Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – troisième partie

Ne pas oublier de se référer aux épisodes précédents pour lire ce qui suit. Attention si vous comptez jouer un jour cette campagne, ce récit comprend nombre de spoilers.

Si on se réfère au découpage classique de la campagne, nous voici donc en novembre 1925, à la fin du « chapitre égyptien ». Voici en quelques mots (et de nombreuses heures de jeu) comment s’est déroulé ce dernier…

A la recherche de sa petite amie, Ms Rebecca Donner, Christiansen débarque à port Saïd à la fin du printemps 1925. Elle devait l’y retrouver, mais n’apparaît pas au rendez-vous. Ses bagages sont là, son journal et une étrange statuette représentant « l’homme à trois jambes » (mais pourquoi n’a-t-il pas de tête ?). Suivi comme une ombre par Sam Lipsky débarqué de New-York, il enquête chez les frappadingues de la Egyptian Ankh Society (les purs, les vrais, les versions anglaises et américaines de la société ne sont que des imitateurs). Ceux là relèvent plus du proto new age que des cultes à sacrifice, Jonas se dit qu’il n’est pas sur la bonne piste. Il cherche là où ça crie et où ça saigne… Il remonte la piste de l’emploi du temps de Rebecca, se pose des questions sur les fouilles entreprises par Alexandre Gautier à la maison verte, un site de la XXIIème dynastie où aurait résidé une favorite/reine nommée… Nitocris.

Rebecca est retrouvée à l’hôpital, plongée dans une inquiétante catatonie, même si d’après le médecin qui la suit, une forme de drogue serait à l’origine de cet état. Cette maladie du sommeil frapperait des dizaines et des dizaines de personnes… Le but de Jonas devient alors de comprendre la cause de cet état pour pouvoir guérir Rebecca avant de l’emmener à New York où elle sera plus en sécurité.

Au Caire, il trouve des alliés : Nigel Wassif, le journaliste mondain, Hoda Shaaryia, une grande bourgeoise féministe égyptienne, amie de Rebecca, puis bientôt le professeur Mansour, égyptologue, spécialiste des rites funéraires. Laissant tomber la société de l’Ankh, il se tourne vers l’artisan qui a fabriqué pour eux certains de leurs éléments de culte, le joaillier juif Aaron Iffaz, disparu de son domicile depuis deux ans, mais encore vivant, puisqu’il envoie de l’argent à sa famille.

Que fabrique Iffaz dans son atelier/fonderie du quartier des tombes de califes, pour le compte d’Omar Shakti, grand propriétaire terrien ? Espionnant le chantier de la maison verte, Jonas y découvre d’étranges statuettes d’or produites par Iffaz, assemblées à des systèmes électriques qui lui rappellent la « machine » de Houston. Et si Shakti tentait d’établir un lien avec le passé, s’appuyant sur les centaines d’esprits plongés en catatonie ?

Jonas vole la moitié des statuettes (la quantité transportable dans une valise…), retire Rebecca de l’hôpital et, réfugié dans la maison du docteur Mansour entreprend la fabrication de sa propre machine, imitée de celle de Huston. Dans un grand moment de folie, entouré de phénomènes électromagnétiques inquiétants (des monstres ?), il se propulse au VIIIème siècle avant JC, découvre les rituels de vie de et mort effectués sur Nitocris et arrache l’incarnation locale de Rebecca à la fascination de la reine maudite.

Malheureusement, cette longue opération a attiré l’attention de Shakti et de ses tueurs. Rebecca est confiée à Mansour, qui l’emmènera au loin, pendant que Jonas fixe l’attention des poursuivants. Finalement capturé par Shakti, il accepte de se mettre à son service et de construire une nouvelle machine, plus puissante, plus précise, grâce à laquelle l’esprit pourra se projeter loin dans l’espace et le temps. Une nouvelle fois, il se retrouve au service des fous, d’autant que Shakti lui fait entendre les mots du langage aklo qui lui propulsent l’esprit jusqu’à cet état psychique que l’on nomme « Leng ». Et Christiansen, en bon ingénieur, se laisse fasciner par les perspectives ouvertes par la création de la machine… Quant à Sam Lipsky, poursuivi par les sbires de Shakti, il se fait oublier dans l’arrière pays égyptien, sans argent, sans alliés autre que son nouvel amour, la « grande sœur » de Ma’mud, le gamin des rues assassiné par les séides de Shakti.

