Touch me – Addisson Heimann

Vu au NIFFF en 2025

Deux colocs un peu nuls, jeunes et anxieux, super anxieux. Joey, c’est la fille. Elle a plein de traumas, est sexy as hell et vulgaire, n’a que des boulots de merde. Craig, c’est le mec, est super gay (mais célibataire), ses parents sont riches et payent pour toi (et pour Joey, mais ils ne le savent pas), il picole, vape, picole et a un streak de 1038 jours sur duolinguo en japonais. Ces deux-là, suite à une péripétie puante, se retrouvent invités de Brian, qui ressemble à un Jésus américain (cheveux longs, barbe douce, regard bienveillant) mais qui est (serait) un alien dont le toucher dissipe toutes les anxiétés, et qui est un super bon coup, notamment grâce à ses tentacules qui… et qui… (la sex tape de Joey avec lui est qualifiée de carrément hentai par Joey). Brian a apporté des arbres qui font de la lumière absorbent le CO2, parce qu’il est vraiment préoccupé par le changement climatique. Vraiment ?

Ce pitch a l’air très nawak (il l’est) et le film est vraiment très fun, plein de surprises visuelles, de scènes de drogue et de sexe un peu jetées, de dialogues très drôles (alors vraiment plein), de tendresse et de cruauté pour ses deux jeunes héros narcissiques et bourrés d’angoisse. J’ai beaucoup ri et beaucoup aimé.

Rêver et faire rêver – Nicolas Fructus

Ce texte a été écrit par Nicolas Fructus, en réaction/réponse au texte du billet précédent.

Des sources

J’ai lu Leiber, pas tout Lankhmar, mais pas loin, je pense.
Cela fait bien 30 ans, et un peu comme précédemment avec Lovecraft sur lequel
j’ai travaillé, je suis euphorique quant aux inspirations oniriques que ces
textes m’ont apporté, mais pour être honnête, je ne m’en souviens plus.
J’adore, mais ce sont des visions ouatées, un peu évanescentes, j’ai des bribes
d’histoires, mais les ambiances et les enjeux sont là, en moi. J’ai vécu avec
le Souricier Gris et son compère musclé, comme j’ai pu arpenter les Contrées du
rêve, sans me souvenir du nom des routes.

Avant de commencer à travailler sur des images, je relis les
inspirateurs. En même temps, ce n’est que du plaisir. Donc je relis Leiber
pendant Noon, juste pour me faire engloutir par la vague des visions qui
portaient Laure & Laurent au cours de leur écriture.

À la première lecture de Noon, je retrouve chez Laure &
Laurent ce contrepied permanent entre imbroglios, quiproquos, situations cocasses,
et le sérieux de la trame, l’importance du sujet traîté, le sérieux avec lequel
on regarde le dysfonctionnement du monde. Comme chez Leiber. Et surtout, la
cité est un acteur à part entière. Encore plus chez LLK que Leiber, après
trois tomes de Noon. Leiber ne cherche d’ailleurs pas toujours à ce que sa cité
soit très rationnelle. Elle est une scène de théâtre où les panneaux de bois
vous font passer des toits de Lankhmar aux tunnels de la Guilde des voleurs.
Mais ces lieux nous restent, en persistance rétinienne. Ce n’est pas pour rien
que ce corpus est souvent cité comme exemple. Et quand on y regarde de plus
près, ce ne sont pas tant les descriptions, les paysages, mais plutôt la façon
dont les protagonistes vivent leurs tribulations urbaines qui finissent par
décrire l’ambiance, le quartier, les enjeux. Chez Laure & Laurent, même si
vous avez l’impression que les éléments surgissent au gré de leur création, il
y a un arc, une structure, là-haut, tout là-haut, qui ne se dévoile que par
touches. Et en bons démiurges, ils ont les clefs du temple Noon.

Faire un livre illustré

Enfin, d’un point de vue purement technique, je savais qu’il
fallait ne pas faire trop d’illustrations (protocole vite transgressé dès le
tome 2, pour ne pas dire violenté dans le tome 3), essayer de respecter une
ventilation à peu près correcte dans le rapport texte/images sur l’ensemble des
ouvrages. Mais le point le plus important à mes yeux et qui était aussi la
motivation d’Olivier Girard, l’éditeur, c’est de pouvoir dire : «  voici une
première édition d’un auteur dans lequel il y a des images. Ces images ne sont
pas là pour agrémenter une lecture qui serait moins drôle sans, elles ne sont
pas une olive dans le cocktail. C’est la première édition, l’édition courante, où
les dessins amènent une immersion supplémentaire, qui font que le livre devient
un objet unique en soi. Pas en tant que livre de L.L. Kloetzer, ou de Nicolas
Fructus. En tant que ce livre-là. Et ce livre n’est pas une relique intouchable
cachée dans une bibliothèque d’incunables que même le regard abime. Ce doit
être le livre courant dans votre bibliothèque habituelle, celle où par accident
tout un chacun vient piocher et doit se dire : tiens, c’est étrange, ce Noon,
il y a plein d’images… »

