True Detective

Comme déjà dit ailleurs, je ne connais pas grand-chose aux séries, mais j’aime bien qu’on me raconte des histoires. Par curiosité et pour être un peu moutonnier, j’ai donc regardé les 8 épisodes de True Detective.

Un récit d’enquête, sur fond de disparitions de femmes et d’enfants en Louisiane, entre 1995 et 2012. Deux flics, Marty – brave type macho, pas super fin, et Rust, sociopathe ancien camé intellectuellement brillant. 

Derrière l’enquête épaisse et poisseuse, des mystères qui feront lever les antennes des amateurs de l’Appel de Cthulhu : mention d’un certain Roi en jaune, allusions ésotériques…

Si on aime les décors étranges de la Louisiane,les errances dépressives, les personnages alcooliques, les enquêtes bizarres et ne pas avoir toutes les explications (c’est mon cas), alors on pourra regarder cette série.

Quasiment tout repose sur les deux personnages principaux, d’abord exaspérants puis intéressants, bien tenus par les acteurs. La série est très bien écrite, sans ventre mou narratif, jouant sur les époques, le temps distendu, les souvenirs, les regrets. Elle offre de belles ouvertures fantastiques, spirituelles et morales. En bref, du bon travail.

Tête haute – au Montfort théâtre

Avec Cecci, Rosa et Marguerite nous sommes allés voir ce spectacle « jeune public » au Montfort théâtre, suite à la bonne surprise d’Infinita.

Tête haute est une sorte de conte de fées décalé, avec de nombreuses inventions verbales, du théâtre d’ombre technologique, des projections, du jeu avec des caméras. 

Nous avons détesté.

Pour les inventions verbales, n’est pas Claude Ponti qui veut. Le jeu de projections ressemblait à un gimmick idiot, les quelques trouvailles techniques ne voulaient rien dire, c’était globalement incompréhensible, grimaçant, sinistre, sans queue ni tête. Cerise sur le gâteau, l’idée de déclencher des effets stroboscopiques dans une salle très obscure pleine de petits gamins. A fuir.

Sherlock – saison 3

Tiens, un deuxième billet d’affilée sur la saison 3 de Sherlock

Nous avons donc fini de regarder cette saison 3, et l’avons trouvée meilleure que ce que le premier épisode laissait présager. Je ne vais pas rentrer ici dans les détails, mais les épisodes 2 (le signe des trois) et 3 (son dernier coup d’éclat) contiennent leur lot de dialogues « witty », d’images amusantes, de scènes de suspense, de constructions audacieuses. Dans le 2, j’aime particulièrement le passage « tu as le contrôle de la foule… » et le mode d’assassinat sophistiqué (crédible, je n’en sais rien) évoqué, et dans le 3 le passage dans le palais de l’esprit de Sherlock m’a vraiment semblé être une belle création en termes d’écriture et d’images. Bref, nous nous sommes bien amusés et l’ensemble reste très agréable.

Une petite question de goût personnel, maintenant, et une réflexion pouvant peut-être être étendue à d’autres séries : dans un épisode de Sherlock, on rencontre deux types d’éléments d’intrigue : des enquêtes mettant en scène des nouveaux personnages à chaque fois, et des éléments faisant vivre et évoluer les relations entre les personnages de la série (Mycroft, Watson, Holmes, Moriarty, Molly, Mary…). Nous aimons vraiment les premiers, et beaucoup moins les derniers. Les moments pleins d’émotions (ou de causticité) où les personnages se disent dans de grands élans romantiques combien ils s’aiment me gênent plutôt, ma pudeur, sans doute. Dans cette troisième saison, chaque épisode remet à sa façon en question l’univers et le cadre – l’amitié Holmes/Watson, les relations des deux frères… -, c’est sans doute le jeu, mais c’est un peu saoulant. Et le petit truc pour lancer la saison 4 nous a fait soupirer. On la regardera quand même.

Sherlock Saison 3 / épisode 1

Je dis souvent que je ne connais rien aux séries télé. Pas le temps d’en regarder, peu de goût pour les moulins à intrigues, les sous-intrigues familiales mettant en scène la fille adolescente du héros, les deux épisodes passés à attendre qu’une promesse affichée durant S01E04 soit accomplie, etc.

