Le couperet — Donald Westlake

Près de New-York, fin des années 90. Burke, la cinquantaine, ancien cadre dans l’industrie du papier, vient d’être licencié. A son âge, et dans son domaine, les chances de retrouver un boulot sont réduites, et sa femme ne travaille pas, il faut payer les études des enfants, les traites de la maison… Son petit monde très classe moyenne va s’écrouler et Burke le refuse.

Une idée lui vient alors : ils sont assez nombreux sur le marché du travail pour les postes comme le siens, et les postes sont rares. Mais, si tous ses concurrents pour un poste donné venaient à mourir ?

Le couperet est un roman tragiquement drôle. Jouant sur l’angoisse du déclassement, la peur du chômage, lisant le monde du travail avec une lucidité cruelle, Westlake propose un roman noir caustique. L’intrigue est parfaitement huilée, comme une jolie mécanique, où chacun aura un petit rôle tragique ou comique à jouer (l’épouse, les flics, les fils, le conseiller conjugal…), c’est une lecture très distrayante.

Maintenant, le roman tient surtout sur son concept, qu’il développe jusqu’au bout avec habileté. Si l’idée de base vous amuse, lisez, et faites-vous plaisir. De là à dire comme le texte de quatrième de couverture qu’on « frôle le chef d’oeuvre »… On a là, et c’est déjà très bien, une bonne satire, noire, cruelle et grinçante, servie par un romancier chevronné.

(offert par monsieur Mouton, merci !)

Le Club – Michel Pagel

C’est l’hiver. François Gauthier arrive à Kernach, en Bretagne, pour rendre visite à sa cousine, Claude Dorsel. Celle qui aimait tant qu’on la prenne pour un garçon, refusant son prénom de Claudine. La neige tombe de plus en plus fort. La copine de Claude vient la chercher à la gare. Et Dagobert est mort depuis longtemps.
Enfant, je n’ai pas lu que Fantômette, mais aussi le Club des Cinq, adaptation et transposition de la série anglaise. J’ai tenté d’en relire récemment : ça a moins bien vieilli que les aventures de l’héroïne de Georges Chaulet. A l’époque, toutefois, ça m’enchantait, et je ne retirerait pas à Enid Blyton les nombreuses heures de plaisir passées avec ses young detectives. Ce furent, je crois, les premiers romans que j’ai lus de ma propre initiative.
Michel Pagel a dû beaucoup aimer, pour proposer cet hommage un peu lynchien au Club des Famous Five. Thriller enneigé, réflexions ironiques et jeu méta-littéraires seront de la partie, dans un roman aussi intriguant et amusant que court, le format étant sans doute lui-même un écho aux lectures enfantines. L’auteur des Flammes de la nuit me semble mener ici avec les cinq enfants le même jeu entre réalité et fiction qu’avec les contes de fées dans son ouvrage précédent. Avec, pour le club, un thème supplémentaire : la peur de la vieillesse et l’angoisse de la mort.

Cthulhu Invictus — 3

Suite de nos aventures romaines (voir ici le billet précédent)

Cyrène, de nos jours. Le temps a passé. La guerre civile passe là où s’agitaient nos PJs.

Je vous avais ennuyés dans le billet précédent avec des considérations mystico-truc sur les forces souterraines. L’intérêt narratif de ces forces, est de pouvoir imaginer des voyages qui ne doivent pas franchir certaines lignes imaginaires… Flavia a été chargée par les vestales d’un « pouvoir » qu’elle ne comprend pas, et qu’elle devra libérer au moment voulu. Mais si elle approche les « lignes », chargée de cette puissance, les dieu souterrain se retourne, les forces sismiques frémissent (et on hurle au capitaine du navire de changer de cap !)

