Mon donjon, mon dragon – Lilian Peschet

L’avantage des livres numériques, c’est qu’il n’y a qu’un petit pas à faire entre l’impulsion de lecture, l’achat et (parfois) la lecture. Celui-ci, Gromovar en a parlé, j’ai été intrigué (une fiction parlant de jeu de rôle : c’est un sujet qui m’intéresse), je l’ai acheté, je l’ai lu.

Résumons :

Bram est un geek : il joue à D&D, à Blood Bowl, il boit de la bière et il travaille dans une web-agency. Ah oui, il n’a pas de copine. Il rencontre une fille. Elle essaie de l’éveiller à la politique, lui fait lire indignez-vous et l’embringue dans un plan étrange de site web de démocratie numérique…

Le tout aurait pu être amusant : un vrai portrait de joueur de D&D (et de Blood Bowl), quelques impressions bien senties sur les joueurs-avec-copines et la manière dont une forme de « normalité » éloigne de « l’imaginaire ». Malheureusement ce roman, écrit de manière très vive, ne présente sur tous les sujets qu’il traite que des clichés. On n’y trouve rien de d’approfondi (ni sur les rôlistes, ni sur les développeurs, ni sur les copines de rôlistes, ni même sur Blood Bowl, le sujet qui m’intéressait le plus…), aucune profondeur, juste une collection amusante de clins d’oeils, et surtout on n’y trouve aucune littérature. Dommage. Les histoires de jeu de rôle se construisent avec des clichés, exploités, tordus et déclinés ; j’aime ça. Pour les romans, je trouve que ça marche moins bien.

A noter, l’histoire est toutefois assez maligne et le twist final m’a fait sourire, pour la raison spoilée ci-dessous.

Pour conclure, un petit spoiler. Ami lecteur, arrête-toi ici si tu comptes lire ce roman.

Voici un petit truc qui trahit l’origine rôliste du livre :

Les PJs sont recrutés par le Comte de Bloombenstein pour retrouver son fils disparu. Ils vivent mille aventures. A la toute fin, face à la confrontation finale, ils se rendent compte qu’ils ont été manipulés par le Comte depuis le début pour… (une raison au fond sans importance).

Tiens, ne serait-ce pas une structure de base de nombreux scénario de JdR ?


Mon donjon, mon dragon, Lilian Peschet, Walrus éditions

Entresort – un spectacle du cirque Starlight

Les lecteurs de ce blog le savent peut-être, je suis un grand amateur de cirque. Depuis les gros barnums, façon Knie, jusqu’aux compagnies intimistes et auteurisantes comme les Colporteurs d’Antoine Rigot. Nous sommes hier allés voir le dernier spectacle du cirque Starlight.

Cette compagnie a un positionnement curieux et intéressant : à la fois ancienne famille circassienne (façon Knie, Gruss, etc.) et positionnement « nouveau cirque » : pas d’ animaux, spectacle très mis en scène tentant de se détacher du défilé de numéros sur grosse musique de foire.

Le metteur en scène actuel (Stefan Hort) travaille avec eux depuis trois saisons. On se souviendra peut-être que j’avais beaucoup aimé leur Balchimère, il y a deux ans. Le spectacle de l’année dernière (Aparté) n’avait pas été chroniqué ici : bien que très intéressant, j’en étais ressorti avec une furieuse envie d’aller me noyer dans le lac, tant il était mélancolique.

Avec Entresort, Starlight renoue avec quelque chose de plus gai. Thématique de baraques de foire de la belle époque, costumes de bric et de broc, figures mal fagotées, monstres amoureux, petites danseuses cruelles. Le spectacle ne se départ pas d’une certaine mélancolie, la musique rappelle parfois les valses tristes de Yann Tiersen, la mort elle-même traverse trois fois le plateau, sans s’arrêter heureusement. Certains des numéros présentés sont magnifiques (Anna Abrams à la corde lisse, ou le jongleur Brian Dresdner, plein d’énergie et de lumière), effrayants tant ils sont impressionnants (la contorsionniste Annaëlle Molinario, en femme-serpent-araignée, on était presque dans Freaks). Le spectacle dégageait une atmosphère bizarre et assez transgressive, avec son maître de cérémonie travesti (le très beau mime Ferkel Johnson), son couple féminin au cadre fixe et Christopher Gasser transformé en chien par une déception amoureuse. Le tout se concluant par une magnifique numéro de trampoline, avec ses moments de grâce suspendue, donnant l’impression d’inverser le cours du temps.

