L’homme qui savait la langue des serpents – Andrus Kivirähk

Leemet vit dans la forêt, quand tous les autres l’ont quittée pour s’installer dans les villages, vivre à l’heure moderne, cultiver les céréales, se faire houspiller par les chevaliers, prier ce Jesus dont tout le monde parle. Leemet est le dernier à vivre selon l’ancienne coutume, vêtu de peaux, dans une cabane, le dernier à parler la langue des serpents, ces mystérieux sifflements qui commandent aux animaux.

Nous sommes en Estonie, à la fin du moyen-âge, et le monde change. On croit que ce qu’on connaît durera toujours, il n’en est rien, des étrangers arrivent au vieux pays, importent leurs coutumes et les anciens modes de vie de la forêt son peu à peu oubliés. Ce livre est la chronique d’un basculement, d’un passé magique vers un présent plus familier au lecteur. Le monde de Leemet, sa famille, ses voisins, ses copains (humains et serpents), disparaît morceau par morceaux comme un arbre qui s’écroule.

Ca pourrait être affreusement triste, ça l’est d’une certaine façon, mais c’est aussi très drôle, peuplé de gens bizarres, fous ou simplement ridicules, d’étranges créatures plus ou moins fantastiques, de souvenirs d’un âge d’or étrange où la Salamandre volait dans les airs au-dessus des navires des envahisseurs. L’auteur crée un univers singulier, poétique, amusant, parfois sympathique, désespérant le reste du temps, planté dans le passé imaginaire d’un tout petit coin du monde. Un très beau récit, à la fois follement drôle et très amer et un très bon livre, sans aucune nostalgie du beau temps de la magie et des fées – l’auteur affirme que chaque époque et chaque monde produit ses propres imbéciles.

Enfin, la postface du traducteur éclairera utilement le lecteur sur certains aspects culturels typiquement estoniens qui auraient pu lui échapper.

Une petite note enfin pour ceux qui ont lu le livre (les autres, fermez les yeux)

Le statut du récit empêche de croire complètement au monde créé par l’auteur. L’ironie est si présente, si acide, qu’elle tire le récit vers une fable noire, une lutte vaine contre la bêtise, à laquelle il paraît difficile d’échapper jamais… Comment l’avez-vous ressenti ?

Aux éditions Attila (dont je souligne l’attention portée dans leurs livres : à l’illustrateur et au graphiste – c’est bien, ce sont des gens utiles)

Contrée Indienne – Dorothy Johnson

Il peut être profitable d’être un suiveur. Ainsi je le suis de l’excellent Nebal qui a commencé récemment à lire des histoires de cow-boys et d’Indiens, et qui a conseillé à ses suiveurs ce recueil de nouvelles de Dorothy Johnson. Je suis d’accord avec tout ce qu’il dit dans sa chronique, excepté sur le premier texte. Comme j’avais lu ce que Nebal en disait, j’ai été prévenu et n’ai pas été désarçonné, merci camarade.

Une dizaine d’histoires de cow-boys et d’Indiens donc. Grandes prairies, éleveurs, femmes et hommes rudes, coutumes viriles, rituels magiques, tirs à la carabine. Dans une langue sèche et efficace, dessinant de très beaux personnages. Je pensais picorer une nouvelle ici et là pour faire passer le temps, j’ai tout lu d’une traite. Dorothy Johnson sait raconter des histoires, plantant une situation en quelques mots et la menant en ligne droite à sa conclusion.

Dans mon récit préféré, un garçon de onze ans se retrouve le seul homme de la maison (isolée, comme il se doit) en compagnie d’une jeune femme fraîchement arrivée dans l’Ouest, que l’on croit naïve et qui pense qu’il faut offrir un repas à tous les étrangers. Arrive un hors-la-loi, seul et bien armé… Avez-vous faim, monsieur ? Venez-donc dans notre maison… (le récit s’appelle Prairie kid, et le suspense en est terrible).

J’ai adoré, c’est excellent.

The City & The City – China Mieville

Mon premier roman de China Miéville, recommandé par le lecteur-de-chez-les-bouquins-d’histoire-militaire-d’en-face. Pas un chef d’oeuvre, mais un roman très bien fait, très intelligent, très malin, et bien écrit et bien traduit, ce qui ne gâche rien, bref une excellente lecture.