Nous avons eu droit à une escale à Catania, et une aventure le long des flancs de l’Etna, point d’ancrage de certains des triangles magiques (rien de plus terrifiant pour les PJs qu’un volcan dont les grondements semblent liés à leurs mouvements). Puis, une fois sur les côtes de l’Afrique, des tribus de cavaliers dont les chamanes rêvent d’une femme qui… (le Dieu envoie ses rêves et demande qu’on lui ramène la femme). Enfin, un raz de marée soulèvera le navire des PJs lors de la traversée impromptue d’une ligne (ils avaient fait une erreur de calcul, croyant que le triangle pointait sur Alexandrie alors qu’Ibbas est au sud de Cyrène), un des esclaves favoris de Flavia sera emporté par les flots et il faudra un miracle pour que nos héros ne terminent pas noyés.

Ils finiront par arriver à Cyrène, puis à faire l’erreur de parler de leur mission au gouverneur. Si Flavia n’avait pas eu la prévenance de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier (Germanicus d’un côté, avec des bédouins recrutés exprès pour) et elle d’un autre avec une escorte du gouverneur, l’affaire aurait tourné court.

La belle dame romaine finira jetée en croupe sur un cheval avec un jeune bédouin aux dents blanches, pendant que l’ancien esclave germain explorera des souterrains aux parois couvertes d’un mystérieux champignon jaune sous lequel dorment les cadavres de rêveurs engloutis. Il échappera de justesse à la trahison de Nephotès.

A la fin, les cavernes s’effondrent (le « sort » imprimé en Flavia avait comme vertu d’appeler Bekhret, ce qui provoque un énorme tremblement de terre), Taran Ish est englouti avec une partie des hommes de Flavia et l’on se replie piteusement vers Alexandrie en tentant de se faire oublier des hommes du gouverneur Labienus. 

A Rome, les ennemis politiques de Tremulus n’ont pas manqué de profiter de la faiblesse de ce dernier pour l’écarter, ainsi que le mari de Flavia. Les adeptes des cultes orientaux poussent leurs pions et dégagent les vieux romains. Qui sait quels maléfices se cachent derrières les adorateurs de Cybèle ou d’Isis ?

(à suivre…)

Staline T2, la cour du tsar rouge – Simon Sebag Montefiore

A la fin du tome 1, nous avions laissé l’homme d’acier refusant de voir la vérité en face. Son « allié », ce pantin hystérique et antisémite basé à Berlin, avait lancé ses millions de soldats à l’assaut de la grande Union Soviétique. On eut beau menacer de faire abattre les corbeaux de mauvais augure, la guerre était là. Et l’armée rouge n’était pas prête.

Dans ce tome 2, l’auteur reprend les mêmes personnages pour une nouvelle série d’aventures qui laisseront le lecteur à bout de souffle. Le déferlement des panzers, le chaos sur la frontière, les lignes enfoncées… Le héros pourrait s’adresser au peuple, faire face, affronter le danger… Enfermé dans le palais des antiques empereurs, il reste allongé sur le divan et sombre dans la dépression, tandis que l’ennemi se rapproche. Autour de lui, la clique incompétente fait ce qu’elle peut.

On aura droit à des images saisissantes : le dictateur se réfugiant dans les souterrains et installant son bureau dans un wagon de métro. La capitale déménagée plus à l’est. Les bombes pleuvant sur le Kremlin – palais présidentiel dépourvu du moindre bunker ! Et alors que l’ennemi approche, on continue à torturer, déporter, rechercher les traîtres.

Joukov émerge alors : un général aussi dur et cruel que son maître, le seul peut-être à avoir la moindre compétence dans l’entourage du tyran. Celui qui permettra de renverser le sort. Alors que l’ennemi n’est plus qu’à quelques kilomètres de la capitale de l’ancienne Russie, l’homme d’acier se réveille, se relève. Tenant ses comptes de chars et de divisions sur ses petits carnets d’épicier, il supervise la guerre en amateur, s’adresse à la nation et parvient à lancer celle-ci sur la longue route de la victoire.

