L’appel de Cthulhu – une analyse subjective de la terreur cosmique

Je vous propose ici de (re)lire l’article écrit pour le Bifrost spécial Lovecraft sur l’appel de Cthulhu, la nouvelle. J’en livre ici une analyse de passionné, dans le seul but de vous convaincre de relire Lovecraft !

Introduction et description

Démons
et merveilles[1], voici
ce que m’apporte la lecture de Lovecraft.

Démons
et merveilles liés, la découverte d’un mal immense, absurde, s’accompagnant de
visions et de sensations extraordinaires. Les récits du « mythe » ne
me terrorisent pas, ils provoquent chez moi, quand ils sont réussis, ce
sentiment que les  anglais appellent awe, la terreur stupéfaite de Moïse au
Sinaï, d’Elie entendant passer Dieu silencieux comme un souffle. Un
émerveillement cosmique.

J’ai
lu trop jeune l’appel de Cthulhu, je
voulais de la terreur, et comprendre pourquoi les joueurs de jeu de rôle
faisaient tout un foin de cet auteur. Le récit m’a paru froid et
ennuyeux ; heureusement, j’y suis revenu plus tard, et j’y ai trouvé des
trésors. Je voudrais dans ce petit article proposer une lecture admirative et
technique d’un des textes les plus fameux du gentleman de Providence.

Rappelons-en
le propos et l’organisation : après un paragraphe introductif brillant, très
souvent cité[2], nous
lisons les notes de Francis Wayland Thurston, de Boston, qui reprend et
complète les travaux de son oncle défunt, le professeur Angell. Celui-ci
rapporte les rêves étranges vécus en mars 1925 par un sculpteur, Henry A.
Wilcox, qu’il rapproche d’autres rêves survenus à des personnes
« sensibles » dans le monde. Grondements, cités sous-marines, paroles
mystérieuses : Cthulhu ftaghn !.
Dans une seconde partie, on comprend l’intérêt suscité par les rêves de Wilcox
chez Angell en découvrant le témoignage datant de 1908 de l’inspecteur Legrasse
qui, à la nouvelle Orléans, a démonté un culte « sataniste » adorant
le même fameux Cthulhu. Thurston se
passionne alors en anthropologue pour ce culte dont il analyse les croyances à
travers le témoignage d’un prisonnier de Legrasse. Puis, à travers un article
de journal, il remonte au récit d’un capitaine norvégien ayant vécu la plus
terrifiante des aventures dans le pacifique en ce fameux moi de Mars 1925. La
distance intellectuelle cède peu à peu place à la terreur, comme Thurston se
rend compte que les croyances folles des adeptes des Grands Anciens pourraient
être basées sur des faits et que toutes les personnes ayant fait ses
recoupements où ayant été confrontées à ces faits sont mortes dans des
circonstances mystérieuses. Thurston sait que ce sera alors bientôt son tour et
le lecteur comprend que le sien, de tour, viendra aussi.

La statuette, telle que dessinée par Lovecraft

Structure du récit

Comment
souvent chez Lovecraft, le récit est construit par un motif en spirale,
approchant de plus en plus près une vision livrée dans la toute fin du texte.
Partant d’un point de vue rationnel (Thurston et Angell sont tous deux des
scientifiques) on aborde les faits les plus étranges de manière dépassionnée,
par un jeu d’allers retours entre les faits et leur remise en question,
jusqu’au déchirement final de l’horizon du témoin.

L’appel a ceci de particulier que la
vision est double : en premier, la révélation faite à Legrasse (et,
indirectement, à Angell) de l’existence d’un culte mondial, archaïque, révérant
des puissances « venues des étoiles » endormies depuis le début de
l’humanité. N’est pas mort qui a jamais
dort…
Les étranges statuettes, les corrélations entre les témoignages
construisent cette révélation terrifiante. Seconde vision : la cité surgie
du fond de l’océan, aux formes impossibles, ruisselante de vase, où s’éveille
un géant dont on ne peut dire ni la substance
ni la taille.

