J’aime lire – lectures pour enfants

Il n’aura pas échappé aux lecteurs attentifs de ce blog que son auteur a deux enfants, Rosa et Marguerite, petites filles de bientôt huit et bientôt sept ans respectivement. Lors des trajets en transports publics, la distraction principale pour elles est de se faire lire des livres, ce qui donne à l’auteur de ses lignes l’occasion de parcourir le continent immense de la littérature enfantine.

J’y consacrerai donc ce billet et peut-être un ou deux autres qui sait ?

La bibliothèque publique voisine nous a fourni un tombereau de petits fascicules rouges qui font le bonheur de nos jeunes lectrices: je veux parler du magazine j’aime lire, des éditions Bayard. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, ce magazine propose chaque mois un petit roman en cinq à sept courts chapitres, suivi de jeux et d’une ou deux petites BDs.

Les romans sont écrits par des auteurs spécialisés dans le genre, et sont toujours d’un niveau au moins moyen, très souvent bon et parfois excellent. On pourra féliciter les éditeurs pour leur exigence en matière de niveau de langue et de qualité d’écriture, ainsi que pour leur ouverture d’esprit quant aux thèmes abordés dans les récits.

Je vais ici mentionner trois « petits romans » qui m’ont particulièrement plu/intéressé.

Meutre dans l’aquarium (Olive Bellerose, J’aime lire n°422, mars 2012) : ce récit prend une trame assez classique des J’aime lire, l’enquête scolaire. Ce lundi matin, un poisson de l’aquarium de la classe est retrouvé mort… Et le mardi suivant, un second… Là, le lecteur adulte tique: c’est une histoire de serial killer ! Ce qui fait tout le charme de ce petit roman, c’est que le meilleur copain du narrateur enquêteur est doué d’un pouvoir fantastique, celui – quand il est stressé – d’entendre les pensées, mais sans savoir « qui » pense . Et le roman, réaliste en tous points par ailleurs, traite ce « détail » comme une évidence, une forme de réalisme magique qui n’est jamais interrogée, et fait tout le charme de cette petite enquête.

Aki a des soucis (Marie Vaudescal, J’aime lire n°381, octobre 2008) : Aki, une jeune japonaise, est obligée de vivre quelques mois à la campagne, parce que sa maman est enceinte et a besoin de beaucoup de repos. Sur une trame de base qui pourrait rappeler le voisin Totoro, on a là un récit curieux, vu du point de vue d’Aki qui est une petite personne tout à fait désagréable et odieuse,  rendue méchante envers son entourage par les sentiments qui la rongent. Ce roman ose raconter une forme de (petite) dépression enfantine, une vie vue entièrement en noir pour des raisons que le protagoniste ne parvient pas à s’expliquer, le tout étant traité avec humour et délicatesse, accompagné des belles couleurs automnales des illustrations. Un parti-pris audacieux et très réussi.

L’incroyable sauvetage (Roger Judenne, J’aime lire n°434, mars 2013) : ici, l’histoire scolaire relève de l’anecdote presque triviale. Une petite fille à la pause de midi veut montrer sa perruche à des camarades plus ou moins sympathiques. L’un d’eux fait peur à l’animal, qui va se percher sur une des machines du chantier voisin… et les gosses essaient tant bien que mal de la rattraper. Mais là où le récit devient très amusant, c’est dans sa façon: le point de vue change à chaque chapitre, ce qui donne une dimension très excitante au récit, le suspense narratif (le mystérieux garçon monté sur la grue va-t-il tomber ?) s’ajoutant au suspense littéraire (qui raconte le prochain chapitre ?)

J’avais de bons souvenirs d’enfants des J’aime lire. Je très suis heureusement surpris de la qualité constante de leurs publications. Reste à leur proposer une histoire discrètement lovecraftienne…

L’arche part à 8 heures – au petit théâtre

Voici ce que dit ma fille Rosa (bientôt sept ans) du spectacle : on parlait beaucoup de Dieu et c’était une histoire de pingouins : il y avait trois pingouins, mais seuls deux pouvaient monter dans l’Arche. On riait beaucoup, surtout quand ils avaient caché un de leurs copains dans une valise. Des fois, c’était un peu effrayant parce qu’on avait peur qu’ils se fassent voir à trois…

La colombe disait toujours qu’elle avait oublié quelque chose d’important et qu’elle allait s’en souvenir. A la fin elle s’en souvient et c’est très drôle, même si ce n’était pas ce que je croyais.

