[Publicité] Petites morts

Comme cela se produit parfois, je contribue ce mois-ci à l’introduction d’un nouvel objet dans le grand marché capitaliste du livre. Celui-ci s’appelle Petites morts, il est publié aux éditions Mnémos, mon tout premier éditeur.

Dans ce livre on trouvera cinq récits mettant en scène Jaël de Kherdan, épéiste, séducteur et paumé remarquable. Cinq histoires de rêves, de pièges, de femmes fatales et de situations inextricables. Une très jeune fille amoureuse, une fête galante mortelle, un port isolé par la tempête, une comtesse libre penseuse et audacieuse, et tout au bout du chemin la mort aux yeux pâles…

Pour les curieux, ce livre est lié par des passerelles à quelques autres livres : il est plus ou moins la suite de Mémoire vagabonde, parce qu’il en reprend le héros et les ambiances, telles que je les ressens maintenant. Il se passe pour l’essentiel dans le même cadre que Mémoire vagabonde et la voie du cygne (monde imaginaire post-renaissance, fêtes galantes et réalités incertaines). On y croise Alex que les lecteurs de Réminiscences 2012 connaissent déjà. Deux des récits, sur cinq, ont déjà été publiés, même s’ils ont été profondément retravaillés pour l’occasion : Mademoiselle Belle, dans l’anthologie Légendaire, en 1999. Et l’Orage, dans Rois & Capitaines


Enfin, l’expression Publié sous la direction de Charlotte Volper, située en en-tête de l’ouvrage est totalement justifiée. Le livre ne serait pas ce qu’il est sans son travail minutieux et précis.

The whisperer in Darkness – HPLHS

J’aime beaucoup ce que fait la HP Lovecraft Historical Society. Chants de Noël, feuilletons radiophoniques, films… Il y a dans leurs productions un petit grain de folie délirante et sympathique.

Après le très remarquable Appel de Cthulhu, voici l’adaptation de la fameuse nouvelle The Whisperer in Darkness, façon long métrage (Cthulhu était un moyen-métrage).

La nouvelle d’origine, excellente, raconte le voyage dans le Vermont d’Albert Wilmarth un professeur de folklore de la très fameuse Miskatonic University. Là, le professeur Wilmarth va s’entretenir avec Henry Akeley, un fermier isolé, qui a vu dans les montagnes d’étranges choses…

La HPLHS a choisi, tout comme dans leur premier film, d’adapter Lovecraft comme s’il avait été tourné à l’époque. Effets spéciaux simples, noir et blanc, acteurs au jeu assez expressionniste. Ici la référence me semble être les premiers films d’horreur, façon Dracula ou Frankenstein. L’ensemble dégage un parfum d’amateurisme sympathique.

Soyons clair, le film n’est pas excellent, mais pas à cause cet cet amateurisme, qu’on peut pardonner. Certes, le jeu des acteurs n’est pas toujours très bon (même si les premiers rôles s’en sortent bien), la réalisation et le montage pourraient être meilleurs, mais tout ça n’est pas très grave, on leur pardonne, parce qu’on sent que ce film a été fait avec amour et bouts de ficelle. Ce qui nous a plus gêné est que l’esprit de Lovecraft n’a pas été complètement respecté dans le scénario, qui étend un peu le propos de la nouvelle.

On peut le découper en trois grosses parties. 

– Un premier moment à l’université Miskatonic, où on voit Wilmarth entouré de ses confrères professeurs. Ce passage provoquera des pincements de nostalgie aux vieux joueurs de l’Adc, et, ma fois, est assez réussi. Personnages bien posés, jolies idées (je ne sais plus si les lunettes stéréoscopiques sont dans la nouvelle…), bonne introduction de l’intrigue et de ses enjeux.

– ensuite, le voyage dans le Vermont et la discussion avec Akeley. Là, on est vraiment proche de la nouvelle. Même si la narration filmique aurait gagné a suggérer un peu plus et montrer un peu moins, le rire bizarre d’Akeley vaut le détour… Rien à dire toutefois. J’aime les jeux d’ombres sur les créatures, notamment.

– la troisième partie, par contre, part dans le grand n’importe quoi pulp-style. Rituel, avion, bagarres… On entre dans un esprit mauvais scénario de jeu de rôle, certes rigolo, mais loin de HPL. Notamment parce qu’en rebouclant sur des clichés éculés (grand-prètre et rituel expliqué dans un vieux livre…) on perd l’ouverture à l’imagination laissée par la partie précédente du récit et par la nouvelle en général. 

