Visite au musée des offices

Ce billet de blog part du présupposé suivant : il est intéressant de voir certaines œuvres d’art « en vrai ». Comme si c’étaient des personnes. Et si une reproduction permet de rêver sur des images, le fait de se retrouver face au tableau, à la sculpture, crée quelque chose de différent, de plus fort. Qui fait qu’on se souvient. Qui donne envie de revenir. Qui, peut-être, permet de comprendre quelque chose, à l’œuvre et au monde.

Nous sommes donc allés à la galerie des Offices, à Florence. Lieu de passage obligé et cher pour touristes et bourgeois européens en vacances, dans une ville en train de se muséifier pour accueillir les flux du monde entier. N’empêche, on y voit de belles choses.

Quelques mots pour se souvenir.

La Thébaïde, de Fra Angelico. Dans un paysage de l’ancienne Egypte, des moines-ermites retirés prient et font des miracles. On vient leur rendre visite pour être guéri de toutes les souffrances du monde. Et quand on zoome, on aperçoit plein de gens faisant des trucs bizarres avec des animaux, si, si, regardez. Fra s’est bien amusé.

Une annonciation, de Botticelli. Fresque détachée et transportée. Le format de l’écran ne laisse pas voir que c’est très large et que l’ange flottant dans son tissu et ses ailes est très loin de Marie, dont la posture bizarre semble un écho de ce tourbillon. Botticelli peint des êtres aux visage d’elfes.

 

 

 

Là aussi, petit écran, mais ce tableau est très grand. C’est sans doute notre plus belle rencontre dans le musée, sans doute était-on encore assez frais pour le recevoir, malgré la foule et les écrans de portables brandis. Il est très grand pour qu’on puisse entrer dedans, et je pense qu’on ne sait pas ce qu’il veut dire. Au centre, un Vénus-madone ? A sa gauche, une femme-elfe-déesse de la nature qu’on dirait venue d’images du royaume des fées, et son visage est celui d’une déesse, qui nous fixe. Encore plus à droite, une autre femme vêtue de voiles, enceinte ?, qu’un esprit aérien caresse, enlève, saisit. Des plantes sortent de sa bouche. A gauche du tableau, trois femmes dansent et leurs mains jointes deux à deux dessinent des postures mystérieuses, et encore tout à gauche, une jeune homme cueille un fruit, on dirait qu’il ne se rend pas compte de ce qui se passe (je ne peux pas le supposer absent à tant de beauté). Une des trois danseuses le regarde, ça la tire hors de la danse. Sur ce tableau, dit le panneau, 138 espèces de plantes différentes sont reconnaissables, ce qui ajoute au mystère. La beauté des corps va avec la beauté du végétal. On est dans la nature mais un mystère d’au-delà du monde flotte dans ce bosquet ombreux.

Encore plus que le précédent, ce tableau est une image hyperconnue. Pourquoi le voir en vrai ? Là aussi, il est grand et il vous absorbe, on y entre. Venus, au centre, attrape tous les regards, l’air de rien, l’air de ne pas y toucher. Elle se masque à peine, juste ce qu’il faut pour que personne ne se mette en colère de la voir ainsi. Ses cheveux d’or ruissellent. Elle ressemble à une idole de maintenant, souriante et vaguement absente à ce qui se passe. Sur la droite du tableau, son assistante, qui la voile, qui la dévoile ?, et sur la gauche un ange, un esprit aérien, c’est peut-être le même que dans le printemps, d’ailleurs il porte une femme accrochée à lui, finalement il ne l’a pas enlevée ?

 

 

 

 

Passons à tout autre chose.

 

 

 

Uccello, la bataille de San Romano. Major achievement, unlocked ! J’ai vu les trois panneaux de cette peinture, celui de Paris, celui de Londres et celui de Florence ! Cette image a des effets quasi-abstraits, on dirait une affiche des années 30, un film d’Eisentstein aux teintes de moyen-âge. Il y a longtemps, j’ai acheté Tigana, de G.G. Kay, aux éditions de l’Atalante, et les lances et les chevaux d’Uccello formaient les couverture que j’ai trouvée géniale. Depuis, j’aime cette image de bataille d’heroic fantasy.

 

Michel Ange, peintre : compose, dessine, frappe, comme Michel Ange, sculpteur. La brute créatrice de l’époque. Je ne sais pas si je l’aime, mais il m’impressionne.

 

 

 

 

Comme disait le duc d’Urbino, qui l’a acheté : « ce tableau, là, avec une femme nue ». Tiziano saute le pas : ce n’est pas un sujet mythologique (genre, Vénus, une nymphe, whatever), c’est juste une belle fille sur un lit. Derrière, les servantes sont allées chercher les fringues, mais c’est trop tard, le tableau est fini.