Nicolas Fructus, dans les contrées du rêve
Dans les contrées du rêve, de Lovecraft

Illustrer Noon

Ainsi dans Noon, l’exercice d’illustration est compliqué.
Les « visions » illustrables ne cessent de se succéder, il est déjà
peu évident de tailler dans le lard pour n’en extraire que quelques-unes. En
plus des lieux dont la simple désignation apporte plus qu’une longue
description, chaque scène avec les protagonistes donne envie de les saisir sur
le vif. Et puis il y a les éléments de l’histoire totale, ces traces, ces
signes que l’on retrouve d’un livre à l’autre, ce sentiment qu’une chose
anodine posée là dans un coin de la ville sera peut-être l’élément central
d’une quête future (souvent, Yors ou Noon ont déjà jeté un regard en coin, un
je-ne-sais-quoi de : « ça me dit quelque chose » dans le futur…).
Alors à dessiner tous ces éléments, c’est un brin angoissant. J’ai vite compris
en lisant Laure & Laurent que tout était expliqué, ou se déduisait
implicitement.

J’ai ressenti le besoin impérieux d’affiner au fil des tomes
(n’y voyez pas de référence alpestre), par le dessin, les codes qui étaient
transmis par l’écriture. Par exemple quand Noon plonge dans ce qui semble être
un monde alternatif, les images basculent en négatif. L’image doit avoir une lisibilité
moins évidente, comme dans la réalité du lecteur issu de son monde physique qui
est plongé dans une vision parallèle. Ou là dans le texte, un bâtiment dont on
ne sait pourquoi il a été dessiné, sinon qu’il s’effondrera 30 pages plus loin.
Ou la narration en cases panoramiques des tribulations de Noon et Yors au-delà
de la ville. Dans ce cas précis, ce n’est pas un effet de style. Il n’y a aucun
moyen d’illustrer ce passage comme j’ai illustré le reste des ouvrages. Ce sont
des suites de descriptions lapidaires de lieux, et d’actions résumées. Il ne
faut laisser qu’une impression fugace de ces moments, et surtout pouvoir en
réaliser plusieurs. Alors plutôt que de faire Une illustration d’un
moment, il valait mieux faire dix bandeaux, petites respirations graphiques dans
les tribulations de Yors et Noon. Et le procédé fonctionne aussi (je l’espère)
vers la fin du tome 3, mais à cet endroit, pour « ralentir » la
lecture, d’une certaine manière. Le texte est d’une telle concision que je
voyais plus d’images qu’il n’y avait de texte dans l’aboutissement du chapitre.
Et quelque part, les dessins « ralentissent » le temps de lecture en
obligeant le lecteur à passer d’une ligne d’écriture à une image ; et à ce
moment précis de l’ouvrage, la résolution de l’histoire est tellement
importante que j’espère contribuer à cet instant abrupt et juste de l’écriture,
dans lequel on peut rester quelques secondes de plus à cause des images.

Les demeures du crépuscule, dans le désert des cieux

Enfin, si j’ai réussi par quelques images à vous faire
rêver, ou plutôt à donner du corps à un monde qui n’existe pas, c’est d’abord
parce que Laure & Laurent m’ont fait croire que ça existait. Et ils m’ont
fait rêver.

 NF

Wandering in Nehwon

Un texte plus long que d’habitude sur ce blog, à l’occasion de la parution du désert des cieux.

Visiter des lieux qui n’existent pas est une affaire de
rencontres. On n’entre pas par hasard dans des mondes imaginaires : il
faut une personne qui vous guide pour passer la porte. Qui m’a accompagné dans
le monde de Nehw
on ? Les deux voleurs les plus cools du monde, Fafhrd et
le Souricier gris, évidemment.

Je dois avoir une quinzaine d’années, et je joue à AD&D
au collège. Et mon meilleur pote me prête une paire de livres dont vous êtes le
héros mettant en scène deux personnages comme je n’en avais jamais vus :
Fafhrd (barbare, balaise, roux, scalde, grosse épée) et le Souricier Gris
(mince, fine moustache à la Errol Flynn, voleur, rapière, bribes de magie). Une
feuille de perso, des dessins en noir et blanc, et des embrouilles avec la
guide des voleurs ou bien celle des assassins, je ne sais plus. Ces deux gars
me plaisent tout de suite.