Ne boudez toutefois pas votre plaisir et soutenez les initiatives de la HPLHS. Si j’ai des réserves sur le film, ce dernier contient quand même de jolies réussites que je vous encourage à découvrir. Le projet est chouette et j’espère qu’ils continueront à produire des bizarreries de ce genre. Moi, j’achète !

[edit] pour se procurer les produits de la HPLHS, allez sur leur site ! Même leurs factures sont Cthulhu designed.

Siegfried — Alex Alice

Pour ce billet, j’éviterai difficilement le copinage. Alex Alice est un ami et j’aime son Siegfried.

L’histoire est d’une très grande simplicité. Un jeune fils des hommes est élevé dans la forêt, loin de tout, par une créature magique, le Niebelung Mime. Mime agit peut-être par compassion (il a recueilli l’enfant auprès de sa mère mourante), mais aussi par intérêt : il veut forger un tueur de Dragon, pour se débarrasser de Fafnir, et s’emparer de l’Or… Mais Odin lui-même, dieu des dieux, a ses propres idées sur l’enfant. Et Siegfried, ignorant des forces qui l’entourent, va grandir dans la sombre forêt et, lors du voyage vers les cavernes de glace, redécouvrir qui il est, enfant des hommes au milieu des Niebelung et des dieux…

Dans le Siegfried d’Alex Alice…

On ne trouvera pas :

  • De l’heroic fantasy. Le Siegfried d’Alice ne se rattache pas à ce genre, parce que comme toutes les grandes oeuvres d’imaginaire, il se ressource au mythe plutôt qu’aux codes du genre. On n’est pas dans un univers imaginaire mais dans le nôtre, sur son versant mythique.
  • Un récit qui donne envie d’envahir la Pologne (merci Woody Allen) : Alex Alice retrouve toute l’intelligence du travail de dramaturgie fait par Wagner sur le mythe et tire le récit vers l’universel.
  • Une oeuvre trop sérieuse. Le récit mêle habilement le solennel et le bouffon, l’humour et le grandiose. Certains le lui reprocheront, je trouve quant à moi que c’est une des grandes idées du traitement de l’histoire, qui lui donne à la fois légèreté et profondeur.
  • Un scénario formaté : Alex Alice est un très bon dessinateur. Il révèle pleinement ici qu’il est aussi un très bon scénariste. L’écriture de l’histoire, la narration, la construction sont remarquables.
  • Un travail formaté. Non. Grand public, oui, mais dans ce que ce terme a de meilleur.

Mais par contre, on trouvera :

  • Un héros, un cheval, une épée. La fin d’un monde. Un dieu qui fait se lever le soleil. Un dragon (mais alors THE dragon, tellement grand…), une enclume, une petite maison confortable dans la grande forêt noire où abondent les bons champignons. Un loup noir, un homme qui se tourne seul face à la grande poursuite divine, une lame qui se brise, une lance qui régit l’univers, une prophétesse caustique, un Niebelung pleurnichard, une autre enclume, un jeu de devinettes à l’enjeu assez lourd (ta tête, Niebelung !), une Walkyrie à la beauté d’acier, des créatures divines de pure abstraction, des géants qui dessinent des montagnes, une forêt primordiale, des allers-retours dans le temps, un enfant qui rêve, tout seul dans son lit.
  • Et un dessin, et un encrage de toute beauté. Et une mise en couleur symphonique.

J’invite aussi les lecteurs attentifs, de la série et des interviews qui l’expliquent, à lire l’oeuvre avec attention, à voir ce qu’elle dit des femmes et de l’enfance. On verra, à travers des lignes souterraines, combien ce livre/ces livres sont profondément personnels.

 Alex Alice m’a parlé de son projet pour la première fois il y a plus de dix ans. J’ai eu la chance de pouvoir faire les interviews qui accompagnent l’édition spéciale et tenter de retracer avec lui les éléments et les étapes de son travail, aussi bien sur le film que sur les albums. Et malgré ma familiarité avec le sujet, j’ai ressenti un émerveillement et une joie intacts en découvrant les livres. Ne passez pas à côté !

Le ciel peut attendre – Lubitsch

Le pendu et Cecci ont vu Le ciel peut attendre, d’Ernst Lubitsch

Dans ce film sympathique, on trouve : un riche New Yorkais tentant de convaincre le diable qu’il a mené une vie de dépravation. Le temps qui passe. Du technicolor en technicolor. Une histoire qui se déroule sur 70 ans. Des dialogues très bien écrits. Une histoire d’Amour.