Dans l’arrière plan, une vedette de second plan du Caire, Ms Roasch, devient une soudaine célébrité, fascinant la bonne société…

Cet été-là, Erica Carlyle visite la France, manque de se faire assassiner par un fou (qui voit en elle une Lillith maléfique – à raison ?) lors d’un séjour à Biarritz, renoue avec sa peur de la mer et rencontre Rebecca Donner sur le paquebot qui la ramène aux US. La rencontre ne se passe pas très bien. Rebecca est poursuivie par des créatures cynocéphales – dans la vision d’Erica – auxquelles elle échappe de justesse avec l’aide de Ms Carlyle, qui verra quand même une de ses domestiques se faire tuer.

Cet épisode désastreux pousse Ms Carlyle à se réfugier dans son immense maison/manoir, entourée de gardes du corps, sa forteresse. Marquée par les regards qu’elle attire et par les comportements de dingue se cristallisant autour de sa personne, elle ne retourne plus à Manhattan et garde Ms Donner auprès d’elle comme femme de chambre.

Prévenu par un télégramme de Jonas, Jack Brady (qui s’était installé auprès de Ms Carlyle pour la protéger, et aussi auprès de la putain chinoise qui avait été mise enceinte par… quelque chose sur l’île du dragon gris) monte une expédition pour aller chercher Christiansen, « sinon il va devenir dingue ». Il puise dans ses relations pour rassembler une douzaine de porte-flingues, se fait financer par Ms Carlyle, qui accepte à contrecœur.

Les relations entre Shakti et Christiansen se dégradent, entre menace et utilisations abusives d’aklo par Shakti. Mourant (mort ?) Jonas passe de longs jours à dériver dans des terres étranges qu’il pense produites par son propre esprit, et où rodent les serviteurs de Nyarlathotep comme les fidèles dans anciennes alliances conclues par la famille Carlyle. Là, dans un état second, il a une perception de ce qu’est Nyarlathotep. Il est la langue de sang. Un masque se lève, et avec lui la compréhension que Shakti, Ho, Huston, Penew, tous ne sont que des exécutants, les marionnettes de quelque chose d’autre, quelque chose de plus dangereux encore…

Au moment où Shakti serre la vis pour obtenir plus vite sa machine, Brady attaque. Le combat est une victoire à la Pyrrhus. Jonas est arraché aux griffes de l’Egyptien, mais la moitié des hommes de Brady y restent, et la mort de Shakti n’est pas attestée. Les autres hommes de l’équipe, peu convaincus par la santé mentale de Brady (tout à fait discutable, en effet) l’abandonnent. Le bateau affrété par la Carlyle Shipping Co (un discret cargo de contrebande) fait naufrage quelques jours après avoir quitté le Caire. Les pouvoirs de Shakti y sont-ils pour quelque chose ?

Christiansen et Brady, recueillis par un navire de guerre italien, entreprennent un prudent retour vers New York… Erica Carlyle, princesse malade au cœur de sa forteresse, les attend.


Le Dahlia noir – James Ellroy

Mon premier Ellroy, attrapé au hasard dans une bibliothèque qui me tendait les bras.

Juste après guerre, en 1947, le corps torturé, mutilé, coupé en deux mutilé d’Elizabeth Short, une jeune paumée aimant un peu trop les soldats en goguette, est retrouvé dans un terrain vague de la cité des anges. Bleichert et Blanchard sont deux flics du LAPD, ex-boxeurs, célébrités locales du LAPD qui se retrouvent mêlés à ce qui deviendra la grande affaire criminelle de l’époque. Ellroy décrit merveilleusement l’emballement médiatique et policier autour de l’enquête. Derrière le fait divers s’accumulent magouilles politiciennes, rivalités personnelles, fiertés blessées, et le goût du public de Los Angeles pour l’histoire pathético-sordide de celle que la presse surnomme vite le Dahlia noir.

