Terminus – Tom Sweterlitsch

Ce roman de SF mêle de manière intéressante un récit situé dans une région assez plouque de Virginie occidentale (avec ses pick-ups, ses bars glauques, ses filles enceintes à seize ans et la nature, profonde et inquiétante), avec des éléments de voyage spatial et voyage dans le temps. C’est la juxtaposition de ces objets romanesques qui donne les meilleure scènes : la fille visitant sa mère en maison de retraite dans le futur, les scènes se faisant écho entre les époques… Ces impressions étranges, ainsi que les visions du Terminus, cette apocalypse qui donne son titre à la VF du roman, forment les meilleures parties du livre.

Le reste est « bien fait », prêt à être adapté en série télé ou en film, façon True Detective avec de la SF. J’avais le sentiment pour ces parts de rester dans un univers imaginaire assez formaté.

Les Indes fourbes — Ayroles, Guarnido

Ce livre est une des grosses sorties BD de l’année : un roman de plus de cent pages, scénarisé par Alain Ayroles (de cape et de crocs, une des meilleures bandes dessinées du monde) et dessinée par Juan Guarnido (Blacksad, plutôt pas mal également), les deux écrivant la suite d’un classique du roman picaresque du siècle d’or espagnol.

 

J’ai lu les premières pages en trouvant l’ensemble beau et bon, dessin classieux et narration efficace, mais en me demandant si le tout n’était pas un peu surestimé. Aventures maritimes et terrestres d’un filou dans les Amériques du roi d’Espagne, c’était fort bien mené, bien sûr, mais… et puis au bout de trente ou quarante pages, l’histoire prend sa véritable mesure et j’ai été ébloui, l’ensemble est magnifique, éblouissant. Une réussite de grande classe dont je ne veux rien révéler pour vous laisser tout le plaisir.

Je le relirai d’ici quelques années, curieux de voir si le livre tient la distance !

Drôle de jeu – Roger Vailland

Je suis dans une période résistance/seconde guerre mondiale, et drôle de jeu est un drôle de livre pile dans la cible. Vailland a écrit ce roman, nourri de souvenirs de résistance, pendant les années 44 et 45 et l’a publié juste après la guerre. C’est un roman français, mettant en scène un journaliste parisien la quarantaine, pas mal porté sur les femmes (et la drogue, et plein d’autres choses), qui bosse trop, fait la fête et et drague une étudiante qui a vingt ans de moins que lui. Le tout bien écrit et plein de traits d’esprit.

On dirait donc que ça ressemble à une sorte de roman parisien caricatural, et c’est assez vrai. Sauf que le boulot du héros, Lamballe, est de coordonner des réseaux de résistance, qu’il mène une vie clandestine, qu’il travaille à essayer de faire libérer un opérateur radio… et que le tout est un véritable roman (l’histoire a la construction et les enjeux d’une fiction), avec un début, un milieu et une fin. Vailland y parle de la résistance avec une très grande liberté de ton, sans la sanctifier ni la diaboliser. La résistance, l’animation de réseaux, le financement de complices, la manipulation de fonctionnaires ou d’agents d cela SNCF, tout ça est un métier, avec ses routines et ses dangers, le tout très bien rendu. Bien sûr une partie des éléments sont vrais (je soupçonne que les portraits sont tracés d’après nature, pour la plupart), mais, en tant que roman, drôle de jeu est sans doute une des sources les plus vraies pour savoir ce que vivait un cadre de la résistance à Paris.

D’ailleurs, Daniel Cordier (le secrétaire de Jean Moulin) a choisi de publier ses mémoires sous le titre Alias Caracalla. Caracalla n’était pas son pseudo dans la résistance : c’est le pseudo que Vailland lui a inventé dans drôle de jeu !

Player One – Ernest Cline

Je parle ici du livre, pas du film de Spielberg (pas vu).

Dans un futur déglingué, toute la planète est connectée à l’OASIS, système de réalité virtuelle du feu de Dieu, mélange d’Internet complet de MMORPG multi multi mondes. Le créateur de l’OASIS, Halliday, un génie croisement entre Steve Jobs, Bill Gates et Spielberg et Gygax, vient de mourir en indiquant qu’un Easter Egg était caché dans les milliards de mondes de l’OASIS et que celui qui le trouverait prendrait le contrôle de la société OASIS, et donc du monde… Et pour trouver cet « oeuf », il faut plonger dans l’univers mental années 80 de Halliday, séries télé, films, livres de SF et de Fantasy, musique…

Wade, le héros, est le tout premier a trouver un indice utile dans la quête de l’œuf. Contre lui, des milliers de concurrents et toute la horde des sixers, les méchants chasseurs pros payés par la méchante compagnie de télécom qui veut prendre contrôle de la trop cool OASSIS.