Malgré un joli sujet, de bons acteurs et une réalisation impeccable, énergique et drôle, le Ciel peut attendre est une comédie gentillette qui fait gentiment bailler. Les personnages sont de bons bourgeois riches, et si certains d’entre eux sont particulièrement réussis (le père du héros et ses beaux-parents) on aurait aimé plus de subversion et de mauvais esprit. Le diable a dû bien s’ennuyer et c’est sans doute par moquerie qu’il a envoyé monsieur vers le Ciel…

L’ogre – Jacques Chessex

Le lecteur l’apprendra peut-être, l’auteur de ces lignes vit en Suisse, « pays beau comme un gâteau d’anniversaire, avec son chocolat, ses montagnes à la crème, ses trains électriques et son armée de milice » (Plonk & Replonk, de mémoire). J’ai ainsi apprécié de découvrir avec Chessex un auteur parlant avec talent de cette contrée.

L’Ogre, prix Goncourt dans les années 70, raconte l’errance dans sa propre vie de Jean Calmet, prof de latin à Lausanne, fils de son père, l’ogre du titre. Le père Calmet est une présence écrasante, dévorante, castratrice, débordante de puissance et de vitalité. Un médecin, maître des chairs et des corps, craint et respecté de tous. Le père meurt, le fils devrait se sentir libéré mais la présence énorme ne cesse de l’habiter, de le dévorer de l’intérieur, de saper toute énergie et toute volonté.

Ce livre a plusieurs qualités. Une vraie écriture, épaisse et lourde, en écho au pays et au récit. Une capacité très particulière à évoquer ces régions de l’ouest de la Suisse, Lausanne, la Broye, le bord du lac, les maisons, les terres, leurs habitants. Chessex aime et châtie à la fois, montrant la sève particulière de ces régions et sociétés et leur pouvoir d’enfermement destructeur. Autres qualités, un vrai talent pour décrire le goût, l’énergie de la vie, contrebalancé par une ironie sauvage, donnant des moments à hurler de rire (le choix de l’urne, la scène d’amour avec « la fille au chat », les tentatives du directeur du gymnase pour reprendre la main sur les étudiants rebelles, le voyage à Berne…). Le héros est un personnage qu’on a à la fois envie de plaindre et de gifler, et cette distance est très bien posée par l’auteur.

Si j’ai été séduit par de nombreux passages, le livre lui-même m’a laissé dubitatif. Avec le titre qu’il portait, je ne cessais d’espérer un glissement fantastique dans la lignée du Roi des Aulnes. Mais pas de réalisme magique chez Chessex (malgré un cadre qui s’y prêterait), juste un récit lourdement réaliste, au propos transparent, drôle, cruel, mais pas vraiment intéressant. Dommage. Du même auteur, j’avais bien préféré Un juif pour l’exemple, où le style terrien appuyait vraiment le récit historique et où la puissance du fait divers suffisait seule à porter le récit, sans psychologisme de bazar.

Barberousse – Akira Kurosawa

Le pendu et Cecci ont vu Barberousse, d’Akira Kurosawa

Malgré le titre et la présence de Toshiro Mifune, ce film n’est pas un film de samouraï (j’avais cru, en regardant vite-fait l’affiche). Il y est question de Fusamoto, un jeune médecin ambitieux, à Tokyo au début du 19ème siècle, qui se retrouve affecté dans un hospice pour très pauvres sous les ordres de l’irascible Barberousse. Film très long, aux nombreux personnages, Barberousse est aussi une oeuvre exceptionnelle. Par la construction tramée de son récit, qui mêle à un thème principal (un égoïste élargit sa vision du monde) de nombreuses histoires secondaires, comme dans un roman à tiroirs, histoires de pauvres gens, de suicides tragiques, d’amour et d’apprivoisement.

On ne s’attendra pas à des twists compliqués, la force du film réside dans la simplicité des récits, portés par une mise en scène à la fois claire et puissante, passant du réalisme à une forme d’onirisme poétique (les jeux d’ombres, notamment). La beauté plastique et formelle du film est sidérante, les lumières, les cadres sont splendides. J’ai été très ému par la manière de Kurosawa de filmer Otoyo, l’enfant maltraitée, en caressant son visage d’ombres et de lumières.

Le grand thème du film est la guérison, qui, pour le héros, est tout autant physique, que morale et spirituelle, et cela malgré le malheur et la pauvreté, malgré le flot du mal et de la souffrance.

Toshiro Mifume donne au personnage de Barberousse une énergie ombrageuse, qui porte l’ensemble de l’histoire. Barberousse fait partie de ces films qui sont beaux tout le temps. On le recommande chaudement !

Le suicidé – à Vidy

L’idée du suicide embellissait ma vie…


Après une bonne pièce de Thomas Bernhard, le naufragé, qui traitait du même sujet, Cecci et moi avons continué notre saison « la vie est belle » à Vidy, en allant voir le suicidé, de Nikolaï Erdman.

