Le Futur au pluriel, réparer la science-fiction – Ketty Steward

 On pourrait sous-titrer ce livre : « portrait de la SF francophone en vieux monsieur dépressif ».

Le Futur au pluriel, réparer… est un essai qui a comme premier grand mérite d’exister. C’est, à ma connaissance, le seul ouvrage de son genre qui s’efforce d’embrasser la Science Fiction comme objet littéraire, économique, dans ses conditions matérielles de production et social, dans le sens où la SF francophone, avec son fandom, ses festivals dédiés, etc., est aussi un milieu social.

Disclaimer : c’est un milieu social auquel j’appartiens et que je fréquente de loin en loin depuis 25 ans, principalement en tant qu' »auteur  » (et je coche toutes les cases de la « norme » : mec, blanc, cis, you name it).

Le livre aborde beaucoup de sujets, ce qui fait à la fois sa force et un peu de sa faiblesse – on aimerait voir certains points explorés plus profondément. L’autrice lance des pistes, des références, des idées, parfois évidentes, souvent stimulantes. Il m’a fait penser et réfléchir, râler ou soupirer parfois. J’y ai trouvé des idées pour ma pratique, non pas tellement d’écriture au jour le jour (j’ai tendance à penser que je n’écris pas tellement ce que je veux, plutôt ce que je peux) mais de para-écriture (écriture en ateliers, collectifs), ainsi que pour ma pratique sociale dans le milieu. Réparer… est souvent discutable, mais je pense que c’est exactement ce que Ketty Steward veut faire : discuter.

D’une certaine façon, en exprimant critiques et souhaits, Ketty Steward dessine le portrait d’un monde littéraire inclusif, écrivant des histoires qui rassemblent et relient. Une sorte d’utopie ? La boucle est bouclée, on est en face d’un bouquin de SF !

Enfin, et ce n’est pas rien, on y recommande plein de piste de lectures. A peine refermé, j’ai passé une commande à Scylla (https://www.scylla.fr).

PS: petite remarque formelle. Le livre est très bien structuré, avec plein de références et de notes (c’est bien), mais j’ai trouvé la police de caractères vraiment petite

Pirate Enlightment — David Graeber


Une petite lecture de pirates (oui, ça continue), attrapée dans une librairie en Ecosse.

Cet essai de David Graeber parle de la « vraie » Libertalia, d’après le nom de l’Etat pirate du capitaine Misson, qui aurait existé à Madagascar.

La thèse de Graeber est la suivante : il aurait existé, dans le nord de Madagascar, au début du 18ème siècle, une sorte de confédération malgache anarchiste, la confédération Betsimisaraka, différente des groupements politiques du lieu et de l’époque, fondée par des locaux, hommes et femmes, et des descendants de pirates caraïbes établis dans le coin. Ainsi serait né un premier état égalitaire du 18ème siècle.

Les témoignages sur l’époque sont rares, l’archéologie ne dit pas grand-chose. Graeber se base sur son travail de terrain à Madagascar durant sa jeunesse et sur un étonnant manuscrit français datant du milieu du 18ème siècle décrivant l’histoire de la grande île. Bien sûr, rien ne prouve positivement la thèse de Graeber, mais rien ne l’infirme non plus et de nombreux éléments de récits et de preuves sont intéressant.

Le livre est surtout très stimulant dans sa démarche, incluant certes les Européens, mais aussi les locaux, les nombreuses couches de migrations sur la grande île (musulmans, juifs, différents groupes parlant swahili), développant le rôle et la place des femmes (et leur magie sexuelle/amoureuse). Ce monde malgache n’a pas attendu que les Européens le rencontrent pour exister, il n’était pas immobile quand les français ou les Anglais l’ont rencontré, c’est évident, mais ça fait du bien de se s’en rendre compte.

Graeber pense large, nous décentre et fait rêver.

Et oui, une forme de Libertalia a pu exister, faisant parler jusque dans les cours d’Europe.

Pirates, encore (pot-pourri)

Je lis pas mal de trucs en ce moment et ce blog ne suit pas trop. Voici quelques autres lectures de pirates, pour futurs MJs de Pavillon Noir et autres amateurs de voile.