Comment
faire croire le temps d’un récit à de telles incongruités ? L’art narratif
de Lovecraft est de savamment fusionner ses créations avec le réel. Il nous abreuve
de factuel pour nous faire accepter ses rêves. L’appel est avant tout un
dossier, une pile de papiers rassemblés par deux scientifiques successifs,
Angell puis Thurston ; en suivant le texte nous avons l’impression de lire
des pages et des pages de pattes de mouches, de coupures de journaux, de
rapports de police, de témoignages. Les éléments matériels mentionnés par le
récit sont nombreux. Sous nos yeux, nous avons :

 

  • Un « étrange bas-relief d’argile », un objet bizarre sculpté par Wilcox
  • Des notes, « sans aucune prétention littéraire », sous le titre Culte de Cthulhu, divisées en deux parties :

 

  • 1925 – Rêves et œuvres d’Après-Rêves d’H.A. Wilcox, 7 Thomas Street, Providence, Rhode Island
    • Notes sur le récit des rêves reçus par les correspondants du Dr. Angell
    • Coupures de presses sur des troubles survenus partout dans le monde.
  • Récit de l’inspecteur John R. Legrasse, 121 Bienville Street, La Nouvelle Orléans, Louisiane. Notes à propos de ce dernier et la relation du Prof. Webb.

 

  • Une statuette de pierre, grotesque, repoussante, et apparemment très ancienne.
  • La même statuette, rapportée par Johansen
  • Le Sydney Bulletin du 18 avril 1925
  • Le manuscrit de Johansen, en anglais, censé traiter de « questions techniques ».

 

 

Le
lecteur est un enquêteur, qui, à la suite de Thurston, lit et interprète des
témoignages. Aucune vérité ne lui est imposée, à lui de croire où non ce qu’on
lui dit, à lui de se référer à ces éléments factuels que le récit égrène :
dates, coupures de journaux, personnes réelles dont l’adresse est fournie. Aucun
chantage affectif, aucun pathos, aucune embrouille dans le récit lovecraftien,
d’où sa réelle froideur. Ce style détaché, cette apparente objectivité, la
référence permanente au rationalisme de Thurston, tout ancre le lecteur dans la
posture d’un chercheur à qui on donne peu à peu les pièces d’un puzzle
halluciné.

Habilement,
Lovecraft ne cite presque jamais le verbatim des articles de journaux ou des
témoignages. Le filtre de la synthèse effectuée par Angell puis Thurston permet
de maintenir le rythme du récit, de faire émerger les points saillants des
documents et éléments du dossier. Et par ce canal rationnel, il nous emmène de
plus en plus loin dans le rêve.

 

Compréhension

 

L’univers
du récit me paraît structuré en trois cercles : le cercle de la
raison : les Blancs éduqués de la Nouvelle Angleterre, les hommes des
sociétés savantes, les compte-rendu de journaux ou de police ; le cercle des
croyances : domaine des Noirs, des squatters, des Inuits ou des Blancs peu
éduqués. De ce cercle proviennent rumeurs, délires, folies, sujettes évidemment
à caution. Puis le cercle des inspirations et de la folie, celui des Dieux
endormis, des espaces sous-marins et du Necronomicon. C’est ce dernier cercle
que nous sommes venus contempler et que l’on va nous offrir, à travers de
nombreux intermédiaires.

La
folie nous apparaît ainsi à travers de nombreux filtres. Jamais Thurston ne
pose les yeux sur le Necronomicon : une citation de ce dernier nous
parvient à travers Thurston, lisant Angell, interviewant Legrasse, interrogeant
Castro, lui-même suivant l’enseignement d’ « immortels chinois »
lui rapportant le contenu du fameux livre ! Pas moins de 7 intermédiaires,
donc, entre le tome maudit et le lecteur, qui dit mieux ?

Comment percevons-nous d’ailleurs le monde lointain, sinon à travers des rapports, des
lectures et des témoignages indirects ?

D’autant
que l’espace imaginaire créé par Lovecraft ne souffre d’aucune des faiblesses
congénitales à ce genre de choses : il n’a rien d’anthropocentrique, toutes
les tentatives de le délimiter et de le définir se heurtent aux limites de la
perception et de la compréhension : quelle est la taille des Grands Anciens ? Et la matérialité du grand Cthulhu
lui-même ? La précision de la description des statuettes ne fait que
souligner le flou (plein de conditionnels) sur la nature réelle des Anciens :
d’où viennent-ils ? Dorment-ils ? Peut-on vraiment croire un cultiste
qui s’est fait tabasser dans les prisons de la Nouvelle Orléans par l’inspecteur
Legrasse ? Le nom Cthulhu lui-même a été arrangé pour être imprononçable,
approximatif, pour qu’apparaisse évidente son origine étrangère.

