Rêver et faire rêver – Nicolas Fructus

Ce texte a été écrit par Nicolas Fructus, en réaction/réponse au texte du billet précédent.

Des sources

J’ai lu Leiber, pas tout Lankhmar, mais pas loin, je pense.
Cela fait bien 30 ans, et un peu comme précédemment avec Lovecraft sur lequel
j’ai travaillé, je suis euphorique quant aux inspirations oniriques que ces
textes m’ont apporté, mais pour être honnête, je ne m’en souviens plus.
J’adore, mais ce sont des visions ouatées, un peu évanescentes, j’ai des bribes
d’histoires, mais les ambiances et les enjeux sont là, en moi. J’ai vécu avec
le Souricier Gris et son compère musclé, comme j’ai pu arpenter les Contrées du
rêve, sans me souvenir du nom des routes.

Avant de commencer à travailler sur des images, je relis les
inspirateurs. En même temps, ce n’est que du plaisir. Donc je relis Leiber
pendant Noon, juste pour me faire engloutir par la vague des visions qui
portaient Laure & Laurent au cours de leur écriture.

À la première lecture de Noon, je retrouve chez Laure &
Laurent ce contrepied permanent entre imbroglios, quiproquos, situations cocasses,
et le sérieux de la trame, l’importance du sujet traîté, le sérieux avec lequel
on regarde le dysfonctionnement du monde. Comme chez Leiber. Et surtout, la
cité est un acteur à part entière. Encore plus chez LLK que Leiber, après
trois tomes de Noon. Leiber ne cherche d’ailleurs pas toujours à ce que sa cité
soit très rationnelle. Elle est une scène de théâtre où les panneaux de bois
vous font passer des toits de Lankhmar aux tunnels de la Guilde des voleurs.
Mais ces lieux nous restent, en persistance rétinienne. Ce n’est pas pour rien
que ce corpus est souvent cité comme exemple. Et quand on y regarde de plus
près, ce ne sont pas tant les descriptions, les paysages, mais plutôt la façon
dont les protagonistes vivent leurs tribulations urbaines qui finissent par
décrire l’ambiance, le quartier, les enjeux. Chez Laure & Laurent, même si
vous avez l’impression que les éléments surgissent au gré de leur création, il
y a un arc, une structure, là-haut, tout là-haut, qui ne se dévoile que par
touches. Et en bons démiurges, ils ont les clefs du temple Noon.

Faire un livre illustré

Enfin, d’un point de vue purement technique, je savais qu’il
fallait ne pas faire trop d’illustrations (protocole vite transgressé dès le
tome 2, pour ne pas dire violenté dans le tome 3), essayer de respecter une
ventilation à peu près correcte dans le rapport texte/images sur l’ensemble des
ouvrages. Mais le point le plus important à mes yeux et qui était aussi la
motivation d’Olivier Girard, l’éditeur, c’est de pouvoir dire : «  voici une
première édition d’un auteur dans lequel il y a des images. Ces images ne sont
pas là pour agrémenter une lecture qui serait moins drôle sans, elles ne sont
pas une olive dans le cocktail. C’est la première édition, l’édition courante, où
les dessins amènent une immersion supplémentaire, qui font que le livre devient
un objet unique en soi. Pas en tant que livre de L.L. Kloetzer, ou de Nicolas
Fructus. En tant que ce livre-là. Et ce livre n’est pas une relique intouchable
cachée dans une bibliothèque d’incunables que même le regard abime. Ce doit
être le livre courant dans votre bibliothèque habituelle, celle où par accident
tout un chacun vient piocher et doit se dire : tiens, c’est étrange, ce Noon,
il y a plein d’images… »

Nicolas Fructus, dans les contrées du rêve
Dans les contrées du rêve, de Lovecraft

