Indiana Jones et la dernière croisade – Steven Spielberg

Dans ce film, on trouve: un professeur d’archéologie à temps partiel, le Saint Graal, des relations père-fils difficiles mais rigolotes, des nazis (je déteste ces types), des coups de poing, de feu, des incendies, des courses-poursuites à cheval, en moto, en motoscaffo, en dirigeable, en tank, en chameau, en avion, en voiture, en train (et j’en oublie sans doute).

Nous l’avons revu avec Rosa (10 ans) et Marguerite (9 ans). Elles n’ont pas eu trop peur et ont surtout trouvé tout ça absolument formidable. L’humour emporte tout : le machisme, la violence et les joies sautillantes du scénario.

César et Rosalie – Claude Sautet

Je le dis tout de suite : César et Rosalie, c’est un film français réaliste des années 70, pas l’époque la plus folichonne du monde. Pas de vaisseaux spatiaux, pas d’effets spéciaux, d’authentiques voitures de l’époque, une fête de mariage chez les bourgeois, un restaurant à Sète et une maison en Charente, et une jolie femme (Rosalie) qui hésite entre deux bonshommes (César, un parvenu, et David, un artiste). Pas une matière qui me fait sauter de joie. 

 

Et en fait, c’est très bien. La peinture de l’époque est étonnante, que ce soient les ferrailleurs avec qui travaille César, ou, plus surprenant, l’atelier de BD où bosse David qui ressemble furieusement à une annexe de la rédaction de Pilote. Les femmes sont à la cuisine et servent à boire pendant que les hommes fument et jouent au poker et on sent Rosalie hésiter entre son statut de petite chose jolie au service des hommes qui la protègent et son envie de vivre indépendamment. C’est très bien filmé, très bien écrit (à la fois léger, gai et dramatique), avec une belle image (si on exclut l’horrible générique) et enfin, c’est très très bien joué. Romy Schneider est magnifique, Sami Frey fait un artiste beau gosse mal grandi, et Yves Montand crée un superbe César, tout en virilité macho, générosité et sensibilité.

Bref, c’est très bien. 

Escadrille 80 – Roald Dahl

J’ai dit dans ces pages tout le bien que je pensais de Moi, Boy. Escadrille 80 est la suite des souvenirs autobiographiques de Roald Dahl, couvrant la brève période où il a travaillé pour la Shell en Afrique orientale et surtout ses quelques mois comme pilote de Hurricane pendant la seconde guerre mondiale.

J’ai trouvé ce recueil moins bon que le précédent, sans pouvoir clairement dire pourquoi. Peut-être parce que Dahl ne s’y adresse plus aussi clairement aux enfants, peut-être parce que le livre n’est pas centré sur la colère (contre les punitions corporelles) et l’amour maternel comme pouvait l’être Moi, Boy.

Ceci dit, ça reste un livre de Roald Dahl, un homme qui peut vous raconter toutes sortes d’horreurs (attaques de lion, morsures de serpent, séances de chirurgie à l’hôpital après un crash, lutte pour la vie dans le ciel au-dessus d’Athènes) avec ce mélange d’humour, de suspense et de dérision qu’on trouve dans ses fictions.

On comprend que c’est par une incroyable série de coïncidences et de coup de chance que ce grand fils de Norvégien de 1 mètre 95, que personne n’aurait jamais du avoir l’idée de coincer dans un minuscule cockpit de Hurricane, est parvenu vivant et à peu près entier jusqu’à nous. Sur les seize pilotes de sa promotion, treize sont morts, et lui-même ne s’est sorti que par miracle du cauchemar de la campagne de Grèce. La mort est tout le temps présente dans Escadrille 80, et avec elle la pure joie d’être vivant.

Compte-rendu du rejeton d’Azathoth – Partie 5

I was old when the Pharaohs first mounted

The jewel-deck’d throne by the Nile;

I was old in those epochs uncounted

When I, and I only, was vile;

And Man, yet untainted and happy, dwelt in bliss on the far Arctic isle.

Oh, great was the sin of my spirit,

And great is the reach of its doom;

Not the pity of Heaven can cheer it,

Nor can respite be found in the tomb:

Down the infinite aeons come beating the wings of unmerciful gloom.