Je
trouve deux limites à la construction imaginaire lovecraftienne : la
vision très datée et raciste opposant Blancs-civilisés-raisonnables aux
Etrangers (Noirs, Inuits…)–rêveurs–sauvages. Et un petit détail : il est
peu probable qu’un scientifique ait avoué ne pas pouvoir du tout identifier la
pierre des statuettes, il aurait au moins proposé une hypothèse[3].

Des
adorateurs, de la manière dont s’organisent ces cultes archaïques, on ne sait
rien, et à partir de ce qu’il ignore, le lecteur peut enflammer son
imagination. Projeter ses propres hypothèses, ses fantasmes. S’appuyant sur une
réalité totalement crédible, Lovecraft nous laisse ainsi entrevoir et peupler de
nos fantasmes un monde flou, imprécis, immense et terrifiant. Démons et
merveilles.



[1] Le
recueil paru chez 10/18 autour des récits du Contrées du rêve s’intitulait
ainsi. Ce titre semble être un pur choix éditorial français.

[2] Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde,
c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme.
Nous vivons sur une île placide d’ignorance…
(traduction Claude Gilbert)

[3] Par exemple : « une forme très rare de stéatite précambrienne ».

Contes et nouvelles – H.P. Lovecraft

Une nouvelle rediffusion, depuis le Bifrost spécial Lovecraft.

Cette série rassemble les textes de Lovecraft écrits en son nom propre, et n’appartenant ni au « Mythe de Chtulhu », ni au « cycle » des Contrées du rêve. Il s’agit donc d’un ensemble hétéroclite, pour l’essentiel écrit durant les années 20, qu’on lira comme tel sans trop vouloir le comparer aux réussites majeures de l’auteur que peuvent être « La Quête de Kadath » ou « Les Montagnes hallucinées »… On y verra se déployer le talent de Lovecraft dans le domaine du fantastique, on le verra tâtonner à la recherche de son grand sujet (l’horreur cosmique, pour faire simple), et s’aventurer parfois dans des domaines plus inattendus.

On rassemblera ces textes en trois grandes veines : en premier lieu, le fantastique et l’horreur gothiques, dans la suite d’Edgar Allan Poe : surcharge baroque, odeurs méphitiques, ambiances morbides. Lovecraft est à l’aise dans ce registre qui livre quelques perles : « La Tombe », beau texte nécrophile, et surtout « Je suis d’ailleurs », qui ne révèle que dans sa chute l’horrible position du narrateur. Certains textes explorent avec plus ou moins de succès des thèmes classiques : la malédiction familiale dans « La Tourbière hantée » (assez faible), puis dans « Les Rats dans les murs », autrement plus puissant, grâce à un substrat historique plus crédible. « La Maison maudite » est une variation sur la maison hantée, abordée par des personnages rationnels et scientifiques ; le récit de la veille des deux héros avec leurs appareils dans la cave de la demeure est tout à fait glaçant et réjouissant. On y trouve ce trait typique de l’auteur : ancrage dans une réalité historique (locale) et scientifique, absence de pathos, permettant une adhésion rationnelle au sujet. « Le Temple » possède un pitch très séduisant (un sous-marin allemand à la dérive découvre d’étranges ruines abyssales pendant que l’équipage sombre dans la folie), mais Lovecraft semble alors manquer de la maturité littéraire pour tenir son sujet, l’épopée technique face à l’inconnu — on est encore loin des « Montagnes hallucinées ». « De l’au-delà » est une tentative d’horreur scientifique (et si nous percevions la réalité au-delà de nos cinq sens ?) qui ne dépasse pas le cadre de l’anecdote, la vision hors des murs de la réalité n’a pas encore déployé toute son ampleur…

On ne peut passer sous silence « L’horreur à Red Hook », texte apparemment issu du traumatisme vécu par Lovecraft dans un quartier multiculturel de New York. Le récit est infusé d’un racisme assez répugnant, ce qui ne l’empêche pas de bien fonctionner, suivant le principe des meilleurs textes de l’auteur : une enquête révèle de nombreux éléments troublants qui, placés bout à bout, mettent au grand jour une horreur bien plus grande. On se permettra d’admirer la maîtrise narrative tout en tenant le propos à distance.