D’après mes sources, l’affaire n’a jamais été élucidée. Je me demandais comment Ellroy parviendrait à tenir un roman « policier » sur un meurtre réel dont le coupable n’a jamais été retrouvé, et je suis un peu déçu du résultat. Tout ce qui relève du portrait de LA et d’une époque est brillant, le côté quête personnelle et les obsessions amoureuses et sexuelles des héros, si elles sont intéressantes et bien exposées, relèvent plus selon moi du fantasme et d’une exploration romanesque plus convenue. Malgré ces limitations, le roman reste captivant et m’a donné envie de replonger dans les années 40 sordides et corrompues.

Une pensée qui m’est venue plus tard : ce roman présente une vision très noire, dépravée et corrompue du monde, mais le héros et narrateur est un type auquel on s’attache et on s’accroche, et c’est grâce à ce cher Bucky Bleichert que l’on peut supporter tout cela.

[Publicité] Mémoire vagabonde

Le type qui a écrit ce roman ne savait pas trop ce que sa vie allait devenir. Le texte a été tapé pour l’essentiel sur un ordinateur (trans)portable avec un processeur Intel 286 et un écran monochrome beige, dans une chambre d’étudiant, au lieu d’aller en cours. Puis je suis entré un jour par hasard dans les locaux magiques des éditions Mnémos, passage du Clos Bruneau, à Paris, et Stéphane M. a dit que l’histoire avait l’air pas mal et qu’il rappellerait.

Jaël vit depuis cette époque. Casanova imaginaire, écrivain rêveur, duelliste quand il le faut – il se débrouille bien avec sa rapière mais il n’aime pas ça. S’il est doué pour une chose, c’est bien pour se perdre. Se perdre dans Dvern, la cité de basalte, se perdre dans les bras des femmes, dans les rêves de sa propre vie, dans les rêves des autres. Malgré tous ses défauts, sa belle gueule, son égoïsme, son indifférence, je l’aime bien.

Dans Mémoire Vagabonde on le verra donc, chassé par un vent de scandale, arriver dans la grande ville de Dvern, se faire embaucher pour des raisons obscures dans la maison d’une veuve séduisante, se lier d’amitié avec un dieu en exil, séduire – souvent, tomber amoureux – une fois, se faire poursuivre par ses propres démons, jouer sa vie, son âme et tout le reste aux tables de jeu de Jaran Daï Nelles, prince des chimères.

Le texte de roman a connu une toilette cosmétique et est accompagné d’une postface, que les lecteurs de l’édition numérique connaîtront déjà.

Je suis bien content de le savoir de nouveau disponible sous forme papier.

La page de Mémoire Vagabonde sur le site des éditions Mnémos.

On peut le commander chez un libraire en ligne bien connu.

La version numérique du roman est disponible ici.

Jaël est revenu (dans le corps d’un chat) dans le recueil Petites Morts (on doit aussi pouvoir le commander chez le même libraire).

Le vent se lève – Hayao Miyazaki

C’est l’histoire d’un jeune homme qui voulait fabriquer de beaux avions. Ni plus, ni moins. On est au Japon, entre les deux guerres. Les gens sont pauvres, la terre tremble, la guerre gronde, le vent se lève. Le chapeau de Jiro s’envole, une jeune fille le rattrape, sourit, et dit, en français : le vent se lève, il est temps de vivre. Tout le film est là, dans la citation de Paul Valéry.