Comme l’ennemi teutonique recule enfin, l’aura du maître grandit, il rencontre au Kremlin et à Téhéran ses alliés : le bouledogue anglais (qui lui donne du fil à retordre, mais qu’il parvient à manipuler) et le séduisant président américain en chaise roulante, avec qui il deviendra ami. La scène de la conférence en Iran, avec palais du Shah, nid d’espion, potentats ridicules et traducteurs stressés est un grand moment du livre. Pendant ce temps, de terribles trains déportent des peuples entiers vers l’est, provoquant des milliers et des milliers de morts et semant les graines des haines d’aujourd’hui…

(on notera aussi, une fois l’ennemi vaincu, une scène amusante où un certain Charles de Gaulle se rend au Kremlin pour signer un traité. L’homme d’acier veut le faire boire, l’intimider et le manipuler. L’ennuyeux et rigide Français se révèle insensible à tous ses trucs de tsar grossier.)

Le jour du défilé de la victoire, notre héros se retrouve affublé d’un titre de généralissime et d’un uniforme blanc et doré. Il ne défilera pas à cheval, trop vieux, trop maladroit.

A aucun moment la terreur ne cesse. Gare à ceux qui s’imaginent avoir sa faveur, le jeu favori du vieux tyran devient de dresser les uns contre les autres, de favoriser d’une main et de punir de l’autre, de préférence en frappant par les épouses – j’avoue avoir été ému par la relation amoureuse de Molotov et de Polina. 

Le récit des monstrueuse soirées cinéma & banquet est à la fois à hurler de rire et à se tordre de terreur, où l’on voit les terribles sous-fifres chanter et danser entre hommes au rythme de musiques géorgiennes tandis que la faveur du maître va et vient…

La fin du règne verra quelques autres succès : la bombe atomique, dont la fabrication est dirigée par l’incroyable, énergique, compétent et monstrueux Béria, la rencontre avec Mao (ils ne se comprendront pas). Pour la fin, tandis que la guerre gronde en Corée, le dictateur s’occupe de ses citrons, s’intéresse aux arts et manipule tout et toute le monde, brisant des familles et des vies et tuant et déportant, déportant et tuant encore et toujours. Comme la vieillesse et la maladie le minent, il lâche la bride au vieil antisémitisme russe et par à la chasse aux juifs « cosmopolites » pour mieux fournir un adversaire et une cible à la nation. Seule un caillot sanguin mal placé mettra fin au long, au terrifiant cauchemar.

On ressort de cette biographie épuisé et lessive (même si on a parfois bien rigolé). L’auteur démontre parfaitement sa thèse. Ceux-là, le tyran et sa clique, n’étaient pas des exceptions, juste des hommes habiles, intelligents, bosseurs, lancés dans une entreprise devenue folle, qui les a tous dévorés. Tous, peut-être, sauf un, l’homme au visage grêlé et aux yeux jaunes, l’ancien séminariste georgien, celui dont le nom immortel claque encore comme un slogan. Staline !

[Mise à jour] en lisant sur le réseau d’autres critiques de ce livre, je tiens à ajouter une précision. On n’est pas là dans un livre d’analyse de haut niveau, plutôt dans une chronique à ras de terre, de bureau, de guerre, qui s’intéresse à un certain groupes d’homme ayant dirigé l’URSS. Ce point de départ fait à la fois la qualité et les défauts du livre. A bon entendeur !

Vostok

Début 2013, j’ai lu Vostok, le dernier secret de l’Antarctique, livre d’histoire autant que de souvenirs écrit par le glaciologue français Jean-Robert Petit, évoquant un des endroits les plus fascinants qui soit au monde : la base Vostok (Orient) ouverte par les Soviétiques en Antarctique en 1957, et active de façon quasiment ininterrompue jusque là.

Pour en savoir plus sur ce lieu du bout du monde, je ne peux que vous recommander son livre, paru aux éditions Paulsen. J.R. Petit a participé à l’extraordinaire collaboration franco-américano-russe, qui a eu comme résultat scientifique de prouver le lien entre concentration du CO2 et réchauffement planétaire, excusez du peu !

