Le destin brisé de l’empire aztèque – Serge Gruzinski

 

Comme souvent dans cette collection, le livre est superbement illustré et rédigé par un expert du domaine. Les annexes contiennent par ailleurs de nombreux extraits de textes d’époques, aussi bien des récits aztèques que des textes de conquistadores ou bien des histoires ultérieures.

Je n’avais de la conquête de l’empire Aztèque par Cortès qu’une image assez simple et cliché, animée par une question simple: comment une bande de quelques centaines d’Espagnols, même résolus, a pu faire tomber un empire dont la capitale avait 300 000 habitants ?

Le livre commence par décrire les origines toltèques de l’empire des Mexicas et la référence, dans tous les peuples de la région, à la mythique cité de Tula. Avant l’arrivée des Espagnols, la région est très dynamique politiquement avec l’émergence récente des Mexicas (vieille d’à peu près un siècle) qui construisent une fragile coalition, basée autour de trois cités dont la principale est Tenochtitlan, qui contrôle l’essentiel du Mexique central par un mécanisme de tributs et de guerres ritualisées (notamment contre des petits états maintenus en place pour servir de cible à la guerre fleurie, comme Tlaxcala). Cet empire sans roue ni communications rapides est basé sur des équilibres fragiles que les Espagnols viennent bouleverser, en se glissant habilement dans les alliances du temps (et en se comportant comme des brutes). Les épidémies viendront plus tard, bouleversant les équilibres démographiques.

Le livre s’attache à décrire le devenir des anciennes élites indigènes et essaie de montrer comment, une fois leur cadre de référence détruit (fournir du sang pour mon maître Arioch pour les dieux en quantité), les anciennes élites religieuses et nobiliaires se glissent soit dans la « collaboration » avec les Espagnols, en acceptant les cadres de référence, ou avec les moines franciscains (pour les élites des villages), et deviennent des sujets du roi d’Espagne (Charles Quint, puis Philippe II ou Philippe IV, le roi-planète).

Un petit ouvrage court et passionnant, remarquable initiation à l’époque.

Par le fer et par le feu — Alexandre Jubelin

Celui-ci, je l’ai acheté suite à des mentions sur les réseaux sociaux et à l’écoute de l’émission qui lui est consacrée sur paroles d’histoire. Nom de bleu, je deviens victime de la hype ! Je lis un essai d’histoire militaire juste à sa sortie, sans même l’avoir reçu en SP !

Comme le titre l’indique, le livre, issu d’une thèse de doctorat, s’intéresse au combat dans l’Atlantique entre le 16ème et le milieu du 17ème siècle, en gros la transition entre les combats à l’arme blanche (et bombes incendiaires et…) et le combat de ligne. L’angle d’approche est le combat perçu à hauteur d’homme dans le but peut-être de le dé-romantiser et d’en faire percevoir l’horreur et la terreur. L’auteur tente de nous faire sentir tout ce que pouvait représenter l’expérience d’un tel affrontement où se mêlaient boulets de canons (pas fiables), tirs d’arquebuses, coups de trompettes, coups de pique, etc. Il fait sentir la transition entre le moment où les bateaux avaient des chateaux avant et arrière (vous avez ces images de grosses caravelles en tête ?) et le moment où ils deviennent des plateformes d’artillerie plus ou moins standardisées.

Les chapitres passent de la description des navires, des canons, de l’organisation du navire, jusqu’à l’approche, les stratégies navales, les échanges de tirs, l’abordage, le milieu du combat, la fin du combat. C’est mené d’une façon organisée et un peu systématique, avec de nombreuses citations passionnantes (dont celles de Cervantès, dont j’avais oublié qu’il parlait si bien du combat naval).

C’est un boulot solide, intéressant, notamment pour les rôlistes (je vous vois, les gens), pour mieux raconter ce genre de moment, même si, l’auteur le dit dès l’introduction, on ne parle pas ici de pirates, parce que de toute façon les pirates sont surtout des objets de fiction. Mais, je vous rassure, le bouquin contient plein d’idées pour raconter vos abordages de pirates quand même, désolé Alex.