H.P. Lovecraft – Nemesis

Pour retrouver les épisodes précédents et les explications sur ce compte-rendu, lire dans l’ordre chronologique les billets marqués Azathoth.

Après un peu moins d’un an de jeu, nous voici arrivés à la fin de cette campagne. Vous trouverez dans ce billet un résumé de la fin des aventures d’Olga Passelova-Baxter et d’Abraham Monroe et de leurs compagnons.

Cette campagne a été une très bonne surprise. Malgré son côté très « classique » dans sa facture, elle offre de très belles potentialités d’histoires, avec nombre de bonnes situations à la Tintin (exploration sous-marine, le Montana sauvage, le voyage au Tibet), assez faciles à faire tenir autour d’une belle unité thématique et très lovecraftienne. Elle demande un peu de boulot d’adaptation et d’appropriation mais je la recommande chaudement.

Francis Wilson est parti en expédition en Russie, puis vers le Tibet. Pourquoi ? Que veut-il ? Il n’a laissé aucune indication, pas même à la comtesse Efremia Passalova, la mère d’Olga, chez qui il a séjourné quelques jours.

Olga part donc vers Paris avec Gabrielle, sa nouvelle dame de compagnie (recrutée en remplacement temporaire d’Adèle). Arrivée dans la ville lumière, elle s’inscrit à un cours de Tibétain aux Langues Orientales, se rend compte que ça ne la mènera nulle part et finit par recruter le père Bernard Lepartmentier, Dominicain, anthropologue, polyglotte et grand voyageur vers l’Asie, ravi de trouver une riche mécène pour financer un nouveau voyage vers son cher Tibet.

Elle croise aussi madame Fanny Bullock Workman qui sympathise avec cette « jeune russe énergique » et lui donne d’excellents conseils pour une expédition d’alpinisme moderne : recrutez des guides expérimentés, achetez le meilleur matériel (européen). Olga ignore encore l’influence que cette rencontre aura sur sa vie future.

Olga rassemble donc une équipe: outre le fidèle Volodia et le père Leparmentier, elle voyagera avec deux guides de haute montagne savoyards: Joseph Vouilloz, 45 ans, très expérimenté et Etienne Ferat, 22 ans, à la condition physique exceptionnelle. Elle envoie également un télégramme à William Harding, le journaliste new-yorkais, au cas où il voudrait chroniquer l’expédition. On se rappelle que Harding avait été très impressionnée par ses rencontres avec la « dame des étoiles », comme il l’avait surnommée. Il accepte.

Le voyage vers l’Orient lointain implique un retour en Russie : Olga retrouve Petersbourg, son exubérante mère, la haute société et les services secrets du Tsar qui l’interrogent sur ce retour et sur ses anciennes activités. La pression sociale est forte sur la jeune noble: il est temps de se marier. Sa mère a un candidat sérieux (et ennuyeux), l’Impératrice en a un autre. Et derrière l’impératrice, on devine les manoeuvre de son éminence grise, Raspoutine.

Car le starets pétri de visions a fait des rêves. Cette femme ne doit pas continuer ses voyages. Elle doit rester à Petersbourg. Olga voit le piège se refermer lentement: festivités, bals et beau mariage: dans quelques semaines, à peine, elle sera une épouse sujette de son mari, le comte Hoffmansthal, un Allemand proche de la cour impériale, bon danseur, bon chasseur riche et autoritaire.

Une nuit, en secret, Olga s’enfuit. Un traineau filant sur les lacs gelés, conduit par Volodia. Un mot laissé aux Savoyards, à Leparmentier et à Harding : rendez-vous à Pichkek, au Kirghizistan. Un télégramme identique envoyé à Monroe et Adèle: rejoignez-moi à Pichkek. Olga.

Commence alors la partie la plus solitaire des aventures de notre héroïne. Sans bagages, sans femme de chambre, munie seulement de ses bijoux qu’on écoulera de loin en loin, Olga file en traineau, en voiture, en train, à cheval, devant la police secrète. Elle fait un détour par un certain camp de prisonniers aux confins de l’Oural et, jouant d’audace et de corruption, libère Sascha Leontiev, médecin juif socialiste, son ancien amant, qu’elle entraîne avec elle. (On recrute aussi une jeune paysanne taiseuse pour faire la cuisine et laver les vêtements.). Et, des semaines plus tard, on arrive à Pichkek.

