science-Fiction selon Serge Lehman.

Je garderai de ces anthos deux nouvelles. Montefellone, de JPJ (comme on l’appelle dans les cercles de connaisseurs), remarquable histoire de siège, d’honneur et de loyauté, avec autant de suspense et d’émotion dans trente pages que GRR Martin dans tout aGoT (comme disent les amateurs). Penché sur le berceau des géants, de Daylon. Parce que le texte est nominé au razzie, parce que ce garçon a du talent et parce que j’aime voir une vision de photographe continuée dans le texte (et parce que le texte est très séduisant, malgré ses défauts).

Catégorie : SF&F

  • La cité de l’indicible peur, de Jean Ray, un récit fantastique truculent dans la veine de ce grand auteur belge.
  • Notre dame aux écailles, de Mélanie Fazi, recueil de nouvelles délicates et musicales
  • Rituel de chair, de Graham Masteron, un récit-qui-fait-peur, dommage que ça finisse comme un film bidon.
  • l’enfance attribuée, de David Marusek, une novella intéressante sur les réseaux sociaux.
  • Envahisseurs, d’Andrew Weiner, des nouvelles de SF à la manière de Clifford Simak.
  • L’accroissement mathématique du plaisir, de Catherine Dufour, 20 textes variés, une véritable anthologie de l’auteur.
  • Dehors les chiens, les infidèles, de Maïa Mazaurette : une heroic fantasy gritty d’une blogueuse tendance (et une bonne surprise). Merci Célia.

Pour cette catégorie, on constatera que j’ai fait un effort de soutien aux auteurs françaises du genre. Je retiendrai particulièrement pour cette année le recueil de Mélanie Fazi, pour la délicatesse et de son écriture et la capacité unique qu’à l’auteur d’évoquer la musique.

Catégorie : je ne sais pas quoi en faire…

  • Small World, de Martin Sutter, une sorte de thriller médical suisse (je sais, ça ne fait pas envie, dit comme ça).
  • Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, de Selma Lagerhof. Inutile de la présenter.

Cette catégorie floue n’aura pas de récompense.

J’ai aussi lu quelques BDs cette année, dont le désopilant retour à la terre, de Ferri & Larcenet, qui décrit plutôt bien notre vie récente. Mais n’ayant pas fait de liste, je n’en dirai rien de plus.

Roll over 2010 !

Gomorra – Roberto Saviano

9782070379866Voici un livre d’une espèce rare. Je m’attendais à une sorte de reportage à l’américaine, avec des noms, des faits, des anecdotes frappantes. Et de fait, on y trouve des noms, des faits, des histoires frappantes, toutes vraies. Mais Gomorra est plus que cela. C’est un livre de combat, une tentative à bouts de nerfs de faire de la parole une matière, une arme, capable de frapper l’ennemi pour le tuer.

La parole ne fait pas de prisonniers.

Il est question dans Gomorra de la mafia napolitaine. Les journalistes et les juges disent la camorra. Les Napolitains disent le Système. Je m’imaginais une maladie honteuse, un cancer frappant le mezzogiorno et plus précisément la Campanie, limité à cette région sous-développée de l’Europe, comme un héritage historique des échecs de l’unité italienne. Ça m’aurait arrangé. Comme on a pu le voir, j’ai beaucoup aimé Naples, nous avons même songé un temps à y vivre.

Je croyais que la mafia, c’étaient des vieux parrains dans des fermes (comme en Corse), pratiquant le pizzo, le trucage de marchés publics et le trafic de drogue et s’entretuant de temps en temps de manière sauvage à la façon des films de Scorcese. Oui, c’est vrai, c’était ça dans le temps. Il y a vingt ans. Depuis, les choses ont changé.

Ce livre ne manque pourtant pas de sang. D’hommes coupés en morceaux. De cadavres criblés de balles retrouvés dans des voitures brûlées. De jeunes filles sauvagement torturées pour avoir, durant un mois ou deux, flirté avec un jeune homme camorriste. De types aux visages fermés défilant dans les rues d’un petit village, armés de matériel militaire. De vitrines blindées criblées de balles de Kalachnikov, comme des bulles prises dans le verre. De grenades jetées dans des puits au-dessus des corps, pour qu’il ne reste plus rien d’eux.

Quand les journaux sérieux diffusent des cartes du monde ou une petite flamme figure les conflits en cours, pourquoi ne marquent-ils jamais la Campanie ? Il y a assez de morts chaque année, par là-bas, pour le justifier. Voilà une des questions que pose Roberto Saviano.

