La nuit du chasseur – Charles Laughton

Le pendu et Cecci ont vu : la nuit du chasseur, de Charles Laughton

Dans ce film, on trouve : les années 50 dans le Sud profond, des enfants en fuite, des rêveries au bord de l’eau, une poursuite sans répit, un poivrot inefficace, un pasteur si aimable, si sympathique, si meurtrier… On apprend l’histoire de la main droite et de la main gauche et du bien contre le mal. On voit que Robert Mitchum est un gendre parfait. On append qu’il faut toujours garder le méchant sous ses yeux, sinon, pfffuit, ils disparaît.

Un très grand film et un thriller palpitant.

Comment Jésus est devenu Dieu – Frédéric Lenoir

Ce livre retrace la lente évolution, pendant les cinq premiers siècles de notre ère, de la conception que les chrétiens se sont faite du Christ, pour autant qu’on puisse la connaître.

Mais pour vous, qui suis-je ? Demande Jésus aux apôtres dans l’évangile de Matthieu. Et lui-même se garde bien de jamais fournir une réponse précise à cette question.

Ce mystère sur sa nature est le coeur de la foi chrétienne. Pour vous, qui suis-je ? Le livre de Frédéric Lenoir essaie de présenter les réponses que les hommes (savants) ont donné à cette question, depuis les apôtres et les contemporains, en passant les évangélisateurs, les premiers évêques, les premiers conciles, les empereurs… De l’homme étrange et contradictoire présenté par les évangiles jusqu’à la conception trinitaire de Dieu et aux discussions sur la nature simple ou double du Christ des conciles de Nicée, d’Ephèse, de Chalcédoine…

La première partie reprend les sources les plus anciennes (Josèphe, bien sûr, puis Paul et les évangiles synoptiques). La seconde partie, la plus intéressante à mon goût, montre de nombreux visages du Christ et du christianisme, durant les deux/trois premiers siècles, alors que la nouvelle religion s’installe sous une foule de visage dans l’empire romain. La troisième partie évoque le jeu des conciles, l’implication des empereurs, la marche forcée vers l’orthodoxie.

Ce livre n’est pas un essai savant, plutôt un ouvrage de vulgarisation théologique et historique. Si on accepte de lire des pages au style facile, le projet paraîtra tout à fait réussi. Le récit est clair, vivant et parvient à faire saisir des idées relativement fines. Les amateurs du jeu Credo, les amis de Des Esseintes, et ceux qui aiment les domaines de connaissance exotiques pourront être séduits par l’exposition des variations du christianisme des premiers siècles : docétisme, adoptianisme, monarchianisme, nazaréens, elkazaïtes… Le chapitre sur les gnostiques n’est pas mauvais non plus.

Le livre ne révolutionnera pas votre relation (ou non-relation) au Christ, mais il a le mérite de bien exposer un certain nombre d’idées et de notions complexes, sur l’incarnation, l’Esprit Saint, la relation entre christianisme et judaïsme, la nature spécifique du christianisme (religion de la personne et pas du livre), sur la formation des textes et du canon. Il montre combien toutes ces discussions sont une tentative intéressante de rendre compte d’un mystère irréductible à travers les outils de la raison. 

On comprendra notamment la nature théologique de certaines églises d’orient dont on entend parler dans le cadre de l’actualité (coptes, chaldéens, etc.), églises certes minoritaires mais issues des schismes des tous premiers siècles. L’histoire des conciles est à la fois fascinante et désolante, montrant encore combien les affaires religieuses peuvent être instrumentées pour des questions politiques, et j’en suis venu à me dire que la vraie question intéressante pour moi était la façon dont les petites gens vivaient leur relation à Dieu pendant que les évêques réunis se jetaient des invectives… Enfin, les rebondissements inattendus de l’Histoire qu’on découvre donneront aux amateurs de bonnes idées d’uchronies (j’ai notamment été très intéressé par le rôle de l’évêque Wulfila, à l’origine de l’arianisme – idée suivie à sa façon par Mary Gentle dans le livre de Cendres).

Je laisse le mot de la fin à un ancien persécuté du IIIème siècle, agacé par les querelles entre ariens et orthodoxes.

Il n’y a qu’un Dieu qui a créé le ciel et la terre et toutes les choses visibles, qui a tout fait par la force de son Verbe, et tout affermi par la sainteté de son esprit. Ce Verbe que nous appelons le Fils de Dieu ayant eu pitié de l’égarement des hommes, et de l’ignorance où ils vivaient comme des bêtes, a bien voulu naître d’une femme, vivre parmi les hommes et mourir pour leur salut. Il viendra un jour pour juger ce que chacun aura fait durant cette vie. Voilà ce que nous croyons, tout simplement.