Cette nouvelle, tout comme « Les Faits concernant feu Arthur Jermyn », montre que le talent de Lovecraft se déploie sur des formes assez longues, permettant la création d’un contexte riche, ancré dans le passé de nombreux personnages. « … Arthur Jermyn » est une digression ample sur une étrange famille de fous et de dégénérés, liés à une antique cité africaine. La précision du récit, des témoignages, donne une puissante cohérence à l’ensemble, autorisant la fameuse suspension d’incrédulité. Le chroniqueur avoue aussi une petite faiblesse pour « La transition de Juan Romero », témoignage bref et hanté sur des évènements inexplicables et inexpliqués survenus dans une mine dont les ouvriers ont, peut-être, été confrontés à une mystérieuse entité souterraine.

« L’Image dans la maison déserte » se relie quant à lui aux récits de la vallée du Miskatonic. Campagne isolée, habitée par des fantômes du passé et d’étranges présences, on y ressent avec force l’amour de l’auteur pour son pays natal et on y lit, selon Francis Lacassin, la toute première mention de la ville d’Arkham.

Après les histoires d’horreur, une seconde veine se dessine avec les textes oniriques, ou « dunsaniens », pouvant pour certains se rattacher aux récits des contrées du rêve. Certains ne sont que des fragments, tentative d’expression d’une image ou d’une sensation (« Souvenir », « Ex oblivione »,« Lui »), d’autres forment des récits plus élaborés. Je retiendrais personnellement « Hypnos », à l’imaginaire halluciné et baudelairien (d’ailleurs rattaché au cycle des Contrées du rêve dans sa nouvelle traduction), « Par-delà le mur du sommeil », tentative de description d’un contact, via les mondes du rêves, avec un Autre parfaitement étranger, et «Le Terrible vieillard », conte de Kingsport, moral et ironique. « Le Clergyman maudit » et « Le Livre », écrits bien plus tard, semblent être des essais explorant une voie plus introspective et plus personnelle…

Un troisième registre, pas le moins intéressant, est celui de l’humour. Avec« L’Indicible », Lovecraft ironise sur les écrivains abusant de cet adjectif (pour, finalement, prendre leur défense). « Dans le caveau » est une anecdote de fossoyeur, affreuse et très bien menée, et enfin « Herbert West, réanimateur » s’avère un feuilleton en six épisodes avec savant fou menant des expériences à la Frankenstein. Sous des oripeaux horrifiques, l’auteur se révèle ici franchement très amusant, par ses effets de non-dits et de répétitions.

Outre la lecture de quelques excellentes nouvelles, parcourir ce recueil de bric et de broc permet de voir un écrivain talentueux s’émanciper de ses maîtres (Poe, Dunsany…) et approcher en tâtonnant ses sujets les plus personnels. Car la sincérité de Lovecraft dans son œuvre est évidente : on y trouve ses peurs, ses angoisses, son amour de l’Histoire, de son pays natal, adossés à des rêves et des visions immenses.

Contes et légendes du mythe de Cthulhu – d’après HPL

Une nouvelle rediffusion, cette fois-ci depuis le Bifrost spécial Lovecraft, un chouette numéro malgré sa couverture qui pique les yeux.

Pourquoi et comment continuer l’œuvre de Lovecraft ? Le choix de textes rassemblés sous le titre générique de « Légendes du Mythe de Cthulhu » par Francis Lacassin peut nous aider à répondre à la question (edit : il me semble que cette collection reprend surtout un recueil rassemblé par Derleth — @Nébal, tu confirmes ?). On sait que le « reclus » de Providence n’était pas si reclus, que ses correspondants et amis étaient nombreux, même si la plupart ne l’ont connu que par lettres interposées. Et la création littéraire n’est pas un acte si solitaire qu’on le dit. La continuation de l’univers d’un créateur est autant un moyen de renouer avec le plaisir que la lecture des textes a provoqué, qu’une façon de témoigner son amitié à un homme qui n’était pas avare de la sienne. Dès la lecture des premiers textes relevant du « Mythe », Frank Belknap Long écrivait par exemple « Les Mangeuses d’espace », imitation maladroite de certains « trucs » du maître (notamment, la recherche d’une forme originale d’horreur), mais aussi témoignage d’amitié, puisqu’il met en scène le jeune écrivain et son aîné. Lovecraft a ouvert toutes grandes les portes du vertige du temps et de l’espace (et des dangers qui se cachent au long des ères). F. B. Long s’y aventure avec « Les Chiens de Tindalos », nouvelle contenant une belle idée à défaut d’autre chose.

