Gomorra – Roberto Saviano

9782070379866Voici un livre d’une espèce rare. Je m’attendais à une sorte de reportage à l’américaine, avec des noms, des faits, des anecdotes frappantes. Et de fait, on y trouve des noms, des faits, des histoires frappantes, toutes vraies. Mais Gomorra est plus que cela. C’est un livre de combat, une tentative à bouts de nerfs de faire de la parole une matière, une arme, capable de frapper l’ennemi pour le tuer.

La parole ne fait pas de prisonniers.

Il est question dans Gomorra de la mafia napolitaine. Les journalistes et les juges disent la camorra. Les Napolitains disent le Système. Je m’imaginais une maladie honteuse, un cancer frappant le mezzogiorno et plus précisément la Campanie, limité à cette région sous-développée de l’Europe, comme un héritage historique des échecs de l’unité italienne. Ça m’aurait arrangé. Comme on a pu le voir, j’ai beaucoup aimé Naples, nous avons même songé un temps à y vivre.

Je croyais que la mafia, c’étaient des vieux parrains dans des fermes (comme en Corse), pratiquant le pizzo, le trucage de marchés publics et le trafic de drogue et s’entretuant de temps en temps de manière sauvage à la façon des films de Scorcese. Oui, c’est vrai, c’était ça dans le temps. Il y a vingt ans. Depuis, les choses ont changé.

Ce livre ne manque pourtant pas de sang. D’hommes coupés en morceaux. De cadavres criblés de balles retrouvés dans des voitures brûlées. De jeunes filles sauvagement torturées pour avoir, durant un mois ou deux, flirté avec un jeune homme camorriste. De types aux visages fermés défilant dans les rues d’un petit village, armés de matériel militaire. De vitrines blindées criblées de balles de Kalachnikov, comme des bulles prises dans le verre. De grenades jetées dans des puits au-dessus des corps, pour qu’il ne reste plus rien d’eux.

Quand les journaux sérieux diffusent des cartes du monde ou une petite flamme figure les conflits en cours, pourquoi ne marquent-ils jamais la Campanie ? Il y a assez de morts chaque année, par là-bas, pour le justifier. Voilà une des questions que pose Roberto Saviano.

Gomorra montre que la mafia napolitaine n’est pas une survivance du passé qui sera effacée par le progrès, mais bien un signe du présent, et même une anticipation du futur. Le crime n’est plus une fin, il est un moyen, un petit moyen parmi d’autres pour permettre à quelques-uns de s’enrichir jusqu’à la folie. Non pas en luttant contre le système actuel, mais avec lui. S’enrichir par le commerce du textile, par le bâtiment, par la drogue… En faisant produire des vêtements de grande marque par des ouvriers sous-payés travaillant dans des usines à sueur. C’est la Chine ? Non, c’est en Europe. En montant des chantiers avec des sous-traitants véreux, des ouvriers sans assurance, des matériaux pourris…

Ça se fait partout ? Peut-être. Mais le Système pousse ces comportements à leur maximum, il exacerbe la logique économique actuelle, met le curseur au maximum. Les règles sont faites pour être détournées, explosées. Et qui s’y oppose finira tabassé, exécuté d’une balle dans la tête, car il empêche d’accomplir le but le plus noble et le plus grand : faire de l’argent. la justice ? C’est ce qui rapporte. Le bien ? C’est ce qui rapporte. La vérité ? C’est ce qui rapporte.

La description du marché de la cocaïne établi sur l’Europe par la famille di Lauro est frappante, en ce sens. Fini les petits circuits hiérarchisés de la drogue, les marchés fermés. La famille di Lauro a établi un nouveau paradigme : n’importe qui peut acheter, n’importe qui peut vendre, le plus efficace gagnera. La camorra a franchisé le marché de la coke à la façon d’une chaîne de fast-foods, pour gagner de nouveaux consommateurs, de nouvelles parts de marché. Ils ont tout compris.

Le plus effrayant dans tout cela, c’est que la justice frappe, et fort, ces systèmes corrompus. Qu’elle emprisonne parrains et tueurs. Qu’elle saisit les entreprises mafieuses, les villages somptueuses… Et que le Système, quand même, se perpétue, car il est dans les têtes, dans la société, dans l’économie, dans la nature même peut-être de ce pays.