America, America – Elia Kazan

Le pendu et Cecci ont vu : America, America, de Elia Kazan

Dans ce film on trouve : un jeune grec ombrageux et pas très futé (mais obstiné) qui veut partir aux Etats-Unis. Une drôle d’image de la Turquie des années 1900. Des voleurs, des idéalistes, des politiciens, des marchands de tapis, des terroristes, une femme qui s’ennuie, une autre qu’on trouve trop laide. Une vraie mère qui tient à son fils. Un père qui se compromet pour protéger sa famille et sa situation. Une grand-mère effrayante. Le rêve de vie d’un gros Stambouliote entouré de femmes. Et une des plus belles thématiques sur le sourire jamais vue dans un film (curieux : le seul Grec que j’ai connu souriait de la même façon que ce brave Stavros). Une voix off sincère et touchante. Un très grand moment de cinéma, un grand rêve d’ailleurs.

Agora – Alejandro Amenabar

Le pendu et Cecci ont vu : Agora, de Alejandro Amenabar

Dans ce film, on trouve : l’Égypte au IVème siècle après J.C. (jamais vu, très joli !), des temples, des frises polychromes, des galères, le phare d’Alexandrie… Un bonheur ! On se serait cru dans un péplum d’Alex Alice (et c’est un compliment). On trouve aussi : une jolie femme prof d’Université qui réfléchit ostensiblement en fronçant ses gracieux sourcils. Des chrétiens talibans. Des païens un peu barbants. Une histoire légère comme un fer à repasser. On est contents de la visite, le paysage était très joli, mais on a bâillé souvent.

Sur les quais – Elia Kazan

Le pendu et Cecci ont vu Sur les quais, d’Elia Kazan.

Dans ce film, Marlon Brando est jeune et beau et il joue des sourcils. Eva Marie Saint est belle (oh là oui !) et jeune et très convaincue. Les dockers mafieux sont des salauds et ils traînent dans les mêmes bars pourris que les mafieux de Donnie Brasco (sauf que là, ils sont mieux habillés, années 50 obligent).

C’est un film social, plus façon fifties que façon Ken Loach, avec une belle photo et de beaux acteurs, où le travail est une bénédiction et une crucifixion. Why not ?

On a quand même préféré America, America

Rashomon – Akira Kurosawa

Le pendu et Cecci ont vu : Rashomon, d’Akira Kurosawa

Dans ce film on trouve : une forêt du Moyen âge où l’on peut faire de mauvaises rencontres. Un bandit très présomptueux qui se fait avoir par une colique. Une femme belle, mais perfide (ou peut-être pas, mais enfin si, sans doute). Un combat au sabre héroïque. Un combat au sabre pitoyable. Trois hommes qui discutent en attendant que cesse la pluie. Et une affaire de meurtre en pleine forêt qui trouve toute sa saveur car personne ne semble être d’accord sur ce qui s’est vraiment produit.

Nous n’avons pas tout compris, mais c’était curieux, beau, et intéressant.

Enfer clos – Claude Ecken

Un livre acheté et lu en numérique sur la plateforme e-belial.

Ce court roman (dur à estimer quand on le lit dans iBooks) nous décrit deux frères et deux soeurs, à la libération, qui s’enferment dans une ferme isolée pour fuir le regard des autres et se protéger du monde. Les soeurs ont couché avec l’allemand, les frères n’ont pas été très nets non plus, ils ont peur, ils ont honte. Mais rapidement des rapports de force malsains vont se mettre en place, le refoulé va resurgir et l’enfermement tourner au cauchemar…

Je trouvais ce pitch assez casse-gueule et, de fait, l’auteur ne s’en sort pas tout à fait. Le roman relève de fait d’une sorte de série B, ou bien Z, avec une accumulation d’horreurs assez complaisante : mutilations, meurtres, viols… J’en ai été rapidement écoeuré, un peu comme quand je regarde un film de Haneke. So what ? Je n’ai plus le goût de telles abominations. Pour y échapper, il aurait fallu que les personnages fussent plus vrais, moins schématiques. On ne croit pas à ces campagnards, à ces fils de paysans riches qui paraissent ne vivre qu’entre eux, qui ne citent jamais aucun nom, jamais aucun lieu extérieur. Une fois enfermés, le monde extérieur semble disparaître de leurs préoccupations. Le personnage de Guillaume a des lectures qui ne l’habitent jamais. Ces gens ont des souvenirs qui ne sont que des monstruosités.