La république du crâne, Bruegas au scénario, Toulhoat au dessin

Cette bande dessinée est un peu le pendant du roman de Sylvain Patteau. On y trouve des pirates épris de liberté affrontant un méchant gouverneur, des esclaves noirs libérés, des chefs charismatiques, des aventures marines plutôt réalistes et une forme d’a-historisme. Honnêtement, c’est très bien fait et très sympa, mais je voyais vraiment les ficelles, comment c’était fait, ce que les auteurs voulaient dire. On est dans du récit de pirates début 21ème siècle, sous l’influence de Rediker. Un truc frappant : deux idées fortes du livre étaient présentes, telles quelles, dans ma campagne de jeu de rôle (avant que je le lise) : le capitaine charismatique mais pas marin, et la scène de l’apparition de la reine africaine. Le jeu de rôle étant un très bon moyen de capter l’air et les clichés du temps, j’en déduis que ce livre en fait autant.

Par ailleurs, le dessin est très cool, les bateaux sont bien dessinés (et c’est dur !) et il y a plusieurs belles scènes. Je recommande la lecture.

Barracuda T1 à 4, Dufaux et Jeremy

Une histoire shakespearienne sur une île de la Tortue fantasmatique et pas réaliste, avec troubles dans le genre, vieilles vengeances, diamant maudit. Dufaux est roué, il sait dérouler ses mécaniques narratives pleines de violence et de sexe, et l’ensemble n’est pas très intéressant. Je n’accroche pas du tout au dessin.

Raven T1, T2, Matthieu Lauffrey

J’y suis allé un peu à reculons (ce n’est pas très réaliste et il y a pas mal d’erreurs historiques), et en fait, on s’en fout. C’est un récit d’aventures très énergique, une sorte d’énorme film d’action de pirates avec un héros audacieux, fort à la bagarre, rusé et souvent un peu bête, une méchante dark classe et très méchante, un trésor, une île aux milles dangers, des canons qui font boum, etc. J’ai trouvé l’ensemble pas très fin, mais très fun – ambiance Ile aux pirates, si vous voulez. Et c’est de la bande dessinée qui envoie du bois, avec une mise en scène énergique, des couleurs qui claquent, des décors insolites et grandioses…

Histoire du sieur de Montauban, capitaine flibustier (par lui-même)

Ce petit bouquin est publié par les éditions Anacharsis, les mêmes qui ont publié Pitman. Montauban était un flibustier de la fin des années 1690, qui raconte de manière très brève une expédition ordinaire qui tourne au désastre avec un navire qui explose lors d’un combat. C’est un texte très court, accompagné du double de longueur en paratexte : présentation du contexte et histoire du texte. Avis aux rôlistes : il n’y a pas beaucoup à se mettre sous la dent – bien moins que chez Pitman. Avis aux amateurs d’histoire(s) : ça reste très intéressant. J’y ai appris des trucs sur le business plan de la flibuste, les relations pas jolie jolie avec le commerce triangulaire, le goût de l’époque pour les récits de flibuste, etc. Pour les curieux.

Les aventures du capitaine Jack Aubrey, Patrick O’Brian

Selon moi, Master and Commander (le film avec Russel Crowe, Paul Bettany, par Peter Weir) est le meilleur film de bateaux à voile du monde. C’est adapté (assez fidèlement) d’une série de romans maritimes anglais très connus, les aventures de Jack Aubrey, qui se déroulent à l’époque des guerres napoléoniennes (les Français sont les méchants). J’ai lu les deux premiers, grâce à une réédition J’ai lu qui me lorgnait du coin de l’oeil chez Payot.

Le premier roman, Maître à bord, raconte comment le jeune lieutenant Aubrey se voit confier un petit sloop un peu lent, la Sophie, et un médecin-espion, le docteur Maturin. A bord de la Sophie, Aubrey accomplit des exploits en méditerranée occidentale. Le roman est formidable 450 pages d’aventures marines en mode réaliste, coups de canon, accidents de voilure, vie de l’équipage, etc, etc. Une mine d’infos marines, pour peu qu’on aime le vent et la voile, avec plein d’idées transposables pour des histoires de pirates.