Cecci et moi avons toutefois quelques rares faiblesses, et la série Sherlock en fait partie. Malgré des épisodes inégaux, les deux premières saisons ont eu leur lot de grands moments et de belles idées, prouvant par ailleurs qu’on pouvait encore faire du neuf avec du vieux.

Las, nous avons regardé hier le premier épisode de la troisième saison. Malgré un paquet d’idées astucieuses (le jeu sur les explications sur la mort de Sherlock, le jeu des déductions entre les deux frères, repris de l’interprête grec) nous avons clairement eu le sentiment que la machine tournait à vide. Le scénario s’est mis à jouer beaucoup trop sur la série elle-même, sur les personnages qu’elle a créés et sur ses propres gimmicks, avec l’impression que l’intrigue principale (l’enquête sur l’attentat) n’occupait plus qu’une dizaine de minutes d’un épisode de 90.

Quand une fiction se met à devenir auto-référentielle, c’est à la fois amusant et un peu ennuyeux. Concernant Sherlock, nous en sommes là.

Infinita — au Montfort théâtre

Pour la première fois depuis des mois, nous revoici au théâtre, le Montfort, que nous découvrons avec plaisir !

Au fond de la scène, un écran, une projection (encore !) nous montre un enterrement. Puis les personnages entrent en scène, un vieil homme en fauteuil roulant poussé par une grande femme, venu déposer une rose dans une tombe figurée par un carré de lumière… Ca ne va pas être gai.

La famille Flöz est un groupe de quatre clowns allemands travaillant avec des masques. D’étranges figures, des visages à la fois caricaturaux et vrais. Les masques provoquent un sentiment de décalage troublant, d’uncanny valley, qui m’a presque effrayé pendant la première partie du spectacle. Les Flöz nous rappellent que les masques sont étranges et choquent et font peur.

D’autant que les premiers tableaux déroulent un récit pas franchement agréable : un vieil homme, abandonné dans une maison de retraite par l’amour de sa vie, se rappelle des épisodes cruels de sa vie récente (avec les autres pensionnaires, tous des hommes, de son établissement) et d’autres, tout aussi cruels, de son enfance.

Puis le récit se délite, les relations entre les personnages s’épaississent, on part dans l’étrange, l’incongru, jusqu’à un délire jouissif et libérateur. Les dernières scènes, l’ascension finale, sont des merveilles.

J’admire le talent et la technique de ces quatre Flöz. Leur travail me rappelle celui des Artpenteurs, dans leurs pièces masquées (Tartuffe, Peer Gynt, Pinocchio…), ou celui de l’extraordinaire troupe du Piccolo Teatro di Milano pour la commedia dell’arte. Ils restent avant tout des clowns, reconstituant derrière leurs masques les éléments de notre comportement humain, créant des personnages caricaturaux et parfaitement vrais.

Le plus étonnant est de voir ces acteurs incroyablement physiques jouer des impotents : vieillards, enfants, et même un bébé, les connaisseurs (en bébés) apprécieront. Ils incarnent par des petits gestes, des choses minuscules, ce qui fait notre humanité.

Du grand art.

The Grand Budapest Hotel – Wes Anderson

Nous sommes donc allés voir notre premier film de Wes Anderson.

C’était très bien. Imaginatif, aigrelet, rythmé, barré, construit à étages comme une pâtisserie de chez Mendl mise en abyme. La classe, quoi.

J’ai toujours aimé Ralph Fiennes (qui jouait déjà dans un de mes films pas trop connus préférés) je l’ai trouvé très beau en M. Gustave, avec son improbable acolyte à moustache tracée au crayon. 

Air de panache ? Ils n’avaient que la demie-once.

Gatsby le magnifique – Francis Scott Fitzgerald

Ce roman fait partie des classiques que l’on pensait avoir lus mais en fait, non. Merci à Jean-Philippe Depotte et a ses excellentes petite vidéos Alchimie d’un roman (allez voir ici) qui m’a donné envie de visiter ce roman.  Ici, sa présentation de Gatsby.