L’écluse numéro 1 — Georges Simenon

 

Encore un vieux poche qui sent le vieux, lu entre trains et gares, entre la Suisse et la France. Très Simenon, donc.

Ca se passe en 1933, près de l’écluse de Charenton, et Maigret va prendre sa retraite, et il ne s’appelle pas Jules. (je découvre qu’il a existé plusieurs commissaires Maigret, et ça me réjouit). La description de la vie au bord des canaux, de tout le business de trafic fluvial, de l’empire commercial d’Emile « Mimile » Ducrau, tout somme très juste et très fort.

L’intrigue n’est pas fortiche, tout tourne autour du portrait psychologique d’Emile qui m’a vite gonflé : cette introspection de la virilité années 30, en fait, bof. Et trois viols dans le récit, quand même, dont deux considérés comme « normaux », beurk. 

Mais le portrait des lieux, les ambiances, Dieu quel talent !

Maigret au Picratt’s


On l’a vu, je lis des Maigret de temps en temps. Mes parents et mes grands-parents lisaient ces romans de Simenon, que je me rappelle avoir aperçu en diverses éditions durant mon enfance. Et autant ils m’ont transmis le goût du detective novel (Sherlock Holmes, Agatha Christie ou John Dickson Carr, en allant jusqu’aux élucubrations rigolotes de Harry Dickson), autant je ne me rappelle pas avoir jamais eu envie de lire Maigret. Ca m’avait l’air gris et ennuyeux.

Depuis j’ai découvert la plume de Simenon et j’essaie de ne lire Maigret que dans des vieux poches trouvés en bouquiniste (car je suis snob, ou snop, c’est selon). Simenon a un talent dingue pour brosser des ambiances, des portraits, décrire des façon de vivre, des quotidiens pluvieux. Maigret au Picratt’s se passe autour d’un tout petit cabaret de Pigalle où l’on ne boit que du champagne (200 références à la carte, cinq à la cave) et où on regarde une jolie fille se déshabiller tandis qu’un petit orchestre joue un jazz quelconque. Et la jolie fille meurt, étranglée, après avoir fait une déposition bizarre au commissariat, et Maigret parcourt le quartier de long en large jusqu’à coincer le tueur.

La vie du cabaret est très bien rendue, à la fois exigue, bourgeoise, tranquille, étrange. Les personnages sonnent justes et vrais et l’intrigue marche plutôt très bien, avec un beau suspense final. J’ai vraiment beaucoup aimé, et même admiré, et même envié ce grand savoir-faire d’écrivain. Au point, en arrivant ce matin à la gare de Lausanne, de me mettre à vouloir décrire les lieux de manière simenonesque.

Mais…

TW, viol, comme on dit.

Je sais que je lis ce livre en post metoo et que je suis un mâle blanc cisgenre hétéro déconstruit. Et ce roman pique les yeux. Si Maigret est un brave type et un bon bourgeois conservateur fidèle à sa femme, on voit un des personnages présenté comme plutôt sympathique violer tranquillement ses employées dans la cuisine (si, si) avec le commissaire, relax, qui fume sa pipe dans la pièce à côté.

La cité des illusions – Ursula Le Guin

Ce billet est une reprise du petit fil twitter consacré à ce roman.


J’ai donc fini de lire la cité des illusions, de la « série » sur l’Ekumen, dans une vielle édition Pocket moche avec les dialogues typographiés avec tirets ET guillemets (bizarre). 

L’histoire est assez intéressante, une SF « post cataclysme » proche du conte philosophique. Un jeune homme sans mémoire quitte une utopie agraire pour se rendre à la cité découvrir qui il est. Les thèmes : vérité et mensonge, le mensonge pour dominer, la vérité pour y voir clair. 


Quelques éléments imaginaires que j’aime bien, et d’autres que je n’aime pas: les persos féminins sont dans des rôles féminins classiques (épouse, soigneuse, maîtresse) (bof). Il y a des pistolets laser et des personnages avec des yeux de chats (re-bof). Mais c’est anecdotique. 