Le deuxième roman, capitaine de vaisseau, est plus filandreux, avec Aubrey renvoyé à terre parce que la guerre est finie (elle va reprendre), histoires de coeur, de fric, intrigues politiques dans la navy, etc. Il y a heureusement des scènes de bateau, pas assez, et elles sont également formidables. La principale scène d’action arrive à la fin du roman et elle m’a laissé coi. 

J’ai acheté les romans 3 et 4 (le second volume – ce sont des livres contenant deux romans), je vous en dirai des nouvelles (Cecci a été étonnée de me voir avaler 1000 pages aussi vite)

Pavillon noir – le jeu de rôles – Renaud Maroy & al.

Ce jeu de rôles et ses suppléments propose de jouer des pirates de manière assez réaliste entre le 16ème et le début du 19ème siècle. Ma propre campagne est une reprise de la campagne des Cinq Soleils. Je n’ai pas grand-chose à dire sur le jeu lui-même, puisque les règles ne m’intéressent pas et qu’il en fourmille. Mais les suppléments (notamment sur la structure et le plan des bateaux), les notes historiques sur les armes, les canons, les techniques de combat naval, etc., sont très utiles à tout MJ voulant faire jouer à l’époque. J’aime particulièrement la tentative de catégoriser les types de bateaux (forcément incomplète, même à l’époque c’était le bazar…). La campagne des Cinq Soleils a pas mal de bonnes idées, des PNJs (et PJs) bien troussés, une insertion bien fiche dans la trame historique et une présentation super caffouillou où je ne retrouve jamais rien. J’aimerais bien que le tome 2 paraisse, sinon je vais devoir tout inventer.

Une vérité si délicate – John Le Carré

 

Je suis un vieux fan de John Le Carré et de ses romans d’espionnage bureaucratiques (les qualifier ainsi est bien mal leur rendre justice).

Celui-ci est un roman de sa seconde période, post guerre-froide, mettant en scène un politicien du New Labour, post Tony Blair, un fonctionnaire du Foreign Office naïf et un peu idiot, un jeune ambitieux et son mentor, qui a un petit quelque chose de George Smiley, with a twist.

C’est aussi une satire, une histoire pleine de plans tordus qui foirent et de gens qui essaient de dissimuler leurs erreurs, au prix parfois de la vie des autres. Pas un grand roman, mais très dense, passionnant, souvent drôle, souvent cruel. 

J’apprécie le fait que Le Carré aime ses personnages, même ceux dont il se moque. Il les traite avec une tendresse et une humanité qui me font plaisir.

Je rêve secrètement de pouvoir faire jouer un jour à « John Le Carré Role Playing Game », où les personnages (le personnage ?) serait un employé un Foreign Office, l’histoire se passerait dans une ambassade, sur plusieurs années, il faudrait aller dîner chez le concierge allemand, se rappeler dans quel placard le magnétophone est rangé, séduire la femme (mariée) de l’attaché culturel bulgare… Ce serait bien.

Aventures dans les caraïbes – Henry Pitman

Il y a quelques années, avant de faire jouer des histoires de pirates, j’avais lu les hors la loi de l’Atlantique de Marcus Rediker, une approche marxiste (et intéressante) de la piraterie. Un des chapitres de ce livre est un compte rendu du mémoire de Henry Pitman, publié par les éditions Anacharsis.

Ce récit d’exil, d’aventures et d’évasions (qui a inspiré le fameux Capitaine Blood, de Sabatini) est un texte typique de l’époque (donc génial à lire), avec ses drames historiques, notations pratiques, considérations botaniques, actions de grâce à Dieu (le héros est un quaker, non-violent). C’est fascinant à lire, du début jusqu’à la fin, où notre héros/narrateur insère des pubs (!!!) pour ses produits pharmaceutiques.

L’édition est remarquable, avec une longue introduction de mise en contexte (qui fait une lecture très différente de celle de Rediker), des cartes, des notes passionnantes, etc.

Très joli livre pour les amateurs d’aventures marines et de pirates !