Illustrer Noon

Ainsi dans Noon, l’exercice d’illustration est compliqué.
Les « visions » illustrables ne cessent de se succéder, il est déjà
peu évident de tailler dans le lard pour n’en extraire que quelques-unes. En
plus des lieux dont la simple désignation apporte plus qu’une longue
description, chaque scène avec les protagonistes donne envie de les saisir sur
le vif. Et puis il y a les éléments de l’histoire totale, ces traces, ces
signes que l’on retrouve d’un livre à l’autre, ce sentiment qu’une chose
anodine posée là dans un coin de la ville sera peut-être l’élément central
d’une quête future (souvent, Yors ou Noon ont déjà jeté un regard en coin, un
je-ne-sais-quoi de : « ça me dit quelque chose » dans le futur…).
Alors à dessiner tous ces éléments, c’est un brin angoissant. J’ai vite compris
en lisant Laure & Laurent que tout était expliqué, ou se déduisait
implicitement.

J’ai ressenti le besoin impérieux d’affiner au fil des tomes
(n’y voyez pas de référence alpestre), par le dessin, les codes qui étaient
transmis par l’écriture. Par exemple quand Noon plonge dans ce qui semble être
un monde alternatif, les images basculent en négatif. L’image doit avoir une lisibilité
moins évidente, comme dans la réalité du lecteur issu de son monde physique qui
est plongé dans une vision parallèle. Ou là dans le texte, un bâtiment dont on
ne sait pourquoi il a été dessiné, sinon qu’il s’effondrera 30 pages plus loin.
Ou la narration en cases panoramiques des tribulations de Noon et Yors au-delà
de la ville. Dans ce cas précis, ce n’est pas un effet de style. Il n’y a aucun
moyen d’illustrer ce passage comme j’ai illustré le reste des ouvrages. Ce sont
des suites de descriptions lapidaires de lieux, et d’actions résumées. Il ne
faut laisser qu’une impression fugace de ces moments, et surtout pouvoir en
réaliser plusieurs. Alors plutôt que de faire Une illustration d’un
moment, il valait mieux faire dix bandeaux, petites respirations graphiques dans
les tribulations de Yors et Noon. Et le procédé fonctionne aussi (je l’espère)
vers la fin du tome 3, mais à cet endroit, pour « ralentir » la
lecture, d’une certaine manière. Le texte est d’une telle concision que je
voyais plus d’images qu’il n’y avait de texte dans l’aboutissement du chapitre.
Et quelque part, les dessins « ralentissent » le temps de lecture en
obligeant le lecteur à passer d’une ligne d’écriture à une image ; et à ce
moment précis de l’ouvrage, la résolution de l’histoire est tellement
importante que j’espère contribuer à cet instant abrupt et juste de l’écriture,
dans lequel on peut rester quelques secondes de plus à cause des images.

Les demeures du crépuscule, dans le désert des cieux

Enfin, si j’ai réussi par quelques images à vous faire
rêver, ou plutôt à donner du corps à un monde qui n’existe pas, c’est d’abord
parce que Laure & Laurent m’ont fait croire que ça existait. Et ils m’ont
fait rêver.

 NF

Wandering in Nehwon

Un texte plus long que d’habitude sur ce blog, à l’occasion de la parution du désert des cieux.

Visiter des lieux qui n’existent pas est une affaire de
rencontres. On n’entre pas par hasard dans des mondes imaginaires : il
faut une personne qui vous guide pour passer la porte. Qui m’a accompagné dans
le monde de Nehw
on ? Les deux voleurs les plus cools du monde, Fafhrd et
le Souricier gris, évidemment.

Je dois avoir une quinzaine d’années, et je joue à AD&D
au collège. Et mon meilleur pote me prête une paire de livres dont vous êtes le
héros mettant en scène deux personnages comme je n’en avais jamais vus :
Fafhrd (barbare, balaise, roux, scalde, grosse épée) et le Souricier Gris
(mince, fine moustache à la Errol Flynn, voleur, rapière, bribes de magie). Une
feuille de perso, des dessins en noir et blanc, et des embrouilles avec la
guide des voleurs ou bien celle des assassins, je ne sais plus. Ces deux gars
me plaisent tout de suite.