Sascha, reconnaissant et troublé, encore secoué par l’emprisonnement dans les camps politiques du Tsar, s’établit comme médecin des pauvres et tente de renouer avec son ancien amour. Quant à elle, elle attend. Déjoue les tentatives d’agents du tsar pour l’arrêter, rassemble son équipe qui l’a rejointe, paye des chevaux, des guides, et l’on s’élance en mars-avril à l’assaut des plus hautes chaînes de montagne du monde, sur les routes du général Prejvalski et de l’oncle Adamski, par qui tout ceci est arrivé.

Car oui, Monroe a rejoint sa mécène, abandonnant ses recherches délétères à Arkham, à deux doigts de briser les secrets du livre d’Eibon. Il entraîne sa jeune épouse enceinte. Jusqu’à Paris, de là elle partira vers la Suisse et moi vers le Tibet. Mais Adèle, amoureuse, et mue par une intuition secrète, convainc son mari de rester un peu plus longtemps avec elle. Elle m’accompagnera jusqu’à Istanbul, pense Monroe. Jusqu’à Bakou, et pas plus loin. Jusqu’à Samarcande, puis retour ! Jusqu’à Pichkek et stop !

Adèle, à la santé vigoureuse, ne se plaignant jamais, en bonne Suissesse, se retrouve donc à cheval avec son mari qui se demande comment ils en sont arrivés là.

Dans l’ambiance nomade et virile de l’Asie Centrale, Monroe paraît être le chef de l’expédition. Il assume le rôle (et prend conseil auprès d’Olga). Les voici partis pour des semaines de voyage, à dormir sous la tente, sous la yourte, à travers les montagnes et les déserts, d’issik Kul à Kachgar, de Kachgar aux montagnes Tibétaines… On croise des Kirghizes, des Russes, des Chinois, des Ouïgours… On retrouve la trace de Wilson qui, forcé d’hiverner au Xinjiang, n’a plus que quelques semaines d’avance sur eux.

Chaque soir, Harding, converti à l’astronomie, déploie le télescope qu’il a fait équiper par Passelov des derniers « filtres », et cherche dans le ciel la trace de la comète noire, Nemesis. Car les calculs sont formels: d’ici à la mi-juin, l’astre véloce croisera l’orbite de la Terre. De cela, on parle peu. Mais certains des membres de l’expédition sont conscients que cette course insensée vers le mystérieux monastère de Leng est le dernier espoir (reposant sur quoi ?) de changer le destin du monde. Monroe a emporté ses notes les plus importantes dans une précieuse mallette accrochée aux flancs de son cheval.

(En route, chacun à leur façon, Harding et Sascha courtisent Olga qui leur accorde des gages égaux de son amitié)

La nuit, avant de s’endormir, Adèle prépare pour Olga des infusions légère de cette drogue que Baxter prenait avant de s’endormir. Au matin, Olga se rappelle d’étranges paysages, les rues d’Ulthar, la bibliothèque, le souvenir de son père…

On atteint enfin les hauts plateaux du Tibet. Tempêtes, avalanches, engelures… Comme provoquées sur leurs chemin par le même mystérieux fantôme qui les hante depuis le commencement. Olga découvre que le poignard tibétain pris il y a des années chez son Diadia peut avoir une influence sur cet être. Le contraindre à renoncer à son opposition. Voire obtenir son aide pour trouver son chemin à travers des cols escarpés…

Auprès d’un ermitage abandonné, on découvre le cadavre d’un Tibétain porteur d’une lettre désespérée de Wilson pour Olga. Craignant l’échec de son expédition, le linguiste envoie un message désespéré derrière lui, sans se douter que les secours sont si proches ! Une carte du plateau de Leng et du moyen de l’atteindre, des clefs pour comprendre le livre d’Eibon, une injonction à faire cesser les danses impies exécutées dans le monastère qui attirent vers la Terre la terrible Nemesis. 