Le spectacle a ses lenteurs, ses images étranges, des déviances sur des chemins de traverse, qui m’amènent à sa principale limite : malgré le côté troupe itinérante et gros show, et bien qu’il ne comprenne aucune image « choquante », Entresort risque de dérouter les enfants. Les deux jeunes spectatrices qui nous accompagnaient (6 & 5) ont trouvé ça un peu long et ont eu du mal à maintenir leur attention, notamment durant la deuxième partie. 

Ca n’en reste pas moins un superbe spectacle, un grand shoot de rêves.

photos (c) Felix Imhof & John Pertwee

Mon traître – à Vidy

Quelques mots sur le spectacle que nous avons vu mercredi dernier…

Un très beau sujet, basé sur une histoire vécue : un journaliste français devient ami d’un héros de l’IRA, qui a été de tous les grands moments de la lutte contre les Britanniques. Le Français embrasse la cause, donne des coups de main, héberge des amis, transporte de l’argent… Jusqu’à 1994, fin de la lutte, victoire de la cause.

Dans les années 2000 on apprend que le héros était un traître, agent de l’ennemi. Peu de temps après, il est assassiné. Désarroi de l’ami Français, qui écrit deux romans tentant de dire à l’ami disparu ce qu’il n’a jamais pu lui dire…

La pièce est l’adaptation des deux romans.

Les acteurs étaient bien, mais l’adaptation est loin de nous avoir convaincus. Pourquoi ce stand-up immobile, permanent ? Pourquoi cet écran qui sépare les acteurs des spectateurs ? Pourquoi cette overdose de pathos, musique trop forte, effets sonores appuyés ?

Anamnèse de Lady Star

Cette semaine devrait paraître notre nouveau livre, l’Anamnèse de Lady Star. Il s’est formé doucement, par accrétion, discussion, rêverie consciente, plus ou moins organisée. Dès le début nous savions qu’il y aurait une femme, des chasseurs, et le vertige de l’espace et du futur. Plusieurs histoires tressées serrées, un fil tiré d’aujourd’hui et maintenant jusque loin dans l’avenir, un jeu de vérité et de mensonges, des rêves auxquels on peut se fier même quand tout se retourne et s’effondre.

Il lui a fallu du temps pour grandir, nous nous sommes perdus souvent, avons lutté pour maintenir clair le dessin d’ensemble.

Gilles Dumay y a cru tout de suite, s’est battu dans des circonstances difficiles pour qu’il paraisse, merci à lui.

Stéphane Perger a dessiné avec acharnement des visages, des fleurs, des spirales et a tenu bon, merci aussi.

Nous l’avons commencé en mai 2009, maintenant il ne nous appartient plus.

Tracklist :

  1. Kirsten
  2. Hypasie
  3. Marguerite
  4. Nomen Rosae
  5. Giessbach
  6. Norn
  7. La fée bleue

Editions Denoël, collection Lunes d’encre.

Les revenants à Vidy

Retour à Vidy hier après une longue absence. Nous étions heureux de retrouver l’ambiance du foyer, et plus encore heureux de renouer le contact avec un bon spectacle.

L’action se déroule en Suède, dans une grande maison. Demain on célèbre la mémoire du sénateur Alving en inaugurant un orphelinat. La veuve organise tout, le pasteur arrive, vieil ami de la famille. Le fils est là, de retour après une longue absence. La servante est bien jolie et son père est un drôle de type…

Peu de personnages mais de nombreux secrets, empoisonnés, qui faussent toutes les relations, tous les dialogues. Tout glisse, dérape très vite, le passé revit, ses ombres envahissent le présent, et ni la morale, ni les mensonges bien intentionnés ne tiennent longtemps.

La mise en scène de Thomas Ostermeier pose magnifiquement les personnages, remarquablement incarnés dans un décor, une atmosphère très réussie, lumières froides, meubles épurés, ombres et éclairages de biais. La modernisation de l’action est cosmétique et n’a au fond pas d’importance, le sujet de la pièce glissant de l’hypocrisie sociale vers quelque chose de plus profond, les ombres et les douleurs, les absents qui guident et commandent notre action. Une expérience étrange et angoissante qui m’a fait penser, peut-être par l’ambiance, au travail de David Lynch.

PHOTOS
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MARIO
DEL CURTO

Mention
obligatoire

Dredd – de Pete Travis

Un trafic de drogues dans un HLM. Les flics arrivent. La bande de trafiquants s’en prend à eux. Voilà le contenu de ce film…

Petits détails : la terre est irradiée, la ville s’appelle Mega City One et a plusieurs centaines de millions d’habitants. La tout HLM a 200 étages et accueille des milliers de personnes. Les flics sont aussi juges, jurys, bourreaux et emmener les coupables ne les intéresse pas. Il font respecter la loi et vont coller une balle dans la tête à toutes ces crapules. Un des juges est un psychopathe et la jeune recrue a des pouvoirs psy. Et la drogue est du Slow-mo(-tion) qui ralentit les perceptions et donne à voir de bien belles choses…

Je ne suis pas familier du personnage du juge de Mega City One. J’ai dû lire une fois un comics, des amis m’en ont parlé, il fait partie d’une sorte de common knowledge SF. Il avait même été adapté en film en 95 avec Stallone et je l’avais vu (et, hérésie, Sylvestre enlevait son casque ! Et puis quoi ? La loi a-t-elle un visage ?)