Ecrivains plus expérimentés, également publiés dans Weird Tales, Clark Ashton Smith et Robert Howard reprennent dans leurs textes certains gimmicks littéraires lovecraftiens : livres maudits, sorciers revenus d’au-delà du temps… (« Talion » et « L’Héritier des ténèbres », de Clark Ashton Smith, « La Chose ailée sur le toit », « Le Feu d’Asshurbanipal » de Robert Howard.) Plus intéressant, dans « La Pierre noire », Howard réutilise tout un ensemble de procédés : narrateur universitaire, sources historiques, réalisme du décor, narration en spirale, qu’il mêle à son propre goût de l’histoire épique et sanglante, et à ses imaginations érotiques pour un résultat très réjouissant. Dans « Ubbo Sathla », C. A. Smith parvient à évoquer une créature cosmique semblable à Azathoth, en usant d’images et d’une prose très poétiques.

Le cas de Robert Bloch ne manque pas d’attrait : jeune correspondant de Lovecraft, et styliste malin, il commence par tuer le maître dans « Le Visiteur venu des étoiles » (Lovecraft se vengera dans un autre texte), puis il livre dans « L’Ombre du clocher » une amusante continuation de plusieurs textes canoniques, allant jusqu’à présenter la place de Nyarlathotep dans le programme nucléaire américain. Le « Manuscrit trouvé dans une maisonabandonnée » est le plus intéressant des trois textes de Bloch ici disponibles. Années 1920, maisons reculées, Nouvelle-Angleterre, collines inquiétantes, cultes ayant survécu dans les recoins cachés du monde… Le résultat d’avère efficace et terrifiant, d’autant que Bloch use d’un procédé (le témoignage d’un enfant) que Lovecraft se serait sans doute refusé, par crainte du pathos.

August Derleth a joué un rôle très important dans la transmission de l’œuvre de son ami. Ses propres récits développent et formalisent ce qu’on appellera ensuite le « Mythe de Cthulhu » : plus explicites et moins allusifs, ils s’efforcent (à travers des textes toujours masculins et assez froids) d’organiser les dieux et créatures innommables dans une sorte de panthéon élémentaire. Ce qu’on y gagne en compréhension, on le perd en mystère, et on pourra trouver les nouvelles rassemblées ici (« Au-delà du seuil » et « L’Habitant de l’ombre ») franchement laborieuses, bien loin de l’efficacité et de la puissance stylistique de leur inspirateur.

Dans deux nouvelles, Brian Lumley opère une amusante synthèse de plusieurs éléments de l’univers de Lovecraft : antiques cités perdues, dieux très anciens (Cthulhu est rejoint par Shuddel Mell) et contrées du rêve (dans « La Cité sœur », on voit apparaître sur notre Terre le peuple de Ib), mais tout cela émerveille peu : monstres, livres maudits, héritages douteux ne suffisent pas sans le style pour les faire accepter. Dans le registre, on préférera « Sueurs froides », de Ramsey Campbell, variation anglaise sur le thème du livre maudit, ou bien « Ceux des profondeurs », situé en Californie dans les années 60 : des scientifiques tentent de communiquer par télépathie avec des dauphins alors que des hippies douteux campent sur la plage et essaient d’empêcher les expériences. James Wade y réussit son actualisation des thèmes du « Cauchemar d’Innsmouth » (horreur de ce qui vient de la mer, obsessions sexuelles, accouplements hybrides).

Attardons-nous enfin sur le dernier et le plus réussi des récits de la série, « Le Retour des Lloigors » de Colin Wilson. Un universitaire américain parvient à traduire le manuscrit Voynich, découvrant qu’il s’agirait d’extraits du Necronomicon ! Il tente alors de remonter aux sources des fictions de Lovecraft et d’Arthur Machen et part visiter l’Angleterre profonde. Son voyage l’amènera à d’étranges rencontres, et à une plongée progressive dans la folie et la mort. La subjectivité assumée du récit, les doutes quant à la santé mentale du narrateur, les différents niveaux de lecture possibles ; cette novella offre un vrai bonheur de lecture et un magnifique hommage à Lovecraft et à son œuvre.

L’étoile du matin — Wu Ming 4

Suite encore des rediffusions entamées par ce billet. Un autre article issu du Bifrost spécial Tolkien.

