Comment faire jouer le rejeton d’Azathoth ?

Dans la quête sans fin de bons scénarios à faire jouer (en jdr classique, pas en narrativo-vegan, merci), j’ai été orienté par l’excellent Nébal vers le Rejeton d’Azathoth.

Nous voici donc dans une nouvelle réédition Sans Détour d’un « classique » des années 80 de l’aventure lovecraftienne. Le livre est bien fait, bien présenté, les compléments historiques sont bien tournés, les photos plutôt très bien choisies, on se retrouve vite plongé dans l’ambiance des différents lieux de la campagne. Je ne vous résumerai pas le contenu du bouquin, l’ami Nébal le fait déjà d’une manière qui, je l’espère, vous donnera envie de faire jouer cette histoire.

Quelques questions d’ordre éditorial.

Si je suis globalement séduit par les productions de Sans Détour (malgré la terrifiante inflation de leurs prix 1/1D6 points de SAN perdus quand j’ai vu la dernière campagne de foulancement en cours), je reste curieux de savoir s’ils ont réellement fait jouer les campagnes qu’ils publient. Parce ce qu’en ce qui concerne le Rejeton, plusieurs points sautent aux yeux. Si l’esprit de la campagne, ses thématiques, ses décors, ses personnages sont séduisants, la présentation des évènements, des liens entre les morceaux me donnent l’impression de disposer d’un tas de noms, de jolies pièces de puzzle, sans vraiment de liens entre elles. Et si on peut pardonner ce manque de lien à Keith Herber (l’auteur original), je trouve dommage qu’une réédition digne de ce nom ne fasse pas un peu plus d’efforts pour guider les MJs sur comment faire jouer ce vieux machin.

Voici donc quelques éléments que j’aurais aimé trouver dans ce gros bouquin sympathique (je pourrais dire la même chose de presque n’importe quelle campagne publiée par SD.).

– une approche thématique pour donner une ambiance générale à la campagne.

-de multiples suggestions d’accroche des joueurs. Pas le « vous êtes le détective privé employé par le juge Braddock », mais plutôt des suggestions de liens forts entre les PJs et l’académie du mardi soir, par exemple.

– différentes propositions de manière de faire jouer l’histoire. Allez, en vrac : les PJs sont les enfants Baxter. Les PJs sont membres d’une société secrète liée à Eibon. Les PJs sont des agents du GPU. etc, etc. Baxter en chef de culte, Baxter en savant qui a regardé trop loin. Etc. etc.

– un travail sérieux pour lier le scénario de Saint Augustine avec le reste de la campagne.

Les approches de la campagne pourraient s’inspirer par exemple de celle-ci, lue sur Casus NO.

Une proposition pour faire jouer la campagne

Après réflexion, voici la manière dont j’aimerais aborder cette histoire. 

(si vous comptez jouer la campagne, ne lisez pas plus loin ! alerte aux SPOILERS !!)

La thématique de l’histoire est une fin du monde cosmique, avec un mystérieux bolide fonçant vers la Terre, des araignées géantes et des gens qui en deviennent fous. Là couche intéressante là-dessus est celle du rêve. Au fond, cette fin du monde est-elle réelle ? Est-elle le fruit de la folie de Philip Baxter et de ses copains ? Faire des PJs une bandes de tarés luttant contre une fin du monde que personne ne voit venir est une idée assez cool.

Je trouve par ailleurs que la figure de l’araignée comme symbole d’Azathoth, et le lien entre araignée et météore est assez naturel.

Enfin, le tout me semble tourner autour de la personnalité de Philip Baxter, un rêveur tout à fait lovecraftien.

Voici donc ma lecture de l’histoire.

Tout d’abord, je situe le récit en 1907, avec l’idée de faire une scène de fin en 1908 (en espérant surprendre les joueurs. Après tout, historiquement, en 1908 un énorme machin s’écrase au coeur de l’Asie…). Rien dans l’histoire ne la lie très fort aux années 20, on peut donc facilement la glisser 20 ans en arrière.

Philip Baxter n’est pas un archéologue, mais un ethnologue-anthropologiste (on disait comme ça, je crois), un peu voyageur et beaucoup scientifique en chambre. Un lecteur actif et ardent, brasseur d’idées, spécialisé dans les représentations du cosmos chez les peuples primitifs. Vers 1885, il publie Researches into Star Myths, son bouquin le plus connu.

Il a perdu son épouse très tôt et a veillé sur ses enfants, à l’exception du temps d’un long voyage en Russie, à Saint-Petersbourg, chez son correspondant, Dmitri Passelov. Le voyage aurait dû être le séjour d’un été, mais le professeur s’éprend de la volcanique Efraïma Nikolaievna Passelova, sœur du précédent, qu’il finit par épouser selon le rite orthodoxe. Le séjour tout comme le mariage durent trois ans et c’est finalement elle qui demande le divorce, laissant le pauvre Baxter, essoré et épuisé, retourner à Providence et rejoindre sa vie tranquille.

Vers 85, Baxter encore secoué se fait prescrire des narcotiques par son frère et travaille sur ses rêves. Il est dans un drôle d’état et, on ne sait comment, il trouve le chemin d’Ulthar. Là, le sage professeur vit une seconde vie sous les traits d’Exoumenos, le cavalier, toujours en quête d’Eulalia, l’astronome nomade, double onirique d’Efraïma mais aussi figure symbolique de la connaissance qui se dérobe. A Ulthar, dans la bibliothèque aux mille portes, Baxter découvre le livre d’Eibon qu’il étudie durant des années… et ne comprend qu’à moitié.

Du livre, il découvre l’existence de Nemesis, qu’il réinjecte dans ses propres recherches éveillées. Il publie des articles et des textes scientifiques montrant d’une manière totalement foireuses que l’astre tueur est présent dans nombre de visions cosmogoniques à travers le monde. Ses contemporains le critiquent (à raison: les lecteurs rationnels voient bien qu’il est quand même un peu barré), il s’isole un peu et avec un club de copains à lui (Wilson, Patterson et Passelov, venu aux US pour fuir la politique répressive du Tsar) ils discutent de sujets scientificoesoriques puis fondent un observatoire dans le Montana qu’ils équipent de mystérieux « prismes » issus des travaux oniriques du professeur Baxter.

Pourquoi la graine tombe-t-elle justement par là ? Parce qu’avec leurs fichus travaux, Passelov & co finissent par « voir » Nemesis, et que si vous regardez l’étoile, l’étoile vous regarde. La « graine » est une manifestation de l’attention du monstre envers la Terre.

D’ailleurs, Baxter séjourne en Floride avec Colin vers 1902. Là, il se renseigne sur un astronome expulsé d’Espagne, un moine dévoyé, dom. José Marquez de Granada, qui avait lui aussi laissé des écrits astronomiques mentionnant Nemesis. Marquez, à bord du galion le Rosarion est parti à la recherche d’un météore (qu’il avait repéré… les étoiles vous regardent !) et qui est tombé dans l’océan. A moitié pour son propre intérêt, à moitié pour faire plaisir à son fils, Baxter finance des recherches qui n’aboutiront à rien avant 1907 et la découverte, via le père Jorge, de l’emplacement du Rosario (qui contient donc une autre « graine » – c’est peut-être l‘effet des radiations qui a provoqué la perte du navire).

Via les rêves, le sorcier cannibale comprend que Baxter & co, en voulant étudier le phénomène, ne font que l’invoquer (sans doute est-il l’allié du Père Fantôme, un Picte serviteur d’Eibon). Agissant par magie, le sorcier tue Baxter, espérant qu’il n’est pas trop tard… Car Baxter et ses amis, ne comprenant pas le travail d’Eibon pour tenir le monstre à distance, provoquent la catastrophe qu’ils croient prévenir.

Et l’histoire commence.

Je compte bien sûr proposer à un des PJs d’être le fils/la fille russe de Baxter, qui débarque aux Etats-Unis pour rencontrer enfin son père et qui apprend sa mort alors qu’il/elle vient de poser le pied sur le sol américain.