Les années 20, les années folles. On ne sait pas trop qui est Gatsby, mais il donne des fêtes fantastiques dans sa propriété de West Egg, et on a beau être en pleine prohibition le champagne coule à flots. Drôle d’époque, drôle de temps : le fric, la modernité, le matérialisme, les gens changent, les riches sont de plus en plus riches, les truands deviennent respectables, les pauvres jouent aux riches… Fitzgerald évoque tout cela avec une grande classe, une grande légèreté, un sens du raccourci et de l’image qui fait mouche. Malgré le style parfois précieux, les tableaux baroques, il ne cesse de peindre un monde, notre monde, et ses drôles d’habitants, nos frères, souvent absurdes et pathétiques. Le roman est court, l’intrigue simple et serrée, une histoire d’amour à contretemps, de celles qui me rendent le plus triste. 

Un classique ? A raison. 

Dans ses bleus jardins des hommes et jeunes femmes passèrent et repassèrent comme des phalènes parmi les chuchotements le champagne et les étoiles. 

Et pour les meneurs de jeux curieux d’une certaine ambiance de New York dans les années 20… une excellente lecture.

Même pas mort – Jean-Philippe Jaworski

Gagner la guerre m’a tellement plu et intéressé que j’ai enchaîné – en numérique – sur le roman suivant de Jean-Philippe Jaworski, Même pas mort.

On est là bien sûr dans un grand classique de l’heroic fantasy (à rapprocher d’un autre, que j’aime bien, par un petit francophone débutant). Bellovèse, fils de Sacrovèse, devenu roi de ses propres mains, évoque au crépuscule de sa vie sa carrière de héros massacreur d’ennemis. Ce sera une trilogie (ben oui), il y a plein de rois, des royaumes, de druides, de prophéties plus ou moins ratées, de guerres, de dieux, et surtout, le signe ultime de la fantasy : des noms impossibles à retenir, à la pelle. On constate donc que monsieur Jaworski se la joue facile.

Trêve de blagues, Même pas mort est un tour de force. Une plongée dans le monde des royaumes celtes de la Gaule pré-romaine, avec ses héros, ses bêtes et ses dieux. A la fois roman historique, par la précision archéologique des reconstitutions – tout comme dans Gagner la guerre, Jaworski sait nous faire voir et sentir les maisons, les paysages, les rochers, forêts et plongée dans l’imaginaire des temps. On voit le monde, avec sa magie et ses puissances tel que devaient le voir nos anciens, on saisit et on comprend le raffinement d’une civilisation basée sur le droit, l’honneur et la parole. Même pas mort est au roman historique ce que l’Histoire du début du 21ème siècle est à celle des temps précédents. Nourris par les incroyables progrès de l’archéologie, les historiens s’intéressent maintenant surtout aux structures des sociétés, aux éléments de la vie quotidienne, à la manière dont nos prédécesseurs voyaient leur monde…

Par dessus tout cela se greffe une belle oeuvre littéraire : un récit emmêlé comme des entrelacs celtiques, suivant les chemins du temps et de la mémoire, traversé par les dieux -qu’on peut percevoir dans le roman aussi bien comme des chimères de l’imagination que comme des puissances résidant dans une sorte d’espace psychique… L’autre grand point fort de Jaworski, c’est la langue. Lyrique ou familière selon les nécessités, riche et glaiseuse comme les lourdes terres imbibées du sang des batailles… fantastique et fantomatique quand les morts apparaissent et hantent les vivants. Certains passages où se mêlent enfance et âge adulte, passé présent et futur, où les blessures à venir taraudent le corps de l’homme en formation, m’ont fait faire « Waow ! ». Même la procession des noms, Bellovèse, Sacrovèse, Ocio, Suobnos, Sumarios, Uelorix, Dannissa, Ambigat… dégage sa propre musicalité, qui nous emmène dans ce monde radicalement étranger.

Malgré toute l’admiration que j’ai pour ce travail, je ne peux retenir certaines réserves. En premier lieu, une envie parfois un peu trop lourde, de « faire voir » – encore une trace du passé rôliste ? Dans quelques paragraphes, rares heureusement, j’ai senti le retour pas parfaitement digéré de l’immense documentation accumulée par l’auteur.