   

OK, ce film-là n’est pas très fin. OK, les acteurs jouent… heu… moyennement ? (mais finalement, vu que ce Dredd garde son casque et fait la gueule tout le temps, peut-on lui reprocher d’être monolithique ?). Mais le propose est pleinement assumé, sans chichis. Le décor est bien planté. L’univers est à peine décalé du nôtre, juste plus grand, plus crade, plus âpre. Et il y a plein de passages réussis et de chouettes trouvailles (les yeux du hacker, l’utilisation des pouvoirs psy, le mode « war » de la tour), dans un esprit satirique et acide du meilleur aloi, assorti d’un humour pince sans rire. Le film a une vraie identité graphique, dans le genre criard, assez intéressante, surtout que les ralentis et autres bullet-time sont justifiés par l’utilisation du Slow-mo… Et le scénario a l’audace de ne proposer qu’une mission parmi d’autre du juge, business as usual, il ne sauve même pas le monde. 

The private life of Sherlock Holmes

Le pendu et Cecci ont re-re-vu la vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder.

Comme beaucoup de gens, j’aime Holmes, le mythe holmésien, les créations diverses qu’il a engendrées. Depuis les monographies des Moutons électriques, en passant par les séries TV (notamment l’incroyable Sherlock de la BBC), jusqu’aux diverses reconstitutions de l’appartement du grand détective (rien qu’en Suisse, près de chez moi, il y en a deux !) et les imitateurs : j’ai grandi avec Harry Dickson. 

Mais mon récit holmésien préféré est peut-être cette adaptation faite par l’immense Billy Wilder. D’abord parce que Holmes n’y est pas vraiment le super-héros que j’imaginais enfant (une première vision du film, il y a longtemps, m’avait immensément déçu : aucun génie, des trivialités amoureuses, pouah !) mais plutôt un être humain réel, malin, anglais, spirituel sur-vendu par un Watson pas très fin.

Le film démarre par les symboles du mythe, trouvés dans une caisse poussiéreuse. Il continue sur un ton de pure comédie, frisant le délire, où Billy Wilder se montre immense, puis il devient aventureux, dans les atmosphères fantastiques d’Ecosse, avant de terminer sur une note tragique. Le Sherlock Holmes qu’on y voit, remarquablement incarné, y est un homme touchant, pas insensible aux femmes, pudique et délicat.

J’aime tout dans ce film, les dialogues, les moines dans le train, la femme amnésique tirée des flots, les mystérieuses traces dans la poussière, la promenade en barque sur le loch Ness, le vin servi par Mycroft au Diogenes Club, j’aime tout, c’est du cinéma merveilleux de finesse et de délicatesse. Un chef d’oeuvre.

Encore un mot, peut-être ma réplique préférée, quand Watson voulant éviter tout soupçon pouvant entacher sa réputation et celle de son ami, tente de savoir s’il y a eu des femmes dans la vie de Holmes :

Watson : « Am I being presumptuous? There have been women, haven’t there? »

Holmes : « The answer is yes… »

Puis, avec un temps de retard : « …you are being presumptuous. »

PS : je dois à David C. la découverte de la très belle B.O du film, le concerto pour violon et orchestre Opus 24 de Milos Rosza.

Fiasco – le jeu de rôle

La petite ville de Tranquillity Grove, un coin tranquille, dans le Vieux Sud Tranquille. Par Robertson est vieux, riche, bien installé, grâce à son entreprise de sanitaires. Nathanaël est vieux, noir, et l’employé de Pat. Sa femme est malade. Jack et Amelia Masters s’occupent du stade et du club de foot. Ils n’ont pas de fric, l’équipe est minable, Pat en est le principal sponsor. Ces derniers temps, Pat et Jack se sont disputés, au sujet de l’engagement un peu mou de Pat dans la section locale du Klan, et des mauvais choix stratégiques de Jack sur la pelouse. Pat menace de changer son testament, retirant la grosse somme promise au club (et à la gestion de Jack) s’il venait à mourir.