Cthulhu Invictus – Kith and Kine

Suite des aventures de nos investigateurs de la Rome antique (voir ce billet et les précédents pour tout comprendre). En fait, le terme investigateurs est plutôt inapproprié, puisque nos héros n’ont pas tellement d’autre vocation que de vivre leur vie de Romains bien éduqués. Et malheureusement leur vie à eux implique de se trouver parfois confrontés à des cultes dangereux, voire aux entités qui se cachent derrière… 

Un peu de temps a passé. Notre Flavia a donné un deuxième fils à son mari, ce qui conforte sa place dans la famille Armilii. Malheureusement, ce clan est actuellement en disgrâce. L’empereur Domitien a l’exil facile, quand ce n’est pas l’exécution. Armilius devrait donc se retrouver content de n’être que relégué dans sa ferme sicilienne. Et si lui s’en accommode, ce n’est pas le cas de la belle Flavia qui déteste s’ennuyer dans ce trou perdu, loin des joies de la Ville : courses de chevaux, acteurs, musiciens, nourriture et produits raffinés… (sans compter un certain sénateur qui lui fait les yeux doux)

Donc, quand Flavius Varro, bien introduit au Palatin, vient jusqu’en Sicile proposer un plan tordu aux Armilii, Flavia soutient fermement l’idée que son mari puisse reprendre du service pour le compte de la maison impériale. Même si ce service impose de se rendre jusqu’en Brittania… et qu’il tient à partir accompagné de sa femme.

Brittania, vue depuis Rome : c’est loin, c’est mouillé, froid. On y maintient un gros paquet de légions parce que le coin est carrément agité, plein de Celtes qui digèrent mal d’avoir été envahis. Mais la Brittania, c’est aussi : des mines de métaux, du bois, de la laine, des esclaves en quantité. 

Londinium

Armilius accepte. Il appartient à un corps spécifique de prêtres de Jupiter chargés de déclarer la guerre ou la paix aux voisins de la République. Il y a longtemps, ces rites impliquaient de se rendre aux frontières jeter un javelot rituel vers les terres ennemies. On ne le fait plus depuis que la République a étendu son dominion loin de l’Italie, mais l’empereur semble avoir renoué avec l’idée… Et veut envoyer Armilius là-bas, vers la Calédonie, où les Pictes semblent avoir déclaré la guerre à leurs voisins, et où, selon des rapports secrets, des évènements mystérieux et inquiétants se seraient produits (comme la disparition de la garnison toute entière d’un camp fortifié…)

Par ailleurs, toujours en Bretagne, un des municipes de la ville d’Aquae Sullis rapporte que près des mines d’argent de Fons Argentii, la tribu des Norduvix s’agite et que le gouverneur local, Flavius Nectoprastus, ne fait rien… 

Les bains d’Aquae Sulis (actuel Bath)

Le lecteur qui aura suivi jusque là cet exposé aura reconnu le début du pitch du scénario Kith & Kine, toujours extrait de De Horrore Cosmico. On verra qu’après avoir repris les lieux, le cadre et la situation d’origine, nous avons déroulé les évènements tout à fait différemment du récit proposé. Si votre MJ a l’intention de vous faire jouer ce scénario un jour, ne lisez pas plus loin, quelques spoilers pouvant apparaître ici ou là dans la suite !

Après un long voyage suivant le cursus publicus, les Armilii avec esclaves, serviteur, etc, arrivent enfin à Fons Argentii, au début de l’hiver. Neige, inconfort d’un pays dont le luxe romain est presque absent (sauf aux très beaux thermes d’Aquae Sullis), accueil ambigu d’un gouverneur (Nectoprastus) et de sa femme Dwywyd, Dividia en latin, princesse celte romanisée par l’éducation mais pas par l’esprit.

Nos héros ne tardent pas à découvrir ce qui se trame dans les souterrains de l’oppidum et le curieux arrangement qui lie le clan des Ap’Tirelen (Autirellani en latin) et celui des Norduvix. Leurs explorations de la région, en compagnie d’un prince celte en exil (Gavin Ap’Finn, tout droit inspiré du Turlogh O’Brien de Robert Howard) qui deviendra ami avec Germanicus les amènent à se rendre compte que la révolte des Norduvix est appuyée par une étrange alliance avec les Hommes-Serpents, peuplade souterraine pré-humaine dégénérée. (j’ai remplacé les Migo que je n’ai jamais trop aimés, par des gens ayant le même rôle). Pendant ce temps, Dividia montre à Flavia ses « cousins » vivant dans la forêt, des Fomorien, les arbres qui marchent… (se référer au récit « les furies de Boras » par Anders Fager pour avoir une idée de ceux-ci)

La situation instable finit par dégénérer. Les Hommes-Serpents s’infiltrent dans la fortresse des Tirelen et enlèvent Nectoprastus, puis manquent de tuer Armilius, remis sur pied heureusement par le terrifiant cuisinier de la maison et son régime spécial à base de (chut). La guerre éclate entre les deux clans, et Gavin Ap’Finn, ignorant des manigances des Tirelen, monte une opération d’infiltration dans le tumulus des Norduvix pour massacrer ce qui rampe et qui siffle, par pure haine de race. 

Une bataille éclate, les Norduvix pouilleux jettent toutes leurs forces contre les Tirelen équipés d’armes romaines et moins nombreux. Ces derniers manquent d’être battus mais, en lisière du champ de bataille, la forêt se met en marche (hello Macbeth, salut huorns ou autres sombres rejetons…) et les pauvres révoltés pris de terreur se jettent dans les filets tendus par les Tirelen qui les réduisent en esclavage.

Un homme serpent finira par remplacer Vannus, le chef de guerre Tirelen et propre frère de Dividia et il faudra l’aide de nos amis pour qu’il soit éliminé. Quand le gouverneur romain de Londinium finit enfin par envoyer la légion, à la fin de l’hiver et à l’appel d’Armilius, cette révolte locale est finie. Mais nos héros ont appris qu’une volonté puissante et souterraine semblait être en train de dresser d’autres tribus celtes contre le pouvoir romain. Craindrait-on une seconde révolte de Boudicca ?

Ayant détesté son séjour en Bretagne, Flavia se paye en esclaves sur les Norduvix vaincus ($$$, elle connaît à Massilia un certaine Asina qui achète un certain type d’esclaves pour les vendre en Afrique), puis se décide à rentrer à Rome, non sans avoir adhéré à une société de Filles de la Dame Noire, groupe de femmes liées à Cybèle disposant d’une certaine recette particulière produite justement chez les Tirelen qui donne à ceux qui la consomment une jeunesse et une force très prolongées…

Pendant ce temps, son mari, accompagné de Germanicus, part vers le nord et la Calédonie, où grondent des rumeurs de guerre contre les Pictes des terres basses. La Bretagne n’a pas fini de saigner !

L’appel de Cthulhu – une analyse subjective de la terreur cosmique

Je vous propose ici de (re)lire l’article écrit pour le Bifrost spécial Lovecraft sur l’appel de Cthulhu, la nouvelle. J’en livre ici une analyse de passionné, dans le seul but de vous convaincre de relire Lovecraft !

Introduction et description

Démons
et merveilles[1], voici
ce que m’apporte la lecture de Lovecraft.

Démons
et merveilles liés, la découverte d’un mal immense, absurde, s’accompagnant de
visions et de sensations extraordinaires. Les récits du « mythe » ne
me terrorisent pas, ils provoquent chez moi, quand ils sont réussis, ce
sentiment que les  anglais appellent awe, la terreur stupéfaite de Moïse au
Sinaï, d’Elie entendant passer Dieu silencieux comme un souffle. Un
émerveillement cosmique.

J’ai
lu trop jeune l’appel de Cthulhu, je
voulais de la terreur, et comprendre pourquoi les joueurs de jeu de rôle
faisaient tout un foin de cet auteur. Le récit m’a paru froid et
ennuyeux ; heureusement, j’y suis revenu plus tard, et j’y ai trouvé des
trésors. Je voudrais dans ce petit article proposer une lecture admirative et
technique d’un des textes les plus fameux du gentleman de Providence.