Oxford, en 1919. Dans la cité universitaire évoluent quatre
personnages, tous blessés d’une façon ou une autre par la guerre qui
vient de s’achever, tous à un tournant de leur vie. T. E. « Ned »
Lawrence, venu défendre la cause de ses amis arabes aux négociations du
traité de Versailles et forcé par son éditeur à se remettre à son
manuscrit. C. S. « Jack » Lewis, menant une étrange vie entre
l’université et la famille de son meilleur ami disparu ; le poète Robert
Graves et John Ronald Reuel Tolkien, ce dernier hanté par les spectres
des amis disparus dans les tranchées de la somme.

Dans cet étrange roman de l’auteur italien Wu Ming 4, on entre dans la vie de trois créateurs de mythes
et dans celle d’un homme qui en devint un lui-même. Un projet
difficile : mettre en scène des personnages réels et raconter la
naissance, suite au traumatisme de la Grande Guerre, de certains des
mythes de notre époque.

De fait, ce roman très ambitieux est globalement raté : le
rapprochement des quatre voix ne crée aucune dynamique romanesque, on a
l’impression d’une série d’extraits juxtaposés qui feraient entendre un
discours un peu trop subtil pour l’oreille du lecteur, sans jamais trop
savoir où nous porte le récit.

Si l’œuvre est imparfaite, elle comporte toutefois de beaux
morceaux : l’évocation du monde universitaire anglais des années 1920
avec ses règles rigides et ses révoltes à venir. Les doutes, la
personnalité ambiguë et la mise en scène par lui-même (et par un
journaliste américain) de la légende de celui qu’on appelle déjà
Lawrence d’Arabie. La vie de famille singulière de ce futur grand
moraliste de Jack Lewis, qui entre dans le foyer et dans le lit de la
mère de son ami disparu, ou bien les choix entre poésie, vie de famille,
université et épicerie du futur mythographe, Robert Graves.

Pour se concentrer sur Tolkien, le jeune homme mis en scène par le
roman (il a 28 ans) est un beau personnage, hanté par l’indicible
douleur de la guerre et de la perte, comprenant que c’est dans le
travail de ses poèmes écrits à l’hôpital après sa blessure (« La Chute de Gondolin »)
que se trouvera le salut de son esprit. Wu Ming 4 propose là une belle
figure de créateur en devenir, qui se croit obligé de choisir entre son
travail universitaire « sérieux » pour subvenir à la vie de sa famille,
et une œuvre dont il pense qu’il n’y a rien à espérer, un jeune homme
amoureux et aimé de son épouse Edith, savourant le plaisir des
promenades dans le paysage campagnard de l’Oxforshire, et triste à
mourir de devoir partir enseigner dans la grise ville de Leeds.

L’auteur semble s’être abondamment documenté sur ses personnages et
leur cadre de vie. Pourquoi ne pas nous avoir livré quatre essais
biographiques ? Qu’apporte ici la fiction ? Je n’ai pas su le
distinguer, et c’est là mon plus grand regret concernant ce livre plutôt
bien écrit, attachant, mais qui m’a laissé au bord du chemin.

Tolkien, 30 ans après — Collectif

Suite des rediffusions entamées par ce billet. Un autre article issu du Bifrost spécial Tolkien.

Ce recueil d’articles universitaires paru en 2004 présente une sorte
d’état de l’art de la recherche sur l’œuvre de Tolkien, trente ans après
sa mort. Comme le veut le genre du recueil universitaire, les sujets
abordés sont variés, et si des thématiques les relient parfois (la
question du mal, l’étude de l’influence de mythes nordiques, le rapport
de la littérature au film qui venait alors de sortir), on ne trouvera
pas là un livre proposant un propos critique uni et construit. On y
évoque des sujets aussi variés que le motif mythique du cycle de
l’anneau (Charles Delattre), l’influence sur Arda de structures propres à
l’idéologie indo-européenne (Laurent Alibert), les problématiques de
traduction des langues inventées de Tolkien (Thomas Honegger), la
question foisonnante du statut des textes du corpus tolkienien : les
versions éditées sont-elles définitives ? Comment aborder les quatre
versions existantes de l’Ainulindalë ? (Michaël Devaux), etc.

Tout n’intéressera pas de manière égale le lecteur, les sujets
traités étant plus ou moins faciles d’accès et plus ou moins experts.
Suit une sélection « personnelle ».