Et si la mafia est un cancer, alors il a métastasé. Les magasins et ‘argent (et la drogue) camorristes s’invitent partout en Europe et dans le monde. Villages de vacance en Espagne, activités économiques en Écosse, magasins aux USA, au Japon. En Italie, si vous montez un escalier, il y a forte chance qu’il ait été bâti par un ouvrier travaillant pour le Système. Si vous achetez un vêtement de marque en Europe (surtout italien), il a sans doute été cousu par une ouvrière du Système…

Saviano est pris de vertige et ses pages nous y entraînent. Folie de comprendre que si, l’argent a une odeur. Que les murs ont une histoire. Qu’il ne peut plus voir un bâtiment sans voir les mains, le Système, les volontés pourries qui l’ont bâti. Son livre est une étrange matière, les descriptions de meurtres s’entremêlent de souvenirs personnels (travail de docker clandestin, apprentissage du tir sur une plage à douze ans, souvenirs de la rencontre avec son premier cadavre – Saviano n’est pas un mafieux, juste un jeune homme normal né dans un pays étrange…), puis suivent des pages de commentaires sur l’économie, les repentis, une longue digression sur la kalachnikov… Ce livre n’est pas un reportage objectif, ce n’est pas un rapport, c’est une oeuvre d’écrivain, un texte subjectif, partial, biaisé, au service de la vérité. Ce n’est pas un témoignage fait pour être oublié l’année prochaine, c’est un cri jeté contre la corruption, le mal et la mort.

S’il témoigne du mal, il veut aussi être une marque du pouvoir de la parole, de la vérité. Je sais et j’ai des preuves. Il rappelle ceux qui ont payé cher le fait de dire la vérité. Don Peppino Diana, le prêtre qui a refusé de cautionner l’usage du christiannisme par les mafieux, ou bien cette enseignante qui n’a pas baissé les yeux quand un tueur est venu abattre un homme devant elle, et qui a témoigné contre l’assassin.

Je voudrais recopier ici des pages entières de ce livre. Des histoires folles parce qu’elles viennent du monde où nous vivons, où tout est possible. Des histoires de mort et parfois de vie. Je ne peux que vous encourager à le lire, même si l’Italie du sud ne vous intéresse pas. Parce qu’il y est question de notre monde, maintenant, et que ce que dit Saviano laisse comme un goût de fer dans les dents.

Je me contenterais de citer cette lettre écrite par un adolescent en prison.

Tous ceux que je connais sont soit morts, soit en prison. Moi, je veux devenir un parrain. Je veux avoir des centres commerciaux, des boutiques et des usines, je veux avoir des femmes. Je veux trois voitures, je veux que les gens me respectent quand je rentre quelque part, je veux des magasins dans le monde entier. Et puis je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon. Je veux mourir assassiné.

J’aimerais savoir faire naître  d’autres rêves que ceux-là, des rêves susceptibles de remplacer ceux-là. Je me souviens que je suis fragile.

 

P.S : je recommande le billet de Cédric, chez Hu&Mu d’en face, pour une approche complémentaire de ce livre.