Rappelons-en
le propos et l’organisation : après un paragraphe introductif brillant, très
souvent cité[2], nous
lisons les notes de Francis Wayland Thurston, de Boston, qui reprend et
complète les travaux de son oncle défunt, le professeur Angell. Celui-ci
rapporte les rêves étranges vécus en mars 1925 par un sculpteur, Henry A.
Wilcox, qu’il rapproche d’autres rêves survenus à des personnes
« sensibles » dans le monde. Grondements, cités sous-marines, paroles
mystérieuses : Cthulhu ftaghn !.
Dans une seconde partie, on comprend l’intérêt suscité par les rêves de Wilcox
chez Angell en découvrant le témoignage datant de 1908 de l’inspecteur Legrasse
qui, à la nouvelle Orléans, a démonté un culte « sataniste » adorant
le même fameux Cthulhu. Thurston se
passionne alors en anthropologue pour ce culte dont il analyse les croyances à
travers le témoignage d’un prisonnier de Legrasse. Puis, à travers un article
de journal, il remonte au récit d’un capitaine norvégien ayant vécu la plus
terrifiante des aventures dans le pacifique en ce fameux moi de Mars 1925. La
distance intellectuelle cède peu à peu place à la terreur, comme Thurston se
rend compte que les croyances folles des adeptes des Grands Anciens pourraient
être basées sur des faits et que toutes les personnes ayant fait ses
recoupements où ayant été confrontées à ces faits sont mortes dans des
circonstances mystérieuses. Thurston sait que ce sera alors bientôt son tour et
le lecteur comprend que le sien, de tour, viendra aussi.

La statuette, telle que dessinée par Lovecraft

Structure du récit

Comment
souvent chez Lovecraft, le récit est construit par un motif en spirale,
approchant de plus en plus près une vision livrée dans la toute fin du texte.
Partant d’un point de vue rationnel (Thurston et Angell sont tous deux des
scientifiques) on aborde les faits les plus étranges de manière dépassionnée,
par un jeu d’allers retours entre les faits et leur remise en question,
jusqu’au déchirement final de l’horizon du témoin.

L’appel a ceci de particulier que la
vision est double : en premier, la révélation faite à Legrasse (et,
indirectement, à Angell) de l’existence d’un culte mondial, archaïque, révérant
des puissances « venues des étoiles » endormies depuis le début de
l’humanité. N’est pas mort qui a jamais
dort…
Les étranges statuettes, les corrélations entre les témoignages
construisent cette révélation terrifiante. Seconde vision : la cité surgie
du fond de l’océan, aux formes impossibles, ruisselante de vase, où s’éveille
un géant dont on ne peut dire ni la substance
ni la taille.

Comment
faire croire le temps d’un récit à de telles incongruités ? L’art narratif
de Lovecraft est de savamment fusionner ses créations avec le réel. Il nous abreuve
de factuel pour nous faire accepter ses rêves. L’appel est avant tout un
dossier, une pile de papiers rassemblés par deux scientifiques successifs,
Angell puis Thurston ; en suivant le texte nous avons l’impression de lire
des pages et des pages de pattes de mouches, de coupures de journaux, de
rapports de police, de témoignages. Les éléments matériels mentionnés par le
récit sont nombreux. Sous nos yeux, nous avons :

 

  • Un « étrange bas-relief d’argile », un objet bizarre sculpté par Wilcox
  • Des notes, « sans aucune prétention littéraire », sous le titre Culte de Cthulhu, divisées en deux parties :

 

  • 1925 – Rêves et œuvres d’Après-Rêves d’H.A. Wilcox, 7 Thomas Street, Providence, Rhode Island
    • Notes sur le récit des rêves reçus par les correspondants du Dr. Angell
    • Coupures de presses sur des troubles survenus partout dans le monde.
  • Récit de l’inspecteur John R. Legrasse, 121 Bienville Street, La Nouvelle Orléans, Louisiane. Notes à propos de ce dernier et la relation du Prof. Webb.

 

  • Une statuette de pierre, grotesque, repoussante, et apparemment très ancienne.
  • La même statuette, rapportée par Johansen
  • Le Sydney Bulletin du 18 avril 1925
  • Le manuscrit de Johansen, en anglais, censé traiter de « questions techniques ».

 

 

Le
lecteur est un enquêteur, qui, à la suite de Thurston, lit et interprète des
témoignages. Aucune vérité ne lui est imposée, à lui de croire où non ce qu’on
lui dit, à lui de se référer à ces éléments factuels que le récit égrène :
dates, coupures de journaux, personnes réelles dont l’adresse est fournie. Aucun
chantage affectif, aucun pathos, aucune embrouille dans le récit lovecraftien,
d’où sa réelle froideur. Ce style détaché, cette apparente objectivité, la
référence permanente au rationalisme de Thurston, tout ancre le lecteur dans la
posture d’un chercheur à qui on donne peu à peu les pièces d’un puzzle
halluciné.

Habilement,
Lovecraft ne cite presque jamais le verbatim des articles de journaux ou des
témoignages. Le filtre de la synthèse effectuée par Angell puis Thurston permet
de maintenir le rythme du récit, de faire émerger les points saillants des
documents et éléments du dossier. Et par ce canal rationnel, il nous emmène de
plus en plus loin dans le rêve.

 

Compréhension

 

L’univers
du récit me paraît structuré en trois cercles : le cercle de la
raison : les Blancs éduqués de la Nouvelle Angleterre, les hommes des
sociétés savantes, les compte-rendu de journaux ou de police ; le cercle des
croyances : domaine des Noirs, des squatters, des Inuits ou des Blancs peu
éduqués. De ce cercle proviennent rumeurs, délires, folies, sujettes évidemment
à caution. Puis le cercle des inspirations et de la folie, celui des Dieux
endormis, des espaces sous-marins et du Necronomicon. C’est ce dernier cercle
que nous sommes venus contempler et que l’on va nous offrir, à travers de
nombreux intermédiaires.

La
folie nous apparaît ainsi à travers de nombreux filtres. Jamais Thurston ne
pose les yeux sur le Necronomicon : une citation de ce dernier nous
parvient à travers Thurston, lisant Angell, interviewant Legrasse, interrogeant
Castro, lui-même suivant l’enseignement d’ « immortels chinois »
lui rapportant le contenu du fameux livre ! Pas moins de 7 intermédiaires,
donc, entre le tome maudit et le lecteur, qui dit mieux ?

Comment percevons-nous d’ailleurs le monde lointain, sinon à travers des rapports, des
lectures et des témoignages indirects ?

D’autant
que l’espace imaginaire créé par Lovecraft ne souffre d’aucune des faiblesses
congénitales à ce genre de choses : il n’a rien d’anthropocentrique, toutes
les tentatives de le délimiter et de le définir se heurtent aux limites de la
perception et de la compréhension : quelle est la taille des Grands Anciens ? Et la matérialité du grand Cthulhu
lui-même ? La précision de la description des statuettes ne fait que
souligner le flou (plein de conditionnels) sur la nature réelle des Anciens :
d’où viennent-ils ? Dorment-ils ? Peut-on vraiment croire un cultiste
qui s’est fait tabasser dans les prisons de la Nouvelle Orléans par l’inspecteur
Legrasse ? Le nom Cthulhu lui-même a été arrangé pour être imprononçable,
approximatif, pour qu’apparaisse évidente son origine étrangère.

Je
trouve deux limites à la construction imaginaire lovecraftienne : la
vision très datée et raciste opposant Blancs-civilisés-raisonnables aux
Etrangers (Noirs, Inuits…)–rêveurs–sauvages. Et un petit détail : il est
peu probable qu’un scientifique ait avoué ne pas pouvoir du tout identifier la
pierre des statuettes, il aurait au moins proposé une hypothèse[3].

Des
adorateurs, de la manière dont s’organisent ces cultes archaïques, on ne sait
rien, et à partir de ce qu’il ignore, le lecteur peut enflammer son
imagination. Projeter ses propres hypothèses, ses fantasmes. S’appuyant sur une
réalité totalement crédible, Lovecraft nous laisse ainsi entrevoir et peupler de
nos fantasmes un monde flou, imprécis, immense et terrifiant. Démons et
merveilles.