A Beszel, une ville des Balkans, une inconnue est retrouvée morte sur un terrain vague. Un policier entre deux âges, brave type assez roué, Tyador Borlù, est mis sur l’enquête, interroge les jeunes camés des cités avoisinantes, remonte la piste du fourgon qui a transporté l’inconnue. Est-elle d’ici ? Est-elle une étrangère ? Vient-elle de l’autre ville ?

The City & The City est un roman d’enquête policière. Flics, interrogatoires, systèmes informatiques hors d’âge, bureaucratie inepte… Il en suit tous les codes, il respecte toutes les règles du genre, jusqu’à la fin. Son intrigue est habile, amusante, et tient en haleine jusqu’au bout. D’autant que le cadre en est incroyablement malin. Beszel a une petite particularité… Elle partage son territoire avec une autre ville, Ul Qoma, aux modes, au langage, à l’architecture différentes. Le découpage territorial y est incroyablement enchevêtré, et les habitants d’une ville sont entraînés depuis l’enfance à ne pas voir, ni entendre, ni sentir quoi que ce soit venant de l’autre ville. Le bonheur de ce roman est là, dans la découverte d’une cité d’Europe tout à fait crédible où cette incroyable étrangeté serait possible. Règles, contre-règles, modes de vie, l’enquête est le prétexte à une visite sociologique et politique des deux villes tout à fait fascinantes. Le roman se base sur cette prémisse étonnante et la tire jusque dans ses retranchements (notamment en matière de vocabulaire, point auquel je suis sensible), sans jamais perdre le lecteur en route. C’est à la fois, drôle, absurde et réaliste. Au point de me faire me poser la question : qui évisons-nous ? Au milieu de quoi vivons-nous de manière consciente, que nous nous rendons volontairement invisible ? Il n’y a là dans ce livre interrogation paranoïaque, juste une revigorante manière d’interroger la réalité.

Vermilion Sands – J.G. Ballard

Cet été, nous n’irons pas à Vermilion Sands. Je suis trop vieux, maintenant, et la destination n’est pas idéale pour les familles. Le sable, les terrasses, les maisons d’un blanc éclatant, les fêtes, certes… Tout cela est passé. Vermilion Sands était une destination à la mode dans les années 70, maintenant la station balnéaire n’est plus que l’ombre d’elle-même, le souvenir d’un souvenir. Il aura fallu les drogues, les modes étranges du temps pour convaincre la jet-set de s’aventurer là-bas. La faune est dangereuse… Raies, scorpions, insectes incrustés de joyaux, aux poisons rares… Et la mer absente. Il faut du temps pour le comprendre, les photos laissent parfois croire que les étendues brillantes, au-delà des quais… Non, ce n’est que du sable, de la silice solidifiée. Les yachts dérivent paresseusement sur de larges roues chromées. Des plages infinies, sans les ennuis des algues, des vagues et de l’écume. Partir là-bas était l’ultime pulsion du snobisme. Ecouter les statues chantantes, habiter une maison psychotronique, sculpter les nuages au dessus de Coral 5.

Qu’en reste-t-il, maintenant ? Une collection de souvenirs mordants, amers, par James Graham Ballard, chroniqueur de ce lieu unique, de ses artistes déviants, de ses femmes aux noms de parfums et aux griffes d’araignées. A Vermillion Sands, on joue, on souffre et on s’ennuie. La lassitude balnéaire emporte et efface les moindres mouvements de l’âme, il ne reste plus qu’à s’allonger à l’ombre d’une terrasse de béton blanc, commander un crystal cocktail, attendre que la saison revienne, que les touristes reviennent, que revienne cette beauté conduisant une voiture aux lignes pures sur l’autoroute de Red Beach à Lagoon West, laissant voler derrière elle une écharpe immense, un parfum de désir et de mort.

Tout est déjà écrit, tout passe, Ballard lui-même a couché sur le papier ses souvenirs des années 70 dès les années 50, fondant un de ces mouvements littéraires dont Vermilion Sands a le secret, l’anticipation inversée. Il paraît que Ballard est mort, en vérité il s’ennuie encore, vêtu d’un costume blanc, en compagnie de Raymond Mayo, assis à là terrasse d’un hôtel aux lignes abstraites, autour d’eux volent des libellules aux yeux de cristal.