J’apprends à les connaître mieux, car à la fin du guide du
maître AD&D, ce compendium bordélique, je découvre les recommandations de
lecture de Gary G. Jack Vance, Robert Howard, Tolkien bien sûr (que j’avais
déjà lu) et surtout : Fritz Leiber, le cycle des épées. Un cycle
disparate de nouvelles mettant en scène les même deux types sympathiques
rencontrés plus haut. Des poches Presse Pocket avec ces couvertures
surréalistes zarbi de Siudmak, une demi-douzaine de tomes ne formant pas une
saga ample et sérieuse, oh non. Quatre à six histoires par volume. Des
aventures où nos héros rencontrent sorciers, voleurs, zinzins de toutes sortes
et femmes fatales, dont ils se sortent généralement les poches vides, l’humeur
mélancolique avec sur les lèvres le souvenir d’un baiser. J’étais ado, j’ai
adoré leurs sarcasmes et leur mélancolie. Le monde leur échappe, ils ne
contrôlent pas grand-chose, ils se moquent d’eux-mêmes. Et surtout, ils sont
amis, les meilleurs amis du monde. Ça ne me surprendra pas, plus tard, quand j’apprendrai
que Fafhrd, c’était Leiber, et le Souricier, Otto Fisher, et que ces deux-là
s’entendaient très bien.

Leur ville s’appelle Lankhmar. Un peu Chicago, un peu
Constantinople, peut-être la première projection dans la fantasy de l’univers
urbain du 20ème siècle. Lankhmar, grouillante et merveilleuse, avec
son gouvernement de travers, ses marchands plein de pognon, ses mendiants et sa
guilde des voleurs. Lankhmar, au cœur du monde de Nehwon (lisez-ce nom à
l’envers, « le monde de nul temps »), un monde imaginaire aux cartes
floues, à l’histoire rêvée.

J’ai aimé les deux amis, j’ai lu toutes leurs histoires
plusieurs fois
, celle avec les rats, celle avec le roi sous la mer qui n’est
pas là, celle avec les dieux en haut de la montagne, celle avec les deux frères
fous ennemis dans les souterrains de Quarmall, celle où Fafhrd devient disciple
d’Issek, celle avec les oiseaux qui crèvent les yeux, celle avec le bazar du
bizarre, celle avec le personnage qui rêve depuis sa tombe, celle où la Mort,
assise sur son trône, tue au rythme du battement de son coeur… Et tout ça a
fait partie de moi.

Des années passent. Lors d’une promenade vers la source,
Laure et moi nous inventons des personnages (c’est une activité qui nous prend
parfois, quand nous trouvons qu’il n’y a plus assez d’histoires dans notre
vie). Nous parlons de Lankhmar. Ces personnages pourraient y vivre : l’un
serait un jeune homme excentrique et timide, un sorcier aux pouvoirs bizarres.
Et l’autre, un vieux mercenaire à la jambe fatiguée, son compagnon et
assistant. Ils habiteraient au dernier étage d’une maison de passe à l’enseigne
du soleil noir, il y aurait des tentacules au plafond, et les gens viendraient
les voir pour exposer leurs problèmes, ils vivraient des sortes d’enquêtes, tu
vois ? Avec de la magie. Deux types célibataires partageant un
appartement : bien sûr nous pensons au détective de Baker Street et à son
compagnon. Nous en sommes tous les deux fans. Nous rêvons ces deux-là, Laure
s’amuse à inventer les pratiques professionnelles de ce métier qui n’existe
pas : sorcier de ville, grande magie pour tous les jours. Nous
découvrons comment la magie contraint les vêtements, les contrats ou les
questions immobilières. Nous passons du temps avec eux, puis ils s’éloignent… Laure
en reparle de temps en temps : est-ce les aventures du magicien et du
mercenaire ne pourraient pas faire de bonnes histoires à écrire ? On
pourrait faire une série de livres, on pourrait faire du YA (on n’a jamais
essayé ce genre de récit, non ?). On pourrait écrire quelque chose pour
nos filles. Oui, peut-être, si tu veux ; en vérité je n’y crois pas tellement,
je n’y crois pas assez.