A game of thrones, de George R. R. Martin

J’ai joué au fantasy bingo. Oui, bon, j’avoue, j’ai une curiosité mal placée, je voulais savoir comment on fait de la fantasy qui marche, de la fantasy best-seller. J’ai lu a game of thrones (pour l’essentiel) et…
Bob – hopopop, là je t’arrête, tu vas dire des conneries. Je déteste qu’on dise du mal d’un grand auteur.
Moi – Je n’ai encore rien dit.
Bob – Alors tais-toi et écoute. Martin, c’est un tueur. Un grand. Un dieu. 800 pages écrit petit. Une demi-douzaine de PoV Characters : ça veut dire : un récit choral. Plein d’intrigues en parallèle qui avancent super lentement… de quoi tenir sur la longueur ! Un monde complet, avec des royaumes pseudo-anglais, des marchands pseudo-levantins, des hordes pseudo-mongoles (mais rien de réaliste ou de crédible, oh là non, c’est de la fan-ta-zi, coco), des assassinats, du sexe, des intrigues politiques, des contre-intrigues, des contre-contre-intrigues… C’est tellement compliqué qu’il a engagé un assistant pour prendre des notes et surveiller les coups fourrés de ses propres personnages. Et quel créateur ! Quelle invention ! Un quasi moyen-âge complètement calibré, aussi crédible qu’un film arthurien avec Richard Gere (pas comme ton Jaworsky qui inonde ses récits de ses connaissances historiques au point qu’on a l’impression d’assister à un cours…). Du gritty, du sang, du gore, des seigneurs vraiment méchants, du peuple vraiment opprimé. Une religion pas du tout envahissante parce que personne n’y accorde d’importance. Des tournois, des armures, et même des enfants qui meurent (enfin, presque). Il ose tout, Martin.
Moi – Attends, je…
Bob – Ça en impose. Ça attire l’attention. C’est puissant, c’est distrayant, c’est marrant. Tu es fatigué, tu tournes les pages, tu veux en savoir plus. Les héros sont droits et cons, ils se jettent dans les ennuis plus vite les uns que les autres. Tous les autres personnages sont méchants. Et il y a même une mystérieuse menace surnaturelle…
Moi – Moi, je trouvais que l’idée de ce monde où les saisons durent une dizaine d’année est très intéressante…
Bob – Tu vois, c’est un grand, George !
Moi – … dommage qu’aucun personnage de cet univers ne paraisse s’être interrogé dessus. Et les personnages de la princesse dragon et son frère sont cools…
Bob – C’est le king, Martin !
Moi – mais ce sont bien les seuls…
Bob – Il faut lire Martin. Vous ne savez rien de la fantasy si vous ne l’avez pas lu. Vous ne savez rien de la Big Commercial Fantasy si vous ne l’avez pas lu. Vous ne savez rien de la Big-big-big commercial fantasy si…
(l’auteur, lassé, laisse les commandes de ce post à Bob. Rideau).

P.S : merci à Audrey, qui m’a offert ce livre que je voulais lire depuis longtemps.

Bifrost 56 – Ted Chiang, J.M Ligny, Don Lorenjy

Trois nouvelles de science fiction dans le numéro 56 de l’estimable revue Bifrost.

Le porteur d’eau, de Jean-Marc Ligny : une SF post apocalyptique, sur fond de véritable réchauffement climatique, de campagnes françaises asséchées, d’enclaves protégées en Suisse. L’histoire, simple, est un prétexte à visiter le monde de la nouvelle. Si l’univers m’a parlé, le traitement, très littérature populaire, m’a paru un peu léger.

Viande qui pense, de Don Lorenjy : une histoire basée sur une excellente idée, glaçante. Comment faire pour trouver des soldats compétents à envoyer dans ces points chauds du globe ? Partant de l’histoire d’un ancien guide de montagne frappé de plein fouet par la déchéance sociale, le texte vise juste et son écriture, très directe, le rend tout à fait crédible. Seule la fin de m’a pas convaincu, mais je ne ferai pas la fine bouche.

Exhalaison, de Ted Chiang : l’occasion pour moi de découvrir cet auteur. Une nouvelle tout à fait remarquable, qui vaut à elle seule d’acheter le Bifrost. On y parle de questionnement scientifique, de raisonnements logiques, d’auto-dissection… avec humour, légèreté et sensibilité. Le texte m’a fait penser aux questionnements des scientifiques des Lumières et à certaines théories étranges nées dans les premiers âges de la science. Et la fin m’a profondément ému. Waow.

Retour sur l’horizon : quinze textes de science-fiction rassemblés par Serge Lehman