J’apprends à les connaître mieux, car à la fin du guide du
maître AD&D, ce compendium bordélique, je découvre les recommandations de
lecture de Gary G. Jack Vance, Robert Howard, Tolkien bien sûr (que j’avais
déjà lu) et surtout : Fritz Leiber, le cycle des épées. Un cycle
disparate de nouvelles mettant en scène les même deux types sympathiques
rencontrés plus haut. Des poches Presse Pocket avec ces couvertures
surréalistes zarbi de Siudmak, une demi-douzaine de tomes ne formant pas une
saga ample et sérieuse, oh non. Quatre à six histoires par volume. Des
aventures où nos héros rencontrent sorciers, voleurs, zinzins de toutes sortes
et femmes fatales, dont ils se sortent généralement les poches vides, l’humeur
mélancolique avec sur les lèvres le souvenir d’un baiser. J’étais ado, j’ai
adoré leurs sarcasmes et leur mélancolie. Le monde leur échappe, ils ne
contrôlent pas grand-chose, ils se moquent d’eux-mêmes. Et surtout, ils sont
amis, les meilleurs amis du monde. Ça ne me surprendra pas, plus tard, quand j’apprendrai
que Fafhrd, c’était Leiber, et le Souricier, Otto Fisher, et que ces deux-là
s’entendaient très bien.

Leur ville s’appelle Lankhmar. Un peu Chicago, un peu
Constantinople, peut-être la première projection dans la fantasy de l’univers
urbain du 20ème siècle. Lankhmar, grouillante et merveilleuse, avec
son gouvernement de travers, ses marchands plein de pognon, ses mendiants et sa
guilde des voleurs. Lankhmar, au cœur du monde de Nehwon (lisez-ce nom à
l’envers, « le monde de nul temps »), un monde imaginaire aux cartes
floues, à l’histoire rêvée.

J’ai aimé les deux amis, j’ai lu toutes leurs histoires
plusieurs fois
, celle avec les rats, celle avec le roi sous la mer qui n’est
pas là, celle avec les dieux en haut de la montagne, celle avec les deux frères
fous ennemis dans les souterrains de Quarmall, celle où Fafhrd devient disciple
d’Issek, celle avec les oiseaux qui crèvent les yeux, celle avec le bazar du
bizarre, celle avec le personnage qui rêve depuis sa tombe, celle où la Mort,
assise sur son trône, tue au rythme du battement de son coeur… Et tout ça a
fait partie de moi.

Des années passent. Lors d’une promenade vers la source,
Laure et moi nous inventons des personnages (c’est une activité qui nous prend
parfois, quand nous trouvons qu’il n’y a plus assez d’histoires dans notre
vie). Nous parlons de Lankhmar. Ces personnages pourraient y vivre : l’un
serait un jeune homme excentrique et timide, un sorcier aux pouvoirs bizarres.
Et l’autre, un vieux mercenaire à la jambe fatiguée, son compagnon et
assistant. Ils habiteraient au dernier étage d’une maison de passe à l’enseigne
du soleil noir, il y aurait des tentacules au plafond, et les gens viendraient
les voir pour exposer leurs problèmes, ils vivraient des sortes d’enquêtes, tu
vois ? Avec de la magie. Deux types célibataires partageant un
appartement : bien sûr nous pensons au détective de Baker Street et à son
compagnon. Nous en sommes tous les deux fans. Nous rêvons ces deux-là, Laure
s’amuse à inventer les pratiques professionnelles de ce métier qui n’existe
pas : sorcier de ville, grande magie pour tous les jours. Nous
découvrons comment la magie contraint les vêtements, les contrats ou les
questions immobilières. Nous passons du temps avec eux, puis ils s’éloignent… Laure
en reparle de temps en temps : est-ce les aventures du magicien et du
mercenaire ne pourraient pas faire de bonnes histoires à écrire ? On
pourrait faire une série de livres, on pourrait faire du YA (on n’a jamais
essayé ce genre de récit, non ?). On pourrait écrire quelque chose pour
nos filles. Oui, peut-être, si tu veux ; en vérité je n’y crois pas tellement,
je n’y crois pas assez.

