Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale — Daniel Feldmann

Je m’intéresse à l’histoire militaire, mais je ne lis des livres de ce domaine que lorsque je fais jouer des histoires se passant à l’époque, ou lorsque le livre est écrit par un copain. Celui-ci fait partie de la seconde catégorie et il est excellent.

Avec un titre pareil, on s’attendrait à une monographie un peu pénible avec des tableaux de chiffres et un déroulé chronologico-militaire. Mais non.

Le pétrole… commence par nous planter le décor de l’exploitation pétrolière au début du XX᷊ siècle, et la découverte du fait que cette huile de roche, aux qualités différentes selon les coins du monde d’où on la sort, avait une capacité énergétique bien plus intéressante que celle du charbon — et donc allait permettre aux bateaux de guerre d’aller plus loin, plus vite, en chargeant moins de carburant (et moins d’hommes, parce que le pétrole a la bonne idée de couler depuis les réservoirs jusqu’aux brûleurs, contrairement au charbon qu’il faut pelleter). Mais, dommage pour les deux plus grands empires coloniaux de l’époque (France et Royaume-Uni), quasi aucun de leurs territoires n’est producteur de la précieuse liqueur. Leurs marines de guerre basculeront quand même vers le mazout (parce qu’on aime toujours avoir de gros canons), mais il va falloir s’assurer des approvisionnements.

On va découvrir la formation du marché mondial, la prospection de différents coins du monde dont on entend un peu parler en ce moment (Venezuela, Iran…), l’organisation de la production en un affreux cartel réunissant Jersey, Anglo-Iranian (future BP) et Shell, qui s’efforce de maintenir les prix élevés, notamment pour tous ces États qui veulent remplir les réservoirs de leurs navires.

Le décor est posé et le livre va ensuite explorer différents sujets à travers des chapitres thématiques, tous passionnants. Parmi les sujets abordés, sans exhaustivité :

  • Comment produire du pétrole à partir du charbon ? L’Allemagne, qui veut faire la guerre, dispose de peu de pétrole, de beaucoup de charbon et d’un gros conglomérat de chimie : IG Farben. Cela donnera naissance à la filière du pétrole synthétique, dont on a beaucoup entendu parler pendant la Seconde Guerre mondiale mais qu’on ne mentionne plus guère de nos jours.
  • L’essence d’aviation, l’octane 100 et le problème du cliquetis des moteurs, ou : « comment le fait d’ajouter un poison toxique dans l’essence a permis aux moteurs d’avion de développer plus de puissance ». Une histoire de déni plausible (« comment ça, ajouter ce truc au plomb dans l’essence, ça tue les garagistes, les mécaniciens et ça empoisonne les gens ? Nos scientifiques disent le contraire… ») et de légendes autour de l’idée que cette essence magique aurait permis de remporter la bataille d’Angleterre (spoiler : probablement pas).
  • Vivre sans essence : le cas de la France occupée. 1) On y arrive. 2) Le gazogène, en fait, c’est bof — désolé, Gaston. D’ailleurs, dès la fin de la guerre, il a été abandonné.
  • Est-ce que Barbarossa a échoué à cause des problèmes d’approvisionnement en carburant des camions et des panzers ? Cela a joué, bien sûr. Est-ce que les Allemands auraient pu s’emparer des puits du Caucase ? Ils n’en sont pas passés loin, mais les Russes auraient tout détruit et il aurait fallu des années pour les remettre en route.
  • Est-ce que l’essence est la clé de la guerre moderne ? Oui, bien sûr : les Alliés avaient accès à autant de pétrole qu’ils voulaient, ce qui leur a permis de mettre tous leurs soldats sur roues et dans les airs, tandis que l’Axe n’en avait généralement pas assez, voire quasi plus du tout après 1944. Et pourtant, cela n’a pas empêché les Allemands et les Japonais de se battre jusqu’au bout, et très efficacement, malgré leur infériorité énergétique.

Le pétrole…, à travers ce sujet mêlant guerre et sources d’énergie, est un livre qui parle d’économie, de structuration des marchés, de gouvernance des entreprises articulée avec celle des États, de technologie et aussi, quand même, de stratégie et de Seconde Guerre mondiale. Le tout dans un style toujours clair, avec à chaque fois le bon niveau d’explications pour le lecteur curieux.

C’est un ouvrage remarquable, qui m’a passionné et qui est, on s’en doute, terriblement actuel.

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