Il faudrait pour grandir oublier la frontière – Sébastien Juillard

Il faudrait pour grandir… est une novella de science-fiction publiée par les éditions Scylla. Novella veut dire un court roman, 111 111 signes exactement, une bonne lecture pour un court voyage en train, d’autant que dans ce cas vous aurez le voyage à l’intérieur du voyage. Le récit met en scène une poignée de personnages, Keren, soldat de l’armée israélienne, Jawad, ingénieur palestinien, Bassem, terroriste, et quelques autres, dans la bande de Gaza dans une trentaine d’années. 

Par le choix de son sujet, la densité du récit et de la caractérisation, Il faudrait pour grandir… est un petit bouquin très dense qui contient autant d’idées que certains gros romans. L’auteur a un vrai talent pour faire passer en quelques lignes des idées de SF étranges (comme la psycho-chirurgie) et des situations géopolitiques compliquées. C’est jouissif pour l’amateur de boissons fortes, ça pourra peut-être égarer ceux qui préfèrent plus d’explications. On est dans une SF à la Lucius Shepard (moins incarnée, peut-être), mêlant actualité géopolitique et sense of wonder.

Une semaine après la lecture, je retiens de belles atmosphères de peur et d’attente, et Keren, beau personnage de femme, autour de laquelle gravite ce drôle de petit récit. Et, plus littérairement, une certaine idée de la manière dont nos positions politiques sont construites à partir de récits de fiction auxquels nous avons envie de croire, très belle idée.

In fine, rappelons que comme tous les livres publiés par Scylla et Dystopia, ce petit bouquin est très beau – magnifique couverture, fabrication impeccable, un bonheur de bibliophile – et même pas cher (cliquez sur le lien, en haut de l’article). Et les amateurs de Yirminadingrad verront quelques ponts vers leur cité balnéaire préférée.

The Expanse

J’ai enfin fini de regarder les dix épisodes de The Expanse

The Expanse est une série de science-fiction, située au 23ème siècle, alors que l’Humanité a colonisé le système solaire. Les personnages en sont attachants (un équipage sans attaches, un détective privé de la ceinture d’astéroïde…) et plutôt bien écrits même si les acteurs, comme c’est souvent le cas dans ce genre de production, les jouent de manière assez plate (une manière de voir si un personnage a de l’importance, c’est de compter son nombre de visages. Une expression: personnage mineur. Deux expressions: personnage moyen. Trois expressions: personnage majeur). Le scénario est à base de guerre froide entre la Terre et Mars, de bio-machins et de nano-trucs, sur fond d’émancipation des Belters, cette population plus ou moins exploitée vivant sur les asteroïdes et alimentant les autres en ressources.

Je ne crache pas dans la soupe: l’histoire est bien menée, est intéressante, a du rythme. Le scénario a remarquablement peu de graisse – j’entends de scènes de remplissage. Les personnages sont bien écrits, ont des réactions intelligentes et on se prend d’affection pour eux. La dimension politico-sociale de l’histoire est bien traitée. Le groupe de héros est un vrai groupe de PJs, incarnés par des joueurs pas trop lourds (les rôlistes comprendra là que je fais un compliment aux scénaristes).

 

La principale qualité de cette série, toutefois, n’est pas là: elle est dans la manière dont elle met en scène son univers, un des plus crédibles que j’ai vus depuis longtemps. La SF spatiale de The Expanse est à la fois impressionnante et un peu sale, les machines sont plus ou moins fiables, on imagine très bien la vie quotidienne à bord. Les conflits sociaux sont présents, les scandales sanitaires, les problèmes d’argent, les formes de société novatrices… (quelque part, cette série est l’héritière du premier « Alien », avec son vaisseau crado et ses prolos de l’espaaaace) 

Les petits objets de la vie de tous les jours (je pense aux « comm » qui servent de smartphones) sont très bien imaginés. Sur ce point, on se régale, on fait attention aux mille petits trucs « qui font vrai », comme les déformations physiques des Belters, les sièges anti-G, etc., etc.

Et moi, quand on arrive à me faire croire à la fiction, et à la science-fiction, j’applaudis des deux mains en apesanteur.  (et puis tiens, je vais me faire offrir les bouquins)

Remember the Cant !

Sarah & Pandemonium – Bec & Raffaele

Sur conseil ardent d’un blogueur dont le nom seul ferait de lui un bon méchant dans un film de nazisploitation, j’ai lu quelques albums de Christophe Bec.