Le livre m’a fait penser à un fait divers relaté par Maître Mo, avocat (âmes sensibles s’abstenir. Sans blague. Ne lisez pas ça si la journée est triste, parce que c’est affreux et que c’est vrai). Même dans ce récit horrible on voit, à travers des personnages frustres et monstrueux, que les protagonistes sont des êtres humains. Le livre de Claude Ecken ne m’a pas convaincu de l’humanité de ses personnages et ils ont donc cessé assez vite de m’intéresser. Dommage, parce que la nouvelle Miroirs mutilés publiée par le même auteur dans Bifrost 58 est saisissante de sensibilité et d’intelligence. J’essaierai donc de lire Le monde, tous droits réservés.

La Vieille Europe

Quel est le point commun entre ces trois livres ?

Ceux qui me répondant qu’ils étaient tous au programme du Grand Jeu de la Fantasy Française de l’été 2009 sont de vrais amis, mais ce n’est pas là que je veux en venir.

Ces trois livres, ressortissant tous de la littérature dire « blanche » (sans doute à cause des couleurs des couvertures, non ?) partagent tous le même univers imaginaire, jamais nommé, que j’ai baptisé la Vieille Europe. Voici ses caractéristiques :

La Veille Europe est l’Europe du XIXème siècle, des nations et des hussards. La société est bien celle que nous connaissons, les villes, la technologie, la sonorité des noms nous sont familières…

La Vieille Europe n’est pas l’Europe que nous connaissons. Les détails géographiques, les noms de lieux, les évènements historiques ne collent pas. On ne saurait pas en tracer la carte, on se demande si les pays habituels s’y trouvent ou pas, à quelle distance les Syrtes sont de l’Italie, où Wasquelham se situe entre la France et l’Allemagne, et si le royaume des Sept Cavaliers a quoi que ce soit à voir avec l’Ukraine ou la Pologne…

Connaissez-vous d’autres oeuvres se situant dans le même univers ?

On pourrait mentionner les Saisons, de Maurice Pons, en attendant les barbares, de J.M. Coetzee, le désert des Tartares, les cités obscures, les soldats de la mer

Le roman à facettes, suite

Ce post prend la suite de celui-ci, où je tentais de trouver une terminologie désignant un type de livres qui m’intéresse en ce moment. 

Merci à Daylon et Cédric d’avoir ajouté des titres à ma liste.

  • Vermillion Sands, que je n’ai jamais lu et auquel l’archipel du rêve paraît donner un écho, me semble bien correspondre à ce que je cherche.
  • Drown de Junot Diaz et
  • The Dew Breaker d’Edwige Danticat, que je n’ai pas lus non plus, me semblent entrer dans la liste également.
  • Je rajouterai, même si je l’ai lu depuis longtemps, Ivoire, de Mike Resnick, où une douzaine de nouvelles mettant en scène des personnages variés, sont toutes reliées par les fameuses défenses de l’éléphant Malima Temboz, la montagne qui marche.

Terminologie

Pour rmd, j’aime bien le terme roman-mosaïque, mais la mosaïque comprend de très nombreuses petites pièces, un peu plus que les livres que j’évoque.

Quelle différence avec les fix-ups classiques de la SF ? Fondation, les chroniques martiennes, le cycle d’Elric, les histoires de Conan, le cycle des épées, les seigneurs de l’instrumentalité ? Quelle différence ? Il n’y en a peut-être pas, à vrai dire je crois que je cherche un terme français élégant correspondant à cette notion. Il est clair que certains des recueils classiques que je viens de citer sont une part d’un projet plus vaste (je pense à Fondation, même si dans ce cas, quand on voit la fin du cycle, on peut se dire que le projet a dépassé son auteur). On pourra aussi me faire remarquer que, concernant Elric ou Conan, le projet littéraire d’ensemble n’existe pas vraiment, qu’il ne semble pas y avoir eu l’idée d’un livre, d’un objet littéraire cohérent regroupant les histoires. Qu’on peut sans souci et sans nuire à l’ensemble retirer telle ou telle histoire du lot. Laissons donc ces fix-ups de côté, nous y reviendrons peut-être un jour.

Pour répondre aux commentaires d’Ice Hellion et de Cédric, je dirais que les romans à facettes sont des livres :

  • dont les éléments peuvent se lire indépendamment (contrairement à Cédric, je trouve que c’est bien le cas de Wastburg),
  • qui gagnent à être lus ensemble à la suite (car le tout est supérieur à la somme des parties)
  • et qui perdraient à se voir retirer l’un des éléments qui les composent. 