Nous n’irons pas à Vermilion Sands.

Le livre de J.G. Ballard a été remarquablement (ré)édité par les éditions Tristram.

Le prince tigre – Chen Jiang Hong

Billet publié simultanément sur Virgule et Papillon. 

Il y a les livres que nous aimerions lire à nos enfants, mais qu’ils n’aiment pas tellement. Ceux qu’ils aiment lire mais que nous n’aimons pas. Et les livres qu’on peut lire et relire sans ennui.

Le prince tigre, de Chen Jiang Hong, fait partie de cette dernière catégorie.

En Chine, il y a longtemps, une tigresse rendue folle de douleur par la mort de ses petits dévaste des villages et tue leurs habitants. L’Empereur envoie toujours plus de soldats, en vain, et songe à prendre lui-même la tête de l’armée, quand une vieille prophétesse, tirant le Yi-King, lui annonce qu’il devra envoyer son propre fils.

Ainsi, le tout petit enfant, très sérieux, est accompagné par son père à l’orée de la terre dévastée…

Le récit est simple et puissant, servi par de magnifiques illustrations, inspirées par la peinture chinoise. L’auteur ne masque ni le feu, ni les armes, et le monstre est vraiment terrifiant, ce qui rend d’autant plus doux et puissant le récit d’apprivoisement qui suivra.

Ce récit est inspiré par une étonnante statuette qu’on peut voir au musée Cernuschi, à Paris : la tigresse.  Tout l’album tourne autour de cette image, l’enfant dans la bouche du monstre.

Ma vallée – Claude Ponti

Voici une chronique un peu inhabituelle sur ce blog, publiée à la fois ici et sur le blog virgule et papillon.

Mais bon, Claude Ponti c’est aussi de la grande littérature de l’imaginaire…


Poutchy Bloue est un Touim’s, un petit bonhomme marron, un peu mou et duveteux, avec un regard gentil. Il vit dans une vallée, mais si le livre s’appelle « Ma vallée », c’est parce que c’est la sienne, vue par ses yeux. Sa maison, sa famille, ses copains, ses promenades.

Je suis un adulte rationnel. Claude Ponti, lui, accumule les élucubrations : langage tordu, images surréalistes (derrière un trait ligne claire des plus classiques), logiques carrément floues… La première fois que j’ai pris Ma vallée, je me suis rendu compte que certains livres pour enfants nécessitaient un peu d’efforts. Pour accepter, prendre le temps, rentrer dedans. Mes filles, heureusement, n’ont pas ces réticences. La langue, les dessins, les rêves de Claude Ponti sont pour elles des évidences.

Ma vallée ne raconte pas une histoire, plutôt des scènes, des morceaux d’histoires. Ce grand livre est un guide, une encyclopédie, l’exploration d’un lieu secret, Ma vallée, la vallée de Poutchy Bloue, celle du lecteur aussi, là où vivent, grandissent et meurent les Touim’s, là où on vit, on travaille, on joue, on explore, on rêve. Ma vallée est un livre vertigineux, centré autour d’une seule et même image, cette vue du paysage depuis un endroit, un peu derrière « l’arbre maison ». On la verra en toutes saisons, on en explorera de nombreux recoins – mais pas tous, on en abordera les mystères. Navires, cimetières, bibliothèques pleines de coussins, théâtre des Colères, et le mystérieux espace derrière… La création de Claude Ponti est foisonnante jusqu’au vertige, Ma vallée est une merveille, un livre borgesien, à vocation d’infini. Ma Vallée est un chef d’œuvre de livre pour enfants, un chef d’œuvre d’images, de textes, de rêves, un très grand livre, tout court.

Certains jours, je monte à l’Observatoire.
Je m’assois au bord de la toute dernière pierre et je regarde la mer…

Mon donjon, mon dragon – Lilian Peschet

L’avantage des livres numériques, c’est qu’il n’y a qu’un petit pas à faire entre l’impulsion de lecture, l’achat et (parfois) la lecture. Celui-ci, Gromovar en a parlé, j’ai été intrigué (une fiction parlant de jeu de rôle : c’est un sujet qui m’intéresse), je l’ai acheté, je l’ai lu.