Un roman de pirates – Sylvain Pattieu

On l’aura compris, je fais jouer en ce moment des histoires de pirates, donc je lis des livres de bateaux, de Caraïbes, de civilisations précolombiennes.. et de pirates. Et j’ai découvert ce roman dans notre bibliothèque. Et que celui qui a soif, vienne… est sous-titré un roman de pirates. Il a été écrit par un universitaire français dans la quarantaine qui a voulu faire un roman contenant tout ce qu’il aimait dans les histoires de pirates. Comme Sylvain Pattieu a à peu près mon âge, ma CSP, mes références, il a mis dans le roman à peu près les mêmes trucs que je veux mettre dans mes histoires de pirates de JdR, et c’est bien pratique pour le MJ.

J’ai lu Rediker, et le capitaine Johnson-Defoe, et les passagers du vent, et lui aussi (et ça se voit). Il a lu d’autres trucs pour nourrir son roman et il a la gentillesse de faire une annexe bibliographique commentée, ce qui m’a fait bien plaisir parce que ça donne d’autres idées de découvertes.

Donc, si vous avez de lire un roman avec : des esclaves qui se révoltent, des femmes déportées d’Angleterre vers les Indes, des zinzins religieux de toutes sortes, de nobles pirates, des abordages, un gouverneur maléfique, un poil de vaudou, des momies indiennes dans des niches, des tortures et quantité de bagarre et de sexe, et aussi plein de personnages avec un design de PJs, ce roman devrait vous plaire.

En ce qui me concerne, en le lisant, j’ai ressenti un effet troublant. Si j’avais eu envie de raconter une histoire de pirates, j’aurais sans doute lu à peu près la même biblio et écrit un livre très similaire à celui-ci. Ca fait aussi qu’en lisant ce roman, j’ai eu le sentiment de comprendre exactement comment il était fait. Je voyais les poutres de soutènement, l’architecture, les câbles de transmission, les ficelles, les coups de peinture bien faits, les trucs mal goupillés. J’étais plus avec l’auteur en train de faire son truc, qu’avec les personnages. Envie de lui dire : « ton truc à la Emmanuel Carrère, où tu parles de ta famille, au milieu du roman, c’est un peu bof. Et l’élision des articles… vraiment ? Sympa, le personnage d’Arjen, vraiment flippant. Oh, là, tu fais des phrases et tu t’écoutes écrire. Intéressant, ta manière de mettre en scène les esclaves, et le fait de construire un roman a-historique, ça c’est très malin… ». Drôle de feeling.

Que cela ne vous retienne pas de le lire : vous aurez une bonne dose de bateaux, de combats au sabre et de poudre !

Les passagers du vent — François Bourgeon

Petite rétrospective les passagers du vent de François Bourgeon. Un classique de la bédé franco belge des années 80, époque « Vécu ». Pour ceux qui n’auraient jamais lu cette série, les cinq premiers tomes sont des histoires de mer à la fin du 18ème siècle, de bateaux et de traite négrière, avec au centre une jeune femme intrépide, Isa, qui a quelques caractéristiques héroïques (elle tire super bien au fusil et n’a peur de rien, ou presque) et qui pour le reste se prend la société de l’époque dans la gueule.

J’aime croire aux univers des histoires que je lis, et c’est pour ça que j’aime la plupart des histoires de François Bourgeon. Il y a mille détails qui font vrai, le dessin est très précis, les lieux et les situations sont crédibles. De l’aventure ! Du grand voyage ! J’aime beaucoup.

Des années 80 et de la bédé « pour adultes » de l’époque, les albums gardent un traitement assez direct de la sexualité et un plaisir à dessiner de belles jeunes femmes surprises dans leur intimité. Une amie, il y a longtemps, surnommait Bourgeon « le roi du T-shirt mouillé » et ce n’est pas faux. Ca ne gâche pas l’histoire ni l’immersion, ni le fait que l’héroïne est un vrai personnage actif, mais je ne sais pas comment on relit cela dans les sensibilités actuelles.