[1] Le
recueil paru chez 10/18 autour des récits du Contrées du rêve s’intitulait
ainsi. Ce titre semble être un pur choix éditorial français.

[2] Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde,
c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme.
Nous vivons sur une île placide d’ignorance…
(traduction Claude Gilbert)

[3] Par exemple : « une forme très rare de stéatite précambrienne ».

Contes et nouvelles – H.P. Lovecraft

Une nouvelle rediffusion, depuis le Bifrost spécial Lovecraft.

Cette série rassemble les textes de Lovecraft écrits en son nom propre, et n’appartenant ni au « Mythe de Chtulhu », ni au « cycle » des Contrées du rêve. Il s’agit donc d’un ensemble hétéroclite, pour l’essentiel écrit durant les années 20, qu’on lira comme tel sans trop vouloir le comparer aux réussites majeures de l’auteur que peuvent être « La Quête de Kadath » ou « Les Montagnes hallucinées »… On y verra se déployer le talent de Lovecraft dans le domaine du fantastique, on le verra tâtonner à la recherche de son grand sujet (l’horreur cosmique, pour faire simple), et s’aventurer parfois dans des domaines plus inattendus.

On rassemblera ces textes en trois grandes veines : en premier lieu, le fantastique et l’horreur gothiques, dans la suite d’Edgar Allan Poe : surcharge baroque, odeurs méphitiques, ambiances morbides. Lovecraft est à l’aise dans ce registre qui livre quelques perles : « La Tombe », beau texte nécrophile, et surtout « Je suis d’ailleurs », qui ne révèle que dans sa chute l’horrible position du narrateur. Certains textes explorent avec plus ou moins de succès des thèmes classiques : la malédiction familiale dans « La Tourbière hantée » (assez faible), puis dans « Les Rats dans les murs », autrement plus puissant, grâce à un substrat historique plus crédible. « La Maison maudite » est une variation sur la maison hantée, abordée par des personnages rationnels et scientifiques ; le récit de la veille des deux héros avec leurs appareils dans la cave de la demeure est tout à fait glaçant et réjouissant. On y trouve ce trait typique de l’auteur : ancrage dans une réalité historique (locale) et scientifique, absence de pathos, permettant une adhésion rationnelle au sujet. « Le Temple » possède un pitch très séduisant (un sous-marin allemand à la dérive découvre d’étranges ruines abyssales pendant que l’équipage sombre dans la folie), mais Lovecraft semble alors manquer de la maturité littéraire pour tenir son sujet, l’épopée technique face à l’inconnu — on est encore loin des « Montagnes hallucinées ». « De l’au-delà » est une tentative d’horreur scientifique (et si nous percevions la réalité au-delà de nos cinq sens ?) qui ne dépasse pas le cadre de l’anecdote, la vision hors des murs de la réalité n’a pas encore déployé toute son ampleur…

On ne peut passer sous silence « L’horreur à Red Hook », texte apparemment issu du traumatisme vécu par Lovecraft dans un quartier multiculturel de New York. Le récit est infusé d’un racisme assez répugnant, ce qui ne l’empêche pas de bien fonctionner, suivant le principe des meilleurs textes de l’auteur : une enquête révèle de nombreux éléments troublants qui, placés bout à bout, mettent au grand jour une horreur bien plus grande. On se permettra d’admirer la maîtrise narrative tout en tenant le propos à distance.

Cette nouvelle, tout comme « Les Faits concernant feu Arthur Jermyn », montre que le talent de Lovecraft se déploie sur des formes assez longues, permettant la création d’un contexte riche, ancré dans le passé de nombreux personnages. « … Arthur Jermyn » est une digression ample sur une étrange famille de fous et de dégénérés, liés à une antique cité africaine. La précision du récit, des témoignages, donne une puissante cohérence à l’ensemble, autorisant la fameuse suspension d’incrédulité. Le chroniqueur avoue aussi une petite faiblesse pour « La transition de Juan Romero », témoignage bref et hanté sur des évènements inexplicables et inexpliqués survenus dans une mine dont les ouvriers ont, peut-être, été confrontés à une mystérieuse entité souterraine.

« L’Image dans la maison déserte » se relie quant à lui aux récits de la vallée du Miskatonic. Campagne isolée, habitée par des fantômes du passé et d’étranges présences, on y ressent avec force l’amour de l’auteur pour son pays natal et on y lit, selon Francis Lacassin, la toute première mention de la ville d’Arkham.

Après les histoires d’horreur, une seconde veine se dessine avec les textes oniriques, ou « dunsaniens », pouvant pour certains se rattacher aux récits des contrées du rêve. Certains ne sont que des fragments, tentative d’expression d’une image ou d’une sensation (« Souvenir », « Ex oblivione »,« Lui »), d’autres forment des récits plus élaborés. Je retiendrais personnellement « Hypnos », à l’imaginaire halluciné et baudelairien (d’ailleurs rattaché au cycle des Contrées du rêve dans sa nouvelle traduction), « Par-delà le mur du sommeil », tentative de description d’un contact, via les mondes du rêves, avec un Autre parfaitement étranger, et «Le Terrible vieillard », conte de Kingsport, moral et ironique. « Le Clergyman maudit » et « Le Livre », écrits bien plus tard, semblent être des essais explorant une voie plus introspective et plus personnelle…

Un troisième registre, pas le moins intéressant, est celui de l’humour. Avec« L’Indicible », Lovecraft ironise sur les écrivains abusant de cet adjectif (pour, finalement, prendre leur défense). « Dans le caveau » est une anecdote de fossoyeur, affreuse et très bien menée, et enfin « Herbert West, réanimateur » s’avère un feuilleton en six épisodes avec savant fou menant des expériences à la Frankenstein. Sous des oripeaux horrifiques, l’auteur se révèle ici franchement très amusant, par ses effets de non-dits et de répétitions.

Outre la lecture de quelques excellentes nouvelles, parcourir ce recueil de bric et de broc permet de voir un écrivain talentueux s’émanciper de ses maîtres (Poe, Dunsany…) et approcher en tâtonnant ses sujets les plus personnels. Car la sincérité de Lovecraft dans son œuvre est évidente : on y trouve ses peurs, ses angoisses, son amour de l’Histoire, de son pays natal, adossés à des rêves et des visions immenses.

Contes et légendes du mythe de Cthulhu – d’après HPL

Une nouvelle rediffusion, cette fois-ci depuis le Bifrost spécial Lovecraft, un chouette numéro malgré sa couverture qui pique les yeux.

Pourquoi et comment continuer l’œuvre de Lovecraft ? Le choix de textes rassemblés sous le titre générique de « Légendes du Mythe de Cthulhu » par Francis Lacassin peut nous aider à répondre à la question (edit : il me semble que cette collection reprend surtout un recueil rassemblé par Derleth — @Nébal, tu confirmes ?). On sait que le « reclus » de Providence n’était pas si reclus, que ses correspondants et amis étaient nombreux, même si la plupart ne l’ont connu que par lettres interposées. Et la création littéraire n’est pas un acte si solitaire qu’on le dit. La continuation de l’univers d’un créateur est autant un moyen de renouer avec le plaisir que la lecture des textes a provoqué, qu’une façon de témoigner son amitié à un homme qui n’était pas avare de la sienne. Dès la lecture des premiers textes relevant du « Mythe », Frank Belknap Long écrivait par exemple « Les Mangeuses d’espace », imitation maladroite de certains « trucs » du maître (notamment, la recherche d’une forme originale d’horreur), mais aussi témoignage d’amitié, puisqu’il met en scène le jeune écrivain et son aîné. Lovecraft a ouvert toutes grandes les portes du vertige du temps et de l’espace (et des dangers qui se cachent au long des ères). F. B. Long s’y aventure avec « Les Chiens de Tindalos », nouvelle contenant une belle idée à défaut d’autre chose.