Ensuite, un sentiment de trop long. Que raconte réellement ce premier tome ? Fallait-il vraiment 300 pages aussi denses pour dérouler une intrigue dont l’essentiel est résumé sur le quatrième de couverture ? Restent bien sûr le cadre, extraordinaire, l’atmosphère, le détail de l’action (chez Jaworski, franchir une rivière glacée devient un grand moment épique)…

Enfin, à aucun moment je n’ai vraiment eu d’empathie pour les personnages, ces brutes hâbleuses et lointaines. Benvenuto Gesufal était une crapule, un fantasme, mais je l’aimais bien, il me faisait rire et il m’est arrivé de le prendre en pitié, si, si. Bellovèse m’intrigue, mais il est si riche d’orgueil qu’il n’a pas réussi à attirer ma sympathie.

Que ces réserves ne vous empêchent pas de plonger dans ce chaudron étonnant. Ce roman est une tentative audacieuse et folle, qui joue dans une cour littéraire de très haut niveau. Faire vivre, à travers la littérature, une époque engloutie, ses douleurs, ses ses joies, ses vivants et ses morts. Rien que ça.

PS : et je ne suis pas parvenu à placer dans ce billet déjà long l’aspect « récit d’enfance », très important – comment comprendre autrement le titre ? La très longue troisième partie nécessiterait des développements à elle seule…

Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski

Don Benvenuto Gesufal est un sale type, pas de doute. Gouailleur, menteur, égoïste, meurtrier. Mais comme pour beaucoup d’hommes de main ayant trempé dans les grandes affaires de leur temps, ses mémoires valent la lecture. Il était là, sur la galère du Podestat, lors de la victoire du cap Scybilos qui a vu la marine de Ciudalia triompher des galères du sultan de Ressine. Il était là aussi lors des douloureuses négociations secrètes qui ont suivi, et par lesquelles son patron, tout en assurant la victoire, entendait aussi faire sa propre fortune. Il a fréquenté de près (de très près ? De trop près ?) la fille de son patron, Clarissima Ducatore, la seule des héritières du Podestat à avoir autant de sens politique que lui… 

Jaworski s’y entend pour évoquer la grande cité portuaire de Ciudalia, sa Venise imaginaire. Et les galères, et les ruelles, et les prisons, et les blessures, la faim et la soif. Et l’atelier du grand peintre, et les intrigues de cour, et les voyages, et les coups tordus, les plans machiavéliques, les plans à l’intérieur des plans, les foirages, les assassinats, les surprises. A raconter tout ça, don Benvenuto révèle en plus que d’être un salopard il a aussi des opinions, des sentiments, une étrange fidélité de chien tueur qui jamais ne mord la main qui le nourrit.

Gagner la guerre est un excellent roman de fantasy, ce que j’ai lu de mieux dans le genre depuis longtemps. C’est malin, c’est bien écrit, ça se permet même un certain lyrisme bien vu, ça joue avec le genre comme un duelliste de qualité avec sa lame. La rouerie littéraire de l’auteur rejoint celle du narrateur, tout ça colle fort bien.

Jaworski a une impressionnante culture historique, les lecteurs de Te Deum pour un massacre le savent bien. Avec ce roman, il dépoussière les clichés, essaie de rendre vivant ce qui souvent n’est que convenu dans l’imaginaire renaissance de ses contemporains. On est sur les galères, on a peur avant les combats, et on se dit que les négociations entre sénateurs (pauses pipi comprises), devaient bien ressembler à ça que ce soit à Rome où à Venise : éloquence, sens de l’Etat, mots sincères, non dits et coups fourrés. Bref, de l’excellent travail et une lecture passionnante, le beau travail de l’auteur sur la langue permettant de porter ce thriller politique bien au-delà de la simple distraction.

J’aimerais maintenant regarder le roman sous un certain angle, et en souligner des qualités et quelques limitations.

Mes lecteurs savent sans doute que je suis amateur de jeux de rôle, catégorie « sur table » et que la relation entre cette activité et l’écriture m’intéresse. La pratique des jeux de rôle donne envie de raconter des histoires, de créer des univers, de jouer avec les clichés. Parfois pour le meilleur (les deux auteurs de Yama Loka terminus sont de vrais joueurs) et parfois pour le pire (ce billet a suscité des conversations intéressantes).

Le cas de Gagner la guerre est intéressant. C’est un roman de rôliste, et ça se voit. Jaworski veut faire voir, et faire sentir, et faire vivre son univers imaginaire, et j’ai senti dans sa manière tout une expérience de maître de jeu. L’univers de Gagner la guerre est son monde, son bac à sable qu’il a su transcender pour en faire un beau cadre littéraire.