Les personnes curieuses de l’histoire de l’édition française seront
avisées de lire l’interview de Christian Bourgois, qui a publié « Le Seigneur des Anneaux »
sans l’avoir lu (mais l’a profondément aimé ensuite), sur le conseil
insistant et avisé de Jacques Bergier (que serait l’Imaginaire en France
sans Bergier ?), en a payé les droits une bouchée de pain, et a eu un
mal fou à faire traduire une œuvre qui a usé tous les traducteurs qu’il
avait embauchés. Un touchant portrait d’éditeur, de sa façon de
travailler, de ses goûts littéraires. Bourgois aimait voir dans l’œuvre
de Tolkien le Moyen Age des préraphaélites, et avoue préférer les
personnages au monde.

Vincent Ferré présente une histoire passionnante de la réception de
Tolkien en France, entre choix de traductions chaotiques, journalistes
paraissant redécouvrir l’auteur à chaque sortie d’ouvrage, adoubement
par quelques grandes figures littéraires (Bergier, Gracq — rien que ça —
et plus de près de nous Pierre Jourde), avant l’entrée définitive dans
la reconnaissance publique (au-delà des nombreux fans) avec l’arrivée du
film.

Jean-Philippe Qadri offre une analyse pointue du chapitre V de Bilbo le Hobbit,
le fameux concours d’énigmes, en exposant les sources, la logique
littéraire et révélant comment ce chapitre a été réécrit par Tolkien
entre l’édition de 1937 et celle de 1951 du roman, la publication de la
version révisée — celle qui forme la source du récit du « Seigneur des Anneaux » — ayant été décidée de manière unilatérale par l’éditeur, alors que Tolkien hésitait encore !

Paul Airiau, à travers une étude des images employées dans le récit
que fait Gandalf de son combat contre le Balrog, commente l’utilisation
d’images bibliques (issues de la Genèse, du Livre des Rois, de
l’Apocalypse de saint Jean ou de la Première épitre aux Corinthiens), et
d’une littérature spirituelle chrétienne (maître Eckart, saint Jean de
la croix) autour de la figure de l’escalier sans fin de Durin, qu’il
rapproche de l’échelle de Jacob. Mais si Gandalf prend ainsi des traits
christiques, il n’est pas le Christ. Tolkien, catholique convaincu,
place son œuvre dans un temps préchrétien qui ne peut donc mentionner
des éléments de la révélation. Et si Tolkien parle de Dieu, il le fait
par le silence, l’absence, la voix passive. Naked, I was sent back.

Guido Semperini s’attaque à une critique classique de l’homme et de
l’œuvre : son supposé racisme. Après avoir rappelé les positions
humanistes très claires de Tolkien (sa condamnation sans appel de
Hitler, puis plus tard du régime de l’apartheid, et surtout sa profonde
amertume d’avoir vu la culture nordique « ruinée et pervertie » par les
nazis), il établit un distinguo dans les récits tolkieniens entre les
dimensions historique et mythologique, les orques appartenant clairement
à ce dernier pan. Ils sont le reflet corrompu et souillé des hommes,
leur part mauvaise, comme Gollum est en quelque sorte la part mauvaise
de Frodon, ressort d’une lutte intérieure devenue personnage par la
grâce de la fantasy.

Dans « Frodo et Aragorn, le concept du héros », Verlyn Flieger montre comment le récit du « Seigneur des Anneaux »
se déploie entre deux figures : le héros épique (Aragorn) et le « petit
homme » des contes (Frodo). Sans toutefois se couler dans les figures
imposées de ce type de personnages : la fin des contes de fées (le
royaume et le mariage) sont l’apanage d’Aragorn, tandis que la
souffrance du héros tragique tombe sur les épaules de Frodo. Au début de
son projet, Tolkien avait voulu faire de « Grand Pas » un hobbit, puis
un elfe. Ce n’est qu’une fois fixé sur un personnage d’homme, sorte de
prince médiéval caché, qu’il a compris que son récit quittait la simple
« suite » de Bilbo le Hobbit, pour s’engager dans un projet plus ample.