L’idée de base est marrante, pitchable en quelques mots et attirante. Toute la partie hommage aux années 80 est assez réussie, elle permettra aux ados blancs à lunettes des années 80 (donc les gens au pouvoir maintenant, rappelons-le) de reconnaître des signes culturels qui feront tilt.

Après ça, le livre se déroule comme un scénario hyper balisé de jeu vidéo. Il y aura trois clefs, trois portails, des retournements finaux, exactement comme vous pourriez le prévoir.

(au bout de cinquante pages, posez le livre et planifiez le scénario en vous appuyant sur les clichés et les effets les plus attendus : ça va se passer comme ça).

L’auteur s’efforce de décrire la tech et la société du futur, avec des idées marrantes (appareils haptiques, servage pour dettes…) qui malheureusement ne tiennent pas debout. Le côté le plus déplaisant du bouquin étant cette vision du monde de petit garçon qui, si elle est acceptable dans les films des années 80 (les goonies…) parce qu’à l’époque elle illustrait un point de vue original, ne l’est plus maintenant où elle doit au moins être un peu critiquée. L’auteur s’en rend d’ailleurs compte et essaie de corriger le tir, avec maladresse (l’identité de Aech, par exemple).

Un autre truc frappant : l’incapacité de l’auteur à penser le collectif, la société. On est en fait dans ce monde vieillot où le petit garçon héros tout seul surmonte toutes les difficultés…

Quelques livres mieux faits, sur des sujets voisins:

Le sauveur de l’humanité, c’est toi (Terry Pratchett), évoque de bien meilleure manière le jeu vidéo à l’ancienne et comment il permet à un jeune garçon de supporter un monde de merde (la banlieue anglaise des années Thatcher).

Mowenna, de Jo Walton, que j’ai lu à sa sortie et pas chroniqué, un beau portrait de jeune femme à travers ses lectures de SF.

Alors, avec tout le mal que j’en ai dit, Player One est-il bon à jeter ?

Même pas : c’est un bouquin distrayant, l’hommage aux années 80 est assez savant (même s’il ne m’a pas impressionné), et si on veut une histoire tadam ! qui mêle cyberpunk et jeu vidéo, on pourra y trouver un certain plaisir.

Citoyens clandestins – DOA

J’avais déjà lu un roman de DOA, par la bande, celui qu’il a co-écrit avec Dominique Manotti. Citoyens Clandestins est un gros roman noir, mettant en scène dans la France de 2001 (celle d’un Internet sans Facebook, des téléphones portables sans écrans tactiles et de l’ambiance post 11 septembre) une apprentie journaliste, un agent arabe infiltré dans les « milieux islamistes », un super agent en roue libre travaillant de loin pour la DGSE et un paquet de policiers, musulmans radicalisés, etc, etc.

C’est bien arrangé, l’intrigue (centrée autour d’un attentat en France) fonctionne bien, la connaissance par l’auteur des mécanismes policiers et administratifs et journalistiques m’a bien plu. DOA est sérieux, n’en fait pas trop dans le sexe et la violence et le roman n’est pas trop pessimiste (si, si). C’est quand même une histoire de mecs qui en ont : je n’ai pas été très convaincu par la peinture des femmes.

Le plus intéressant de ce livre est révélé par son titre : ce qui intéresse DOA, au delà de son intrigue, c’est la peinture de la vie de gens qui, tout en vivant « parmi » nous sont en fait en parallèle de la société : wannabe terroristes, agent infiltré, agent secret. Le roman est aussi, assez curieusement, un roman de super héros (Lynx est une forme de surhomme avec identité secrète) et cet aspect l’a rendu touchant à mes yeux, par la construction assumée d’un fantasme au-dessus d’un récit réaliste.

Le lièvre de Vatanen – Arto Paasalina

La lecture du cantique de l’apocalypse joyeuse, du même auteur, a été une de mes révélations littéraires de ces derniers mois. J’ai voulu découvrir le lièvre de Vatanen, roman plus ancien de quinze ans, qui a rendu célèbre Paasilinna.

Donc Vatanen est un journaliste désabusé. De retour d’un reportage ennuyeux, il percute un lièvre avec sa voiture. Et au lieu de repartir, décide de soigner puis d’apprivoiser la bête.

Le roman raconte ses aventures subséquentes, sur une mode ironique et grinçant, se confrontant au conformisme finlandais, sa découverte de la vie dans la nature, à construire des cabanes dans la forêt, lutter contre les incendies, convoyer du bétail… 

C’est drôle, enlevé, ça se lit bien. Formellement, le cantique de l’apocalypse joyeuse fonctionne de la même façon avec un récit plus cousu et construit. Le lièvre de Vatanen est plus une série de saynètes moins liées les uns aux autres. Le livre a du charme, mais il ne m’a pas autant enthousiasmé que le cantique.