Une idée diaboliquement tordue germe dans le cerveau de Jack… Et si Nath découvrait que Pat est membre du Klan ? Et si, pris de folie, il le tuait avec la machette ayant appartenu à son ancêtre esclave (celle que Nath montre à tout le monde, dans les bars, en expliquant qu’elle est maudite) ? Ou bien, si, tout simplement, on retrouvait la machette près du corps ? L’héritage serait ainsi sécurisé… Et ce serait la fin de la vie minable des Masters dans leur petit deux-pièce dans les locaux du stade…

Bien sûr, tout ceci va mal tourner…

Nous avons joué cette histoire hier soir. Sans maître de jeu, sans scénario, sans rien de préparé. La base du récit évoquée ci-dessus et les personnages eux-mêmes ont été déterminés par une série de choix plus ou moins accommodés de hasard, dans des tables correspondant au cadre du « petit coin tranquille dans le vieux sud ». Ensuite, chacun des joueurs, tour à tour, a pris la parole, décrivant une scène de son personnage, et pouvant décider, selon le cas, comment la scène se terminait pour lui. L’histoire a progressé par rebonds, errances, catastrophes, dans l’esprit de certains films de bras cassés des frères Coen. Bien sûr, les plans conçus ont foiré de toute beauté et ceux qui faisaient profil bas se sont enfuis avec la caisse.

Le jeu a bien tourné, malgré notre manque d’expérience. La partie a duré 2h30 en tout et aurait pu être un peu plus rythmée. Je ne recommande toutefois pas ce jeu aux joueurs timides – c’est presque un « jeu pour maîtres de jeu », il faut parler, intervenir tout le temps, pousser les catastrophes. Le mécanisme permettant de construire le récit est très efficace et amusant, le calcul des points fonctionnent bien, on a vraiment l’impression de voir un film. Et surtout, on ri beaucoup. 

Ernest et Célestine

Le pendu et Cecci et deux satellites sont allés voir Ernest
et Célestine
au cinéma.

Alors oui, on adore les albums de Gabrielle Vincent. Et il y
a dans ce film un joli travail graphique, dessins et aquarelles, et de belles petites choses
et la chanson de Thomas Fersen sur l’Ernest affamé est rigolote. Mais je ne
sais pas ce que les critiques du Masque et la plume (pour ne parler que d’eux)
ont fumé avant de parler de ce film.

Ca me paraissait impossible d’adapter la poésie décalée des
albums, qui font partie des rares histoires pour enfant présentant une réalité
sociale : Ernest l’ours est un saltimbanque, marginal, et pauvre (et
roumain, je crois). On croise dans les livres, des SDF, des propriétaires pas sympas, des
braves gens plus ou moins sympathiques. Les histoires jouent sur des sentiments
très ténus et précieux de l’existence.

Adapter tout ça était difficile, et le film y a échoué.
Le scénariste (Daniel Pennac) a choisi de prendre les choses sous l’angle de la
fable et du conte, et il a bien fait, mais le résultat n’est que très
moyennement convaincant, avec gags, scènes d’actions et suspense un peu
artificiel. On a un scénario bien lisse, sur le respect-de-la-différence et
le vivre-ensemble-dans-la-société. J’espère que les producteurs ont eu quelques financements
publics avec autant de bons sentiments. Le film se laisse regarder, rien de honteux, mais on
est loin de la merveille annoncée par les affiches.

 (au passage, la plus grosse erreur du film : Célestine est
sensée être une enfant. Pourquoi lui avoir donné cette voix de gorge et ces
dialogues d’adulte ?)

Vous voulez de l’animation française de très grande
qualité ? Regardez plutôt les triplettes
de Belleville
ou l’Illusionniste.

Les plaisirs de la chair – Nagisha Oshima

 Le pendu et Cecci ont vu les
plaisirs de la chair
de Nagisha Oshima.

On avait aimé l’empire des sens et aussi tabou (mais c’était
il y a longtemps). Dans les plaisirs…
on a un puceau coincé, amoureux d’un fantasme (jeune fille pure à grands yeux
mais dotée d’appétits charnels) qui se retrouve en possession d’un gros paquet
de sous et qui va tout dépenser en un an pour explorer toutes les relations
possibles avec les femmes.

Voici en gros le plan des sections du film : d’abord
une fille à yakuzas, puis une femme japonaise dévouée en kimono, une femme moderne
sortie d’un film de Marguerite Duras et une prostituée muette.

Rien de tout cela n’est très satisfaisant, ni pour lui, ni
pour le spectateur. La photo est assez moche, le héros veule, ça parle autant
que dans un film français, et les années 70, même au Japon, c’était vraiment
pas ça. Il y a juste un moment rigolo où trois yakuzas débarquent dans
l’appartement du héros. J’aurais aimé que Kitano soit parmi eux et qu’il lui
casse les genoux. Bang.