Ecrivains plus expérimentés, également publiés dans Weird Tales, Clark Ashton Smith et Robert Howard reprennent dans leurs textes certains gimmicks littéraires lovecraftiens : livres maudits, sorciers revenus d’au-delà du temps… (« Talion » et « L’Héritier des ténèbres », de Clark Ashton Smith, « La Chose ailée sur le toit », « Le Feu d’Asshurbanipal » de Robert Howard.) Plus intéressant, dans « La Pierre noire », Howard réutilise tout un ensemble de procédés : narrateur universitaire, sources historiques, réalisme du décor, narration en spirale, qu’il mêle à son propre goût de l’histoire épique et sanglante, et à ses imaginations érotiques pour un résultat très réjouissant. Dans « Ubbo Sathla », C. A. Smith parvient à évoquer une créature cosmique semblable à Azathoth, en usant d’images et d’une prose très poétiques.

Le cas de Robert Bloch ne manque pas d’attrait : jeune correspondant de Lovecraft, et styliste malin, il commence par tuer le maître dans « Le Visiteur venu des étoiles » (Lovecraft se vengera dans un autre texte), puis il livre dans « L’Ombre du clocher » une amusante continuation de plusieurs textes canoniques, allant jusqu’à présenter la place de Nyarlathotep dans le programme nucléaire américain. Le « Manuscrit trouvé dans une maisonabandonnée » est le plus intéressant des trois textes de Bloch ici disponibles. Années 1920, maisons reculées, Nouvelle-Angleterre, collines inquiétantes, cultes ayant survécu dans les recoins cachés du monde… Le résultat d’avère efficace et terrifiant, d’autant que Bloch use d’un procédé (le témoignage d’un enfant) que Lovecraft se serait sans doute refusé, par crainte du pathos.

August Derleth a joué un rôle très important dans la transmission de l’œuvre de son ami. Ses propres récits développent et formalisent ce qu’on appellera ensuite le « Mythe de Cthulhu » : plus explicites et moins allusifs, ils s’efforcent (à travers des textes toujours masculins et assez froids) d’organiser les dieux et créatures innommables dans une sorte de panthéon élémentaire. Ce qu’on y gagne en compréhension, on le perd en mystère, et on pourra trouver les nouvelles rassemblées ici (« Au-delà du seuil » et « L’Habitant de l’ombre ») franchement laborieuses, bien loin de l’efficacité et de la puissance stylistique de leur inspirateur.

Dans deux nouvelles, Brian Lumley opère une amusante synthèse de plusieurs éléments de l’univers de Lovecraft : antiques cités perdues, dieux très anciens (Cthulhu est rejoint par Shuddel Mell) et contrées du rêve (dans « La Cité sœur », on voit apparaître sur notre Terre le peuple de Ib), mais tout cela émerveille peu : monstres, livres maudits, héritages douteux ne suffisent pas sans le style pour les faire accepter. Dans le registre, on préférera « Sueurs froides », de Ramsey Campbell, variation anglaise sur le thème du livre maudit, ou bien « Ceux des profondeurs », situé en Californie dans les années 60 : des scientifiques tentent de communiquer par télépathie avec des dauphins alors que des hippies douteux campent sur la plage et essaient d’empêcher les expériences. James Wade y réussit son actualisation des thèmes du « Cauchemar d’Innsmouth » (horreur de ce qui vient de la mer, obsessions sexuelles, accouplements hybrides).

Attardons-nous enfin sur le dernier et le plus réussi des récits de la série, « Le Retour des Lloigors » de Colin Wilson. Un universitaire américain parvient à traduire le manuscrit Voynich, découvrant qu’il s’agirait d’extraits du Necronomicon ! Il tente alors de remonter aux sources des fictions de Lovecraft et d’Arthur Machen et part visiter l’Angleterre profonde. Son voyage l’amènera à d’étranges rencontres, et à une plongée progressive dans la folie et la mort. La subjectivité assumée du récit, les doutes quant à la santé mentale du narrateur, les différents niveaux de lecture possibles ; cette novella offre un vrai bonheur de lecture et un magnifique hommage à Lovecraft et à son œuvre.

Cthulhu Invictus — 3

Suite de nos aventures romaines (voir ici le billet précédent)

Cyrène, de nos jours. Le temps a passé. La guerre civile passe là où s’agitaient nos PJs.

Je vous avais ennuyés dans le billet précédent avec des considérations mystico-truc sur les forces souterraines. L’intérêt narratif de ces forces, est de pouvoir imaginer des voyages qui ne doivent pas franchir certaines lignes imaginaires… Flavia a été chargée par les vestales d’un « pouvoir » qu’elle ne comprend pas, et qu’elle devra libérer au moment voulu. Mais si elle approche les « lignes », chargée de cette puissance, les dieu souterrain se retourne, les forces sismiques frémissent (et on hurle au capitaine du navire de changer de cap !)

Nous avons eu droit à une escale à Catania, et une aventure le long des flancs de l’Etna, point d’ancrage de certains des triangles magiques (rien de plus terrifiant pour les PJs qu’un volcan dont les grondements semblent liés à leurs mouvements). Puis, une fois sur les côtes de l’Afrique, des tribus de cavaliers dont les chamanes rêvent d’une femme qui… (le Dieu envoie ses rêves et demande qu’on lui ramène la femme). Enfin, un raz de marée soulèvera le navire des PJs lors de la traversée impromptue d’une ligne (ils avaient fait une erreur de calcul, croyant que le triangle pointait sur Alexandrie alors qu’Ibbas est au sud de Cyrène), un des esclaves favoris de Flavia sera emporté par les flots et il faudra un miracle pour que nos héros ne terminent pas noyés.

Ils finiront par arriver à Cyrène, puis à faire l’erreur de parler de leur mission au gouverneur. Si Flavia n’avait pas eu la prévenance de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier (Germanicus d’un côté, avec des bédouins recrutés exprès pour) et elle d’un autre avec une escorte du gouverneur, l’affaire aurait tourné court.

La belle dame romaine finira jetée en croupe sur un cheval avec un jeune bédouin aux dents blanches, pendant que l’ancien esclave germain explorera des souterrains aux parois couvertes d’un mystérieux champignon jaune sous lequel dorment les cadavres de rêveurs engloutis. Il échappera de justesse à la trahison de Nephotès.

A la fin, les cavernes s’effondrent (le « sort » imprimé en Flavia avait comme vertu d’appeler Bekhret, ce qui provoque un énorme tremblement de terre), Taran Ish est englouti avec une partie des hommes de Flavia et l’on se replie piteusement vers Alexandrie en tentant de se faire oublier des hommes du gouverneur Labienus. 

A Rome, les ennemis politiques de Tremulus n’ont pas manqué de profiter de la faiblesse de ce dernier pour l’écarter, ainsi que le mari de Flavia. Les adeptes des cultes orientaux poussent leurs pions et dégagent les vieux romains. Qui sait quels maléfices se cachent derrières les adorateurs de Cybèle ou d’Isis ?

(à suivre…)

Cthulhu Invictus – 2

Je continue dans mon exploration des scénarios du recueil pour Cthulhu Invictus : De horrore cosmico, série d’enquêtes surnaturelles dans la Rome de Domitien.

Le livre Cthulhu Invictus, acheté en PDF en même temps que le recueil, est une assez bonne synthèse sur le sujet de créer des personnages et les faire jouer dans l’empire romain, même pour quelqu’un qui, comme moi, joue avec ses propres règles et se moque bien du bestiaire. Avec l’aide d’un peu de wikipedia (très riche sur l’histoire antique), même un MJ pas très au fait du sujet comme moi peut faire jouer à l’époque et s’amuser. Par contre, les scénarios présents dans le livre de base et dans le compagnon sont tout à fait dispensables, très cult of the week.

Revenons-donc à De horrore

Après the Vetting of Marius Asina, de bonne mémoire, nous avons enchaîné sur Doom. Si vous avez l’intention de le jouer, veuillez fermer les yeux durant la lecture du reste de ce billet ! (l’Ordinateur, votre ami, saura s’en souvenir)

Doom a un joli principe de base : mémoires peu fiables, anciens militaires, rêve de destruction, souvenirs de massacres… Mais l’implication des joueurs, le déroulé de l’aventure et surtout le Grand Ancien du jour sont un peu faibles. Je n’aime pas trop les gros lézards, sauf dans Jurrasic Park.