Anne Besson, enfin, étudie la descendance littéraire de Tolkien, notamment dans le corpus de la fantasy commerciale (chez Hobb, Eddings, Feist, Brooks, Bradley ou dans les romans Donjons & Dragons…).
Si de manière évidente certains motifs du monde sont souvent repris
(elfes, nains, ents, cavaliers noirs…) de même que des concepts
narratifs (la compagnie de personnages), on observe aussi l’envie de
composer, à l’instar de Tolkien, une œuvre-monde faisant référence à un
corpus historique et légendaire, même si l’intertextualité n’est souvent
que fictive (alors que les contes et légendes référencés dans le « Seigneur des Anneaux » existent
bel et bien). De même, les cartes imaginaires, inspirées par l’illustre
modèle, deviennent des définitions du monde, là où celle du Nord-Ouest
de la Terre du Milieu « suggère un au-delà de la fiction ». Les
mondes sont systématisés (sept domaines, onze royaumes oubliés…), comme
des espaces imaginaires clos. Anne Besson effectue un détour
intéressant mais trop bref par le jeu de rôle, et constate une
stérilisation du déploiement imaginaire lors du passage du jeu au roman.
L’auteur de cette chronique a de bonnes raisons de ne pas être d’accord
sur ce point, mais c’est une autre histoire…

Bilbo le hobbit — J.R.R. Tolkien

J’inaugure avec cet article une série de rediffusions : celles de chroniques parues sur d’autres supports. Celle qui suit est parue dans la revue Bifrost n°76, consacrée ici à un auteur de fantasy mineur, mais appréciable, un certain J.R.R. Tolkien. Je ne peux que vous recommander la lecture du numéro complet, qui est passionnant.

« Dans un trou vivait un hobbit. »
L’ouverture de ce roman fait partie des phrases les plus célèbres de la
littérature, et les hobbits de Tolkien sont les plus connues de ses
créations. Ils sont pourtant apparus dans un roman pour enfants (un
récit que Tolkien avait élaboré pour les siens) qui n’était au départ
rattaché qu’assez lâchement au reste de la grande œuvre légendaire.

Rappelons-en le propos : dans une agréable maison creusée dans une
colline, un petit homme tranquille nommé Bilbo vit de ses rentes. Passe
un magicien nommé Gandalf qui lui adresse des paroles mystérieuses et
donne rendez-vous chez lui à une compagnie de treize nains barbus…
Ceux-ci veulent reprendre le trésor volé à leurs pères par le dragon
Smaug. Par fierté, par erreur, notre hobbit va se joindre à la compagnie
en tant que « cambrioleur » (les hobbits savent être très discrets) et
vivre au milieu d’une bande de bras cassés plutôt incompétents (à
l’exception de leur chef, le noble Thorin Ecudechêne) des aventures
folles qui lui feront mille fois regretter son confortable cottage
campagnard.

L’auteur de ces lignes a découvert ce roman enfant et en gardait un
formidable souvenir. Pour la première fois, un livre se révélait trop court !
Puis le temps a passé et il a pu le lire à ses propres enfants. La
redécouverte n’a provoqué aucune déception : au-delà des péripéties du
récit (qui comprennent nombre de grands moments, comme la traversée des
souterrains des Gobelins ou l’évasion du palais du roi des Elfes de la
forêt, sans compter la rencontre avec Smaug, formidable créature), le
style fait tout le charme du récit. Ecrit d’une façon légère et
humoristique, prenant souvent le lecteur à partie, Bilbo le hobbit, loin du terrible pudding
de Peter Jackson, est un roman gracieux et amusant alternant scènes
comiques et aventures épiques. Les grands thèmes de Tolkien sont
pourtant bien présents, notamment celui de la corruption — corruption de
l’or, auquel presque aucun personnage n’échappe. La tonalité se fait
d’ailleurs plus grave dans les derniers chapitres, une fois les Nains en
possession de l’objet de leurs désirs… La fin du roman est épique et
belle, le petit homme a mûri et personne n’est sorti inchangé de
l’aventure.

Et c’est au cœur des ténèbres du chapitre 5 qu’apparaît le plus beau
personnage de tout l’univers de la Terre du Milieu. Faible, sournois et
visqueux, Gollum, hobbit déformé par le Mal, affronte Bilbo dans un jeu
d’énigmes rappelant les scènes similaires des légendes nordiques. Ce
passage pivot existait sous une forme différente — moins ambiguë — dans
la première édition de 1937 du roman. Bloqué dans l’écriture du « Seigneur des Anneaux »,
Tolkien l’a réécrite et la scène modifiée que nous connaissons mieux
est parue dans l’édition de 1951 — sur une initiative de l’éditeur ! Le
roman n’étant autre que le récit qu’a écrit Bilbo à son retour de
voyage, Tolkien a fini par indiquer que l’édition initiale correspondait
à la première version du récit où Bilbo se donnait le beau rôle !

Bilbo le hobbit, ou la part d’enfance, d’humour et de fantaisie du légendaire tolkienien. Un moment de grâce.