Je ne suis jamais allé en Antarctique autrement qu’en rêve. Avec l’amiral Byrd, avec Arthur Gordon Pym, avec les expédition Dyers-Lake et Starkweather-Moore, j’y suis retourné de nombreuses fois avec Jean-Robert Petit, Claude Lorius, Aleksei Trechnikov, V. Ignatov, Nordenskjöld, Swithinbank… Le résultat de toutes ces rêveries se trouve dans Vostok, un roman antarctique paru ce mois-ci aux éditions Denoël.

Même s’il se passe dans le même univers que l’Anamnèse de Lady Star, Vostok est un roman complètement indépendant, un récit de mystère et d’aventures, dont voici le texte de quatrième de couverture.


Vostok, Antarctique. L’endroit le plus inhospitalier sur Terre. Des températures qui plongent jusqu’à – 90 °C. En 1957, les Russes y ont installé une base permanente, posée sur un glacier de 3 500 mètres d’épaisseur, ignorant alors qu’à cet endroit, sous la glace, se cache un lac immense, scellé depuis l’ère tertiaire. Pendant des décennies, équipe après équipe, puits après puits, ils ont foré la glace. Pour trouver, peut-être, des formes de vie jusque-là inconnues.
Vingt ans après la fermeture de la base, un groupe d’hommes et de femmes y atterrit, en toute illégalité. Ils vont réchauffer le corps gelé de Vostok, réveiller ses fantômes. Ils sont là pour s’emparer du secret du lac. S’ils échouent, il ne leur sera pas permis de rentrer vivants chez eux.

Situé dans le même futur qu’Anamnèse de Lady Star, Vostok narre l’incroyable aventure d’une très jeune femme, Leonora, condamnée à laisser les derniers vestiges de son enfance dans le grand désert blanc.



Ce roman doit beaucoup à l’acharnement et au soutien sans faille de Gilles Dumay, qui tient la barre de la collection Lunes d’Encre malgré tous les vents contraires. La magnifique couverture est due à Aurélien Police.

Octobre, un crime — Norma Huidobro

S’achetant une robe des années 50 à porter durant une fête à laquelle elle n’a pas envie d’aller, Inès, une ado vivant à Buenos Aires, trouve dans l’ourlet une lettre que sa destinataire n’a jamais reçue. L’appel au secours d’une jeune fille de son âge, menacée d’assassinat tout comme son propre père. Que feriez vous à sa place ?

Nous sommes vers l’année 2000, Inès a ses soucis à la maison (ses frères sont carrément pénibles) et la lettre est l’occasion pour elle de se trouver une cause, un mystère, un univers à elle.

J’avais déjà dit tout le bien que je pensais des romans de Norma Huidobro (ici, et ). Celui-ci est peut)être le meilleur de tous ceux que nous avons déjà lus. On y retrouve le même talent à construire de beaux personnages, très vrais, vivant dans le vrai monde, celui des petites retraites, des petits boulots, des différences sociales. Celui où il ne sera pas facile à une jeune fille d’enquêter sur un crime vieux de quarante ans.

La découverte de ce mystère, entre coupures de journaux et interrogatoires de témoins âgés, est tout à fait passionnante. Mais, au delà de l’intrigue (simple en vérité et plutôt bien arrangée), Norma Huidobro réussit à donner à son roman un arrière plan social fort (le roman parle beaucoup des personnes âgées), ainsi qu’une véritable sensualité. Inès est attentive aux matières, aux couleurs, aux parfums, et c’est dans ces petits détails qu’elle entreverra la vérité.

Octobre, un crime est vendu comme un roman jeunesse. C’est avant tout un bon roman.