 C’est un film sans artifices, sans émotions calculées, sans ruses de scénario, dans la forme d’art la plus artificielle et la plus fabriquée qui soit, le dessin animé, là où il faut reconstituer complètement le monde. Il n’y a pas de personnages, seulement des personnes, avec leur histoire, leurs désirs, leurs maladresses, leur bonté, leurs relations, toutes justes. Tout est vrai, le laid comme le beau, la tristesse comme la grâce. Le vent se lève, le récit est traversé par une inquiétude de fin du monde, éclairée de moments de beauté. Jiro, enfant, dort, vit, rêve, agit, et sa vie entière, de train en bateau, de voyage en Allemagne en voyage onirique, sa vie est un long rêve éveillé. Jiro arrive à l’hôtel, portant un costume clair, il marche lentement, pensif, et on comprend peu à peu que cet homme est épuisé, presque brisé, et que par la chance d’une rencontre et d’un été, au pied de la montagne magique, il trouvera le bonheur.

Le vent se lève est une merveille. J’ai beaucoup pleuré.



Saisissant…

Axiomatique – Greg Egan

Un cristal qui enregistre toutes nos impressions et toutes nos réactions, qui simule qui nous sommes, peut-il être celui que nous sommes ? Peut-il nous remplacer ?

Un nombre infini de tueurs marchant dans un nombre infini d’univers parallèles peut-il atteindre sa cible si certains d’entre eux font défection ? (1)

Et si on pouvait acheter ses croyances au supermarché ? Religions philosophies, systèmes de valeurs… Que vaudraient nos convictions ?

Et si un homme changeait de corps chaque matin, usurpant celui de ses voisins, que resterait-il se son identité ?

Et si nous recevions, grâce à un paradoxe quantique, le récit du futur ? A quoi serviraient les politiciens ? Vivrait-on des mariages heureux ?

Et si un virologue chrétien fondamentaliste parvenait à concevoir un virus forçant le respect de valeurs morales et ne se propageant que chez les sodomites et les adultères ?

Et si une bande de kidnappeurs réussissait à enfermer le double numérique de votre femme, un double doté des mêmes valeurs, des mêmes sentiments, des mêmes émotions… Payeriez-vous la rançon ?

Axiomatique est un recueil de dix-sept nouvelles de Greg Egan, paru aux éditions du Bélial. Dans un registre de textes plutôt brefs, Egan joue avec les identités, les corps, les croyances, les idées, remettant en question ce qui nous paraît évident ou acquis. On est là dans la science-fiction classique, héritière de l’âge d’or : les personnages ont peu d’importance, les concepts sont parfois amusants et souvent vertigineux, inspirés par la mécanique quantique ou les sciences cognitives. Egan n’écrit pas très bien, mais il est facile à lire, il joue avec nos solipsismes, avec les questions que nous pouvons nous poser sur nos propres identités. Qui sommes-nous ? De quoi sommes-nous faits ? Pouvons-nous changer ?

C’est un peu en-dessous du niveau de Ted Chiang, mais ça reste de la littérature de qualité, pleine de surprises et de vertiges.  

 (Et les amateurs noteront et se réjouiront de ce qu’Egan a écrit bien plus de nouvelles que Chiang)

Je lirai volontiers les deux autres recueils parus au Bélial. 

PS : l’ensemble est disponible en numérique dans une édition soignée. Les textes sont courts, ça se lit très bien dans le métro.

(1) ce texte-là, quasi borgésien dans ses implications, est mon préféré.

L’arche part à 8 heures – au petit théâtre

Voici ce que dit ma fille Rosa (bientôt sept ans) du spectacle : on parlait beaucoup de Dieu et c’était une histoire de pingouins : il y avait trois pingouins, mais seuls deux pouvaient monter dans l’Arche. On riait beaucoup, surtout quand ils avaient caché un de leurs copains dans une valise. Des fois, c’était un peu effrayant parce qu’on avait peur qu’ils se fassent voir à trois…

La colombe disait toujours qu’elle avait oublié quelque chose d’important et qu’elle allait s’en souvenir. A la fin elle s’en souvient et c’est très drôle, même si ce n’était pas ce que je croyais.