J’aimerais toutefois signaler des limitations liées, je pense, à cette origine : mis à part le très amusant narrateur, les personnages semblent être les marionnettes d’une pièce de théâtre cynique et grinçante. Jamais ils ne changent, ni n’évoluent. Certains sont des PNJs préférés, je pense à main d’Argent, ou bien au capitaine Melanchter. D’autres sont des stormtroopers destinés à crever pour faire progresser l’affaire (Welf ?, tu m’entends ?). Quant à Leonide Ducatore, c’est une sorte de pendant machiavélien de la Mary-Sue : rusé, super-rusé, super-duper-rusé, trop fort pour toi, et pour moi.

Je regrette enfin la toute fin du roman, assez conventionnelle à sa manière: scène d’action finale, grosse baston, effets pyrotechniques et twist « mais en fait c’était toi ». J’espérais que le journal de Benvenuto serait mieux tenu et lui permettrait une sortie littérairement plus élégante. Mais rien de tout cela n’est venu gâcher le plaisir de lecture.

La chronique de Munin.

(que je rejoins en partie, même si j’ai beaucoup plus aimé le livre que lui)

et celle de Cédric Ferrand, qui a veillé à ne pas insulter l’avenir.

Extrait des archives du district – Kenneth Bernard

Que se passe-t-il ? Se passe-t-il seulement quelque chose ? 

Taupe ne se sent pas très bien. Derrière ce pseudonyme, un homme, qu’on devine assez âgé, sans être un vieillard. Il vit seul, il se dit trop préoccupé par ses organes, il dit qu’il sent son territoire se réduire, et vivre seul ne lui réussit pas, il faut qu’il fasse quelque chose pour refaire une nation de lui-même. Pourquoi ne pas prendre des notes, et écrire ?

Nous lisons donc ces notes, tentatives de Taupe pour reprendre pied dans le monde qu’il vit. On s’attache à de petites choses, à l’entrée de l’immeuble où une brute terrorise les locataires, aux caissières du supermarché, aux guichets de la poste, à tous ces petits trajets d’un homme établi dans sa routine. Que se passe-t-il ? Rien, sans doute, juste la vie, la vieillesse, un regard usé accroché aux toutes petites choses…

Oui, mais… A travers le regard au ras du sol du narrateur, à la fois attachant et agaçant, on distingue les bribes d’une organisation sociale. On sent la pression d’une société qui veut contrôler ses membres. Au début, j’imaginais que le récit avait lieu à New York, mais il pourrait aussi se dérouler derrière le rideau de fer, tous les personnages ont des noms aux consonances d’Europe de l’Est. Puis au fur et à mesure des circonvolutions des confidences de Taupe, des mystères et des douleurs apparaissent… Jiri, le fils parti, les saltimbanques disparus, et les clubs d’enterrement, auxquels on est forcé d’appartenir.

Que se passe-t-il ? Que sont les clubs d’enterrements, en réalité ? Le narrateur commence à se poser des questions, le lecteur avec lui, mais comprendra-t-il jamais quelque chose ? Est-ce que ça a de l’importance ? Pourquoi la pièce de théâtre sur les goélands a-t-elle été si critiquée ? Quelqu’un se rendra-t-il compte que Taupe a faussé ses rapports ?

Est-on dans un monde dystopique, orwellien ? Ou bien ce monde est-il le nôtre, vu à travers les yeux d’un vieil homme triste ? Le texte est écrit avec précision et douceur, on en vient à apprécier ce vieux Taupe, on le comprend. Il regarde encore les femmes, un peu, il aime les promenades tranquille, les vieux chiens, les amis. Un fin approche, il décide d’avoir moins peur, d’ouvrir les yeux. C’est peut-être trop tard, mais c’est déjà ça. Ouvrir les yeux sur le monde, se construire, comprendre, laisser une trace…

Que se passe-t-il ?

Longtemps après la lecture, j’ai repensé à ce livre. Au titre de ce livre. A son sens. Et j’ai eu peur pour Taupe.

Publié avec grand soin aux éditions Attila, sous une couverture très appropriée de Marc-Antoine Mathieu.