Les histoires se cristallisent quand elles veulent et quand
on peut. Dix après avoir inventé le sorcier et son compagnon, nous écrivons une
nouvelle les mettant en scène. J’avais pris peu de notes, alors on se rappelait
surtout l’impression qu’ils nous avaient fait, leurs caractères, pas
grand-chose de plus ; nous réinventons la plupart des détails, comme par
exemple, leurs noms. La nouvelle s’appelle « à l’enseigne du soleil
noir », et elle commence comme ça :

Je m’appelle Yors, j’ai beau être boiteux, je me
considère plutôt comme un dur à cuire. J’ai été marin sur une galère de la Mer
Intérieure, docker sur le port, sergent dans l’armée du Suzerain…
J’ai connu les batailles, les blessures et les naufrages, j’ai toujours su me
débrouiller et m’en sortir, plus ou moins entier. Mais maintenant je ne suis
plus tout jeune, je cherche un peu de stabilité et de tranquillité, alors je
suis entré au service de ce drôle de type, à l’enseigne du soleil noir.

Elle fait 80 000 signes. Il y a dedans Noon, Yors, une belle
voleuse, un médaillon perdu et un drôle de ratier. Et déjà, l’attention aux
détails, l’aversion de Noon pour les dettes, son goût pour la liberté, son
attention aux choses minuscules qui révèlent le tout. On voudrait que ce texte
soit lisible par les adultes et les enfants. Marguerite, alors âgée de onze ans,
le lit et nous dit que oui, c’est cool, les personnages sont bien, mais on
aimerait savoir plein de trucs en plus à leur sujet. Où Yors et Noon se
sont-ils rencontrés ? Pourquoi se sont-ils installés ensemble ? D’où, et
comment, et quoi, et pourquoi ?

Deux ans plus tard, parce que la pandémie douche un peu nos
envies de SF, nous reprenons la même histoire, depuis le tout début ; tout
réécrire, sans relire, de mémoire encore. Le souvenir d’un souvenir. Yors
cherche du boulot, à la porte de l’Est. Arrive un jeune homme un peu
excentrique et très riche qui dit s’appeler Noon, mais on sait tout de suite
que ce n’est pas son vrai nom. Finalement Noon n’est pas aussi fortuné qu’on
pense et il va falloir trouver du travail, et ce sera de la sorcellerie.

Nous sommes dans la ville aux mille fumées, notre ville,
plus Constantinople que Chicago (parce que j’aime l’histoire antique) ; des
gens vivent ici, et y travaillent (parce que le travail des gens est important
pour Laure). Les eunuques tiennent le palais, les pauvres tirent le diable par
la queue et Yors est un homme qui se sent vieillir. Mais heureusement, il a
croisé Noon, et vivre dans le même monde que Noon, c’est merveilleux, parce que
Noon prend les choses à sa manière, par la bande, par au-dessus, par l’au-delà,
et l’impossible devient possible. Pour celui qui sait voir, le monde est plus
vaste, plus effrayant peut-être, plus beau certainement. Les portes s’ouvrent
qui étaient fermées à jamais, les chaînes se rompent, ce qui était perdu est
retrouvé, les amants séparés sont réunis.

Olivier du Bélial, nous a fait rencontrer Nicolas, qui aime
les cités imaginaires, les magiciens et les hommes-serpents autant que nous.
Pour Nicolas, la fantasy est une affaire sérieuse, les personnages sont
présents et les bâtiments sont à la fois habités et vivants. Pour lui comme
pour nous ces histoires sont ouvertes et les illustrations, comme les textes,
sont une invitation, à ouvrir le monde, à créer des espaces de liberté.

Voilà, ça s’est passé comme ça. Noon et Yors et Meg ont
maintenant leur lot d’aventures (trois livres !) : avec le jeune
homme riche plongé dans les ennuis, les ramasseurs de morts, les princes
mingols en goguette, les dieux contrariés. Le magicien parvient, d’une certaine
façon, à se rapprocher du Suzerain et ce grand pudique apprend deux ou trois
trucs au sujet de l’amour.

Nous, nous sommes heureux d’avoir vu ce monde apparaître,
dans nos rêves, dans nos souvenirs, dans les dessins de Nicolas, comme une
image qui se révèle derrière une vitre embuée. à vous de le découvrir, si vous le
souhaitez.

 

Sundered
from us by gulfs of time and stranger dimensions dreams the ancient world of
Nehwon with its towers and skulls and jewels, its swords and sorceries.

Noon – le désert des cieux

Voilà, le troisième volume des histoires de Noon a paru. Ce n’est pas une trilogie (les histoires sont indépendantes, même si elles se suivent), mais ces trois livres forment un cycle, « le cycle du palais », qui boucle l’histoire commencée avec les réflexions de Noon dans le premier livre sur le mauvais état d’entretien des murs du palais de la grande ville aux mille fumées. Comme quoi, voyez où des réflexions sur la maçonnerie vous emmènent !