 

 

 

Artemisia reprend le style du Caravage, et un thème traité par l’autre Michelangelo : Judith décapitant Holopherne. Mais pas d’héroïsme, là. Juste l’épée, au centre, et la colère, et la chair qui résiste, le sang qui gicle, l’effort qu’on met à buter ce bâtard, qu’il crève ! Qu’il crève ! La lame tranche, la tête vient, la main est poissée de sang et s’accroche dans les cheveux.

On termine avec quelque chose de plus joli, mais étrange quand même, l’hermaphrodite couché. Pour une raison que j’ignore, on ne pouvait voir que le côté face (première image), impossible d’entrer dans la pièce pour en faire le tour. De quoi avaient-ils peur ? Des militants queer venus caresser la chair de marbre ? Des fanatiques religieux qui voudraient massacrer cette aberration. Je vous laisse croiser son regard, de l’autre côté.

 

 

Tableaux (Berlin, #3)

Parmi les tableaux que nous voulions absolument voir, ceux de Lucas Cranach l’ancien. Un peintre à succès du début de la Renaissance, copain de Luther.

La fontaine de jouvence. J’étais avec deux dames appréciatrice devant le tableau qui auraient bien aimé que le peintre leur donne l’adresse.
Un jugement des damnés, d’après Bosch. Je suis curieux de comparer avec l’original.

Vénus, encore d’après Cranach, qui fait partie de cette collection de tableaux de femmes nues au physique très curieux. Longiligne, courbe, aux tous petits seins haut perchés, comme si Cranach avait repris les silhouettes de femmes du moyen-âge pour les dénuder.

 

Quelques réflexions intéressantes sur la représentation des corps nus, avec ou sans poils, peuvent être trouvées ici:

https://www.arretsurimages.net/chroniques/faites-chauffer-la-cire?id=2162

Nous avons aussi découvert ce classique et merveilleux tableau-collage de Brueghel, qui représente de manière graphique les proverbes néerlandais.

Tableaux (Berlin, #1)

Honnêtement, je n’ai pas une très grande culture graphique, et aucune formation autre que quelques conférences suivies au Louvre en matière d’histoire de l’art. Mais comme je suis un bourgeois, quand je visite une grande ville je vais dans les musées, pinacothèques officielles, etc, pour voir des vieux tableaux.

Ca nous a pris un peu de temps (à Cecci et à moi) pour apprendre à aimer ça. Ressentir l’émotion particulière en face d’un original vieux de cinquante ans ou de cinq siècles. Visiter un tableau que nous aimons comme on visite un vieil ami. Retrouver une émotion face à lui, le temps de quelques minutes, émotion dont la contemplation d’une reproduction est un écho (agréable), jamais aussi fort que de se retrouver face à l’image originale, avec ses couleurs altérées par le temps, ses retouches, ses restaurations.

Nous sommes allés à Berlin en famille cet été, et j’ai envie de dire quelques mots de tableaux que nous avons vus en visitant l’alte Nationalgalerie et la Gemäldegalerie.

Ce temple grec, c'est l'alte Nationalgalerie
Ce temple grec, c’est l’alte Nationalgalerie
Et ce truc moche, c’est le Kulturforum où se cache la Gemäldegalerie

On va commencer par notre plus grande découverte, la peinture de Caspar David Friedrich. Début du 19ème siècle, romantisme à fond. Des ciels immenses, des personnages qui ne sont parfois que des ombres et qui ne font rien d’autre que regarder, et attendre (contrairement aux Hollandais de type Van Goyen qui font des ciels magnifiques sous lesquels les hommes s’activent et travaillent). Le paysage devient une étrange projection psychique. (cliquez pour agrandir les reproductions).
J’aime les mystères, et ces tableaux en sont pleins.

Les bateaux reviennent. Qui attendent-elles ? Sont-elles soeurs ? Qui est l’homme, derrière ?
Un tableau très grand, ont le peintre a enlevé presque tous les éléments. Pas de navire. Pas d’astre dans le ciel. Pas de maison. Aucune trace d’activité humaine. Juste un homme, un moine, contemplant le vide.
Celui-ci se mérite. De loin, on n’a que des ombres et un ciel pâle, des arbres torturés. Puis on entre dedans, on trouve les moines, le Christ sous la porte, les tombes. Que viennent-ils faire sous ses ruines ?

Et puisqu’on est dans le même musée, j’ai enfin pu voir un tableau que je cherchais à rencontrer depuis longtemps, l’île des morts, de Böcklin, dans sa troisième version (défi personnel: en voir au moins une autre, celle de Bâle, par exemple. Et lire enfin le roman de Zelazny du même titre).

Un tableau pour rôlistes. Etrange, symbolique, magique. Une porte vers ailleurs, vers autre chose.