Les histoires se cristallisent quand elles veulent et quand
on peut. Dix après avoir inventé le sorcier et son compagnon, nous écrivons une
nouvelle les mettant en scène. J’avais pris peu de notes, alors on se rappelait
surtout l’impression qu’ils nous avaient fait, leurs caractères, pas
grand-chose de plus ; nous réinventons la plupart des détails, comme par
exemple, leurs noms. La nouvelle s’appelle « à l’enseigne du soleil
noir », et elle commence comme ça :

Je m’appelle Yors, j’ai beau être boiteux, je me
considère plutôt comme un dur à cuire. J’ai été marin sur une galère de la Mer
Intérieure, docker sur le port, sergent dans l’armée du Suzerain…
J’ai connu les batailles, les blessures et les naufrages, j’ai toujours su me
débrouiller et m’en sortir, plus ou moins entier. Mais maintenant je ne suis
plus tout jeune, je cherche un peu de stabilité et de tranquillité, alors je
suis entré au service de ce drôle de type, à l’enseigne du soleil noir.

Elle fait 80 000 signes. Il y a dedans Noon, Yors, une belle
voleuse, un médaillon perdu et un drôle de ratier. Et déjà, l’attention aux
détails, l’aversion de Noon pour les dettes, son goût pour la liberté, son
attention aux choses minuscules qui révèlent le tout. On voudrait que ce texte
soit lisible par les adultes et les enfants. Marguerite, alors âgée de onze ans,
le lit et nous dit que oui, c’est cool, les personnages sont bien, mais on
aimerait savoir plein de trucs en plus à leur sujet. Où Yors et Noon se
sont-ils rencontrés ? Pourquoi se sont-ils installés ensemble ? D’où, et
comment, et quoi, et pourquoi ?

Deux ans plus tard, parce que la pandémie douche un peu nos
envies de SF, nous reprenons la même histoire, depuis le tout début ; tout
réécrire, sans relire, de mémoire encore. Le souvenir d’un souvenir. Yors
cherche du boulot, à la porte de l’Est. Arrive un jeune homme un peu
excentrique et très riche qui dit s’appeler Noon, mais on sait tout de suite
que ce n’est pas son vrai nom. Finalement Noon n’est pas aussi fortuné qu’on
pense et il va falloir trouver du travail, et ce sera de la sorcellerie.

Nous sommes dans la ville aux mille fumées, notre ville,
plus Constantinople que Chicago (parce que j’aime l’histoire antique) ; des
gens vivent ici, et y travaillent (parce que le travail des gens est important
pour Laure). Les eunuques tiennent le palais, les pauvres tirent le diable par
la queue et Yors est un homme qui se sent vieillir. Mais heureusement, il a
croisé Noon, et vivre dans le même monde que Noon, c’est merveilleux, parce que
Noon prend les choses à sa manière, par la bande, par au-dessus, par l’au-delà,
et l’impossible devient possible. Pour celui qui sait voir, le monde est plus
vaste, plus effrayant peut-être, plus beau certainement. Les portes s’ouvrent
qui étaient fermées à jamais, les chaînes se rompent, ce qui était perdu est
retrouvé, les amants séparés sont réunis.

Olivier du Bélial, nous a fait rencontrer Nicolas, qui aime
les cités imaginaires, les magiciens et les hommes-serpents autant que nous.
Pour Nicolas, la fantasy est une affaire sérieuse, les personnages sont
présents et les bâtiments sont à la fois habités et vivants. Pour lui comme
pour nous ces histoires sont ouvertes et les illustrations, comme les textes,
sont une invitation, à ouvrir le monde, à créer des espaces de liberté.

Voilà, ça s’est passé comme ça. Noon et Yors et Meg ont
maintenant leur lot d’aventures (trois livres !) : avec le jeune
homme riche plongé dans les ennuis, les ramasseurs de morts, les princes
mingols en goguette, les dieux contrariés. Le magicien parvient, d’une certaine
façon, à se rapprocher du Suzerain et ce grand pudique apprend deux ou trois
trucs au sujet de l’amour.