La Mouette, selon Ostermeier — à Vidy

C’est une expérience inédite pour nous que de voir deux fois la même pièce de théâtre — dans des mises en scènes différentes ! — en moins de un an. Cet été, nous avions pu admirer la troupe japonaise Chiten dans une présentation très incarnée et intériorisée de la pièce de Tchékov. Quelques mois plus tard, après une résidence au théâtre de Vidy, c’est Thomas Ostermeier qui présente la pièce, en français s’il vous plaît.

On retrouve donc Kostia Treplev, fils de la fameuse actrice Irina Arkadina, qui cuve sa dépression à la campagne et tente de monter une pièce expérimentale devant sa mère et sa cour. Le texte français utilisé par Ostermeier est moderne, et si la pièce n’est pas déconstruite, comme par les Japonais, on la sent fortement entrelardée de considérations contemporaines, dont un hilarant passage sur le théâtre moderne où Ostermeier semble se moquer de tout ce qu’il va faire (ou ne pas faire) ensuite… Ces insertions m’ont fait un peu peur, mais j’avais été déstabilisé de la même façon par le début très 70s de son ennemi du peuple, alors j’ai pris sur moi, d’autant que le texte français est habile et rythmé (il est dû à Olivier Cadiot)

« La Mouette est une comédie avec trois rôles de femmes et six rôles d’hommes. Quatre actes, un paysage (vue sur un lac), beaucoup de discours sur la littérature, peu d’action, tout mon poids d’amour. » (Tchekov) 


Dans la mise en scène de Kostia, Nina en vierge sacrificielle déclame un texte de métaphysique-animiste bizarre, Kostia passe de l’électro à fond, poignarde un cadavre de bouc et s’asperge de sang les bras en croix, ça dépote, et Irina éclate d’un rire moqueur. Pendant les deux heures qui vont suivre, on va accompagner les plaisanteries, le mal-être de ces personnages en vacances au bord du lac, on va assister à leur hésitations et leurs compromissions, sans jamais cesser de les aimer et d’avoir peur, et de nous désoler pour eux. Les acteurs, pour la plupart déjà vus dans les Revenants, sont tous bons, tous brûlants, avec un très beau jeu de corps, de postures, de visages.

D’un point de vue de mise en scène, Ostermeier a adopté une sorte de tréteau façon Commedia Dell’Arte, au bord duquel les acteurs hors scène attendent leur tour. Sur cet espace apparaissent, de façon toute imaginaire, la terrasse, la plage, le salon, la chambre de Trigorine. Tout est impeccablement réglé, jusqu’aus superbes scènes de neige du finale.

La mouette selon Ostermeier est une expérience théâtrale puissante, qui secoue l’âme et noue les entrailles. Il n’y est question que d’art et d’amour. En quittant la salle, je me sentais plus humain.

Cthulhu Invictus – 2

Je continue dans mon exploration des scénarios du recueil pour Cthulhu Invictus : De horrore cosmico, série d’enquêtes surnaturelles dans la Rome de Domitien.

Le livre Cthulhu Invictus, acheté en PDF en même temps que le recueil, est une assez bonne synthèse sur le sujet de créer des personnages et les faire jouer dans l’empire romain, même pour quelqu’un qui, comme moi, joue avec ses propres règles et se moque bien du bestiaire. Avec l’aide d’un peu de wikipedia (très riche sur l’histoire antique), même un MJ pas très au fait du sujet comme moi peut faire jouer à l’époque et s’amuser. Par contre, les scénarios présents dans le livre de base et dans le compagnon sont tout à fait dispensables, très cult of the week.

Revenons-donc à De horrore

Après the Vetting of Marius Asina, de bonne mémoire, nous avons enchaîné sur Doom. Si vous avez l’intention de le jouer, veuillez fermer les yeux durant la lecture du reste de ce billet ! (l’Ordinateur, votre ami, saura s’en souvenir)

Doom a un joli principe de base : mémoires peu fiables, anciens militaires, rêve de destruction, souvenirs de massacres… Mais l’implication des joueurs, le déroulé de l’aventure et surtout le Grand Ancien du jour sont un peu faibles. Je n’aime pas trop les gros lézards, sauf dans Jurrasic Park.

