Ingres au Louvre

Pour mémoire, Cecci, puisque tu oublies tout, je te rappelle que nous
sommes allés voir Ingres au Louvre.

Sur le coup, Ingres me paraissait être un peintre très bourgeois du
19ème siècle, le type à travailler pour Louis-Philippe, roi à
pantalon, gros ventre et gilet. Et les images que je connaissais de
lui (les baigneuses, le bain turc) me paraissaient molles et sans
caractère.
Avec toi, avec lui, j’ai changé d’avis.
Ingres était un élève de David (voir billet précédent), féru
d’histoire antique, de Rome, de peinture italienne. L’expo le présente
comme un travailleur très professionnel, à la technique
impressionnante, encore plus que celle de son maître. Sont exposés
dans un coin ses imitations, dessins à la façon de Raphaël (son
peintre préféré), Leonardo, Giorgione…
Ses tableaux de jeunesse (le monumental portrait de Bonaparte)
montrent une maîtrise de la mise en scène, des rendus des matières,
des tissus… Un goût pour les textures et les ors qui le rapproche
presque de Gustave Moreau. Tu as dit que l’empereur (que tu détestes)
te paraîssait devenir un dieu de l’Olympe. On en oublie le tyran
corse.

Ingres a peint dans de nombreux styles : des portaits, souvent
excellents, faisant rejaillir ce qu’il y a de meilleur dans ses
modèles (le portait du fils de Louis-Philippe, récemment acquis par le
Louvre, est une splendeur).
Des grandes compositions antiquisantes (fournies pour la visite de
l’empereur à Rome), des images mythologiques (son Oedipe et son
Jupiter me font à nouveau penser à Moreau), des peintures sensuelles
(baigneuses, odalisques, Roget Angélique), d’un érotisme simple
d’homme aux goûts simples. Des petites scènes « troubadour » reprenant
des images de l’histoire de France…
Par contre, ni toi, ni moi n’avons été convaincus par sa peinture
religieuses, nettement moins inspriée que le reste. Dieu que tous ces
martyrs sont ennuyeux…

Chez Ingres, derrière l’image lisse on trouve les bizarreries qui font
sont charme, le bleu un peu trop éclatant, les corps déformés, l’angle
de vue original… et la très grande humanité de la relation.

Aucun « grand tableau », aucun chef d’oeuvre immortel qui nous a fait
pleurer, mais une exposition très bien faite, plein de belles images,
plein de talent !

L’empereur

Portrait du duc d’Orléans

La princesse de Broglie

Roger & Angélique

L’odalisque et l’esclave

Le bain turc

Scène troubadour

La vierge à l’hostie

Oedipe et le sphinx

Le songe d’Ossian

PS : et toi et moi avons été très touchés par les portraits de madame
Ingres, que son mari paraissait aimer beaucoup. Toutes ses femmes
imaginaires, d’ailleurs, lui ressemblent un peu…

David au musée Jacquemart André

Dans le très bourgeois (et très cher!) musée Jacquemart André se tient une belle expo consacrée à David, le grand peintre français du temps de la révolution et de l’empire. Les oeuvres sont très très bien exposées et les commentaire plutôt intéressants.

Nous en sommes ressortis avec le sentiment que David était un type ambitieux, très ambitieux, un travailleur fou et obstiné (ses esquisses et dessins sont étonnants). Ses portraits datant de l’époque révolutionnaire sont très impressionnants de vibration et d’intensité, et le Marat Assassiné est un chef d’oeuvre, une image d’une puissance incroyable. Ses oeuvres ultérieures paraissent incroyablement sages. D’une grande maîtrise technique, certes, mais faites pas un homme qui assure et ne prend plus de risques.

La visite du musée aura aussi été l’occasion pour nous de revoir le petit musée italien (belle fresque de Tiepolo, oeuvres de Botticelli, Bellini, Mantegna (rien que ça!) avec le superbe combat de Saint Georges contre le dragon, de Paolo Uccello.

Un autre tableau étonnant se trouve au rez de chaussée, tout au fond des petits salons.

Sécession viennoise

Ce samedi, Cecci et moi sommes allés voir l’expo sur la Sécession Viennoise au Grand Palais.
Comme prévu, il y avait un monde fou, une queue interminable, et ça se pressait dans les salles pour pouvoir voir les tableaux.
Contrairement à l’exposition du musée d’Orsay (voir un des billets précédents), celle-ci était assez peu pédagogique. J’ai vite cessé de lire les textes, rasoirs, qui accompagnaient les tableaux.
Les tableaux, venons-y. Je ne connais pas grand chose aux artistes de cette époque, donc mes réflexions paraîtront peut-être ignares…
A part Klimt, les artistes présentés (Schiele, Kokoschka et Moser) ont traité des sujets extrêmement souvent morbides. Les premières salles, une fois passés les ors de Klimt, ne sont pas très réjouissantes.
Les choses s’améliorent dans le salle des paysages, où on voit de belles compositions (toujours très tristes, je trouve) de Schiele. Lignes verticales et horizontales, toits gris des villes, grisaille de la campagne. Je n’avais aucun mal à y associer la morosité d’une vie viennoise avant et pendant la Grande Guerre.
Les oeuvres que j’ai trouvées les plus saisissantes sont venues à la fin, avec les dessins (les dessins de Klimt sont magnifiques) et les portraits (et auto-portraits de Schiele). Les portraits, très tourmentés et violents, paraissent souvent cracher la vérité de leurs sujets.
J’ai beaucoup rêvé sur l’image que Schiele donnait de lui, jeune saltimbanque un peu fou aux cheveux bleus.