Nous, nous sommes heureux d’avoir vu ce monde apparaître,
dans nos rêves, dans nos souvenirs, dans les dessins de Nicolas, comme une
image qui se révèle derrière une vitre embuée. à vous de le découvrir, si vous le
souhaitez.

 

Sundered
from us by gulfs of time and stranger dimensions dreams the ancient world of
Nehwon with its towers and skulls and jewels, its swords and sorceries.

Noon – le désert des cieux

Voilà, le troisième volume des histoires de Noon a paru. Ce n’est pas une trilogie (les histoires sont indépendantes, même si elles se suivent), mais ces trois livres forment un cycle, « le cycle du palais », qui boucle l’histoire commencée avec les réflexions de Noon dans le premier livre sur le mauvais état d’entretien des murs du palais de la grande ville aux mille fumées. Comme quoi, voyez où des réflexions sur la maçonnerie vous emmènent !

Dans ce livre, on retrouvera donc un magicien stylé, un garde du corps plus tout jeune, une jeune fille entreprenante (ou auto-entrepreneuse ?), un jeune homme plongé dans les ennuis. Et surtout, beaucoup de gens qui travaillent : chef de chantier, directrice de cérémonie, porteurs de morts, ouvriers, politicienne, médecienne. Qui travaillent trop, pour beaucoup d’entre eux, ce qui nuit à leur santé physique et mentale. C’est de la fantasy, ça parle donc de choses qu’on connaît.

Publier un livre ça veut dire jouer le jeu du capitalisme culturel et de la chaîne du livre. Nous insérer (et approuver implicitement) un certain jeu de relations auteurs/autrices avec éditeurs/éditrices. Fabriquer, avec des énergies plus ou moins fossiles, tout une série d’objets diffusés dans le grand cycle marchand, vendus en partie à travers des canaux appartenant à des milliardaires dégueulasses qui vont gratter des sous dessus.

Ca veut aussi dire des joies particulières. 

Celle d’avoir construit ensemble, d’abord nous deux et trois (avec Nicolas), puis avec Olivier et tous les artisan.e.s du Bélial (chapeau à Laure Afchain !) un beau livre, une première édition illustrée, où texte et images sont faits pour aller ensemble et s’influencent mutuellement. Travailler avec le Bélial, ça veut dire bosser avec des personnes passionnées, qui n’épargnent ni le temps ni les efforts pour faire paraître les livres auxquels elles croient.

La joie aussi de pouvoir partager des histoires pas très importantes (on écrit des romans de magiciens quand le monde brûle et fait la guerre) qui disent quand même quelque chose de ce qui nous entoure, de ce qui vous entoure, nous l’espérons. Ces histoires de Noon sont là, parmi plein d’autres histoires merveilleuses faites par plein de personnes talentueuses, elles viennent, elles passeront, elles nous dépasseront peut-être. 

La joie, enfin, d’écrire de la fantasy, d’être libres d’aller là où nous voulons, dans les catacombes, dans les chapelles du palais, dans les montagnes du Kashgar et dans le temple de Qos, dans les mondes en-dessus et dans les mondes ci-dessous, sur la terre et dans les cieux. Entrez, venez si vous voulez, ça va être bien !

Le moulin d’Andé

Ce blog parle de films, de livres, de spectacles, expos et même parfois de séries depuis une petite vingtaine d’années. J’y garde trace de mes découvertes comme de mes déceptions, comme sur une forme de journal.

Je vais y poser ce soir quelques mots sur un lieu et sur une personne qui a compté pour moi.

Le moulin d’Andé est un endroit très beau, enchanté, posé sur les bords de la Seine. Toutes sortes de merveilles y ont eu lieu : des concerts, des pièces de théâtre, des fêtes. Des cinéastes, des écrivains y sont passés, y ont vécu. Truffaut, Perec, Maurice Pons, et beaucoup d’autres.