Avec l’aide d’Adèle, dans les salles froides de l’ermitage, Monroe reprend ses études, comprend vaguement le sens de ces danses… Mais le temps presse, il faut reprendre la route. 

On traverse une jungle étrange. On affronte des araignées d’une race similaire à celle qui a empoisonné Baxter. Dans l’antre d’un monstre géant, tué par Volodia, le fidèle serviteur découvre le corps englué de Wilson. Le vieux professeur est vivant ! Il s’adjoint au groupe et l’on continue toujours plus loin sur les hauts plateaux. Le passage du dernier col est une épreuve terrible. Leparmentier renonce, Monroe contraint Adèle (enfin !) à rester en arrière. Lui-même manque de périr lors du franchissement d’une redoutable cheminée glacée. Et dans les montagnes, accrochée aux rochers, Olga se révèle à elle-même. Aucun vertige, un cran formidable, une compréhension presque intuitive du rocher et de la glace. Le jeune Etienne est épaté: cette femme a du chien !

Enfin, on atteint le monastère, au 1er juin, auprès des ruines de l’antique temple de Nem-Ka. Wilson est formel: il faut se cacher, rassembler les fusils, attaquer ces moines fous, interrompre les danses maudites, donner une chance à la Terre ! Les hommes, virils, préparent leurs plans de guerre. Olga, dormant dans sa tente entre Harding et Sascha, rêve.

Elle rêve d’Ulthar, de la bibliothèque des Anciens, de la Porte Triangulaire. En rêve, accompagnée d’Ogoun, l’homme noir, le fantôme, elle retrouve le livre d’Eibon gravé sur ses plaques d’un métal inconnu, et le bureau et les notes de son père, recouvertes de poussière.

La veille de l’attaque sur le monastère, elle drogue Monroe et l’entraîne à son tour vers Ulthar.

Tout s’éclaire et se débloque alors pour le professeur… Les signes de la langue Aklo, le livre antédiluvien, le sens de ses signes et de ces « danses ». Wilson à tort ! (Je le savais ! Je le savais !) Ils se sont tous trompés ! Les danses ne servent pas à attirer Nemesis mais à maintenir le fragile filet de protection tendu autour de la Terre par Eibon des millénaires plus tôt ! Ainsi nous sommes venus ici pour rien !

A peine éveillé, Monroe retrouve Wilson et l’assomme avant qu’il ait pu faire dégénérer la situation. (Le début scientifique qui s’ensuivra sera passionné, mais influence, côté Wilson, par ce coup sur la tête for peu académique).

Les Tibétains repèrent les visiteurs, les arrêtent et les entraînent au monastère. Des jours d’angoisse s’écoulent comme la comète noire s’approche de la Terre… La rejoint… L’atteint… La dépasse.

Un météore traverse toutefois le ciel. Une graine, un tout petit bout du monstre, qui s’écrase avec une brutalité inouïe en Sibérie. Tenant la main de Harding et regardant vers le Nord, Olga voit le ciel s’illuminer sous le choc de l’explosion de la Tungunska.

C’est la fin de cette aventure.

Olga et Monroe reprennent le lent chemin du retour vers les Etats-Unis.

Au camp au pied du plateau, Monroe enlace son épouse et le petit Abraham Junior, né à 4000m d’altitude. Enfanté auprès du météore, né le jour de l’impact, enfant des étoiles (ce dont son père refusera toujours de tenir compte).

A Istanbul, Olga épouse William Harding, au grand dam de sa mère, et part s’établir aux Etats-Unis, ce qui lui permettra d’entamer une brillante carrière de femme d’affaires et d’alpiniste. Le jeune Etienne entre à son service permanent. 

Monroe et Adèle on un paquet d’autres enfants. Malgré son influence, le nom d’Adèle Monroe n’apparaît sur aucun des travaux signés de son mari. Après quelques années à Providence à diriger le fond Baxter-Passelov, Monroe se voit offrir un poste à Arkham. Il mène une carrière sérieuse de folkloriste et d’anthropologue et publie discrètement une remarquable version traduite et annotée du livre d’Eibon.

Et, dans les cieux, le rejeton imbécile du sultan des démons, continue sa route à travers le système solaire, tandis qu’au centre de l’univers, au son des flûtes impies dansent des forces que nulle âme humaine ne peut comprendre.