Un peu de bricolage narratif

voici la manière par laquelle Doom a été lié au scénario précédent : Gnaeus Tremulus rêve et est hanté. Cassia, son épouse, finit par consulter des devins officiels au forum. Les problèmes de son mari arrivent aux oreilles de Thallia Prima, fille de Lucius Thallus et vestale. Cette dernière se souvient de l’intelligence avec laquelle Flavia Agrippa s’est occupée de l’affaire Asina. Un conseil divin arrive alors, qui pousse Cassia à quémander l’aide de Flavia…

Par ailleurs, Tremulus est un ancien camarade de légion de Titus Armilius, le nouveau mari de Flavia (elle s’est remariée entre les deux scénarios. Pression sociale, quand tu nous tiens…)

Pour le reste, l’action finale a été transposée d’Egypte en Lybie, avec un gros méchant rendu un peu plus abstrait. Le gros pavé qui suit décrira quelques idées/délires de background., en se souvenant que j’essaie toujours de considérer les éléments fantastiques comme une option, une interprétation. 

Elements de contexte

La cause profonde des tremblements de terre et autres éruptions volcaniques est liée aux mouvements tectoniques de la surface terrestre et aux forces immenses qui se jouent dans le noyau terrestre, nous croyons le savoir. Mais si ces forces avaient un nom ? Une conscience ? (ou si « quelque chose » vivait « dans » ces forces ?)

Les Egyptiens adorent le dieu souterrain sous le nom de B’KH’R’T (Bekhret). Il s’agit dans leur représentation d’un serpent qui se mord la queue aux innombrables anneaux, qui ne cesse de rouler lentement sous la terre, sauf quand on l’irrite et que ses anneaux se tordent, et qu’alors la terre tremble… Son symbole est parfois une spirale (comme l’emblème d’Asina, tiens, tiens).

Une champignon poussant uniquement dans certains cavernes (« aureus silphium ») permet, quand absorbé, d’entrer en contact par le rêve avec B’K’R’T, de comprendre les forces qui le traversent, voire, quand on est doué, en traçant des triangles (longs parfois de plusieurs milliers de kilomètres) à la surface de la terre, d’envoyer les forces tectoniques d’un point à un autre et de provoquer des tremblements de terre.

On trouvait l’aureus silphium à Ib, ancienne « ville » située aux limites du Sahara, dans les profondeurs de la Cyrénaïque. Là, un groupe d’initiés shootés au rêve,  aux visages très blancs (à force de dormir sous terre dans les cavernes emplies de champignons) rêvaient en contact avec les forces souterraines. Ils ont donné naissance à la légende des Lothophages mentionnés dans l’Odyssée. Ils sont aussi l’écho des hommes d’Ib mentionnés par le scénario.

Durant les guerres puniques, Carthage instrumente Ib (ou Ibbas) pour envoyer des rêves néfastes aux Romains et des tremblements de terre vers chez eux. Ca marche plus ou moins, les Romains gagnent la guerre comme on le sait mais certains d’entre eux on entendu parler d’Ib et n’oublieront pas.

Durant les guerres judéennes en 70, quelques Juifs installés en Cyrénaïque (ou d’autres ?) font de nouveau appel aux pouvoirs d’envoi de cauchemars et de tremblements de terre des quelques initiés vivant encore à Ib. Un chef romain comprend d’où viennent les coups et envoie un détachement mené par Tremulus régler définitivement le problème. Après un voyage cauchemardesque, Tremulus massacre les derniers Ibiens (et perd presque tous ses hommes), puis il oublie tout ça. Une convulsion de B’K’R’T entraine la quasi disparition d’Ib.

Tremulus rentre à Rome, où il finit par devenir un des principaux responsables des constructions impériales dans la ville (une sorte de chef de projet des travaux envisagés par le prince…).