J’ai eu la chance d’y vivre des moments très forts de ma propre vie et d’y rencontrer Suzanne Lipinska, qui avait fait de ce lieu sa vie et son oeuvre. Elle est décédée hier, à l’âge de 94 ans.

Je pourrais écrire sur le moulin et sur Suzanne. Je crois que je l’ai déjà fait, tout comme beaucoup d’autres.

Le moulin est dans chaque lieu beau et enchanté, à l’écart où les protagonistes, un instant, se reposent. Dans chaque dernière maison avant la fin du monde, tenue par une femme forte et volontaire. Il est en moi, en nous.

Merci pour tout, Suzon.

Quelques livres sur l’écriture

Dans le cadre de l’atelier que j’ai animé pour le CSF du SU-ITE (sexy, non ?), je me suis demandé comment apprendre à écrire des histoires de science-fiction. Des conseils pour écrire des histoires, il en existe plein. Les conseils pour écrire de la SF sont bien plus rares. Mes demandes posées sur les réseaux sociaux m’ont remonté plein de ressources, mais la part de ces dernières consacrées à la SF est très réduite. Pour ceux que le résultat intéresse, voici le résultat de ma pêche.

Sur le blog Bifrost, les articles de Claude Ecken. (merci Claude !)

http://blog.belial.fr/post/2009/08/11/L-ecriture-de-la-science-fiction-1

http://blog.belial.fr/post/2009/08/18/L-ecriture-de-la-science-fiction-2

http://blog.belial.fr/post/2009/08/25/L-ecriture-de-la-science-fiction-3

Ces articles sont clairs, amusants et offrent de nombreux conseils « de base ».

On m’a aussi conseillé le livre d’Orson Scott Card, How to write fantasy and science-fiction (traduit à l’époque par Bragelonne, mais introuvable hors occase).

C’est un How to book à l’américaine, très clair, comprenant nombre de bonnes idées: par exemple, connaissez les principaux tropes de la SF: si vous écrivez une histoire de voyage dans le temps/supgraluminique/apocalypse…, elle va être comparée par vos lecteurs aux autres histoires du même type qu’ils connaissent.

Enfin, ma meilleure lecture sur le sujet (moins technique et plus philosophique) est le remarquable recueil d’essais d’Ursula Le Guin, le langage de la nuit, qu’on trouve en plus en français aux forges de Vulcain. Mme Le Guin a une expression d’une très grande clarté et des idées très fortes. Elle se demande notamment pourquoi écrire de la littérature d’imaginaire.  

Issa Elohim

Le livre a paru depuis quelques mois mais je n’en avais pas encore parlé ici. Issa Elohim est une novella (un roman court – ça se lit vite) publiée par le Belial dans leur belle collection une heure-lumière. Il est question de réfugiés (sujet plutôt fréquent dans la littérature de nos jours) et d’extraterrestres. Ce récit se rattache au même futur que Vostok ou l’Anamnèse de Lady Star, même s’il n’est pas du tout nécessaire d’avoir lu ces récits pour comprendre Issa.

On y trouvera une journaliste résolue (de gauche), des instances politiques suisses, une station de ski valaisanne, un politicien très à droite mais pas que, une psy originale, de la neige et une poignée d’Irakiens fatigués d’avoir tant marché.

Les amateurs d’histoires où tout s’explique à la fin seront déçus.

Merci à Olivier Girard, le directeur de collection, d’y avoir cru, et au toujours excellent Aurélien Police d’avoir donné à ce texte une couverture si juste.

Bilan 2016

Si j’en crois les statistiques de ce blog, il a été ouvert voici plus de douze ans, avec la vocation de me servir de mémoire externe pour les livres lus, les films et spectacles vus, mémoire externe, occasion de partage et exercice d’écriture. L’année 2016 aura été la plus prolifique en billets depuis la création du blog, même si on en retire les quelques rediffusions liées à l’actualité. 