Issa Elohim

Le livre a paru depuis quelques mois mais je n’en avais pas encore parlé ici. Issa Elohim est une novella (un roman court – ça se lit vite) publiée par le Belial dans leur belle collection une heure-lumière. Il est question de réfugiés (sujet plutôt fréquent dans la littérature de nos jours) et d’extraterrestres. Ce récit se rattache au même futur que Vostok ou l’Anamnèse de Lady Star, même s’il n’est pas du tout nécessaire d’avoir lu ces récits pour comprendre Issa.

On y trouvera une journaliste résolue (de gauche), des instances politiques suisses, une station de ski valaisanne, un politicien très à droite mais pas que, une psy originale, de la neige et une poignée d’Irakiens fatigués d’avoir tant marché.

Les amateurs d’histoires où tout s’explique à la fin seront déçus.

Merci à Olivier Girard, le directeur de collection, d’y avoir cru, et au toujours excellent Aurélien Police d’avoir donné à ce texte une couverture si juste.

Le tour du monde en 72 jours – Nellie Bly

En 1889, dix-sept ans après Phileas Fogg, une jeune journaliste de 25 ans propose à son rédacteur en chef de faire le tour du monde en moins de temps que le héros de Verne. La direction du journal commence par refuser: une femme, seule, se lancer dans une telle aventure ! Puis l’opération publicitaire et commerciale leur paraît bonne. Et voici la jeune Nellie Bly, munie d’une seule robe (faite exprès) et d’un sac de voyage lancée pour un tour du monde en moins de 75 jours, payé par le New York World, le journal de Joseph Pulitzer.

Qui était Nellie Bly ? Une journaliste audacieuse, surtout connue jusque là pour ses reportages sur les conditions de vie des femmes et des ouvriers, et pour ses dix jours d’infiltrations dans un asile psychiatrique. De nos jours on dirait: une journaliste d’infiltration et une féministe résolue. Elle accomplit son voyage pour le plaisir, pour l’aventure, pour pouvoir écrire plein de papiers excitants et pour la cause des femmes, toujours présente à son esprit.

Le livre en lui-même n’est pas très intéressant: traversant les pays et les océans à toute allure, Nellie Bly ne voit que des cabines de bateaux et des wagons de chemin de fer. Le voyage se passe globalement bien, aucune attaque de pirate, aucune explosion de chaudière, tout juste quelques tempêtes et retards dus à des questions d’horaire. A sa façon, le récit est aussi ennuyeux que les péripéties de celui de Verne, préfigurant notre époque de voyages accélérés et de contemplations pittoresques. Ca se lit tout même très bien, car c’est court et que mademoiselle Bly a un style joyeux et enjoué (le genre l’impose). Elle pose sur ce qui l’entoure un regard frais, un peu impertinent et très patriotique: elle est Américaine et fière de l’être.

Parmi les anecdotes savoureuses du voyage, on retiendra bien sûr sa visite éclair, au début de son voyage, à Jules Verne himself, séduit par cette jeune personne entreprenante.

Le livre devient plus intéressant dans ses creux et ses non-dits : les sous-entendus liés à la situation d’une femme seule et indépendante (qui, en voyage, en rencontre un paquet d’autres); le regard entre compassion et bon vieux racisme posé sur les non européens (« il y a autant de tempéraments chez les coolies que chez les chevaux »), le fait pour lecteur de Verne de retrouver les mêmes lieux que ceux par où est passé Phileas Fogg, décrits par quelqu’un qui les a vraiment vus. 

Le livre est au final plus intéressant par ce qu’il nous dit de l’époque qui la produit que par ce qu’il raconte effectivement. Et on ne peut s’empêcher de trouver sympathique la jeune journaliste qui l’a produit.