Un des Lothophages, « Taran Ish » initié pâle aux yeux écarquillés a toutefois survécu. Il lui faut des années pour se remettre et trouver des alliés pour remonter son ancien culte. Il s’entend avec Aulus Labienus, gouverneur de Cyrénaïque, dignitaire romain infusé de cultes orientaux, ancien Légat de légion et lointainement apparenté à Marc-Antoine. Ce dernier accepte la proposition de redresser Ib (où l’on va construire sur ses indications un sanctuaire à l’Artemis d’Ephèse – déesse souterraine et forme de Terra Mater). Labienus se rêve en sauveur de l’Empire. Taran Ish, lui, veut se venger de Tremulus et de Rome. Il enchante la demeure de Tremulus (déposant chez lui une idole en forme de spirale, couverte de silphium doré) et vole ses dieux domestiques. Son but est de créer un point d’ancrage, un « triangolos » magique reliant l’Etna (où l’on adore B’K’R’T sous le nom de Vulcanus Aetnus), Ib, et Rome…

Si les plans d’un Lothophage seul et shooté en permanence, d’un gouverneur trop ambitieux pour son bien, ont la moindre chance d’aboutir vraiment ou s’ils sont juste des rêves de travers d’une bande de bras cassés, c’est à vous de voir. Le fait est que Tremulus est hanté par des rêves terrifiants, que la terre tremble à Rome et que quelques bâtiments – construits par lui — s’effondrent.

J’ai déjà été long avec ces explications alambiquées, mais je voulais par rapport au scénario d’origine compliquer les explications, noyer les causes dans des réseaux plus profonds, que les PJs se perdent dans des considérations sur l’histoire ancienne et sur ce qu’on en raconte.

Nous avons joué tout cela dans une ambiance à la Tim Powers, Tremulus rêve, prévoit en rêve que des bâtiments s’effondrent… Les enquêtes des PJs les mènent à Pline le jeune (qui saura, en consultant les notes de son oncle, saura identifier le silphium doré), puis aux voyages de Scylax (où ils entendront parler d’Ib et des Lothophages) enfin jusqu’à l’initié égyptien Nephotès qui initiera en partie Germanicus aux secrets de Bekhret…

Les PJs ont l’impression d’être seuls à avoir compris un monstrueux secret, sans vraiment être sûr de ce qu’ils ont compris. Il faudra une intervention des vestales pour les envoyer enfin vers la Cyrénaïque (mais ceci fera l’objet d’un autre billet)…

Zippo – au petit théâtre

Ca commence par la scène du balcon de Roméo et Juliette….


Acte II / Scène II / Le jardin des Capulet.

Entre ROMÉO.

ROMÉO – Il se moque bien des balafres

Celui qui n’a jamais reçu de blessures.

Juliette paraît à une fenêtre.

Mais, doucement ! Quelle lumière brille à cette fenêtre ?

C’est là l’Orient, et Juliette en est le soleil.

Lève‑toi, clair soleil, et tue la lune jalouse

Qui est déjà malade et pâle, du chagrin

De te voir tellement plus belle, toi sa servante.

(…)

JULIETTE – Ô Roméo, Roméo ! Pourquoi es‑tu Roméo !

Renie ton père et refuse ton nom,

Ou, si tu ne veux pas, fais‑moi simplement vœu d’amour

Et je cesserai d’être une Capulet.

Et dans le public, un type se met à faire des blagues, genre « poil au… », pendant que les acteurs tentent de dire Shakespeare. Les enfants dans le public sont troublés (et leurs parents aussi). Les acteurs se vexent, Zippo monte sur scène pour s’excuser, du genre « oh la la, si on ne peut plus rigoler… »

Et il se retrouve coincé. Le génie du théâtre lui apprend qu’il ne pourra repartir qu’une fois que la pièce aura repris, avec lui dans le rôle du personnage interrompu. Roméo ? Non. Juliette.