Voilà, j’ai enfin fini par lire ce recueil. J’ai profité d’un moment non euclidien (les autres moments étaient déjà occupés), dans mon canapé, pour découvrir le dernier texte, l’Hilbert Hotel de Xavier Mauméjean.
Je ne serais pas très légitime pour faire un commentaire détaillé du recueil, d’autres l’ont déjà fait avant moi. Les textes sont globalement bons, sans fausse note, je les ai tous lus avec plaisir. Certains m’ont toutefois touché plus que d’autres. Je partagerai mes découvertes heureuses.
Ce qui reste du réel, d’Emmanuel Werner/Fabrice Colin, avec son refuge de montagne, la tête de PKD et la guerre en contrebas. Je l’ai lu dans un état de fatigue prononcé, par un voyage en train nocturne et je suis descendu à ma gare en n’étant plus très sûr de l’existence du reste de l’univers.
j’ai ri (jaune, comme toujours) avec le texte de Catherine Dufour, mais ce n’est pas de la SF, c’est la réalité, hein ?
Dans le genre fin du monde qui tache les doigts, j’ai aimé la Lumière Noire de Thomas Day et la Terre de fraye de Jérôme Noirez. Les deux textes ne sont pas sans défauts, mais ils ont une énergie qui m’a séduit.
Et j’ai été particulièrement séduit par le texte borgesien de Léo Henry et par la très poétique errance des personnages de Daylon. Son penché sur le berceau des géants m’a montré que ce jeune homme pouvait exprimer par écrit ce qu’il faisait si bien par la photo (que l’on peut regarder ici, il n’est pas inutile de le rappeler).
J’ai aimé aussi la nouvelle de David Calvo, mais je ne suis pas du tout objectif.

Small World – Martin Suter

Vous êtes assis sur un fauteuil, une bibliothèque (inconnue) à portée de la main. Envie de lire quelque chose. vous regardez les romans à distance de longueur de bras et vous piochez Small World de Martin Suter.

Pourquoi avoir choisi celui-ci ? Le 4 de couverture était alléchant. Roman publié chez Christian Bourgois, puis Points Seuil, éditeurs de qualité. Roman récent d’un auteur suisse, dont l’histoire se passe en Suisse. Disons que je m’intéresse à ce que disent les écrivains de mon pays de résidence…

L’histoire met en scène une riche famille de la grande bourgeoisie suisse, dirigée d’une main de fer par Elvira Senn, vieille femme ferme, élégante et cruellement pragmatique.

Dans cette famille, Conrad. Frère d’adoption, ami/faire-valoir du fils de la maison. Entretenu toute sa vie par la famille. Personnage inutile et attachant, Conrad, âgé d’une soixantaine d’années, commence à perdre la mémoire… et en même temps que ces pertes de mémoire, resurgissent des souvenirs de sa petite enfance qu’Elvira aimerait ne pas voir ressortir.

Le 4ème de couverture annonce un cas médical, un roman social, un roman policier. Il est assez juste :

cas médical, le roman est un portrait, à travers un personnage intéressant, des effets et des soins liés à la maladie d’Alzheimer. Le roman étant bien documenté, j’y ai appris toutes sortes de choses intéressantes sur le sujet. Le récit de la maladie y est fait sur un ton juste, ni larmoyant, ni voyeur, ni distant.

roman social, on y trouve un portrait de la (bonne) société suisse, depuis les années 30 jusqu’aux années 80. C’est sans doute le point qui m’a le plus intéressé. Le lecteur français y trouvera un monde feutré, taiseux, où l’argent pèse très lourd, où les hommes (et les femmes) sont souvent brutaux et pragmatique.

roman policier, enfin. Les secrets dissimulés se devinent assez bien, et on sent que cet élément a été ajouté par l’auteur pour faire passer les autres aspects de son histoire. Si l’intrigue reste intéressante (dû à un traitement réussi des personnages et à des portraits souvent très justes – l’auteur me semble avoir une vision vraie de la société suisse), sa chute, très scénarisée, n’offre pas grand intérêt. Disons qu’elle ferait un film grand public agréable, mais que l’ambition littéraire en est réduite.

Le titre Small World, que je trouvais d’assez mauvais goût (titre en  anglais = vendeur) s’explique en fait de manière très touchante.

Merci à Livia pour cette lecture !

Jérusalem au poker – Edward Whittemore

Ils te diront tous la même chose, et sans hésiter un seul instant. Nous continuons à vivre dans la vie des autres, et il n’y a aucune fin en vue, c’est sûr.

J--rusalem-au-pokerJe cite Joe O’Sullivan Beare parce que cet Irlandais bavard dit les choses mieux que moi, et je n’ai pas grand chose à ajouter après avoir lu Jérusalem au poker. J’en ai trouvé le début un peu laborieux car reprenant trop de choses du premier volume. Et j’ai profondément aimé le livre dès que Nubar Wallenstein, pathétique fasciste de château hanté, est entré dans la danse. Bombastus Von Paraheim Ho ! Obsessions alchimiques, maladies hyrdrargiques, uniformes noirs, princes afghans décadents, tonnelets de raki à la mûre, réunions maçonniques souterraines, reine du consortium du pétrole, assise sur un tapis volant, posant sa main noire sur les champs pétroliers du moyen-orient (madame sept pour cents).