Sur un sujet très « enfantin », voici un excellent spectacle de théâtre à la fois poétique, existentiel et très très drôle. On y parle de la fin du monde, d’amitié, du mythe de Noé et du Déluge, visités en posant des questions impertinentes à la façon d’une certaine tradition juive. L’histoire (adaptée d’un livre allemand écrit par un auteur dramatique, Ulrich Hub) est excellente, personnages et dialogues sont remarquablement écrits et souvent à hurler de rire. Ajoutez à cela des acteurs parfaits (alors qu’ils portent des costumes de pingouins… et de colombe), une mise en scène inventive, des musiciennes/mécaniciennes célestes sur scène, des automates, des marionnettes, une scénographie magnifique (je ne poste aucune photo de l’Arche, il faut la voir), nous avons vu là, avec les enfants, un de nos meilleurs spectacles de l’année. Une co-production de l’excellent petit théâtre de Lausanne, dont on espère qu’elle va tourner loin et longtemps. 

Je conseille aux parents de prétexter sortir leurs enfants pour aller voir cette merveille.

A partir de sept ans.

Mise en scène de Christian Denisart.

120 journées – Jérôme Noirez

Je suis venu à ce livre, séduit par ce qu’en disait l’auteur sur son blog. A la fois beaucoup et presque rien. L’enfance, des collégiens enfermés dans un lieu étrange, écho du Silling de Sade, lieu des supplices des 120 journées de Sodome… Jours réglés mécaniquement, contraintes, imagerie cruelle. Alors oui, il y a bien un peu de Sade dans le livre. Moins que je ne croyais. C’est, en vérité, tout à fait différent.

Au tout début de 120 journées il y a donc ces huit collégiens. Disparus, enlevés, jetés avec des adultes plus ou moins méchants mais bizarrement intentionnés dans un non-lieu de béton, de canalisations qui fuient, de bruits qui résonnent. Cent vingt journées, pas une de plus, pas une de moins, un chapitre par jour, chronique parfois brève, humoristique, cruelle, précise, du temps passé en détention. Quatre fois trente jours (ça a son importance). Et tous les dix jours, les récits du conteur, dont on suivra plus ou moins la vie en compagnie de sa Ninon, sa crapote, sa fille, qu’il aime. 

Ce n’est pas un roman agréable, même si sa lecture coule facilement. Rien n’est clair, les propos et les buts sont obscurs, des vagues d’ennui le recouvrent parfois. Mais j’ai été un collégien, j’aurais pu faire partie des reclus de Silling. Je me suis reconnu dans leurs hésitations, leurs attentes, leur indifférence, leur mollesse. Encore un peu enfants, un peu autre chose. Dans le roman on rit, on s’effraie, on ressent de vagues malaises, on ne parvient pas à mettre le doigt sur certaines sensations qui sont bien là. J’aurais envie de recopier les premières pages, celles de l’arrivée au collège, qui parlent des perpendiculaires et des parallèles, des trainaillements, du portail, du pont, des maisons de la pisse, des cartables. J’aurais aimé réussir à les écrire moi-même, j’ai voulu pouvoir décrire cela, parce qu’il y a là une forme d’exploit. Mettre des mots sur le confus, l’indicible, le quotidien. Toucher juste. Les grands livres sont ceux qui nous révèlent le monde. 

A travers ses contes et ses demi-cauchemars, par la déformation et l’imaginaire, Jérôme Noirez parvient à toucher ce qui se cache en vérité derrière des mots que l’on croit connaître. Collégiens. Adolescents. Enfants.

120 journées, quatre mois de trente jours/quatre années de collège, qui avale des enfants aux petites corps et recrache des pré-adultes mal dégrossis. Quatre années de règles absurdes, d’apprentissages incompréhensibles, de leçons de violence et de cruauté. Silling est le collège et Silling est autre chose, un projet pédagogique absurde, parfait. Je voudrais lui mettre pour devise les mots d’Elisandre. Pour bien faire, il faut crever.

120 journées fait partie de ces romans particuliers, qui déforment le monde. En levant les yeux du livre, le décor autour de moi se teintait de ces formes indistinctes peuplant le livre, comme les ombres dans le monde la princesse-limnée. Les brumes sont venues sur la montagne, ce qu’on croit tenir ferme s’évade sous nos doigts. Je laisse le livre là. Mais lui ne me laisse pas.

Oust ! – au petit théâtre

Boum, dans le noir quelque chose s’écrase sur le sol. La clown verte, car c’est elle qui vient de tomber, se redresse avec sa petite valise au milieu d’une curieuse prison faite de bâtons de mikado géant. Qu’elle tente de mettre un pied dehors et les lumières sonnent l’alerte, elle est coincée. Bientôt, une autre chute, une autre clown, une autre valise…

Avec ses errants en cavale pourvus de leur bagage, méfiants, soupçonneux, maintenant l’autre derrière les barrières de la politesse, le spectacle aborde des sujets pas faciles pour des petits enfants, mais la mise en scène, les maladresses burlesques, les jongleries ratées et les ballets de travers, font tout passer, tout admettre. On a parfois peur, on rit, on s’émerveille jusqu’à la chute, d’une grande douceur.

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