Il est touchant de voir la jeune autrice UKLG essayer des trucs qu’elle réussira bien mieux plus tard: la création de structures sociales aux concepts étrangers, de personnages aux réactions bizarres mais qui s’expliquent plus tard… 
#PetitSpoiler : à noter aussi l’infodump vraiment maladroit pour relier son roman à « Planète d’exil », avec le héros « descendant » du héros du roman précédent.


L’ensemble est assez bancal, avec un délire bizarre sur la télépathie, à la fin. Le thème était tendance, à l’époque, non? (c.f. Darkover, de Marion Zimmer Bradley, ou bien Pern…), alors qu’il ne m’inspire plus rien du tout.  A croire qu’il a aussi cessé d’inspirer l’autrice dans ses romans suivants (rien de mal à ça, nos envies vont et viennent).
Il est impressionnant de voir que le suivant, chronologiquement, est la Main gauche de la nuit.

La cité… est un roman mineur, et reste une lecture intéressante, notamment mise en perspective avec les autres livres du « cycle ». Je conclus avec cette citation bien connue :

 « Le fait est qu’il n’y a pas de cycle ou de saga. Ils [les textes] ne forment pas une histoire cohérente. Il y a quelques connexions claires entre eux, oui, mais d’autres sont extrêmement troubles. Il y a aussi quelques grandes discontinuités (par exemple qu’est devenue la télépathie après La Main gauche de la nuit ? Qui sait ?) »

Blackwater — Michael McDowell

Pour être honnête, je me suis fait avoir. J’aime les beaux livres comme certains personnages de la série Blackwater aiment les bijoux, et l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture fabrique de beaux livres. Les couvertures, à mi-chemin entre le tatouage et la carte à jouer ((c) Munin, merci), la tenue en main, la mise en page, le plan de la ville au début…

Les copains en parlaient sur Internet, j’ai pris le premier sur une pile dans une librairie, « juste pour voir », et je les ai ensuite dévorés un par un, jusqu’au sixième, n’achetant le tome suivant qu’une fois fini le précédent. Pourtant, je ne suis pas client du feuilleton et je crache volontiers sur ce type d’écriture.

Pour mes lecteurs et lectrices paresseux et ne voulant pas chercher des infos ailleurs, Blackwater est une série de 6 romans, une saga familiale fortement teintée de fantastique qui se déroule dans une ville semi-imaginaire du sud de l’Alabama. La série ressort du genre du Southen Gothic: vieilles maisons coloniales, thé glacé que l’on boit sous les porches, marécages gluants, étés trop chauds, relations familiales un peu bizarres, vieilles dames excentriques, serviteurs noirs… Si vous n’aimez pas ces ingrédients, passez votre chemin.

Tout commence lors de l’inondation de la ville en 1919, quand le jeune fils de la plus riche famille explore les étages supérieurs des bâtiments engloutis et découvre, au premier étage de l’hôtel, une belle jeune femme qui attendait d’être sauvée. Comment Elinor, cette jeune femme, va être accueillie par la famille d’Oscar, le jeune homme, comment ils vont s’aimer et comment tout cela va bouleverser la communauté, voilà le sujet du récit, qui nous emmènera, au fil des volumes, des naissances, des morts, des crimes, etc., jusque vers la fin du 20ème siècle.

J’ai marché à fond. C’est très bien fait, très habile, par un auteur au sommet de son art. C’est de la pure littérature divertissante, pas idiote du tout, souvent drôle, caustique, effrayante… jouant sur plein de registres. Avec des personnages de femmes bien écrits et très forts.

Après la fin du tome III, ça devient moins bon, le niveau de méchanceté baisse, mais j’ai quand même tout lu, tout dévoré, parce que je voulais savoir ce que devenaient mes nouveaux amis Caskey (dont aucun, en vérité, sauf peut-être Oscar, n’était vraiment sympathique, salauds de riches !)