Avec Joe et Cairo, j’ai passé Noël en buvant du champagne et mangeant des homards, sur les toits de Jérusalem. J’ai écouté un noble japonais sioniste jouer de la musique traditionnelle au monastère Sainte Catherine du Sinaï, accompagné par un violoncelle yiddish venu de Hongrie. J’ai traversé un palazzo vénitien tellement pillé qu’il ne restait plus que la brume pour soutenir l’intérieur de ses façades. Strongbow Plantagenet et Menelik Ziwar, les deux bons génies, Stern, le trafiquant d’armes devenu un des noms de Dieu, et tous les fous, tous les insensés, tous les conteurs, tous ont commencé à devenir des mythes.

Le quatuor de Jérusalem engendre ses propres mythes, c’est un vertige.

Je le dis avec les autres , si vous croyez à la force des livres, lisez-le.

Abraham au collège de France

Je partage ici mon second coup de cœur parmi les podcasts du collège de France : le cours sur la construction d’un ancêtre – la formation du cycle d’Abraham, du professeur Thomas Römer.

logo_college_big Thomas Römer est un orateur brillant, qui parle avec rigueur et humour de la façon dont s’est constitué le cycle d’Abraham dans le livre de la Genèse. Son cours est une très belle initiation à la façon dont on aborde scientifiquement les textes bibliques de nos jours.

Le cycle d’Abraham contient nombre de passages très intéressants et souvent mystérieux :

  • La “vente” de Sarah au pharaon par Abraham en Egypte.
  • La naissance d’Ismaël et du peuple arabe
  • Le cycle de Loth et la destruction de Sodome et Gomorrhe
  • la visite des trois-anges-qui-sont-un à Abraham et Sarah, le rire de Sarah.
  • La naissance et le sacrifice d’Isaac…

Attention, ce cours n’est pas un cours d’exégèse chrétienne ou rabbinique (même si les exégètes, qui lurent et lisent encore ces textes avec une immense attention, sont souvent cités). On cherche surtout à comprendre les textes : qu’est-ce que les auteurs ont voulu dire, comment s’y sont-ils pris, que pouvait signifier tel ou tel passage, pris dans le contexte de l’époque de rédaction ?

Pour cela, le professeur s’appuie sur les textes bibliques eux-mêmes, sur les textes contemporains (assyriens, babyloniens, égyptiens…), sur les découvertes archéologiques…

La thèse de Thomas Römer, concernant Abraham, est que ce personnage – image même du migrant en route vers la terre promise par Dieu – est en fait un personnage autochtone (de Palestine). La tradition orale de ses aventures (en Egypte, avec son frère Loth…) aurait été reprise par des rédacteurs postérieurs à l’Exode pour en faire une anticipation et un récit parallèle à celui de Moïse, illustrant une des tensions présentes dans le judaïsme : en opposition à l’exclusivisme de l’Exode (qui insiste sur ce qui distingue et sépare le peuple juif des autres) on voit là une vision des juifs comme peuple parmi les autres, devant conclure alliance et traités avec eux.

Il s’intéresse au texte dans tous ses détails, étudiant les genres littéraires (par exemple, les récits de naissances annoncées par Yahvé), les récits qui se répètent (on trouve trois fois dans la Genèse le même récit du patriarche – Abraham ou Isaac – vendant sa femme à un roi étranger), aux contradictions sur les âges des personnages, sur les agencements des évènements… Il souligne aussi la poésie, les jeux de mots (en hébreux of course), l’humour des textes vis à vis de leurs personnages.

Une très belle découverte pour moi, et un cours passionnant.