Quelques découvertes de l’année écoulée :

L’oeuvre complète de Florence Magnin

Du plaisir délicieux de la bonne société anglaise et de ses crimes

Une série SF de qualité

Des alexandrins mordants

Le plaisir de jouer romain

Les aventures pionnières d’une famille de hipsters à la campagne

Le nouveau film préféré de Rosa & Marguerite

Une bédé d’actualité sur une démocratie incertaine

Les souvenirs d’un geste culturel inutile

Merci à tous de vos lectures, partages et commentaires !

les 24 heures de lecture de Romainmôtier

Il y avait sans doute mieux à faire ce jour-là. Mais à la place nous avons passé la journée à lire. Ca a commencé dans les fauteuils du salon de notre petite foire aux livres locale, dans la grande salle du village. 

Voici Hélendrude. On peut préférer l’appeler Elyndruda, ce qui sonne mieux, peut-être, à nos oreilles, et choisir en toute impunité de maquiller ses traits, de la décrire comme ceci ou comme cela, et reconstituer autour d’elle un monde bâti de matériaux imaginaires, ombres de pierres, ombres d’eaux et de carpes énormes, ombre de l’ombre des arbres centenaires… (Hildegarde, de Léo Henry)

et cela pendant une heure de merveilleux rhénan, à haute voix, comme tout ce qui a suivi. Puis l’heure suivante, nous avons lu des pièces autobiographiques, bien plus locales. Puis l’heure d’après, dans une vieille grange de ferme, un extrait de manuel de jeu de rôle, des textes de slam et une nouvelle extraite de Tadjélé. Et comme ça, à chaque heure son lieu et sa lecture. Toujours dans la grange, les aventures du faux Juif Iohann Moritz, puis à a galerie d’art du village le jour du chien, puis le labyrinthe, et la science du concret selon Levi-Strauss. Après le repas, nous sommes allés dans la chapelle au-dessus de l’abbatiale écouter les naturalistes à l’affût, puis préparer une mise en scène de théâtre dans la salle du conseil de la municipalité. Il était minuit. La grande traversée des heures noires commençait, avec Proust, Boulgakov puis Michel Butor et Sato Haruo, entendu à l’intérieur de la vieille tour de l’horloge. Dans la boulangerie, on a lu Rimbaud et les aphorismes de Vinceannet Girod. Dans la salle des chevaliers du prieuré, un essai sur l’histoire de la douleur et un conte théâtral sur la folie du pouvoir. Le soleil se levait, et on n’en avait pas fini. Accompagnés de la musique du Setar, nous avons lu le sommaire de la règle de Saint-Benoît, des quatrains mystiques de Djalâl ad-Dîn Rûmî, et des extraits de l’apocalypse de Saint-Jean, installés autour d’une grande table de la maison de la dîme. Il n’y avait plus que deux auditeurs encore debout à neuf heures pour écouter Murakami, gloire leur soit rendue ! Heureusement, des renforts sont arrivés pour entendre Jules Vernes, Annie Ernaux puis Zoé Valdès sous les toits du miroir aux fées.

« Merci, ai-je répété ». J’ai remarqué que ce mot avait été le dernier prononcé en quittant mon pays, et le premier que je disais en arrivant dans un pays qui ne m’était pas totalement inconnu car je l’avais déjà parcouru de façon littéraire. (…)

David a pris place à côté du chauffeur. Hannah Irene s’est assise derrière, entre ses deux mamans.

L’auto a traversé la nuit vers un autre rêve plus palpable. Un voyage enfin dans la bonne direction. (La nuit à rebours, Zoé Valdès)

Il pleuvait et il faisait froid ce dimanche du jeûne fédéral à deux heures de l’après-midi, mais nous avions terminé notre tour d’horloge. 

Merci à tous ceux qui sont venus participer à notre course de relais immobile : hôtes et hôtesses, lectrices et lecteurs, auditrices et auditeurs, pour la journée, pour la nuit, ou simplement pour une heure. C’était bien.

L’année prochaine, on recommencera.

La voie du cygne en numérique au Bélial !