Dans ce livre, on retrouvera donc un magicien stylé, un garde du corps plus tout jeune, une jeune fille entreprenante (ou auto-entrepreneuse ?), un jeune homme plongé dans les ennuis. Et surtout, beaucoup de gens qui travaillent : chef de chantier, directrice de cérémonie, porteurs de morts, ouvriers, politicienne, médecienne. Qui travaillent trop, pour beaucoup d’entre eux, ce qui nuit à leur santé physique et mentale. C’est de la fantasy, ça parle donc de choses qu’on connaît.

Publier un livre ça veut dire jouer le jeu du capitalisme culturel et de la chaîne du livre. Nous insérer (et approuver implicitement) un certain jeu de relations auteurs/autrices avec éditeurs/éditrices. Fabriquer, avec des énergies plus ou moins fossiles, tout une série d’objets diffusés dans le grand cycle marchand, vendus en partie à travers des canaux appartenant à des milliardaires dégueulasses qui vont gratter des sous dessus.

Ca veut aussi dire des joies particulières. 

Celle d’avoir construit ensemble, d’abord nous deux et trois (avec Nicolas), puis avec Olivier et tous les artisan.e.s du Bélial (chapeau à Laure Afchain !) un beau livre, une première édition illustrée, où texte et images sont faits pour aller ensemble et s’influencent mutuellement. Travailler avec le Bélial, ça veut dire bosser avec des personnes passionnées, qui n’épargnent ni le temps ni les efforts pour faire paraître les livres auxquels elles croient.

La joie aussi de pouvoir partager des histoires pas très importantes (on écrit des romans de magiciens quand le monde brûle et fait la guerre) qui disent quand même quelque chose de ce qui nous entoure, de ce qui vous entoure, nous l’espérons. Ces histoires de Noon sont là, parmi plein d’autres histoires merveilleuses faites par plein de personnes talentueuses, elles viennent, elles passeront, elles nous dépasseront peut-être. 

La joie, enfin, d’écrire de la fantasy, d’être libres d’aller là où nous voulons, dans les catacombes, dans les chapelles du palais, dans les montagnes du Kashgar et dans le temple de Qos, dans les mondes en-dessus et dans les mondes ci-dessous, sur la terre et dans les cieux. Entrez, venez si vous voulez, ça va être bien !

Saturn VII – par le Thune

Le Thune, c’est le théâtre universitaire de Neuchâtel. On a découvert cette année leur création : Saturn VII, une pièce de SF déjantée jouée en extérieur (au bord du lac de N au crépuscule, pour notre représentation, même si leur tournée les emmènera dans d’autres lieux).

Donc une fusée décole et emmène Erwann Man, un milliardaire, plus quelques scientifiques et personnages excentriques, pour terraformer la septième lune de Saturne (d’où le titre). La pièce commence avec le décollage de la fusée (effets spéciaux !) et va nous montrer les interactions de cette bande de fortes personnalités durant leur voyage.

La joie que procure ce spectacle vient son énergie et de sa fantaisie. C’est un récit très monté (au sens du cinéma) où des scènes multiples se parlent et se répondent, jouant aussi bien sur le registre de l’action, du whodunnit, de la comédie et bien sûr de la SF. Les acteurices emportent tout ça avec fougue, tandis que la mise en scène (on a envie de dire : la réalisation), très astucieuse, profite d’une sorte de triple plateau (si, si !) pour créer des effets intéressants. Ca donne un spectacle exubérant et drôle, mêlant théâtre, danse, arts martiaux, vidéo, dont l’histoire rebondit dans toutes sortes de directions inattendues. Des costumes très réussis donnent une jolie unité à tout cela, créant tout un univers avec peu de moyens.

Parmi les choses qui m’ont particulièrement touché : voir une troupe manifestement si heureuse de créer, jouer ensemble ; le fait que l’inspiration soit clairement celle des séries, avec leurs multitudes de personnages et de registres, revues à travers le filtre du théâtre ; et que les questions de corps et de genre soient traitées avec une fluidité heureuse : le personnage badass en combat est une grand-mère jouée par un garçon (je crois), un personnage très masculin est joué par une jeune femme, etc. Tout ça est tellement évident que ça fait plaisir à voir.

Spectacle en tournée début juillet.