Les trois tomes de de la série Sarah

Ville isolée des USA au passé pesant, belle fille traumatisée par un tueur en série pédophile, élément fantastique et bruits bizarres dans la forêt. On est dans une série B d’angoisse, on sursaute dans le noir dans les maisons vides,  et les campeurs qui s’aventurent tous seuls dans la forêt finissent tous mal en dispersant leur tripaille. Le dessin est très réussi et plonge dans l’ambiance. Pour le reste, on est dans un monde de clichés allant volontiers dans le glauque. 

Les deux premiers tomes de Pandémonium

Un grand hôpital isolé aux US dans les années 50. Enfants et adultes atteints de la tuberculose. Un lourd passé, des squelettes enfouis, une petite fille qui voit des fantômes, et on sursaute en tournant les pages. Je pourrais faire les mêmes remarques que le précédent : c’est très réussi pour ce que c’est, une série B d’horreur angoissante, mais je crois que tout ça n’est pas ma came. 

Nos folies douces — fréville

Ce recueil de nouvelles de fréville nous emmène, dans chacun de ses six textes, sur des terrains bizarres et glissants, traités avec un humour pince- sans-rire.

Dans l’étrangleur amoureux, on écoutera la confession d’une femme dont l’amant bizarre m’a fait penser à l’amusante comédie So I married an Axe Murderer. Dans le paradis de Valentin, un petit garçon en route pour les vacances se demande si la voiture de ses parents est bien arrivée à l’endroit espéré. On visitera aussi un étrange monde de poupées, on fera un voyage spatial à bord d’un vaisseau un peu défectueux, on visitera un Far-West de banlieue…

Ces récits sont tous à la fois amusants et un peu dérangeants, jouant sur nos politesses, nos gênes sociales et nos secrets cachés. Chacun construit un univers à sa façon, décalé et glissant. Le ton et le style sont très agréables, la narration parfois un peu trop distendue. Il est toutefois réjouissant de lire que s’écrivent encore de nos jours de ces histoires bizarres et un peu cruelles, très françaises, dans la lignée des délicieuses frayeurs de Maurice Pons, ou des nouvelles fantastiques de Marcel Aymé.

Charlie et le Grand Ascenseur de verre – Roald Dahl

On l’aura compris : toute la famille chez nous adore les romans de Roald Dahl.

L’ascenseur de verre est la suite de Charlie et la chocolaterie. Et pour une suite, c’est une suite : tout se passe dans une seule journée, juste après que Charlie a récupéré les clefs de la merveilleuse chocolaterie. Il embarque donc sa famille (deux parents, trois grabataires et grand papa Joe) en compagnie de Mr Willy Wonka, tout le monde saute dans le Grand Ascenseur pour rejoindre la chocolaterie et… rien ne se passe comme prévu.

OK, je l’admets, ce roman n’est pas le meilleur de Roald Dahl. L’histoire paraît avoir été écrite de manière complètement frénétique, à la va-comme-je-te-pousse. On y verra des extraterrestres, du Wonki-Forta et du Forti-Wonka, un président des Etats-Unis et son entourage complètement idiot, on montera très haut et on descendra très bas. Roald Dahl est en roue libre, ça part n’importe où n’importe comment et c’est très très très drôle. Et rien que pour ça, pour ses dialogues délirants et ses personnages idiots, le livre vaut le coup d’être lu. On a bien ri.

Lord Peter et l’inconnu – Dorothy Sayers

Au matin, juste avant de prendre son bain, M. Thipps, respectable architecte vivant près de Battersea Park, trouve dans sa baignoire le cadavre d’un homme, vêtu uniquement d’un lorgnon.

Suite à notre lecture du mort du dix-huit juin, nous nous sommes lancés avec délice dans un nouveau Lord Peter. Or donc, l’élégant aristocrate accompagné de son fidèle Bunter, assistant l’inspecteur Parker de Scotland Yard, va éclaircir une histoire à la fois compliquée et amusante. Plus axé polar à énigme et moins roman de moeurs que le précédent que nous avions lu, Lord Peter et l’inconnu est un divertissement brillant qui ménage d’étonnants moment de méta-littérature où l’auteure s’adresse à nous à travers son personnage, des moments émouvants et une très belle scène de suspense. Même si ce livre a été sans doute conçu comme un pur divertissement, il offre beaucoup plus. Nous le recommandons chaudement.

Les cinq conteurs de Bagdad – Vehlmann et Duchazeau

Dans la cité magnifique des conteurs, le Calife organise un concours qui rendra riche et célèbre celui qui racontera la meilleure histoire. Cinq conteurs (parmi les 1000 candidats) s’associent pour parcourir le monde à la recherche de cette dernière, et c’est leur histoire que nous allons lire. Les cinq conteurs est une histoire sur les histoires, un vertige narratif truffé de mises en abyme, un jeu parfois drôle, parfois tragique, où des questions sont données à certaines questions pour mieux masquer certains mystères.