Un peu de bricolage narratif

voici la manière par laquelle Doom a été lié au scénario précédent : Gnaeus Tremulus rêve et est hanté. Cassia, son épouse, finit par consulter des devins officiels au forum. Les problèmes de son mari arrivent aux oreilles de Thallia Prima, fille de Lucius Thallus et vestale. Cette dernière se souvient de l’intelligence avec laquelle Flavia Agrippa s’est occupée de l’affaire Asina. Un conseil divin arrive alors, qui pousse Cassia à quémander l’aide de Flavia…

Par ailleurs, Tremulus est un ancien camarade de légion de Titus Armilius, le nouveau mari de Flavia (elle s’est remariée entre les deux scénarios. Pression sociale, quand tu nous tiens…)

Pour le reste, l’action finale a été transposée d’Egypte en Lybie, avec un gros méchant rendu un peu plus abstrait. Le gros pavé qui suit décrira quelques idées/délires de background., en se souvenant que j’essaie toujours de considérer les éléments fantastiques comme une option, une interprétation. 

Elements de contexte

La cause profonde des tremblements de terre et autres éruptions volcaniques est liée aux mouvements tectoniques de la surface terrestre et aux forces immenses qui se jouent dans le noyau terrestre, nous croyons le savoir. Mais si ces forces avaient un nom ? Une conscience ? (ou si « quelque chose » vivait « dans » ces forces ?)

Les Egyptiens adorent le dieu souterrain sous le nom de B’KH’R’T (Bekhret). Il s’agit dans leur représentation d’un serpent qui se mord la queue aux innombrables anneaux, qui ne cesse de rouler lentement sous la terre, sauf quand on l’irrite et que ses anneaux se tordent, et qu’alors la terre tremble… Son symbole est parfois une spirale (comme l’emblème d’Asina, tiens, tiens).

Une champignon poussant uniquement dans certains cavernes (« aureus silphium ») permet, quand absorbé, d’entrer en contact par le rêve avec B’K’R’T, de comprendre les forces qui le traversent, voire, quand on est doué, en traçant des triangles (longs parfois de plusieurs milliers de kilomètres) à la surface de la terre, d’envoyer les forces tectoniques d’un point à un autre et de provoquer des tremblements de terre.

On trouvait l’aureus silphium à Ib, ancienne « ville » située aux limites du Sahara, dans les profondeurs de la Cyrénaïque. Là, un groupe d’initiés shootés au rêve,  aux visages très blancs (à force de dormir sous terre dans les cavernes emplies de champignons) rêvaient en contact avec les forces souterraines. Ils ont donné naissance à la légende des Lothophages mentionnés dans l’Odyssée. Ils sont aussi l’écho des hommes d’Ib mentionnés par le scénario.

Durant les guerres puniques, Carthage instrumente Ib (ou Ibbas) pour envoyer des rêves néfastes aux Romains et des tremblements de terre vers chez eux. Ca marche plus ou moins, les Romains gagnent la guerre comme on le sait mais certains d’entre eux on entendu parler d’Ib et n’oublieront pas.

Durant les guerres judéennes en 70, quelques Juifs installés en Cyrénaïque (ou d’autres ?) font de nouveau appel aux pouvoirs d’envoi de cauchemars et de tremblements de terre des quelques initiés vivant encore à Ib. Un chef romain comprend d’où viennent les coups et envoie un détachement mené par Tremulus régler définitivement le problème. Après un voyage cauchemardesque, Tremulus massacre les derniers Ibiens (et perd presque tous ses hommes), puis il oublie tout ça. Une convulsion de B’K’R’T entraine la quasi disparition d’Ib.

Tremulus rentre à Rome, où il finit par devenir un des principaux responsables des constructions impériales dans la ville (une sorte de chef de projet des travaux envisagés par le prince…).

Un des Lothophages, « Taran Ish » initié pâle aux yeux écarquillés a toutefois survécu. Il lui faut des années pour se remettre et trouver des alliés pour remonter son ancien culte. Il s’entend avec Aulus Labienus, gouverneur de Cyrénaïque, dignitaire romain infusé de cultes orientaux, ancien Légat de légion et lointainement apparenté à Marc-Antoine. Ce dernier accepte la proposition de redresser Ib (où l’on va construire sur ses indications un sanctuaire à l’Artemis d’Ephèse – déesse souterraine et forme de Terra Mater). Labienus se rêve en sauveur de l’Empire. Taran Ish, lui, veut se venger de Tremulus et de Rome. Il enchante la demeure de Tremulus (déposant chez lui une idole en forme de spirale, couverte de silphium doré) et vole ses dieux domestiques. Son but est de créer un point d’ancrage, un « triangolos » magique reliant l’Etna (où l’on adore B’K’R’T sous le nom de Vulcanus Aetnus), Ib, et Rome…

Si les plans d’un Lothophage seul et shooté en permanence, d’un gouverneur trop ambitieux pour son bien, ont la moindre chance d’aboutir vraiment ou s’ils sont juste des rêves de travers d’une bande de bras cassés, c’est à vous de voir. Le fait est que Tremulus est hanté par des rêves terrifiants, que la terre tremble à Rome et que quelques bâtiments – construits par lui — s’effondrent.

J’ai déjà été long avec ces explications alambiquées, mais je voulais par rapport au scénario d’origine compliquer les explications, noyer les causes dans des réseaux plus profonds, que les PJs se perdent dans des considérations sur l’histoire ancienne et sur ce qu’on en raconte.

Nous avons joué tout cela dans une ambiance à la Tim Powers, Tremulus rêve, prévoit en rêve que des bâtiments s’effondrent… Les enquêtes des PJs les mènent à Pline le jeune (qui saura, en consultant les notes de son oncle, saura identifier le silphium doré), puis aux voyages de Scylax (où ils entendront parler d’Ib et des Lothophages) enfin jusqu’à l’initié égyptien Nephotès qui initiera en partie Germanicus aux secrets de Bekhret…

Les PJs ont l’impression d’être seuls à avoir compris un monstrueux secret, sans vraiment être sûr de ce qu’ils ont compris. Il faudra une intervention des vestales pour les envoyer enfin vers la Cyrénaïque (mais ceci fera l’objet d’un autre billet)…

Cthulhu Invictus – 1

Après quelques tentatives dans d’autres domaines (du policier à la Ellroy à Los Angeles en 1945), nous avons repris une campagne de jeu de rôle lovecraftienne, suite à ma lecture, recommandée par Tristan Lhomme, du bon recueil de scénarios De horrore cosmico. Nous voici donc maintenant dans l’empire romain, vers l’an 90, sous le règle de l’empereur Domitien.

Tout comme je l’ai fait pour les Montagnes Hallucinées ou pour Les Masques de Nyarlathotep, je tenterai dans ce billet de noter quelques idées d’adaptations des scénarios du recueil De horrore cosmico.

Personnages

Nous avons dans cette campagne deux personnages :

Flavia Agrippa, jeune veuve d’une vingtaine d’années (la viduité lui garantissant une certaine liberté) de classe équestre, dotée de beaucoup d’entregent social et toujours à la recherche d’argent et de protecteurs pour garantir le niveau de vie qu’elle apprécie (thermes, beaux vêtements, masseurs égyptiens, bijoux, musiciens, théâtre…)

Aurelianus Germanicus, esclave affranchi, d’origine germaine, mais plus romain qu’un Romain, bien éduqué, attaché au service à la protection de Flavia par leur patron commun, Marcus Aurelianus Niger, un sénateur romain influent.

Ses relations compliquées avec sa patronne (il est bien plus conservateur et prude qu’elle) donnent une amusante dynamique à nos histoires.

On se reportera au billet de Tristan qui évoque très bien le contenu des différents scénarios du recueil. Voici ce que nous en avons fait. Ce billet s’adresse à partir d’ici aux maîtres du jeu potentiels, futurs joueurs passez votre chemin !