Infos ici: https://www.unine.ch/thune/saturnvii/

Lundi 7 juillet à 21h, au Sentier FreeTheBees, La Gîte 174/a, 1627 Vaulruz.
Mercredi 9 juillet à 21h, au Bar le Tipi, Plateau de Thyon, 1993 Veysonnaz.
Jeudi 10 juillet à 21h, à la Coopérative MOUL2, Rte d’Ogens 35, 1407 Bioley-Magnoux.
Vendredi 11 juillet à 21h, aux Jardins du Vailloud, Rue du Grand Vailloud 6, 1355 L’Abergement.
Dimanche 13 juillet à 21h, à La Filature, Chem. de la Condémine, 1315 La Sarraz.

Treize jours et treize nuits – Martin Bourboulon

Kaboul. 2021. Évacuation de l’ambassade de France alors que les Talibans entrent dans la ville. Mohamed « Mo » Badi fait partie des derniers personnels de l’ambassade encore sur place. L’ambassadeur est déjà à l’aéroport. Il reste une poignée de ressortissants français et quelques centaines de réfugiés afghans. Comment les emmener jusqu’à l’aéroport ?

Je ne sais pas trop quoi penser de l’idée de faire un spectacle à suspense de cette situation horrible où une partie de la population d’une ville/d’un pays tente de le fuir. 

Si on accepte cette idée, que vaut le film ?

Il est basé sur un texte écrit par Mo lui même, fils de harki et à deux doigts de la retraite, et donc il épouse entièrement son point de vue. Le film est une ode à la France, au professionnalisme de ses policiers, ses soldats, ses ambassadeurs, ses institutions. La France avec peu de moyens (mais des moyens quand même) et surtout des valeurs nobles et universelles. Bien sûr j’ai envie de me moquer un peu (ça aussi c’est une valeur française), mais après avoir passé le week-end en compagnie d’un exilé iranien amoureux de mon/notre langage et ma/notre culture, je ne peux pas totalement en rire non plus.

Le film a aussi la qualité de rendre quelque chose avec les outils du cinéma de ce monde hallucinant et violent et compliqué. De ce monde affreux de mecs avec des flingues. De cette situation terrifiante et impossible. De cette foule de gens brandissant des documents et qui resteront à la porte, malgré les quelques unes et quelques uns que Mo et les gars autour de lui veulent sauver. 

J’ai aimé voir cet homme  essayer de se sortir, de sortir le groupe, pas à pas, d’une situation impossible. Sans jamais tirer un coup de feu, toujours par la parole, la négociation, la rencontre avec l’autre. J’ai aimé les voir lui et la journaliste se trouver tous les deux toujours en position faible et utiliser, pour avancer, des manteaux fragiles : le nom de la France, le droit des journalistes à être présents…

Je ne sais pas si c’était un bon film, mais c’était une expérience puissante et intéressante. (et les acteurs et actrices sont très bien)

La cantatrice empruntée – au château de Montcherand

Béatrice est chanteuse lyrique (voix de mezzo soprano), elle arrive sur scène, triste et pas très fraîche, les mots hésitants. Alice, pianiste, la rejoint et demande : « Alors ? Qu’est-ce qu’elle chante ? ». Et, à travers le chant, à travers les pièces chantées, leurs disputes et leur accord, Béatrice chante des pièces qui vont du classique à la variété, avec tout son art lyrique, et un jeu très drôle. Les pièces, par leur assemblage, par le regard qu’Alice et Béatrice posent sur elles, nous disent de manière plus ou moins directe quelque chose de la vie d’artiste, de la vie de chanteuse, d’une vie de femme qui passe son temps à chanter des personnages de femmes écrits par des hommes aux fantasmes plus ou moins nets, mais qu’elle aime chanter quand même.

Les artistes sont sincères, et très touchantes parce que sincères, et parviennent à faire ressentir l’émotion de pièces ultraconnues (« L’amour est enfant de Bohème ») ou ultra-19ᵉ (« Connais-tu le pays où fleurit l’oranger… ») ou encore ultra-déchirantes (Kurt Weill : « Retire ta main, je ne t’aime pas »), jusqu’à une chanson féministe italienne (« Noi siamo stufe di fare bambini… »).

La cantatrice empruntée donne envie d’aimer le chant (lyrique mais pas que), de le découvrir et de rire et de pleurer avec. Une très belle découverte dans la cour du château de Montcherand. Merci à l’association l’art de vie (son site, ici) pour cette excellente programmation !

Un spectacle écrit par Béatrice Nani, joué par Béatrice Nani et Alice Businaro, mis en scène par Paola Landolt.