Gomorra montre que la mafia napolitaine n’est pas une survivance du passé qui sera effacée par le progrès, mais bien un signe du présent, et même une anticipation du futur. Le crime n’est plus une fin, il est un moyen, un petit moyen parmi d’autres pour permettre à quelques-uns de s’enrichir jusqu’à la folie. Non pas en luttant contre le système actuel, mais avec lui. S’enrichir par le commerce du textile, par le bâtiment, par la drogue… En faisant produire des vêtements de grande marque par des ouvriers sous-payés travaillant dans des usines à sueur. C’est la Chine ? Non, c’est en Europe. En montant des chantiers avec des sous-traitants véreux, des ouvriers sans assurance, des matériaux pourris…

Ça se fait partout ? Peut-être. Mais le Système pousse ces comportements à leur maximum, il exacerbe la logique économique actuelle, met le curseur au maximum. Les règles sont faites pour être détournées, explosées. Et qui s’y oppose finira tabassé, exécuté d’une balle dans la tête, car il empêche d’accomplir le but le plus noble et le plus grand : faire de l’argent. la justice ? C’est ce qui rapporte. Le bien ? C’est ce qui rapporte. La vérité ? C’est ce qui rapporte.

La description du marché de la cocaïne établi sur l’Europe par la famille di Lauro est frappante, en ce sens. Fini les petits circuits hiérarchisés de la drogue, les marchés fermés. La famille di Lauro a établi un nouveau paradigme : n’importe qui peut acheter, n’importe qui peut vendre, le plus efficace gagnera. La camorra a franchisé le marché de la coke à la façon d’une chaîne de fast-foods, pour gagner de nouveaux consommateurs, de nouvelles parts de marché. Ils ont tout compris.

Le plus effrayant dans tout cela, c’est que la justice frappe, et fort, ces systèmes corrompus. Qu’elle emprisonne parrains et tueurs. Qu’elle saisit les entreprises mafieuses, les villages somptueuses… Et que le Système, quand même, se perpétue, car il est dans les têtes, dans la société, dans l’économie, dans la nature même peut-être de ce pays.

Et si la mafia est un cancer, alors il a métastasé. Les magasins et ‘argent (et la drogue) camorristes s’invitent partout en Europe et dans le monde. Villages de vacance en Espagne, activités économiques en Écosse, magasins aux USA, au Japon. En Italie, si vous montez un escalier, il y a forte chance qu’il ait été bâti par un ouvrier travaillant pour le Système. Si vous achetez un vêtement de marque en Europe (surtout italien), il a sans doute été cousu par une ouvrière du Système…

Saviano est pris de vertige et ses pages nous y entraînent. Folie de comprendre que si, l’argent a une odeur. Que les murs ont une histoire. Qu’il ne peut plus voir un bâtiment sans voir les mains, le Système, les volontés pourries qui l’ont bâti. Son livre est une étrange matière, les descriptions de meurtres s’entremêlent de souvenirs personnels (travail de docker clandestin, apprentissage du tir sur une plage à douze ans, souvenirs de la rencontre avec son premier cadavre – Saviano n’est pas un mafieux, juste un jeune homme normal né dans un pays étrange…), puis suivent des pages de commentaires sur l’économie, les repentis, une longue digression sur la kalachnikov… Ce livre n’est pas un reportage objectif, ce n’est pas un rapport, c’est une oeuvre d’écrivain, un texte subjectif, partial, biaisé, au service de la vérité. Ce n’est pas un témoignage fait pour être oublié l’année prochaine, c’est un cri jeté contre la corruption, le mal et la mort.

S’il témoigne du mal, il veut aussi être une marque du pouvoir de la parole, de la vérité. Je sais et j’ai des preuves. Il rappelle ceux qui ont payé cher le fait de dire la vérité. Don Peppino Diana, le prêtre qui a refusé de cautionner l’usage du christiannisme par les mafieux, ou bien cette enseignante qui n’a pas baissé les yeux quand un tueur est venu abattre un homme devant elle, et qui a témoigné contre l’assassin.

Je voudrais recopier ici des pages entières de ce livre. Des histoires folles parce qu’elles viennent du monde où nous vivons, où tout est possible. Des histoires de mort et parfois de vie. Je ne peux que vous encourager à le lire, même si l’Italie du sud ne vous intéresse pas. Parce qu’il y est question de notre monde, maintenant, et que ce que dit Saviano laisse comme un goût de fer dans les dents.

Je me contenterais de citer cette lettre écrite par un adolescent en prison.

Tous ceux que je connais sont soit morts, soit en prison. Moi, je veux devenir un parrain. Je veux avoir des centres commerciaux, des boutiques et des usines, je veux avoir des femmes. Je veux trois voitures, je veux que les gens me respectent quand je rentre quelque part, je veux des magasins dans le monde entier. Et puis je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon. Je veux mourir assassiné.

J’aimerais savoir faire naître  d’autres rêves que ceux-là, des rêves susceptibles de remplacer ceux-là. Je me souviens que je suis fragile.

 

P.S : je recommande le billet de Cédric, chez Hu&Mu d’en face, pour une approche complémentaire de ce livre.