Le pitch de la pièce est génial : Semione se réveille en pleine nuit, il est au chômage, il se dispute avec sa femme et lance que, quitte à mener une vie comme ça, autant mourir. Puis il sort. A partir de ce moment, elle est persuadée qu’il veut se tuer et va rameuter tout le monde pour l’en empêcher. L’idée, qui n’était pas présente dans la tête de Semia, fait son chemin, d’autant que le futur suicidé devient très courtisé pour toutes sortes de bonnes et mauvaises raisons… L’histoire se déroule dans la Russie post-révolutionnaire des années 20, pleine de paumés, de chômeurs, d’intellectuels réprimés. Derrière une comédie énorme, des gags en rafale, l’escalade de l’absurde, on voit s’agiter tout un peuple effrayé, replié sur lui-même. Et partout, tout le temps, au-dessus de tous ces gens plane l’ombre de la mort.

Malgré la célébrité d’Erdman, malgré les plus hautes recommandations, la pièce datant de 1928 n’a jamais pu être montée avant 1990 en Russie. Tout dictateur bien éduqué aurait immédiatement envoyé en exil en Sibérie un satiriste pareil. Staline ne s’en est pas privé.

La mise en scène de Patrick Pineau est énergique et dynamique gardant bien présents les différents tons de la pièce de la grosse rigolade à la peur grinçante. C’est un théâtre du corps et des postures, à la façon de la Comédie Française, comme j’adore. Les différents acteurs se donnent à fond, notamment Patrick Pineau lui-même dans le rôle de Semione Semionovich Podsékalnikov, mais aussi Anne Alvaro dans le rôle de la belle-mère, Sylvie Orcier dans celui de Maria et l’extraordinaire coursier Iégorouchka, interprété par Manuel Le Lièvre.

Sous le socialisme,

il n’y aura plus de femmes (oooh),

plus d’hommes (oooh),

seulement…

des masses.

 

Photos : (c) Théâtre de Vidy / Philippe Delacroix

Source code – Duncan Jones

Le pendu et Cecci ont vu Source code, de Duncan Jones

Dans ce film, on trouve : un type qui se réveille amnésique dans un train. Une militaire qui lui parle par écran interposé. Une capsule/prison glacée. Une délicieuse incertitude SF dans les premières minutes. Des grosses idées marrantes avec un petit nombre de lieux (un train, une base militaire, un parking). Quelques twists plus ou moins cohérents à la fin.

On trouve aussi, malheureusement, des personnages écrits à la truelle à clichés, du sens du devoir, des adieux à son papa, des dialogues vraiment faibles. Bref, c’est marrant mais ça ne casse pas trois pattes à un canard.

Le fleuve des dieux – Ian Mc Donald

L’inde, 2047, une partition plus loin. Varanaci, la cité des dieux, au bord du Gange, capitale du Bharat. Voilà trois ans que la mousson n’est pas venue.

M. Nanda est un agent du ministère, chargé de l’excommunication des IA rebelles, celles qui voudraient approcher le niveau 3, l’intelligence divine.

Parvati est sa femme, campagnarde bien élevée installée dans un beau lotissement du gouvernement.

Shiv est un petit bandit des bas-fonds.

Tal est un neutre, ni homme, ni femme, ni les deux, ni aucun des deux, qui travaille pour Town and Country, le Soap opéra dont les acteurs eux-mêmes sont des intelligences artificielles (inconscientes de leurs état, bien sûr).

Vishram Ray est l’héritier d’un empire économique, mais aussi un humoriste de second rang…

Voilà quelques uns des protagonistes de ce roman épais, touffu, compliqué, plein de noeuds et de détours. Visiter à la fois l’Inde et le futur, ça dépayse. Les castes, les nationalismes, les dieux, les IA, Town and Country, le cricket, les combats d’animaux génétiquement modifiés, les neutres… Le lecteur en a pour les yeux, pour l’imagination, ça fuse dans tous les sens tout en restant compréhensible, c’est là tout le talent de l’auteur.

J’ai aimé un certain nombre de scènes fortes, l’attaque du train, l’iceberg dérivant sur l’océan indien, les aventures malheureuses de Shiv, la rencontre avec le mystérieux N.K. Jivanji…

Je n’ai pas tout compris à l’intrigue, trop touffue pour moi, mais ça n’avait au fond pas d’importance, parce qu’il y a dans ce gros roman un lot impressionnant d’idées et de concepts excitants. Une lecture de voyage, tout à fait recommandée !

PS : et bravo au traducteur. Le travail accompli est impressionnant.