Maigret tend un piège – Simenon

Après une première découverte heureuse, un second Maigret (qui traînait dans ma pile). Un tueur de femmes sévit dans Paris en plein été. Dépassé, Maigret monte un plan compliqué pour l’attraper. Plus qu’un roman policier d’enquête, celui-ci tend vers le thriller. Un thriller parigot des années 50, entendons-nous bien, avec vieilles Peugeot, bières fraiches (encore) et butte Montmartre. Mais un thriller quand même. La psychanalyse du tueur en série (car c’en est un, même s’il n’est pas nommé ainsi) est assez légère et le roman s’intéresse plus à la psychologie morale du policier qu’à la question du mal, mais ça reste très agréable à lire.

Si un autre me tombe sous la main, je le lirai. 

La lettre volée – Edgar Poe

Relecture d’un classique, découvert vers l’âge de douze ans, je ne savais pas à l’époque que le traducteur était fameux. Je l’associe intérieurement aux disparus de Saint-Agil et aux histoires de Sans-Atout, toutes publiées chez Folio. Sans jamais l’avoir relu, je me souvenais très bien de l’endroit où se trouvait la lettre.

A la relecture de ces deux histoires traduites par Baudelaire, je trouve que si le type de récit est original (le récit de déduction), le style très lent, verbeux et pesant et les intrigues très très capillotractées, sans compter l’absence totale de charisme de Dupin, rendent ces textes tout à fait indigestes. Pourquoi faire lire cela à des enfants ?

La loterie — Shirley Jackson

Ce recueil de nouvelles m’est arrivé précédé d’une jolie réputation : enthousiasme de Nébal, enthousiasme de la libraire qui, au moment où je soulevais le bouquin, m’a dit combien elle l’avait aimé. Et le fait qu’un des prix littéraires les plus fameux aux USA est le Shirley Jackson award.

La loterie est le premier conte de ce livre, mettant en scène une communauté rurale aux Etats-Unis se rassemblant pour une fête dont on ne comprend que tardivement la nature. L’histoire est si noire qu’elle poussa, à parution, une quantité d’abonnés du New Yorker à se désabonner. Et oui, c’est un récit remarquable.

Le recueil contient une série de courts récits, caustiques, noirs, jouant sur la paranoïa et l’angoisse. Pas vraiment fantastiques, mais jamais très loin. Ils sont efficaces, écrits au cordeau, sans jamais un mot de trop, le mieux qu’on puisse faire dans le domaine de la nouvelle pour magazine (très proches, dans leur registre, de ces récits de Roald Dahl, ou bien de certaines nouvelles de Bradbury, par exemple).

Si l’ensemble des récits est réussi, deux autres textes sortent du lot pour moi : celui de la jeune fugueuse qui reprend contact avec ses parents des années après, et la plus longue nouvelle, celle du couple de vacanciers qui décide de rester une semaine de plus au bord du lac, dont la construction et le niveau d’angoisse m’ont fait penser à certaines ambiances de Stephen King.

Maintenant, au risque de décevoir ma libraire, je n’ai au final pas tellement aimé ce livre. Les textes sont tous techniquement très réussis, mais je les trouve datés. Intéressants en tant que témoins de leur époque et d’un certain goût littéraire, mais plus du tout au goût du jour, ou du moins plus à mon goût.

Maigret et le fantôme – Simenon

Je n’avais jamais lu de Maigret. Cecci, qui y cherchait des idées d’intrigues policières, avait attrapé celui-ci et n’avait pas été convaincue, notamment par tout ce qui touchait aux femmes, et par le côté bon bourgeois du personnage. Rien de tout ça n’est faux, mais j’ai aimé quand même.

Ma France des années 50, jusque maintenant, c’était plutôt les histoires de Nestor Burma (dont je reste un grand amateur). Passer du côté de Maigret, c’est passer du côté des flics et du parti de l’ordre. Maigret est un lent, un calme, une bête de labour. L’histoire se passe dans le Paris des concierges, des bières fraiches servies dans des brasseries, un monde où une jeune femme vivant par elle-même attire encore l’attention. Comme le murmure d’un monde que je n’ai qu’un tout petit peu connu, et qui me rappelle tendrement mon grand-père.

Dans cette histoire, un flic malchanceux se fait tirer dessus et un collectionneur de tableaux néerlandais aux moeurs assez libre fait le malin avec le commissaire Maigret. L’intrigue est assez intéressante, mais plus que tout j’ai aimé l’ambiance et le style de Simenon. J’en lirai d’autres, si l’occasion se présente.