Le dessin est superbe, les personnages très réussis et l’histoire très habile. Tout en étant impressionné par le tour de force, j’ai gardé une relation très intellectuelle avec ce livre : je suis resté admiratif, mais pas ému.

1985 / 2045 – au petit théâtre

Trois comédiens sur scène. La salle reste éclairée, ils parlent directement au public : les enfants, et les adultes qui les accompagnent. Le temps a passé, le temps est passé. Comment est-il passé, dans quelle direction passe-t-il ? Comme ça, comme on lit, de gauche à droite ? Comme lisent les Arabes ou les Chinois, de droite à gauche, de haut en bas ? A quoi ressemblait le temps d’avant, celui de vos parents ? A quoi ressemblera le temps d’après, quand vous aurez l’âge de vos parents ?

Par des jeux de dialogues, des changements de décor, des passages musicaux, les trois acteurs de la compagnie Kajibi Express montent un spectacle astucieux et très drôle, faisant toucher aux enfants comme aux parents le vertige, la peur et les joies du passage du temps. D’être enfant à être adulte, des changements de technologie aux changements d’attitude, du discours sur le temps d’avant, où on savait s’amuser, où on se tournait les pouces…

Les parents rigoleront bien sûr beaucoup de la plongée dans les années 80, mises en reflet -miroir de notre temps.

Le spectacle a été élaboré grâce à des entretiens avec des enfants, par la technique de l’écriture plateau, qui lui donne son aspect vif et vivant, à la fois spontané et bien réglé. Un remarquable travail, recommandé pour tous ! 

Encore un beau choix de programmation pour le petit théâtre de Lausanne. Courez-y !

photos © Philippe Pache

I Daniel Blake – Ken Loach

Nous sommes donc allés voir en salle la palme d’or de cette année. Dans ce récit social naturaliste, on voit un menuisier plus tout jeune, Daniel Blake, tenter d’obtenir ses indemnités d’invalidité suite à l’accident qu’il a connu sur le chantier. Dit comme ça, ce n’est pas follement gai (alors que Ken Loach sait être drôle, voir par exemple l’amusant la part des anges, un film qui fait aimer le whisky).

Loach filme la lutte de Daniel (et de Katie) pour la survie comme une tragédie. Des hommes et des femmes confrontés à des forces immenses, qui les dépassent et les écrasent. Il filme bien, ça ne rend pas heureux pour autant. 

Ceux qui s’intéressent aux mécanismes sociaux d’oppression/sanction des pauvres autour du contrôle des allocations chômage ou ceux qui s’indignent de la bureaucratisation de l’univers retrouveront dans ce film des arguments mis en image, comme une mise en scène iconique des malheurs du monde. 

Le acteurs sont très bien, le scénario très démonstratif. Pour le reste, je ne sais pas trop quoi en penser. Est-ce que les jurés de Cannes ont voulu se donner une bonne conscience sociale ? (Le film, s’il est fait avec talent, ne me paraît pas non plus être une grande œuvre, notamment cinématographique). Est-ce que nous n’aurions pas dû aller voir Docteur Strange, à la place ? (Le choix de films en salle, à Lausanne, est souvent un peu limité)

La ragazza con la valigia – Valerio Zurlini

Dans ce film de 1961, un fils de riche séduit Aida, une très belle jeune femme d’assez petite vertu, lui fait un paquet de promesses puis finit par l’abandonner. Elle retrouve sa maison à force d’acharnement et se fait ouvrir par Lorenzo, 16 ans, jeune frère du séducteur, qui en tombe bien sûr très vite amoureux et va multiplier les coups tordus et les mensonges (envers elle et envers sa famille) pour pouvoir la revoir.

C’est cette vidéo qui nous a donné envie de le voir, et on a eu bien raison. C’est du cinéma italien classe avec un très beau noir et blanc, Jacques Perrin en très jeune homme très naïf et surtout, surtout avec Claudia Cardinale, de ces femmes qui font penser que dans cette antiquité lointaine, au temps où la couleur n’existait pas et où le français se parlait avec ce drôle d’accent nasillard, les actrices étaient des déesses à la beauté inouïe, magnifiques et inaccessibles.

Et cette histoire d’amour impossible, de très jeune homme déchiré par ses sentiments et de femme humiliée par tous les hommes qui la croisent (et agitent sous son nez des billets de banque) a quelque chose de très touchant.