Quelques tableaux marquants :

les tableaux de Klimt sont tous très intéressants à voir, à cause de la richesse des matières, des textures… J’aime particulièrement celui-ci, Danaé, parce qu’il a réussi à représenter quelque chose d’impossible à concevoir… Comment Zeus a pu féconder Danaé sous la forme d’une pluie d’or.


Klimt, dans un autre genre. J’ai oublié le titre du tableau, il fait partie d’une série « paysagère ».


De Kokoschka, des amants (nus). Cecci est persuadée avec moi qu’il s’agit d’Adam et Eve juste après avoir été chassés du paradis.


Schiele, dans le genre morbide (je n’aime pas trop, mais celui-ci est marquant). On imagine bien ce tableau dans le bureau d’un psychiatre. Un homme et la mort.


Schiele, un paysage touchant, mais bien déprimant. En même temps, on se figure bien l’Europe centrale comme ça.


De Schiele encore, un personnage fantastique.


Un autoportrait de Schiele, dans la veine du personnage fantastique.


De Schiele, un autre autoportrait. Je trouve celui-ci absolument génial. Par le découpage, les contorsions du corps (qui n’a ni pieds, ni mains !), le jeu de couleurs, la répartition des taches rouges…


Je conclus avec Klimt, la dame au chapeau, beau support de rêveries.

Rousskoié Isskoustvo

Ce dimanche, visite de l’exposition au musée d’Orsay sur l’Art russe dans la seconde moitié du XIXème siècle.
Nous avions déjà vu pas mal de peintures russes (prononcer le mot avec toute la fierté nationale possible) au musée russe de Saint Petersbourg. Grâce à l’expo du musée d’Orsay, nous avons pu y comprendre un peu quelque chose. Et c’est très beau.
Il n’y avait pas trop de monde, pas mal de russes (ô surprise!) et quelques citations écrites en VO qui nous ont permis de juger que nous faisions des progrès dans la compréhension de la langue de Tolstoï.
L’expo présente beaucoup de peintures en grand format, très bien éclairées, très frappantes. Des paysages, des scènes légendaires ou de contes de fée, des scènes de la vie quotidienne, peintes par des peintre engagés. J’ai moins aimé la partie arts décoratifs, un peu kitsch, mais pas très importante en taille. Une très belle salle est consacrée à Vroubel, peintre très marqué par le moyen-âge et très moderne à la fois. On voit aussi de nombreuses photos, artistiques ou bien de reportages, ces dernières étant les plus intéressantes (par exemple, les photos rapportées par Tchékov des bagnards de Sakhaline, dans la troisième salle).
L’ensemble des oeuvres exposées paraît baignée dans une lumière très blanche, très pâle, qui fait rêver d’une infinie pureté. Le « retour aux sources » des artistes fait surgir un monde très rustique, froid, dur, où les maisons sont en bois, les meubles sculptés. Dieux étranges au visage rond, femmes-oiseaux, impératices-cygne… Un monde très barbare, en plein XIXème siècle.

Voici quelques tableaux qui m’ont marqué.


Le preux à la croisée des chemins, de Victor Vasnetov. Nous l’avions déjà vu à Saint Petersbourg, ça a été un grand plaisir de le revoir. J’y vois tout un monde, pendant russe de celui des légendes celtiques et arthuriennes. Steppes et marécages pour tout horizon. La stèle dit: celui qui va tout droit, aura faim et froid. Qui prend à droite perdra son cheval. Qui prend à gauche mourra, mais son cheval vivra. Vous allez où?



Au-dessus du repos éternel
, de Isaac Levitan. Ce que je disais sur la lumière. L’image ici ne rend rien, naturellement, mais il est superbe.


Le Christ au désert, de Ivan Kramskoï. Le Chist ici est russe, clairement. Regardez ses yeux. Et ce paysage froid, autour de lui… C’est un russe qui médite sur sa condition d’homme et sur le malheur du monde.


L’apothéose de la guerre, de ?? (perdu la référence). Le peinte a voyagé au Turkmenistan, pendant les campagnes que les russes y menaient. Il évoque le souvenir de Tamerlan.


Ils ne l’attendaient pas, d’Ilya Repine. Le retour du déporté politique. Les visages sont fous. Repine gardait cette peinture chez lui et ne l’exposait pas. On le comprend.

Le démon assis, de Vroubel. Reprend un thème qui obsédait le peintre, issu d’un poème de Lermontov. Ce démon n’est pas le diable, il se rapproche de l’esprit tourmenté de l’artiste.

Un sombre Esprit, un exiléSur notre terre pécheressePlanait, quand l’essaim désoléDes souvenirs soudain se presseDevant le voyageur ailé.Il revoit les jours d’allégresseOù, Chérubin resplendissant,La comète ardente, en passant,De sa crinière lumineuseL’effleurait en le caressant ;
Les temps où, dans la nuit brumeuse
De l’éternelle immensité,
Du désir de savoir hanté,Avide, il suivait à la traceLes caravanes de l’espace…

M.Lermontov  » Le Démon » (1829)

Je ne fais que citer certaines des pièces qui m’ont le plus marqué. L’exposition montre de nombreux autres tableaux frappants ou intéressants !
Ici, le commentaire (bien fait) de l’expo sur le site du Musée d’Orsay.