Le codex du Sinaï – Eward Whittemore

Je crois avoir dit quelque part tout le mal que je pensais des séries pleines de tomes compliqués et de personnages dont il faut se souvenir. Mettons que je fais une exception pour Whittemore. Et d’abord, ce n’est pas de la fantasy.
Dans ce livre, on trouvera :
– un noble anglais du 19ème siècle sourd et fabuleux bretteur fondateur d’une théorie scientifique d’une ampleur égale à celle de Darwin et de Freud (mais malheureusement interdite de publication)
– un authentique faux de la Bible, qui n’est autre que la Bible que nous connaissons.
– un ermite albanais qui parle avec une taupe.
– un arabe immortel (? en tous cas il a vécu de -2200 à 1933, au moins) coiffé d’un vieux casque de croisé.
– un ancien héros irlandais de la lutte contre les black and tans, trente-troisième fils d’un septième fils d’un septième fils des îles d’Aran.
– de purs moments d’absurde, de purs moments de poésie, de purs moment de délire furieux et d’humour et une plongée dans un cauchemar de massacres, de sang et de mort qui m’a laissé blême.
Tout ce que je viens de dire peut laisser penser que ce livre est du grand n’importe quoi. Mais un fil rouge relie toutes ces curieux personnages… Un rêve de Jérusalem et du Moyen-Orient, de ces royaumes et de ces guerres et de ces peuples rêvant à leurs livres sacrés, aux prophètes juifs, aux évangiles, au Coran, aux mille et une nuits. Le tout écrit avec un style aux voix multiples, glissant en quelques pas du bouffon au tragique…
C’est très beau, c’est très bon, c’est merveilleux. On est dans une pure fiction, un pur jeu littéraire, qui donne à voir la vérité du monde.

Je lirai le tome II.

« Défendre Jérusalem, c’est toujours se ranger du côté des perdants »

L’enfance attribuée – David Marusek

Marusek

La librairie BD située en haut de la rue du Petit-Chêne, à Lausanne, mettait en vente à prix réduits un vieux stocks de livres de SF de bonne qualité, dont quelques publications du Bélial, petit éditeur tout à fait recommandable. J’en ai profité pour me procurer des titres intéressants.

L’enfance attribuée est un récit court, de science-fiction génétiquement pure, comme dirait Gilles D.. Sam, un artiste à la mode, aime Eleanor, politicienne en devenir, et on leur annonce qu’ils ont droit à un enfant. Mais voilà… On est vers la fin du XXIème siècle, Sam a 147 ans, Eleanor un peu plus. Ils sont tous les deux shootés aux nano-trucs et subissent régulièrement des cures de jouvence. Ils sont aidés par des assistants virtuels dotés d’une personnalité, qui les dépannent dans toutes les occasions de la vie – Henry, pour Sam, et toute une armada pour Eleanor. Ils sont servis par des clones – dont on ne sait pas trop si ce sont des sortes de robots ou un véritable sous-prolétariat. Ils vivent sous dôme. Leur existence sociale se fait aux quatre coins du monde en même temps. Ils craignent toutes sortes de pestes génétiques, mais heureusement les nano-protections de leur peau leur assurent d’éviter la contamination. Et ces deux hédonistes sont tous deux obsédés par leur carrière.

Alors, faire partie des quelques milliers d’élus à qui, chaque année, on autorise un bébé (visiblement, la procréation naturelle est interdite depuis quelque temps), c’est une responsabilité.

L’intrigue est étrange, assez simple, et elle ne mène pas là où on l’attend – l’auteur nous présente la vie de Sam et, par son intermédiaire, celle d’Eleanor, puis la brutale transformation de l’existence de l’artiste, qui n’est pas la naissance de son enfant, mais plutôt sa re-naissance à lui, sa prise de conscience de sa vie imbécile de jouisseur pseudo–immortel.

Malgré un point de vue un peu bizarre, l’auteur arrive à nous faire toucher ce monde étrange et proche. Le livre date de 1995, mais il arrive tout à fait à faire sentir ce que peut être l’extrapolation d’une vie connectée, d’une sociabilité mondiale. Si Facebook existait encore, Eleanor y aurait soixante millions d’amis (sans doute plus, en fait). Quelques pages contiennent des visions saisissantes : Sam observant les réunions de sa femme avec les grands de ce monde où se mêlent dans la même pièce des bureaux de tous les coins de la planète, ou bien son retour à la maison après son accident, ou le récit de son mariage – sur fond bleu, où le nombre d’invités est si grand que le système holographique est obligé de les empiler par cinq ou six au même lieu (et dans la cathédrale, tout le monde est assis au premier rang). Le rôle des assistants est également très bien vu, personnalité d’appoint, confident, chose, esclave, sauvegarde de sa propre existence. L’auteur mêle pour ses personnages vie virtuelle et vie en réseau comme si cela n’était qu’une seule et même chose, et il a raison.