A game of thrones, de George R. R. Martin

J’ai joué au fantasy bingo. Oui, bon, j’avoue, j’ai une curiosité mal placée, je voulais savoir comment on fait de la fantasy qui marche, de la fantasy best-seller. J’ai lu a game of thrones (pour l’essentiel) et…
Bob – hopopop, là je t’arrête, tu vas dire des conneries. Je déteste qu’on dise du mal d’un grand auteur.
Moi – Je n’ai encore rien dit.
Bob – Alors tais-toi et écoute. Martin, c’est un tueur. Un grand. Un dieu. 800 pages écrit petit. Une demi-douzaine de PoV Characters : ça veut dire : un récit choral. Plein d’intrigues en parallèle qui avancent super lentement… de quoi tenir sur la longueur ! Un monde complet, avec des royaumes pseudo-anglais, des marchands pseudo-levantins, des hordes pseudo-mongoles (mais rien de réaliste ou de crédible, oh là non, c’est de la fan-ta-zi, coco), des assassinats, du sexe, des intrigues politiques, des contre-intrigues, des contre-contre-intrigues… C’est tellement compliqué qu’il a engagé un assistant pour prendre des notes et surveiller les coups fourrés de ses propres personnages. Et quel créateur ! Quelle invention ! Un quasi moyen-âge complètement calibré, aussi crédible qu’un film arthurien avec Richard Gere (pas comme ton Jaworsky qui inonde ses récits de ses connaissances historiques au point qu’on a l’impression d’assister à un cours…). Du gritty, du sang, du gore, des seigneurs vraiment méchants, du peuple vraiment opprimé. Une religion pas du tout envahissante parce que personne n’y accorde d’importance. Des tournois, des armures, et même des enfants qui meurent (enfin, presque). Il ose tout, Martin.
Moi – Attends, je…
Bob – Ça en impose. Ça attire l’attention. C’est puissant, c’est distrayant, c’est marrant. Tu es fatigué, tu tournes les pages, tu veux en savoir plus. Les héros sont droits et cons, ils se jettent dans les ennuis plus vite les uns que les autres. Tous les autres personnages sont méchants. Et il y a même une mystérieuse menace surnaturelle…
Moi – Moi, je trouvais que l’idée de ce monde où les saisons durent une dizaine d’année est très intéressante…
Bob – Tu vois, c’est un grand, George !
Moi – … dommage qu’aucun personnage de cet univers ne paraisse s’être interrogé dessus. Et les personnages de la princesse dragon et son frère sont cools…
Bob – C’est le king, Martin !
Moi – mais ce sont bien les seuls…
Bob – Il faut lire Martin. Vous ne savez rien de la fantasy si vous ne l’avez pas lu. Vous ne savez rien de la Big Commercial Fantasy si vous ne l’avez pas lu. Vous ne savez rien de la Big-big-big commercial fantasy si…
(l’auteur, lassé, laisse les commandes de ce post à Bob. Rideau).

P.S : merci à Audrey, qui m’a offert ce livre que je voulais lire depuis longtemps.

Philoctète – Heiner Müller – à Vidy

Voici l’accroche : Philoctète vit à Lemnos, si on peut appeler ça vivre… Abandonné sur l’île par ses compères grecs, Ulysse en tête, avec une blessure au pied purulente et son arc magique. Dix ans passent, la guerre de Troie s’éternise. Pour vaincre, il faut convaincre le vieux Philoctète (et son arc), toujours vivant et puant, de revenir. Ulysse s’y colle, encore lui, accompagné du jeune Néoptolème, fils d’Achille et homme plein de principes. Inutile de dire que le vieux ne va pas être ravi de revoir Ulysse… Ce dernier demande donc au vertueux Néoptolème de ramener Philoctète, par le mensonge, pour que la guerre ne vire pas au désastre…

Reprise par un auteur du XXème siècle d’un mythe antique (et de la pièce de Sophocle, que je ne connais pas), Philoctète commence par une situation impossible (un vertueux contraint de mentir pour sa cause), et enchaîne sur d’autres situations insupportables mettant en scène le trio Ulysse/Néoptolème/Philoctète.

Philoctète, sortant de son trou.

Malgré une mise en scène austèrissime, des costumes moches, et des décors mini-minimaux (tuant presque l’évocation, même pour moi qui aime le simplicité au théâtre), les acteurs, tous trois excellents, portent cette pièce âpre, tendue (et drôle) d’Heiner Müller.

J’ai aussi repensé à Homère, Iliade d’Alessandro Barrico, qui m’avait fait comprendre combien l’Iliade était pleine de situations dramatiques extraordinaires, pouvant elles-mêmes être sources de nombreuses autres histoires… Je me suis aussi demandé pourquoi un salaud, embobineur et menteur comme Ulysse forçait malgré tout mon admiration. Serez-vous aussi séduits par ce curieux bonhomme à tête de hibou ?

Un très bon spectacle, donc, à voir au théâtre de Vidy, à Lausanne, et sans doute ailleurs plus tard, je l’espère.