Sur un sujet très « enfantin », voici un excellent spectacle de théâtre à la fois poétique, existentiel et très très drôle. On y parle de la fin du monde, d’amitié, du mythe de Noé et du Déluge, visités en posant des questions impertinentes à la façon d’une certaine tradition juive. L’histoire (adaptée d’un livre allemand écrit par un auteur dramatique, Ulrich Hub) est excellente, personnages et dialogues sont remarquablement écrits et souvent à hurler de rire. Ajoutez à cela des acteurs parfaits (alors qu’ils portent des costumes de pingouins… et de colombe), une mise en scène inventive, des musiciennes/mécaniciennes célestes sur scène, des automates, des marionnettes, une scénographie magnifique (je ne poste aucune photo de l’Arche, il faut la voir), nous avons vu là, avec les enfants, un de nos meilleurs spectacles de l’année. Une co-production de l’excellent petit théâtre de Lausanne, dont on espère qu’elle va tourner loin et longtemps. 

Je conseille aux parents de prétexter sortir leurs enfants pour aller voir cette merveille.

A partir de sept ans.

Mise en scène de Christian Denisart.

Le marchand de réalités – Simon Sanahujas

Le marchand de réalités est un petit recueil de nouvelles publié en numérique par ActuSF. De Simon Sanahujas, je connaissais le fan de Robert Howard et le voyageur sur la trace des personnages imaginaires

Dans ce bref recueil, j’ai aimé deux textes : l’ère humaine et les tambours de Dark Valley. L’auteur est un connaisseur de Robert Howard et ça se voit, dans sa reprise de tics stylistiques howardiens et de références à la vie de l’homme de Cross Plains. En ce sens, Dark Valley est particulièrement plaisant à lire, même s’il m’a manqué la scène où le héros viril vidait son colt ou bien plantait son bowie-knife dans des choses visqueuses et souterraines…

Journal de nuit – Jack Womack

Lo-Ann Hart, une new-yorkaise de 12 ans reçoit un journal où écrire ses pensées pour son anniversaire, journal qu’elle baptise « Anne ». Elle y parle de son école (privée, pour filles), des soucis permanents d’argent de ses parents, de sa petite soeur Cheryl, dite Boob, et un peu de ce qu’elle perçoit de la situation politique. Et là, justement… l’année des douze ans de Lo-Ann sera celle de tous les changements. Les parents de Lo perdent leur emploi, le Président des Etats-Unis est assassiné…

Ce roman très fort, écrit au début des années 90, raconte l’explosion des Etats-Unis à travers le regard d’une enfant très intelligente forcée de grandir trop vite. L’exercice de style est réussi par la peinture impressionniste qu’il offre d’un monde en déliquescence : émeutes permanentes, fumée montant de Long Island et de Brooklyn, déchéance sociale d’un coupe de ceux qu’on appelait pas encore les bobos, perdant leur bel appartement de la 85ème rue pour être repoussés chez les Noirs, vers Harlem, violence des relations entre les sexes, repli d’une part de la société sur des valeurs hyper-conservatrices, camps de redressement chrétiens pour jeunes délinquants, changement du climat, et j’en passe. Les mois passés avec son journal seront pour Lo-Ann ceux de toutes les transformations et de toutes les terreurs. Le monde décrit est assez proche de celui de la BD Martha Washington goes to war : Amérique en éclatement, armée dans les rues, Présidents des Etats-Unis déconnectés de tout. Une partie des intuitions de l’auteur me semblent justes, notamment celle de l’hyper-sexualisation des relations garçons-filles. Le ton du livre, très fort, capture le lecteur dans son cauchemar au travers d’une collection de moments forts, notamment la déchéance scolaire de l’héroïne, ses relations avec ses copines – aussi frappées qu’elle par la bascule du monde, et son acculturation à la rue…

Le roman est une indéniable réussite, une science-fiction vue à travers l’intime, un des moyens les plus forts pour faire passer un monde et une situation. Une limite toutefois, pour chipoter : je trouve le livre prisonnier de son système. Le journal, unique point de vue, contient par force tous les éléments permettant de saisir l’évolution des sentiments et de la situation sociale de Lo et ses proches – je ne crois pas qu’aucun témoignage soit jamais aussi complet. Le roman aurait gagné à être un peu plus incohérent, a laissé plus de vides, de surprises, d’incongruités, où projeter l’imagination du lecteur. 