Sans Atout et le cheval fantôme – Boileau Narcejac

Après les disparus de Saint-Agil, autre relecture d’enfance, moins marquante (et d’un moindre niveau) celle-là. Sans Atout est le surnom de François Robion, fils d’un fameux avocat pénaliste et lycéen (surdoué ?) à Paris. Son père possède un château en ruine en Bretagne et, partant là-bas pour les vacances de Pâques, Sans Atout découvre que le château est hanté par un cheval invisible…

On est dans un récit de jeune détective et un mystère façon club des cinq que le lecteur attentif élucidera rapidement. Boileau & Narcejac sont des pros, l’ensemble est bien ficelé et sent bon ses années 60. Au-delà d’un récit policier bourgeois (et pas très féministe), le portrait du jeune homme (et les implicites qui l’entourent : est-il surdoué ? malade ?) est réussi. Et un des chapitres, celui de l’infiltration dans le repaire du « méchant », par un jeune garçon très imaginatif est loin au-dessus du lot du reste du récit, touchant à un suspense angoissé tout à fait délicieux.

Faire de ce roman un classique est un peu trop lui accorder ; c’est un gentil livre, convenable et daté. Il est par exemple beaucoup moins puissant et riche que les oeuvres plus modernes de Norma Huidobro.

Perfect blue – Satoshi Kon

Mima est une pop-idol. Vêtue de tenues sexy-mignonnes, elle chante des ritournelles pop avec deux autres filles. Ca ne peut durer qu’un temps : le film ouvre sur son concert d’adieux, Mima a décidé de devenir actrice, de percer dans une série TV, en reprenant tout à la base. Mais voilà: certains fans ne l’acceptent pas, et des incidents se produisent sur ses tournages, puis Mima a des visions d’un étrange fantôme, l’autre Mima, celle qui est restée une idole…

La réalité devient bizarre, entre le tournage d’une histoire qui semble raconter un écho de sa propre histoire, un syndrome de persécution, des scènes qui se répètent…

J’avais vu ce film à sa sortie, jamais revu depuis. Vingt ans après le charme est intact. Quelle claque ! L’histoire est une sorte de Hitchcock teinté de David Lynch, tout s’explique, si on veut, mais le bizarre est roi, on se met à douter de tout ce qu’on voit, plusieurs niveaux de fiction s’entremêlent dans un récit très rigoureux.

Perfect blue est un film sur une jeune femme, sur l’image qu’elle veut donner d’elle-même et l’image qu’on lui réclame. Je me souvenais de scènes sexuellement dérangeantes, d’un viol en public… Vu avec le recul, je me demandais si je n’allais pas trouver le film voyeur et complaisant. Rien de tout cela: j’ai eu l’impression que le film traitant son héroïne avec beaucoup de respect (même s’il lui arrive des choses terribles !) et que, derrière le thriller bizarre, on avait surtout l’histoire d’une jeune femme luttant pour s’accomplir.

Film sur l’art, les rêves, l’illusion, Perfect blue est un des meilleurs films du génial et regretté Satoshi Kon. 

Les sables de l’Amargosa – Claire Vaye Watkins

Ray et Luz vivent dans une maison de luxe au-dessus d’un canyon. Elle est un ancien mannequin et lui un ancien militaire, mais on n’est pas dans un roman de Marc Lévy : ça ne va pas bien se passer, ni pour eux, ni pour le reste du monde. On est en Californie dans un futur probable. Suite à sa gestion de l’eau catastrophique (et bien documentée de nos jours), l’ouest des États-Unis est devenu un désert. Les anciens habitants de la Californie ont fui pour la plupart (on les surnommes les Mojaves) et sont parqués dans des camps dans le reste du pays. Ray et Luz ont décidé de rester, jusqu’à leur rencontre avec Ig, l’enfant bizarre, qui va les pousser à quitter leur refuge et entreprendre une traversée du désert jusqu’à rencontrer la communauté étrange de Levi Zabrinskie.

Publié dans une collection de littérature américaine, les sables est aussi clairement un roman de SF, tendance climatic-fiction. Cet aspect là est fait avec soin. Si elle n’est pas incroyablement originale, l’anticipation est bien documentée, réaliste et menée sans expositions absurdes ni info-dumps mal placés. L’écriture donne l’impression de lire un roman contemporain se déroulant dans un pays distant et pas très agréable. Pour les personnages tout est normal, ils ont creusé leur vie branlante dans cet espace-temps, ils galèrent pour se procurer de l’eau (le ravitaillement d’état et la croix rouge), ils extraient des maisons abandonnées des trucs et des machins, ils défendent à leur manière certains idéaux.