Section 13 – une campagne pour Cthulhu Hack

Bon, on le saura, j’aime faire jouer des histoires de jeu de rôle situées dans des contextes historiques et mettant en scène le fantastique lovecraftien. Appelons ce type de jeu de rôle « l’Appel de Cthulhu », AdC. Mon penchant est plus « horreur existentielle » que « aventures pulp ». Et comme je ne suis pas le seul à aimer ça, je vois passer des offres de financement participatives pour des campagnes comme les cinq supplices ou bien le très mauvais Cthulhu Tenebris. Et j’ai donc financé cette campagne autour de la Section 13, une autre production française. Suspense : alors, c’est bien ou ce n’est pas bien ?

Parlons déjà présentation matérielle : c’est très joliment fait et plutôt dépourvu de coquilles. Photos d’époque, illustrations, texte bien mis en page, c’est tout à fait lisible et impeccable. Je n’ai pas regardé ce que valaient les PDFs (en gros, sont-ils lisibiles sur une lieuse à e-ink? Si oui, OK. Sinon, c’est du foutage de g., comme la plupart des PDFs publiés par les boites américaines, par ex., qui ne sont que des tueurs d’imprimantes).

Ensuite, contenu : le livret contient essentiellement un scénario, c’est à dire de quoi faire jouer. Pas de bavardage, peu de fluff, des aides de jeu assez basiques, mais bien faites. 

La proposition de jeu est la suivante (je préviendrai quand les spoilers arriveront). Vous êtes des agents du Mi-13, la petite section des services secrets britanniques chargée de lutter contre le mythe. Une petite agence d’élite, dirigée par une femme de haute condition, qu’on envoie ici ou là quand ça déconne sec avec l’au-delà. L’équivalent britiche du bureau S créé par Tristan Lhomme.

La campagne (plutôt un gros scénario) a une articulation très classique. On n’est pas dans le Cthulhu très original – quête, artefact, cultistes, exotisme, manoirs, sorciers, rituel. C’est honnêtement écrit, les PNJs sont fournis en quantité, pas de fluff, comme j’ai dit, contrairement à une autre publication récente dont j’ai parlé dans ces lignes.

Ce qui manque : dix pages sur : qu’est-ce que c’est que l’Angleterre dans les années 20 ? Comment on entre dans les services secrets ? Qu’est-ce qu’il y a dans les journaux ? Et les souvenirs de la guerre ? Les relations avec les colonies ? Et la politique ? On en est où ? Qui en pense quoi ? Qu’est-ce qu’on défend ? Comment les personnages se positionnent socialement ? Quand Tristan Lhomme écrit « sous un ciel de sang », on a pour chaque scénario quelques petits paragraphes de contexte historico-social qui permettent de jouer autre chose qu’une partie de jeu de plateaux « je lutte contre les tentatcules en récoltant des indices ». Ca m’ennuie de devoir faire ce boulot moi-même. Si je dépense des sous en JdR, c’est pour que les auteurices le fassent pour moi – tiens, d’ailleurs, quand on regarde les backers et les auteurs de ce genre de texte, on est clairement entre (vieux) mecs. 

Le livre contient quelques petites bonnes idées, pas du tout exploitées (attention, spoilers) : le fait que le Mi-13 soit dirigé de mère en fille par la même putain de familles d’aristocrates. Leurs relations originelles avec l’église anglicane. Le fait que le méchant soit aussi lié à une vieille famille d’aristos. Ca donne envie de creuser.

Bref, ce Section 13 n’est pas une publication honteuse, mais elle manque clairement de contexte et de travail de fond. Est-ce que je vais la faire jouer ? Peut-être, mais il va me falloir inventer des trucs qui manquent et me débarrasser des conneries fantastiquantes les plus kitsch, comme le putain de rituel (mais non, les gars, vous êtes sûrs que vous ne pouvez pas faire mieux ?) et « les métaux inconnus et mystérieux que la science ne connaît pas, bli bla bla ». On a le droit et les moyens de faire plus original.

Bonne lecture !

La prisonnière espagnole – David Mamet

 

Voir des films et se souvenir d’avoir vu des films.

Il y a eu une période de ma vie où j’allais beaucoup, beaucoup au cinéma. A la fin des années 90, Je n’avais pas d’enfants, un peu d’argent, du temps et j’habitais près de Paris. Je lisais même Studio magazine et j’adorais voir de belles photos d’acteurs et d’actrices en papier glacé (même si je n’en ai jamais mis sur les murs).  Ma culture filmique a, en grande partie, été faite à cette époque. Tout comme mon goût en matière de musique s’est forgé et figé vers mes 16-17 ans, mon, goût en matière de ciné s’est formé vers ce temps-là.