Ce livre m’a été conseillé par la librairie Charybde. L’édition Présence du futur dont je dispose est épuisée, mais aux dernières nouvelles Charybde disposait encore de quelques exemplaires en excellent état à un prix modique.

[edit] le livre n’est plus disponible en Charybde, mais on le trouve en Scylla, à l’heure où j’écris.

On a retrouvé l’histoire de France – Jean-Paul Demoule

Voici une expression bien chargée : « l’histoire de France ». Qu’on m’autorise une petite digression personnelle : j’ai grandi avec « l’histoire de France ». Gamin, j’ai adoré lire l’histoire de France en bande dessinée – ah, l’épopée des croisades, Jeanne d’Arc, Clovis sur son bouclier… (sait-on que Milo Manara a collaboré à cette série ?), j’ai aimé les rois maudits, les fortune de France, et tout un tas de romans historiques que j’ai oubliés. Il y a en moi un petit patriote qui aime son pays, ses défaites, ses crimes, ses légendes. Puis j’ai appris, par la lecture des historiens, par celle, directe, des témoignages du passé, combien ce récit est justement un récit, un point de vue, une épopée qui vise à construire une identité, qu’on peut accepter, ou réfuter, ou raconter autrement. La recherche historique moderne passe son temps à écrire, tout autant que l’histoire des faits et des hommes, l’histoire du récit qu’on en fait. Fin de la digression, passons à notre livre.

On a retrouvé l’histoire de France, de Jean-Paul Demoule est un plaidoyer pour l’archéologie, notamment pour l’archéologie préventive, telle que celle menée par l’INRAP, en France, depuis une vingtaine d’années, INRAP dont l’auteur a été le directeur.

Le livre part d’une interrogation intéressante : comment se fait-il que notre plus grand musée d’archéologie, le Louvre, ne contienne aucune pièce archéologique trouvée sur le territoire français ? Quelle relation la France a-t-elle à sa propre archéologie ?

Dans une première partie, l’auteur propose sainement, à partir des trouvailles étonnantes de l’archéologie récente, de revisiter l’histoire de France telle qu’elle a été longtemps (et est peut-être encore) racontée. Qui étaient les « hommes préhistoriques » qui ont habité la France en premier ? Quelle particularité de peuplement pour ce bout de territoire en bout de péninsule ? Qui étaient les hommes des âges « du bronze » et « du fer »? Qui étaient les Gaulois ? Y avait-il tant de différences culturelles entre les Romains et les Gaulois ? (on pourra se rapporter à cette lecture) Peut-on dire de nouvelles choses du moyen-âge ? Et que nous apporte l’archéologie du XXème siècle ? Celle de nos productions industrielles, de nos champs de bataille ? Les archéologues, habiles à inventorier et dater de grandes quantités de résidus et d’objets peuvent-ils nous aider à comprendre nos propres productions ? (le récit de travaux archéologiques effectués sur des poubelles contemporaines par des archéologues américains est tout à fait intéressant). Je vous laisse deviner que les réponses de l’auteur sont loin de ce qu’on croit convenu et acquis…

La seconde partie s’intéresse à la nature et au rôle de l’archéologie. Après avoir expliqué que les constructions du second XXème siècle ont bousillé des milliers de sites archéologiques (en premier lieu parce qu’on ne savait pas les reconnaître – les constructions en pierre ayant été rare, il faut avoir l’oeil pour retrouver les traces de maisons de bois, par exemple) l’auteur montre combien le discours des politiciens et des décideurs méprise ces traces du passé et considère sans sympathie le « temps perdu » par les archéologues à fouiller la terre au lieu de laisser les pelleteuses installer l’autoroute ou la voie du TGV… J’avoue avoir été surpris par le ton de mépris et de mauvaise foi de certains discours de députés retranscris dans ce livre. Autant d’ignorance crasse… et ce, pour quoi ? Ce plaidoyer pro-domo est aussi un cri du coeur et l’appel à la défense d’un métier indispensable à la compréhension de qui et ce que nous sommes.