Après, par souci de complétude, j’ai emprunté à la bibliothèque les deux tomes de « la suite », la petite fille Bois Caïman, qui raconte en flashback la fin de la vie d’Isa. J’avais oublié que je les avais déjà lus. J’avais oublié que j’en avais dit que le dessin était top, la doc, super, et l’histoire absente. Et bien je suis toujours d’accord avec le moi de 2010. C’est beau à regarder, on y croit, il y a toujours de belles femmes pas toujours très habillées (mais moins), et la meilleure partie de l’histoire aurait pu être racontée en dix planches par le Bourgeon des années 80, au lieu de 120 planches comme celui des années 2000.

Et, par souci de complétude complète, parce que je vais au bout des choses, j’ai lu Le sang des cerises (oh, ce titre…), qui se relie par un jeu d’hérédité à Isa des années 1780 et met en scène, à Paris en 1900, des souvenirs de la commune. Le dessin est toujours bien, les femmes toujours belles, la documentation écrase tout, le name dropping de personnages historiques est insupportable et l’envie d’avoir son étiquette « je suis de gauche, je parle de la Commune, mais sans en parler, mais en en parlant » est vraiment embarrassante. Ah oui, et il s’y passe encore moins de trucs que dans la petite fille…

Tiens, un jour, je publierai ici un billet sur la SF du même Bourgeon (spoiler: j’aime beaucoup aussi)

Mémoire de fille — Annie Ernaux

Comme il y a des lives d’Annie Ernaux en vue dans les librairies, Cecci en a pris un, Mémoire de fille. Comme souvent (toujours ?) chez Ernaux, le sujet en est l’exploration systématique d’un souvenir/d’une série de souvenirs, accompagné d’une réflexion sur l’écriture de la mémoire.

Donc: été 58, la jeune Annie Duchesne, 17 ans, élevée en école catho et très bonne élève, devient animatrice de colonie de vacances. Dès le premier soir et la première fête des moniteurs, elle se fait serrer par le chef moniteur qui l’emmène dans sa chambre et a une relation sexuelle avec elle (la première de la jeune fille). 

Mémoire de fille est le livre par lequel, 40 ans après, une femme tente de retrouver la jeune fille de dix-sept ans qu’elle fut, explorant cette première rencontre sexuelle et ses conséquences durant les années qui suivent. Ca pourrait être voyeur et narcissique, très littérature française, et ça ne l’est pas du tout. Ce n’est pas tire-larmes, ça ne cherche pas à attirer la sympathie de la lectrice, ce n’est pas le récit d’un trauma exceptionnel. 

Le livre est court, lu en deux heures. Il m’a coupé le souffle. Littérairement, ce qu’y fait Annie Ernaux est exceptionnel. A partir d’un évènement, de corps qui se rencontrent et des conséquences sociales, personnelles, de cette rencontre, elle extrait un peu de l’essence de l’expérience féminine, de l’expérience humaine.

Indiens de conquistadores en Amérique du Nord – Jean-Michel Sallman

Le titre est un peu austère et sérieux, comme le livre, qui s’attache à décrire les expéditions des Espagnols en Amérique du Nord, au-delà de la Conquête de la Nouvelle Espagne sur la civilisation Aztèque. L’auteur y raconte les expéditions en Floride, dans les plaines du Mississippi et dans le nord du Mexique actuel, au cours du 16ème siècle.

Amateurs de récits de désastres, vous serez servis ! (moi, j’aime ça, c’est un de mes vices). Vous vous rappelez Aguirre, la colère de Dieu ? C’est pareil, en surmultiplié. Vous découvrirez une galerie de seconds couteaux des expéditions du Pérou investissant leurs gains dans le but de trouver leur civilisation à piller, persuadés qu’au coeur de l’île de Floride (oui, au début ils pensaient que c’était une île), on va trouver quelques cités peuplées de combattants néolithiques à plumes couverts de bijoux d’or, ou bien espérant découvrir des mines dans les Appalaches ou les plaines de Grand Fleuve. Tragiques erreurs de géographie, sous évaluation des distances, navires de ravitaillement qui font naufrages ou bien attendent en vain, lingots d’argent trouvés sur des Indiens qui promettent que, là bas, dans le Nord, il y en aura bien plus (alors que les Indiens on pillé ces lingots sur une épave espagnole, ha ha ha). Si ce genre d’histoire vous plaît (comme c’est le cas pour moi), si ça vous fait rêver, si ça vous donne envie d’envoyer des expéditions de PJs patauger dans des des jungles ou des marécages en se demandant à quel moment ils s se sont trompés de direction, alors ce livre vous plaira, d’autant que l’auteur ne manque pas de talent pour le récit (sans cynisme, ni méchanceté, je tiens à le dire).