Et donc, j’avais vu, à sa sortie, la prisonnière espagnole, ça devait être début 1998, et je me rappelais avoir beaucoup aimé. Puis presque oublié. Je m’en suis rappelé quelques fois depuis, « tu sais, ce film, avec une histoire d’arnaque très tordue… comment ça s’appelait ? » Je suis sûr que vous avez dans votre mémoire des films comme ça, dont vous vous rappelez la bonne impression qu’ils vous avaient faite. Et j’ai eu vaguement envie de le revoir, par moments, sans parvenir à le retrouver.

Jusqu’à une conversation, l’an dernier, avec l’ami Léo, qui me parle d’un film cool, qu’il avait envie de revoir… Et donc, pour le plaisir d’entretenir la conversation, j’ai mis la main sur le film et j’ai passé une soirée devant. Et c’était chouette.

Donc : oui, c’est une histoire d’arnaque tordue, à double, voire triple fond. Quand on y réfléchit, le scénario ne marche pas vraiment, mais ce n’est pas important, c’est une intrigue bicyclette : tant qu’elle avance, elle tient debout. C’est presque abstrait (l’enjeu de l’histoire, le fameux « process », n’est jamais explicité, on s’en fout). 

Ce dont je ne me souvenais pas, ou que je n’avais pas compris à l’époque :

Le héros est très ambigu moralement. C’est même carrément un con. A plusieurs moments il fait des gestes très bêtes, motivé par l’envie de reconnaissance sociale/de sexe/d’argent. On sait qu’il se fait avoir, alors, oui, on a un peu peur pour lui, mais on a aussi envie qu’il se fasse prendre pour lui apprendre un peu la vie.

Le film se passe à une époque un peu floue, entre les années 60 et les années 90. Tous les décors on un aspect… décor, ce qui, quand on pense à l’histoire, est un effet vraiment cool. J’ai eu un vrai bonheur à regarder les différents décors dans lesquels l’histoire se déroule.

Je me rends compte de combien cette histoire ne pourrait pas fonctionner de nos jours : google démonterait l’arnaque en 3 secondes.

Les acteurs et actrices sont formidables. Steve Martin en riche escroc séduisant, notamment. Mais surtout Rebecca Pidgeon, qui joue « the new girl ». Son personnage de secrétaire sans cesse entre le respect, la moquerie et le rentre-dedans est super bien écrit, et filmé avec amour (OK, OK, elle est mariée avec le réal). En terme d’implausibilité, comment ça se fait que ce jeune homme beau gosse et solitaire ne craque pas immédiatement pour elle ? 

Et enfin, je me rappelais une scéne précise du film, liée à un transfert d’argent depuis un ordintateur, vers un compte en Suisse, et je suis sûr de l’avoir vue… et elle n’était pas du tout dans le film. Donc il y a derrière ce film un autre film similaire, encore plus mystérieux, dont je ne me souviens presque plus.

Ou alors ma mémoire est pleine de sables mouvants et de fantômes. Ce qui ne me déplaît pas.

Starship Troopers — Paul Verhoeven

Ce week-end de l’ascension, j’ai profité d’un planning assez calme pour revoir des films.

Do you want to know more ?

Celui-là, je tenais à le montrer à Marguerite, parce qu’il m’avait appris, à sa sortie, quelque chose d’important sur la manière de raconter des histoires. On peut, en assumant complètement le ton, raconter une histoire de jeunes héros audacieux et d’humains en lutte contre des insectes géants, en y croyant. Il suffit de voir l’effort mis dans les chouettes maquettes de vaisseaux, le travail fait sur les monstres, le désir de donner des indices sympas de world-building (par exemple, l’égalité des genres et des races dans ce sympathique monde futur.) Et, tout en même temps, construire un récit qui interpelle les spectateur·ices de manière grinçante, en disant : qu’est-ce que tu regardes en réalité ? Tu as vu comment tu te fais avoir par la grosse musique de Basil Poledouris et les trémolos héroïques ? Tu aimes les nazis ?

Et vu d’aujourd’hui, cette soap romance en mode guerre galactique est encore tout à fait pertinente, comme dénonciation rigolote et caustique de la propagande, des angles morts des récits. C’est un peu similaire au Rêve de fer de Spinrad, en plus digeste (ça ne dure que deux heures). Je ne sais pas si c’est vraiment bien de faire ce type de récit, s’il n’y a pas un peu de méchanceté gratuite et un côté sale gosse avec de gros jouets dans les intentions du réalisateur, mais un des buts d’une œuvre d’art doit être d’offrir une autre manière de regarder le monde.

Sans Starship Troopers, on n’aurait peut-être pas fait CLEER. Et la société bien intentionnée et totalitaire de Transfert, dans notre histoire du futur, doit un peu quelque chose à ce film.