Résumons :

Bram est un geek : il joue à D&D, à Blood Bowl, il boit de la bière et il travaille dans une web-agency. Ah oui, il n’a pas de copine. Il rencontre une fille. Elle essaie de l’éveiller à la politique, lui fait lire indignez-vous et l’embringue dans un plan étrange de site web de démocratie numérique…

Le tout aurait pu être amusant : un vrai portrait de joueur de D&D (et de Blood Bowl), quelques impressions bien senties sur les joueurs-avec-copines et la manière dont une forme de « normalité » éloigne de « l’imaginaire ». Malheureusement ce roman, écrit de manière très vive, ne présente sur tous les sujets qu’il traite que des clichés. On n’y trouve rien de d’approfondi (ni sur les rôlistes, ni sur les développeurs, ni sur les copines de rôlistes, ni même sur Blood Bowl, le sujet qui m’intéressait le plus…), aucune profondeur, juste une collection amusante de clins d’oeils, et surtout on n’y trouve aucune littérature. Dommage. Les histoires de jeu de rôle se construisent avec des clichés, exploités, tordus et déclinés ; j’aime ça. Pour les romans, je trouve que ça marche moins bien.

A noter, l’histoire est toutefois assez maligne et le twist final m’a fait sourire, pour la raison spoilée ci-dessous.

Pour conclure, un petit spoiler. Ami lecteur, arrête-toi ici si tu comptes lire ce roman.

Voici un petit truc qui trahit l’origine rôliste du livre :

Les PJs sont recrutés par le Comte de Bloombenstein pour retrouver son fils disparu. Ils vivent mille aventures. A la toute fin, face à la confrontation finale, ils se rendent compte qu’ils ont été manipulés par le Comte depuis le début pour… (une raison au fond sans importance).

Tiens, ne serait-ce pas une structure de base de nombreux scénario de JdR ?


Mon donjon, mon dragon, Lilian Peschet, Walrus éditions

Anamnèse de Lady Star

Cette semaine devrait paraître notre nouveau livre, l’Anamnèse de Lady Star. Il s’est formé doucement, par accrétion, discussion, rêverie consciente, plus ou moins organisée. Dès le début nous savions qu’il y aurait une femme, des chasseurs, et le vertige de l’espace et du futur. Plusieurs histoires tressées serrées, un fil tiré d’aujourd’hui et maintenant jusque loin dans l’avenir, un jeu de vérité et de mensonges, des rêves auxquels on peut se fier même quand tout se retourne et s’effondre.

Il lui a fallu du temps pour grandir, nous nous sommes perdus souvent, avons lutté pour maintenir clair le dessin d’ensemble.

Gilles Dumay y a cru tout de suite, s’est battu dans des circonstances difficiles pour qu’il paraisse, merci à lui.

Stéphane Perger a dessiné avec acharnement des visages, des fleurs, des spirales et a tenu bon, merci aussi.

Nous l’avons commencé en mai 2009, maintenant il ne nous appartient plus.

Tracklist :

  1. Kirsten
  2. Hypasie
  3. Marguerite
  4. Nomen Rosae
  5. Giessbach
  6. Norn
  7. La fée bleue

Editions Denoël, collection Lunes d’encre.

The private life of Sherlock Holmes

Le pendu et Cecci ont re-re-vu la vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder.

Comme beaucoup de gens, j’aime Holmes, le mythe holmésien, les créations diverses qu’il a engendrées. Depuis les monographies des Moutons électriques, en passant par les séries TV (notamment l’incroyable Sherlock de la BBC), jusqu’aux diverses reconstitutions de l’appartement du grand détective (rien qu’en Suisse, près de chez moi, il y en a deux !) et les imitateurs : j’ai grandi avec Harry Dickson. 

Mais mon récit holmésien préféré est peut-être cette adaptation faite par l’immense Billy Wilder. D’abord parce que Holmes n’y est pas vraiment le super-héros que j’imaginais enfant (une première vision du film, il y a longtemps, m’avait immensément déçu : aucun génie, des trivialités amoureuses, pouah !) mais plutôt un être humain réel, malin, anglais, spirituel sur-vendu par un Watson pas très fin.