The Vetting of Marius Asina

Ce scénario d’enquête urbaine autour d’une famille mystérieuse est à la fois très simple et très agréable, pour peu qu’on ait envie de mettre en scène une ville, ses clans, ses intrigues. J’ai développé les principales familles, les insupportables fils à papa de la bande de Buteo, les deux milieux grecs et romains, les vigiles appointés pour garder l’ordre dans la ville. Dans notre version, Asina n’est pas un « méchant », juste un homme traînant un secret de famille un peu plus encombrant que la normale, doté d’enfants socialement difficiles. J’ai considéré que le sang d’Opar pouvait provoquer une étrange attirance de la part de certains humains.

Peu de magie dans cette histoire, donc, juste une spirale lovecraftienne classique à mesure qu’on s’approche de la vérité. 

Flavia et Germanicus ont presque tout compris, mais ils n’ont rien fait qui mette réellement Asina en danger, et ce dernier a réagi sagement à leurs découvertes. Il y a eu une forte tension, des scènes de mystères mais pas de meurtres gratuits. Lucius Thallus a toutefois noté le talent de la jeune femme pour faire face à des phénomènes « bizarres », ce qui a aidé à enchaîner avec le scénario suivant.

Massilia, par Jean-Claude Golvin
(je vous invite à consulter son site plein de magnifiques vues de villes antiques)

(à suivre)

Les furies de Boras – Anders Fager

La Suède, de nos jours. Les monstres, de tout temps. Les êtres qui rodent au-delà de l’espace et du temps et qui, quand ils croisent notre réalité, une fois tous les battements de coeur (leur coeur ?), une fois tous les siècles, ont faim… et nous détruisent sans même comprendre qui nous sommes, nous, les grands singes au sang chaud.

Les furies de Boras est un recueil de nouvelles d’horreur lovecraftiennes contemporaines, et c’est très réussi.  Les récits sont tous bien, certains sont très bien. Il y a une lycéenne qui règne sur une société de filles héritières d’une longue lignées de danseuses sauvages, un petit garçon qui se demande ce qu’il y a au fond du trou, une vendeuse de poissons exotiques avec de graves problèmes de peau…

Les récits sont habiles, bien menés, à plusieurs niveaux de lecture, bref, une distraction très excitante pour tout amateur de lovecrafteries. Bien mieux que tous les pâles imitateurs, parce que l’auteur a un ton bien à lui, avec une forme de critique sociale acide qui s’ajoute à des rencontres si proches de notre quotidien… Une lecture fortement conseillée, merci au dealer qui me l’a refilé dans une discrète chambre d’hôtel pas loin de l’Atlantique.

Je ne connaissais les éditions Mirobole, mais ces gens ont l’air de savoir ce qu’ils font.

Dans le genre, on peut rapprocher les furies… de l’excellent Neonomicon d’Alan Moore, qui m’a encore plus retourné la tête dans ses réinterprétations contemporaines du Mythe.

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – cinquième et dernière partie

Ne pas oublier de se référer aux épisodes précédents pour lire ce qui suit. Attention si vous comptez jouer un jour cette campagne, ce récit comprend nombre de spoilers. 

L’ensemble des billets de blog consacrés à la campagne des masques de Nyarlathotep peut-être retrouvée sous ce libellé : masques.

Voici l’épisode final de ce compte-rendu. La campagne est terminée, nous sommes un peu tristes, ces personnages nous ont accompagnés plus d’un an… Comme toujours en matière de jeu de rôle, il n’en restera que quelques souvenirs, des notes, des impressions. 

Cinq ans ont passé depuis l’épisode précédent. La crise de 1929 frappe les Etats-Unis, puis le monde. En Allemagne, un dingue a petite moustache conquiert le pouvoir. Aux USA, le Klan devient de plus en plus puissant, et il est connu que ses membres influents lisent beaucoup Les fontaines de la connaissance. Les insouciantes années 20 sont mortes, on entre dans une période inquiétante. Dans les colonies, les peuples « primitifs » secouent le joug des Occidentaux jadis tous puissants, la science semble faire des progrès mais vers quelles directions ? Faut-il voir, comme le policier Martin Poole (qui épluche chaque jour les journaux) dans ces évènements effrayants l’influence pernicieuse du gourou de Rusty Mountains, Ali Abu Assif, dit « Nyarlathotep » ? Son influence est plus grande que jamais, Républicains comme Démocrates lui mangent dans la main. Le livre « the new Cross » montre bien la compatibilité entre ce qu’on appelle « la sagesse égyptienne » et le christianisme. Les foules marchent en somnambules au bord de l’abîme, à quoi rêvent-elles ? A quelles folies descendues des étoiles hurlantes ?

Menées par des gestionnaires avisés et compétents (qui n’hésitent pas à couper les branches mortes, jetant des milliers d’hommes au chômage), les entreprises Carlyle traversent la crise plutôt mieux que d’autres, et Erica est plus riche que jamais. Elle a épousé Priam et de lui elle a eu une fille, Isolde. Par ailleurs, elle a repris le dessin, sa main guidée par Virginia Elonn, l’ancienne professeur de dessin (et maîtresse) de Roger. Aidée de Constantin Rhodes, elle comprend de mieux en mieux – en le dessinant et en le peignant – le monde onirique que visitait son frère. Elle nourrit de ses mains les nécrophages fréquentant les caves voûtées du manoir Carlyle et garde un œil sur Deirdre, fille autiste de Virginia et de l’ex-playboy.

Une armée de gardes du corps menée par Joe Corey tient à distance les fous, toujours plus nombreux, qui veulent voir, toucher, dévorer la « sybille aux yeux peints ». Erica Carlyle est le rêve fiévreux d’une Amérique malade, une créature rare, mystérieuse, manipulatrice.

La consultation des notes abandonnées par Sam avant sa disparition (et des livres que publiera ce dernier à la fin des années 20) lui fait comprendre peu à peu que l’indifférence ne suffira pas à tenir celui qu’elle considère maintenant comme l’adversaire à distance. « Joe, je crois que nous sommes en guerre. » Car dans l’inconscient collectif flotte cette idée évidente : il viendra jusqu’à elle et il l’épousera. Et de cela, Mrs Carlyle ne veut pas.

De Sam on aura des nouvelles par un manuscrit publié en 1929 par Prospero Books. Track of the devil, par S. Jackson. Dans le même style que les bouquins d’Elias, Sam raconte sa quête passant par le Kenya et l’Australie… Le livre évoque les tragiques épisodes de la révolte Nandi de 1926 au Kenya. Ce qu’a vu la compagnie de fusiliers écossais envoyée vers la montagne du vent noir ne peut vraiment être raconté. Sam y était, accompagné de Jack Brady et ce dernier y est resté, entraînant M’weru dans la mort. M. Lipsky a ensuite passé du temps en Australie et là il s’est rendu coupable d’un crime, assassinant de ses mains ce cher Aubrey Penhew… Il ne restait alors plus qu’un seul membre vivant de l’expédition Carlyle : Roger lui-même.

Jonas et Rebecca se sont installés sous un faux nom au Canada, dans un trou perdu, loin des résonances de la « grille » que certains nomment Yog-Sothoth. Là, Jonas dirige une petite scierie, puis une entreprise d’exploitation de sables bitumeux… Trois enfants naissent. Années laborieuses et dures pour nos héros. Seul Poole sait où joindre « Christiansen », une des seules personnes avec lui à comprendre la véritable nature de l’espace, du temps, et à comprendre la réalité et la dangerosité de celui en qui les naïfs persistent à voir « un des grands esprits de notre temps ».