Le roman devient encore meilleur quand il approche la communauté de Zabriskie et l’énorme et mythique dune de l’Amargosa auprès de laquelle elle s’abrite. On entre alors dans un monde étrange et halluciné, construit et peuplé de mots, de croyances, d’espoirs et d’illusions. Je me suis demandé si ce procédé d’une extrapolation crédible sautant jusqu’à un objet littéraire étrange et démesuré n’était pas une des marques de la bonne science-fiction.

J’ai aimé l’ensemble, sans adhérer totalement. Luz, héroïne assez casse-pieds, mériterait de sortir de l’orbite autour de son nombril. Même en post-apo, les Californiens stressés restent des Californiens stressés. L’écriture manque parfois de simplicité, la construction de clarté, on saute certains passages introspectifs sans regret, on en découvre d’autres, très inventifs, avec joie. Page 261, sous prétexte d’un rêve de Luz, on découvre une nouvelle étrange mettant en scène des hommes-taupes et la réserve de déchets nucléaires de Yucca Valley, qui aurait sa place dans un des livres de Yirminadingrad. Le collage est raté, le texte inséré très réussi. Bref, les sables est un roman bancal, souvent intéressant et marquant.

Les disparus de Saint-Agil – Pierre Very

Dans le pensionnat de Saint-Agil, à Meaux, au début du siècle (l’autre, le XXème) : trois jeunes garçons rêvent ensemble d’Amérique. Ils ont fondé une société secrète, les Chiche-Capon. Nuitamment, ils se rendent dans la salle de sciences naturelles, mettent une bougie dans le crâne du squelette Martin et partagent sur un cahier leurs pensées, leurs projets… Mais une nuit, lors d’une de ces expéditions pleine de suspense hors du du dortoir (il faut éviter le terrible M. Planet qui marche en silence dans les couloirs et ne dort jamais), Matthieu Sorgue voit quelque chose qui le remplit d’angoisse. Et le lendemain, après s’être fait virer de la salle d’étude pour cause de distraction, il disparaît. Envolé. Plus tard, quelqu’un dira l’avoir vu dans un train pour Paris… Mais pourquoi Sorgue, élève doux et rêveur, par ailleurs romancier amateur, aurait-il quitté la pension ? Et pourquoi d’autres enfants disparaissent-ils à leur tour ?

Les disparus de Saint-Agil fait partie des lectures marquantes de mon enfance. Il m’avait marqué si fort que, quelques temps après l’avoir lu, j’avais fondé une société secrète avec mon meilleur ami et j’avais commencé à rédiger un roman (mon premier !) la mettant en scène, tout comme Sorgue agit avec les Chiche-Capon. Puis avec le temps j’ai oublié ce récit, ne me souvenant que du pensionnant, la nuit, et de Martin le squelette, une bougie installée dans son crâne.

La relecture de ce texte nous a soufflés. D’une, il est très bien écrit, beau style français sans être ampoulé, voix multiples, jeux littéraires discrets,  récit épousant le rythme à la fois monotone et doux de la vie scolaire. Derrière le récit à mystère, finement mené, on trouve une belle et émouvante chronique d’enfance, un travail sur le souvenir, une plongée dans les années de l’adolescence dont on ne distingue pas quand elles s’écoulent combien elles peuvent être importantes pour la vie à venir. Le roman multiplie les mises en abyme, les jeux de miroirs, joue sur les rêves et la littérature, et tout prend vie pour le lecteur, la crécelle, les promenades d’été au bord du canal, les devoirs qu’on buche à l’étude, les bavardages de collégiens et lycéens rêvant de cousines ou de filles de cabaret, le catalogue des Armes et Cycles de Saint-Etienne, les surveillants un peu cinglés et ceux à la patience douce et bienveillante, les conversations des profs au café au sujet de la guerre qui vient…

Les disparus n’est pas seulement un bon roman pour enfants, c’est un merveilleux roman tout court et, cela m’a beaucoup ému de m’en rendre compte à la relecture, un des romans les plus importants de ma vie.
(lecture commencée en 2017)