L’auteur propose alors une autre histoire, telle que proposée par la connaissance de nos traces et de nos objets. Histoire de ce que nous tenons pour évident : nos vêtements (pourquoi sont-ils ajustés et couvrants et non pas légers ou bien amples ?), nos maisons (de quand date la maison individuelle ?), notre paysage, nos repas, nos objets – jusqu’aux voitures et aux ordinateurs. Histoire aussi des relations de pouvoir, des inégalités sociales (qui n’ont pas toujours existé, se sont accrues et réduites de nombreuses fois dans l’histoire), du pouvoir masculin sur les femmes (qui, lui, semble avoir toujours existé), de notre relation à l’au-delà. 

J’arrête là ce déjà long billet. Ce livre est passionnant et pas sans défauts, il est un cri sincère, qui offre son flanc à la discussion à la critique. C’est un plaidoyer pour l’archéologie et les archéologues, qui donne envie de devenir archéologue (même si ça paraît être un métier difficile à exercer), qui explique combien cette activité est moderne et loin d’Indiana Jones. Comme souvent les discours de scientifiques, et voulant mettre en avant ses résultats, il oublie de montrer tout ce qu’on ne sait pas, tout ce qu’on ne comprend pas, tout ce qui n’est qu’hypothèse (en ce sens, le travail effectué par Stephen Baxter dans évolution donnait un bon aperçu de tout ce qu’on ignorait sur notre passé) – « tout ce qu’on ne voit pas et qui est immense ». Sa thèse sur le refoulé de l’histoire nationale est assez discutable, son discours est parfois un peu répétitif, ses interprétations sur la religion un peu lapidaires, loin de la finesse du discours d’un Paul Veyne. Mais ce livre est un cri du coeur, l’expression d’une passion et un regard clair et épuré sur notre histoire. En ces temps (le fait n’a rien de nouveau) de récupération et de simplification des récits historiques, il est d’une lecture très recommandable et recommandée. 

Le syndrome de l’éléphant – Thierry Di Rollo

Laumey et Jocelin sont cambrioleurs. Doués, prudents, précautionneux… Mais voilà qu’ils tombent sur un os, dans cette villa de campagne. Il y avait un gardien. Trois… (quatre ?) coups de feu plus tard et ils ont un cadavre sur les bras. Le corps marquera la fin de leur « amitié », de leur collaboration, et le point de départ pour Laumey d’une étrange dérive…

Le syndrome de l’éléphant est un roman plongé dans le brouillard. Il y a des truands, des cambriolages. Des numéros de portable à retenir par coeur, des cabines téléphoniques en panne, des rendez-vous dans d’anciennes usines et même une drôle d’affaire de vol de secrets industriels. Tout cela sonne un peu bizarrement, pas totalement crédible, pas totalement vrai. Des faits ne collent pas. Les voix des protagonistes elles-mêmes sont étranges, fausses, fantasmatiques. D’autant que des faits inexplicables troublent le récit, pouvoirs de sorcière, voix qui parlent à l’arrière de la tête… Peut-être alors convient-il de ne pas accorder crédit au narrateur et voir plutôt dans tout cela le récit d’une immense solitude, d’un amour manqué, d’une amitié qui s’échappe, qu’on aurait dû saisir quand elle se présentait. Une sorte de portrait psychique, qui se rapprocherait un peu, épure et sécheresse en plus, des histoires de David Lynch ou de Christopher Priest.

Que le désespoir dont il est infusé ne vous fasse pas craindre ce récit très court, resserré sur l’essentiel, chargé de scènes fortes.