Noël 1931 : un type bizarre arrive dans la petite ville canadienne de Blackpool Waters où se cachent Jonas et sa famille. Il dit se nommer Aaron Blickstein, il ressemble à Sam avec dix ans de trop, il cherche du travail…

Il faudra des mois pour pénétrer à travers cet esprit au bord de la folie. Sam est recherché, Sam est dans les rêves de l’ennemi, pour lui échapper il lui a fallu devenir un autre, ne plus être celui qu’il était. Il s’exprime dans des textes codés produits sur sa machine à écrire. Ses voyages sont terminés, il a besoin d’aide maintenant pour retrouver Roger… Car Sam a compris que Brady était tout à la fois un ennemi et un allié du complot. Roger est la clef, celui par lequel Nyarlathotep est venu, celui par les rêves duquel il peut être présent sur la Terre. Brady l’a caché pour le protéger de tous, des adversaires du culte comme de ses servants trop entreprenants… 

Juin 1932. Au manoir Carlyle se retrouvent six personnes qui ne s’étaient pas rencontrées depuis bien longtemps : Jonas et Rebecca, Sam, Erica, Priam Koenig et Alexandre Gautier, le fameux égyptologues. Sam veut retrouver Roger pour le tuer, les autres pensent que ce n’est pas si simple. On utilise la machine pour projeter Jonas, Sam et Gautier en Egypte il y a 28 siècles… car à cette époque, l’ennemi avait été chassé. Le monde du passé reste obscur, difficile à comprendre, mais l’idée qu’un homme puisse être la clef est confirmée. Et Erica accepte de révéler où se cache son frère. Elle n’a plus peur de lui, cela fait longtemps que sa fortune est protégée d’une éventuelle « résurrection » de l’enfant prodigue.

Nos héros entreprennent alors un voyage dément, trois mois d’un tour du monde par l’Ouest. On se déguisera, on changera de noms et de statut, plusieurs fois, on s’efforcera de n’être pas soi-même. A Hong Kong, on fait sortir d’une clinique un certain Randolph Carter, conscient mais absent, et incapable de se servir de ses mains. Le voyage continue vers l’Ouest : Bombay, Aden… puis l’Egypte, où les réseaux de l’adversaire sont plus puissants que jamais. Là, s’infiltrer jusque dans la pyramide de Dashur en emportant et Carter et la machine, pour se projeter au moment clef… Cet épisode de 1919 où Mweru, Penhew et Huston à l’intérieur de la chambre mortuaire de N ont projeté la conscience de Roger jusqu’à cet état psychique particulier qu’on appelle « le plateau de Leng »… 

Envoyé à cet instant précis, dans le corps de Huston, Jonas saisit les caractéristique de l’onde psychophysique. Utilisant la machine, lui et Priam émettent une onde inverse, rompant le lien qui emprisonne l’esprit en Leng…

Trois mois d’absence… C’est le temps qu’il faut à Nyarlathotep pour traverser les Etats-Unis à pied, du Texas jusqu’à l’Etat de New York, suivi par la foule dont il conditionne peu à peu l’état psychique. Erica Carlyle sait que c’est pour elle qu’il vient. Déjà les journaux oublient qu’elle est déjà mariée et annoncent ses prochaines épousailles, comme si cet événement mondain allait être la clef mystique qui sortirait l’Amérique de la grande crise. Utilisant sa fortune, Erica jette dans les pattes du gourou tous les obstacles qu’elle peut imaginer. Chicaneries juridiques pour empêcher sa foule de traverser des villes ou des états, jusqu’à organiser une réception du grand homme par le Sénat des Etats-Unis… Mais à la mi-septembre, Nyarlathotep se présente devant le manoir Carlyle et ses partisans campent tout autour. On ne lui ouvre pas. Un à un les soutiens de Mrs Carlyle craquent sous la pression psychique. Les télégrammes affluent venus des personnages les plus influents du pays : il faut, pour l’intérêt de tous, qu’elle épouse le Maître…

Et soudain, une nuit, tout cela cesse. La nouvelle court : le Maître est mort, pendant la nuit. Quelque part au cœur de la pyramide de Dashur, Roger Carlyle sort d’un long, très long cauchemar…

Les rêves fous cessent, l’humanité a la gueule de bois, le gourou est ramené à sa juste importance… celle d’un sage, comme un autre. Les journalistes se demandent pourquoi ils ont accordé tant d’importance à Erica Carlyle, une millionnaire comme il y en a d’autres. Jean Cocteau renonce à tourner le film dont elle occuperait la place centrale. Aux USA, Franklin Roosevelt est élu, les temps changent…

Seuls quelques-uns savent et se souviennent. Jonas, Sam, Rebecca, Poole… et certains de leurs ennemis.

Jonas part s’établir avec sa famille en Allemagne (son pays d’origine) pour faire des affaires. Rebecca passe son doctorat à Leipzig, enfin. En 1937, ils fuient les Nazis pour s’installer en Suisse, au bord du lac Léman. Derrière l’ingénieur, l’homme d’action n’est jamais loin, qui participera avec Erica Carlyle aux tentatives de rapprochement entre les USA et l’Allemagne (sa patrie d’origine, malgré les Nazis), avant de devenir agent double pour les comptes des Américains. Les enfants grandissent. 

Après quelques mois de chicanes, Roger accepte de signer l’arrangement à l’amiable qui, en échange d’une très forte somme, lui interdit à jamais de prétendre à la fortune industrielle des Carlyle. Il finira par s’installer dans un luxueux appartement à Manhattan, à tenter de retrouver sa gloire passée, entouré de parasites – et d’un secrétaire entièrement dévoué à sa sœur. Pendant les années 40, on l’appellera « le Pharaon », un des nombreux excentriques de la Grosse Pomme. On le surprendra même déambulant en palanquin dans Central Park. Il meurt d’une crise cardiaque vers la fin de la guerre. Les complotistes diront que son corps n’a jamais été examiné que par un médecin tout dévoué à Erica Carlyle… et que l’enterrement a eu lieu bien vite.


Sam publie en 1938 un livre titré Masks of Nyarlathotep, the true story of the Carlyle expedition. Le tirage ne se vend pas, c’est de l’histoire ancienne… Mais la vérité est écrite, Elias Jackson est vengé.

Isolde explore la cave du manoir. Sa mère l’initiera aux responsabilités de la famille Carlyle… Les murs de la cave sont épais, qui étouffent les hurlements de la jeune fille confrontée pour la première fois aux habitants des cimetières…

Un des fils de Jonas trace depuis tout petit d’étranges courbes sur ces dessins. Le père veille sur son fils qui voit la machine dans ses rêves…

Et rien n’est jamais fini. Fin 1945, un jeune Egyptien stylé se présente dans la grande maison de Jonas au bord du lac Léman… Son nom ? Hiram Shakti. Son secrétaire s’appelle Stephen Alziz. Ce qu’ils veulent ? La machine, bien sûr. 

Nous nous sommes arrêtés sur cette image glaçante. Les personnages ont le droit de se reposer, d’être tranquilles, de suivre leur chemin sans nous. 

Cette campagne, bien que bancale à l’origine, nous a réservés de nombreux très bons moments. Le concept de base, l’expédition disparue, ouvre la possibilité de nombreux développements. Et ça a été un vrai plaisir de lire, ailleurs sur Internet, les comptes-rendus sur ce « classique » du jeu de rôle, et de pouvoir y apporter le nôtre. Je serais d’ailleurs ravi d’en discuter plus avant, sur ce blog ou sur les réseaux sociaux. Tout commentaire et toute discussion seront bienvenus !

Réalité burlesque, ou délire silencieux, seuls les dieux peuvent le dire. Une ombre révulsée qui se tordait dans des mains qui ne sont pas des mains, et tourbillonnait au hasard parmi les crépuscules effroyables d’une création pourrissante, les cadavres de mondes morts dont les plaies étaient des villes, les vents sortis des charniers, qui balaient les étoiles blafardes et en assombrissent l’éclat. Au-delà des mondes, les vagues fantômes de choses monstrueuses ; les colonnes entr’ aperçues de temples non consacrés, qui reposent sur des rochers sans nom en dessous de l’espace et se dressent jusqu’à des hauteurs vertigineuses au-dessus des sphères de lumière et d’obscurité. Et à travers tout ce révoltant cimetière de l’univers, un battement de tambours assourdi, à rendre fou, et la faible plainte monotone de flûtes impies, venus de lieux obscurs, inconcevables, au-delà du Temps ; la musique détestable sur laquelle dansent lentement, gauchement, absurdement, les dieux ultimes, gigantesques et ténébreux (les gargouilles aveugles, muettes et stupides dont Nyarlathotep est l’âme).

(H.P. Lovecraft, Nyarlathotep)