Le nom du monde est forêt — Ursula Le Guin

Je viens de lire le dit d’Aka, j’en parle ici, et il est édité au livre de poche dans le même volume que le nom du monde est forêt, un des premiers livres d’Ursula Le Guin que j’ai découvert adolescent. Celui-ci, dont le pitch et la structure du récit ont inspiré Avatar (dont je pense du mal avec une grande vigueur) est peut-être le plus simple des romans d’Ursula du cycle de l’Ekumen. C’est une fable anticolonialiste assez simple et dont le récit se termine comme les anticolonialistes voudraient qu’ils se terminent (c’est-à-dire pas comme sur Terre). Un des personnages est un méchant militaire colon méchant (j’ai dit qu’il était méchant ?), sans doute le personnage le moins fin jamais écrit par notre grande dame de la SF. La description de la culture autochtone est par contre tout à fait étonnante, de même que son principal protagoniste, rêveur éveillé capable de ramener dans le monde de l’éveil des idées et des concepts venus du rêve, et devenant par là un dieu.

Je fais un peu la fine bouche, mais ça reste un roman remarquable, très bien écrit, souvent palpitant et une très bonne intro à l’univers de l’Ekumen (dont je pense qu’il n’est pas entièrement cohérent d’un roman à l’autre et que, vous savez quoi ?, on s’en fiche).

Le dit d’Aka – Ursula Le Guin

Suite de mon exploration, ou de ma ré-exploration des romans d’UKLG, celui-ci lu sur le conseil de luvan. Le dit d’Aka appartient au cycle de Hain et voit Sutty, une terrienne envoyée de l’Eukumen tenter de comprendre pourquoi sur la planète Aka les modes de vie et les philosophies anciennes ont disparu brutalement après le contact d’Aka avec les vaisseaux de l’Eukumen. Après avoir fini le roman, je ne suis pas sûr de pouvoir répondre à cette question, mais j’ai adoré suivre cette linguiste ethnologue dans sa recherche et son exploration d’un monde autre, et, comme toujours chez Le Guin, fascinant. J’ai aimé ce roman par ce qu’il laisse percevoir du mystère des autres cultures, des autres êtres humains, parce qu’il dit de nos relations avec ces ailleurs, comment nous aimons nous y laisser entraîner et parfois piéger.

Le livre écorné de ma vie — Lucius Shepard


Ce qui est bien dans ce livre : l’écriture, souvent inspirée, capable de transmettre des sensations complexes. La couverture. Le concept bien fumé du récit (que je ne spoilerai pas). Le reste, je n’ai pas aimé (le narcissisme littéraire, vrai ou simulé, le Cambodge vu par les yeux d’un occidental,  le sexe/drogue/violence, la re-descente du fleuve en bateau…). J’ai de la sympathie pour Lucius Shepard et j’ai vraiment beaucoup aimé certains de ses récits, mais pas celui-ci. 

L’anomalie — Hervé Le Tellier

 

J’ai lu un Goncourt !

Celui-ci est arrivé précédé d’une réputation flatteuse. Original, romanesque, science-fiction… On nous présente une galerie de personnages, puis, vers le premier tiers, un évènement très étrange qui va bouleverser leur vie à tous, le genre d’évènement qui se produirait dans le premier épisode d’une série un peu weird.

Les personnages sont très bien écrits, avec grand talent. Ils sont presque tous des héros de film, film américain pour certains, film français rive gauche pour d’autre, il manque le film social. L’auteur les plante en un chapitre chacun, très bien arrangé, qui nous en dit beaucoup et nous dit juste ce qu’il faut, un peu à la façon de Léo Henry au début du Casse du continuum. J’admire.

Après cette mise en jambe remarquable, il y a l’évènement, l’anomalie du titre. L’auteur a des lectures, des références, alors il relie le truc à un paquet d’idées SF puis, après ça, nous dit clairement qu’il n’en a rien à faire de l’explication, et c’est à peu près à ce moment que je n’en ai eu plus rien à faire du roman (je ne sais pas si c’est lié : il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension, je vous laisse admirer). Après, c’est bla, bla, bla, conséquences pour personnage 1, pour personnage 2, personnage N, et fin du roman, qui est trop court pour que j’aie le temps de m’ennuyer.

C’est fait avec beaucoup de métier, c’est distrayant et au final, aucune patte de canard n’a été brisée durant la lecture.