Techniques de collage

Comment assembler les textes afin de faire apparaître le projet du livre ?

Quelques exemples :

dans les Soldats de la mer, les nouvelles sont liées par des petits éléments intertextuels décrivant l’histoire de la Fédération. Ces éléments aident à construire la progression du livre, jusqu’aux nouvelles finales qui en explicitent le projet.

Dans Wastburg, on a un cadre très étroit (la garde de Wastburg). Les nouvelles sont proposées dans l’ordre chronologique et une histoire plus vaste apparaît dans les recoins des histoires individuelles. C’est là d’ailleurs la grande qualité et l’habileté du livre.

Dans l’archipel du rêve et Yama Loka, le projet littéraire apparaît dans les échos et les contradictions entre les textes. Car si tous ces textes parlent du même univers, ils ne tiennent pas vraiment entre eux. Certains noms, lieux, personnages se retrouvent d’un texte à l’autre, on a plus ou moins une progression, mais celle-ci est déstabilisante et renvoie à nos perceptions, aux contradictions propres de la réalité.

Quant à Ivoire, le lien (très artificiel) est fait à l’aide d’une méta-histoire mettant en scène un journaliste/chercheur interrogeant des archives et découvrant les histoires contées dans le recueil.

Si le collage comporte des éléments intertextuels, ceux-ci ne peuvent bien sûr pas être lus indépendamment.

Pourquoi écrire des livres si compliqués ?

Le processus créatif menant à un projet de ce type me paraît assez évident : on écrit un récit assez court, une nouvelle qui en appelle immédiatement d’autres. Puis un deuxième, un troisième récit dont on ressent qu’ils sont liés au premier. Puis on a envie de faire un livre avec tout ça. Alors il faut rechercher (si on ne l’avait pas déjà) le but et le projet du livre, puis décider de la manière dont les textes seront assemblés, le processus de collage, les contraintes qui présideront à l’écriture des textes suivants. C’est un jeu amusant et excitant, qui permet d’essayer d’assembler dans un même livre le meilleur des textes courts (densité, possibilités expérimentales) et l’immersion que permet le roman.

Les défauts de ce genre de littérature seraient que, contrairement à des romans classiques, l’immersion du lecteur est brisée par les changements de point de vue, de décor, d’histoire. Les personnages sont plus difficiles à approfondir, les intrigues sont moins sophistiquées, etc… Vous en voyez d’autres ?

Tous commentaires bienvenus. Stay on the line !

Tancrède – Ugo Bellagamba

Détail de la couvertureMalgré une belle couverture, un auteur très intéressant et un sujet passionnant, Tancrède n’a pas réussi à me séduire. J’aime pourtant les histoires de croisades, un sujet qui me touche depuis l’Histoire de France en bandes dessinées, un des livres fondateurs de mon enfance. Aventure épique, horreur de la guerre, rencontre extraordinaire de peuples et de cultures… J’aime les histoires de croisades, même quand elles sont suédoises (Arn, chevalier du temple) ou qu’il s’agit d’un des nombreux films ratés de Ridley Scott (mais quand même Go, and tell Saladdin that Jerusalem is coming, quand même…)

Revenons à Tancrède. Je ne mets en doute ni la sincérité de l’auteur, ni son sérieux, ni l’intelligence qu’il a de son sujet. Sa documentation paraît impeccable, son effort est indéniable pour inscrire le livre dans l’histoire du genre, dans son histoire personnelle, et dans l’Histoire. C’est un livre profondément sincère.

Je lui vois deux défauts. Le premier n’est pas rédhibitoire : la vision de la religion qu’il propose m’a l’air très extérieure. Son personnage principal est supposé avoir la foi chevillée au corps, vivre pour Dieu et pour le Salut… Je n’en ai pas été convaincu, je n’ai pas eu le sentiment de quelque chose de vécu. Pour ne donner qu’un exemple, le moment de la méditation au Mont des Oliviers m’a paru sonner faux.

Le second défaut est plus grave, il tient à la langue même du récit. Le masque d’historien, l’artifice du texte retrouvé ne marche pas du tout. Le roman historique (puisque Tancrède en est un) permet parfois des trouvailles linguistiques intéressantes (je pense par exemple aux très jolis Fortune de France, de Robert Merle). A défaut, on peut se contenter d’une langue neutre, un peu distante. Mais on a ici un récit à la première personne bourré de concepts et d’expressions anachroniques. J’esperais qu’un élément du récit pourrait venir justifier ce point mais je n’ai rien vu venir. Dommage. Ca m’a quand même redonné envie de faire jouer à Miles Christi, tout cela. Dieu le veut !