Ce qui fait la qualité d’une bonne science-fiction, à mon goût, c’est de saisir une vérité sous-jacente à notre époque et de la présenter en nous émerveillant/en nous horrifiant (ce qui est le même sentiment). A cette aune, l’enfance attribuée est une grande réussite.

J’en profite pour recommander une librairie online spécialisée dans la SF, qui vend ce livre à vil prix par correspondance et qui est tenue par un homme sympathique.

Allez-voir ici : Librairie Ys

Jeu fantasy française – la fin !

Avec un retard de lapin blanc subsonique, je mets enfin ce blog à jour pour proclamer haut et fort le résultat de notre grand concours de l’été. Le suspense aura été assez bref vu que les scores sont affichés depuis un moment, mais je me fais une joie de répéter ici le nom des vainqueurs, qu’il soit auréolé à jamais d’une couronne de gloire, que les anges chantent leur nom en tout temps :

attention, roulements de tambour, trompettes et tout le tralala… Voici que s’avance le premier connaisseur en fantasy française pré 1990 !
Ice Hellion !
A deux pas derrière lui,
Yes 42 !
Et fermant de tout près le trio de tête,
Claire !

Tableau des scores

Bravo à tous les participants qui ont élucidé mes petites énigmes pleines de mauvaise foi.

J’invite les trois gagnants à me contacter en privé (lk2012+jff@gmail.com) pour pouvoir choisir leur prix extrait de ma bibliothèque (et non pas de la liste des livres à deviner)

Voici maintenant un bref commentaire sur les titres proposés à votre sagacité :

Question 1 : Salammbo. J’ai déjà dit ici, ainsi que dans une petite notule consacrée à Mâtho dans les nombreuses vies de Conan (moutons électriques), combien ce roman est proche d’une fantasy à la Guy Gavriel Kay, sous ses atours de roman historique fréquentable.

Question 2 : le roi des Aulnes, de Michel Tournier. Là aussi, sous le réalisme apparent on est en pleine magie, si l’on accepte la vision du monde du héros. Un ogre transmué en Saint Christophe, le fleuve de l’histoire qui se détourne pour l’aider à s’accomplir, une chaumière dans une noire forêt, un château fort entouré d’arbres noirs, et un élan du canada perdu dans la plaine de Poméranie… Le monde du rêve pénètre l’histoire et la transfigure.

Question 3 : Chronique fidèle des événements survenus au siècle dernier dans la Principauté de Wasquelham comprenant des révélations sur l’étrange pouvoir d’une certaine Rosa qui faisait à son insu le bonheur des plus malheureux des hommes. Roman merveilleux dont j’ai déjà dit du bien ici. C’est un bijou, et là aussi la réponse aux énigmes est dans les rêves les plus fous.

Question 4 : Un classique, l’enchanteur, de Barjavel, une très jolie revisitation de la geste arthurienne. C’est drôle et sans doute aussi juste de ton et de propos que certaines pompeuses arthureries pleine de tomes plein de pages (oui, j’aime les livres courts !)

Question 5 : Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardée , de Jean Raspail. Là aussi un bijou étrange, situé je crois dans le même univers imaginaire que certain fameux roman de Julien Gracq (univers auquel on pourrait rattacher les textes de Maurice Pons). Une quête, des chevaliers, des phénomènes étranges et un royaume qui n’existe pas.

Question 6 : retour de Maurice Pons avec son chef d’œuvre, les saisons. Oui, en six questions je mets deux fois le même auteur… Et alors ? Il faut lire Maurice Pons, un homme qui aime écrire des livres courts. Le novelliste, chez lui, est presque aussi bon que le romancier, et ses rééditions au dilettante sont de petits bijoux. Vous cherchez un cadeau littétaire à offrir pour séduire votre belle ? (ou votre beau) ? Offez du Pons !

Petit bilan plus personnel, ce concours a, du temps de sa durée, triplé la fréquentation de ce blog ! Il est donc temps que je me repose et que je retrouve mon rythme d’une notule confidentielle par mois…