On y retrouvera l’expédition de Panfilo de Narvaez, que j’avais découverte il y a un paquet d’années à travers l’incroyable témoignage d’un des seuls survivants, Cabeza de Vaca (une histoire dingue !), puis l’expédition de Hernando de Soto entre la Floride, les Appalaches, la plaine du Mississippi, où tout se passe mal. Les tentatives de huguenots français Ribaud et Labaudière de s’établir en Floride dans un creux entre deux guerres de religion (spoiler alert: ils s’y prennent plutôt bien, mais les Espagnols eux, le prennent mal, et les tuent tous) et enfin l’expédition dans le nord du Mexique de Vasquez de Coronado (vous vous rappelez le début d’Indiana Jones et la dernière croisade ? la croix de Coronado, sa place est dans un musée, tout ça, ben c’est lui).

Les derniers chapitres sont des synthèses traversant différents thèmes : la constitution et la logistique des expéditions (très bien pour les rôlistes), les motivations des conquistadores (argent, conversion…) et ce qu’on peut saisir de la perception des actions des natifs (qui n’étaient pas tous des tendres). J’ai bien aimé aussi voir se glisser dans ces récits des visiteurs imprévus, un archer anglais avec De Soto, des esclaves africains qui se barrent chez les Indiens, d’autres qui s’efforcent de devenir des chamanes d’élite, des femmes indiennes qui fuient leur mari chez les conquistadores, des Espagnols qui en pincent pour des locales et désertent les expéditions… Des petites histoires cachées dans les plus grandes histoires.

Tout ça fait un excellent travail, que j’ai adoré lire.

Conversation avec un métis de la Nouvelle Espagne — Serge Gruzinski

 

Par le même auteur que le bouquin précédent, un livre qui s’inscrit, en historien, dans la lignée de Yourcenar.

L’auteur s’intéresse à Diego Muñoz Camargo, auteur mineur du XVIème siècle « mexicain », connu pour deux livres décrivant sa région de naissance (le pays tlaxcaltèque) à l’intention de la couronne espagnole. A partir de ces livres « américains » écrits par un homme fils d’un conquistador et d’une Indienne, Serge Gruzinksi essaie de reconstituer sa perception et sa vision du monde, sous la forme d’une « conversation » artificielle à travers le temps (questions de l’historien auquel « répond » Diego par des extraits de ses deux livres) assortie d’une importante glose.

Cet aspect littéraire du livre n’est pas le plus intéressant ni le plus réussi, mais il oriente efficacement le livre dont les considérations sont passionnantes.

Tout comme un humain informé du XXIème siècle, Diego vit dans un monde dont les perceptions sont en plein bouleversement. Tout change, tout s’effondre, on meurt beaucoup, des opportunités s’ouvrent, le cadre de référence se bouleverse…

Diego est un homme qui connaît très bien les anciennes cultures mexica et tlaxcaltèques, il est en contact avec les anciennes familles nobles (dont il épousera une fille), il a rencontré des gens ayant connu la conquête de Cortes et le monde d’avant, il s’est fait rapporter de nombreux récits qui forment une partie de son cadre intellectuel. Il parle aussi plusieurs langues locales, en plus de l’Espagnol, connaît sans doute quelques mots de latin, a été éduqué dans un cadre intellectuel catholique (avec présence de l’inquisition) avec références à l’antiquité, qu’il est capable de citer.

Il perçoit le monde depuis la Nouvelle Espagne, mais s’est rendu devant le roi Philippe II vers 1580. Il est aussi éleveur (riche), commerçant, essaie de comprendre la nouvelle échelle du monde, à travers les expéditions d’exploration (comme celle de Coronado, qu’il rapporte), voit l’intérêt du contact trans-pacifique avec les Philippines et la Chine, comprend le lien avec le Pérou…

Le livre ouvre de belles perspectives pour se plonger dans une époque fascinante, la sienne, la nôtre.