La voie du cygne est un roman policier à l’ancienne, avec gens bien élevés, détective pittoresque, indices disséminés dans le texte et meurtre.

C’est aussi un roman se déroulant dans un monde imaginaire et dans une ville inventée, la cité de Dvern, perchée sur la côte est du continent atlan, avec ses falaises basaltiques, ses rites tordus et ses princes cruels.

C’est enfin un récit plein de labyrinthes, d’échos symboliques et de mystères mythologiques. Je crois que l’ensemble est assez amusant.

La première édition en est parue en 1998, dirigée par Stéphane Marsan, pour la toute nouvelle collection Icares des éditions Mnémos, avec une très belle couverture de Gustave Moreau. Le roman a été repris en 2001 par la toute neuve collection Folio SF, le style en ayant été profondément retravaillé sous la houlette bienveillante de Sébastien Guillot. A l’époque, le numérique n’existait pas.

Les éditions du Bélial m’ont proposé de le republier en numérique, avec une nouvelle couverture par le même Gustave M. C’est du epub joliment fait, sans DRM, avec une petit postface inédite. 

http://www.belial.fr/laurent-kloetzer/la-voie-du-cygne_ebelial

Vita sicut labyrinthus, labyrinthus sicut vita

Vostok

Début 2013, j’ai lu Vostok, le dernier secret de l’Antarctique, livre d’histoire autant que de souvenirs écrit par le glaciologue français Jean-Robert Petit, évoquant un des endroits les plus fascinants qui soit au monde : la base Vostok (Orient) ouverte par les Soviétiques en Antarctique en 1957, et active de façon quasiment ininterrompue jusque là.

Pour en savoir plus sur ce lieu du bout du monde, je ne peux que vous recommander son livre, paru aux éditions Paulsen. J.R. Petit a participé à l’extraordinaire collaboration franco-américano-russe, qui a eu comme résultat scientifique de prouver le lien entre concentration du CO2 et réchauffement planétaire, excusez du peu !

Je ne suis jamais allé en Antarctique autrement qu’en rêve. Avec l’amiral Byrd, avec Arthur Gordon Pym, avec les expédition Dyers-Lake et Starkweather-Moore, j’y suis retourné de nombreuses fois avec Jean-Robert Petit, Claude Lorius, Aleksei Trechnikov, V. Ignatov, Nordenskjöld, Swithinbank… Le résultat de toutes ces rêveries se trouve dans Vostok, un roman antarctique paru ce mois-ci aux éditions Denoël.

Même s’il se passe dans le même univers que l’Anamnèse de Lady Star, Vostok est un roman complètement indépendant, un récit de mystère et d’aventures, dont voici le texte de quatrième de couverture.


Vostok, Antarctique. L’endroit le plus inhospitalier sur Terre. Des températures qui plongent jusqu’à – 90 °C. En 1957, les Russes y ont installé une base permanente, posée sur un glacier de 3 500 mètres d’épaisseur, ignorant alors qu’à cet endroit, sous la glace, se cache un lac immense, scellé depuis l’ère tertiaire. Pendant des décennies, équipe après équipe, puits après puits, ils ont foré la glace. Pour trouver, peut-être, des formes de vie jusque-là inconnues.
Vingt ans après la fermeture de la base, un groupe d’hommes et de femmes y atterrit, en toute illégalité. Ils vont réchauffer le corps gelé de Vostok, réveiller ses fantômes. Ils sont là pour s’emparer du secret du lac. S’ils échouent, il ne leur sera pas permis de rentrer vivants chez eux.

Situé dans le même futur qu’Anamnèse de Lady Star, Vostok narre l’incroyable aventure d’une très jeune femme, Leonora, condamnée à laisser les derniers vestiges de son enfance dans le grand désert blanc.



Ce roman doit beaucoup à l’acharnement et au soutien sans faille de Gilles Dumay, qui tient la barre de la collection Lunes d’Encre malgré tous les vents contraires. La magnifique couverture est due à Aurélien Police.