Le film démarre par les symboles du mythe, trouvés dans une caisse poussiéreuse. Il continue sur un ton de pure comédie, frisant le délire, où Billy Wilder se montre immense, puis il devient aventureux, dans les atmosphères fantastiques d’Ecosse, avant de terminer sur une note tragique. Le Sherlock Holmes qu’on y voit, remarquablement incarné, y est un homme touchant, pas insensible aux femmes, pudique et délicat.

J’aime tout dans ce film, les dialogues, les moines dans le train, la femme amnésique tirée des flots, les mystérieuses traces dans la poussière, la promenade en barque sur le loch Ness, le vin servi par Mycroft au Diogenes Club, j’aime tout, c’est du cinéma merveilleux de finesse et de délicatesse. Un chef d’oeuvre.

Encore un mot, peut-être ma réplique préférée, quand Watson voulant éviter tout soupçon pouvant entacher sa réputation et celle de son ami, tente de savoir s’il y a eu des femmes dans la vie de Holmes :

Watson : « Am I being presumptuous? There have been women, haven’t there? »

Holmes : « The answer is yes… »

Puis, avec un temps de retard : « …you are being presumptuous. »

PS : je dois à David C. la découverte de la très belle B.O du film, le concerto pour violon et orchestre Opus 24 de Milos Rosza.

The Islanders – Christopher Priest

L’Archipel du rêve : des milliers d’îles dans éparpillées
dans l’océan d’un monde voisin du nôtre. La technologie est celle du XXIème
siècle, les préoccupations des hommes sont les mêmes. Un certain nombre de
curiosités physiques (vortex, distorsions temporelles…) rendent les îles
indénombrables, in-cartographiables. L’Archipel est un espace neutre dans la
guerre qui déchire les continents voisins. On y croise déserteurs, prostituées,
scientifiques, et surtout des populations d’îliens toutes refermées sur leurs
petits mondes clos. Les lecteurs de Christopher Priest auront reconnu le cadre
de son roman la Fontaine pétrifiante,
ou de son recueil éponyme : l’Archipel
du rêve
.

The Islanders est
une bizarrerie littéraire : un guide de voyage, référençant une petite
sélection d’îles, mentionnées par ordre alphabétique. Il est conseillé de le
lire dans l’ordre, le lecteur familier de suppléments de jeu de rôle ne sera
pas désorienté, on fait face d’abord à une énumération à la fois amusante et ennuyeuse de lieux ayant peu à voir les uns avec les autres, puisque dispersés
sur la surface du monde… Dans ce registre, le roman rappelle les notules d’Italo Calvino dans les Villes
invisibles
, par exemple. Puis, de lieu en lieu, certains personnages
reviennent, Dryd Bathurst, le peintre génial, admiré de tous, qui n’a cessé de
fuir les îles après avoir offensé d’innombrables maris jaloux. Chester
Kammeston, le Grand Ecrivain, Caurer, la réformiste sociale, Jordenn Yo, l’artiste
extrême capable de détruire complètement les lieux où elle exerce. On y
retrouve aussi les éléments éparpillés d’une affaire criminelle, témoignages,
aveux menteurs, intoxications, qui ne surprendront pas ceux qui savent que, pour
Christopher Priest, le réel a de nombreuses facettes, souvent incompatibles les
unes avec les autres. Et au milieu du guide viennent s’insérer d’autres
éléments : rapports de police, témoignages, lettres d’admirateurs, récits
indépendants…

The Islanders est
peut-être le roman priestien ultime, la forme s’accordant parfaitement au
fond : factuel, ironique, détaché (insulaire ? anglais ?) et en
toutes choses menteur, trompeur, labyrinthique, éparpillé. Aucune vérité ne
s’en dégage, aucune révélation, juste le sentiment que les hommes, comme les
îles, offrent des visages toujours différents selon le cap depuis lequel on les
approche. Le plus grand mensonge est peut-être celui du temps et de la
chronologie, qui suit dans ce livre des courants aussi étranges que ceux qui
passent d’une île à l’autre.

On a ici un objet dont la forme fait totalement
écho au fond, une œuvre d’art bizarre, pleine de recoins et de mystères,
parfaitement accomplie. J’ai été dérouté, perdu, j’ai relu la Fontaine Pétrifiante, l’Archipel
du rêve
, trouvé des liens, quelques réponses, et me suis posé encore plus
de questions.

Le roman paraîtra en français cette année aux éditions
Denoël, sous le titre les Insulaires.