S’en suit une longue et douloureuse séance d’apprentissages, où le clown Zippo tente désespérément d’apprendre les rudiments du théâtre, tout en pestant, grognant, se moquant et tombant amoureux.

Pièce maligne de méta-théâtre, Zippo tente de faire passer aux enfants quelques idées sur ce que c’est que le théâtre. Et lorsque, enfin, la scène sera jouée, avec tous les mots de Shakespeare, l’attention sera grande !

L’écriture du spectacle est très astucieuse, parfois un peu didactique mais le plus souvent très drôle, et les trois acteurs sur scène sont tous très bons. Rosa a bien aimé, Marguerite a tout compris, même si elle avait peur à cause de cette situation difficile, presque impossible : comment un clown plus très jeune peut-il comprendre quelque chose aux émois d’une très jeune femme ? Mais elle a bien retenu qu’au théâtre, il faut tout apprendre par cœur, puis tout oublier.

Cthulhu Invictus – 1

Après quelques tentatives dans d’autres domaines (du policier à la Ellroy à Los Angeles en 1945), nous avons repris une campagne de jeu de rôle lovecraftienne, suite à ma lecture, recommandée par Tristan Lhomme, du bon recueil de scénarios De horrore cosmico. Nous voici donc maintenant dans l’empire romain, vers l’an 90, sous le règle de l’empereur Domitien.

Tout comme je l’ai fait pour les Montagnes Hallucinées ou pour Les Masques de Nyarlathotep, je tenterai dans ce billet de noter quelques idées d’adaptations des scénarios du recueil De horrore cosmico.

Personnages

Nous avons dans cette campagne deux personnages :

Flavia Agrippa, jeune veuve d’une vingtaine d’années (la viduité lui garantissant une certaine liberté) de classe équestre, dotée de beaucoup d’entregent social et toujours à la recherche d’argent et de protecteurs pour garantir le niveau de vie qu’elle apprécie (thermes, beaux vêtements, masseurs égyptiens, bijoux, musiciens, théâtre…)

Aurelianus Germanicus, esclave affranchi, d’origine germaine, mais plus romain qu’un Romain, bien éduqué, attaché au service à la protection de Flavia par leur patron commun, Marcus Aurelianus Niger, un sénateur romain influent.

Ses relations compliquées avec sa patronne (il est bien plus conservateur et prude qu’elle) donnent une amusante dynamique à nos histoires.

On se reportera au billet de Tristan qui évoque très bien le contenu des différents scénarios du recueil. Voici ce que nous en avons fait. Ce billet s’adresse à partir d’ici aux maîtres du jeu potentiels, futurs joueurs passez votre chemin !

The Vetting of Marius Asina

Ce scénario d’enquête urbaine autour d’une famille mystérieuse est à la fois très simple et très agréable, pour peu qu’on ait envie de mettre en scène une ville, ses clans, ses intrigues. J’ai développé les principales familles, les insupportables fils à papa de la bande de Buteo, les deux milieux grecs et romains, les vigiles appointés pour garder l’ordre dans la ville. Dans notre version, Asina n’est pas un « méchant », juste un homme traînant un secret de famille un peu plus encombrant que la normale, doté d’enfants socialement difficiles. J’ai considéré que le sang d’Opar pouvait provoquer une étrange attirance de la part de certains humains.

Peu de magie dans cette histoire, donc, juste une spirale lovecraftienne classique à mesure qu’on s’approche de la vérité. 

Flavia et Germanicus ont presque tout compris, mais ils n’ont rien fait qui mette réellement Asina en danger, et ce dernier a réagi sagement à leurs découvertes. Il y a eu une forte tension, des scènes de mystères mais pas de meurtres gratuits. Lucius Thallus a toutefois noté le talent de la jeune femme pour faire face à des phénomènes « bizarres », ce qui a aidé à enchaîner avec le scénario suivant.

Massilia, par Jean-Claude Golvin
(je vous invite à consulter son site plein de magnifiques vues de villes antiques)

(à suivre)